tragédie de _Cinna_. Deux chefs-d'oeuvre en moins d'un an, c'était de
la part du poëte s'élever à une hauteur inconnue jusqu'alors. Cinna
est, pour beaucoup d'hommes compétents, la plus admirable création de
Corneille, cependant ce dernier lui préférait _Rodogune_. On prétend
que Louis XIV dit un jour, en sortant du théâtre où il venait
d'entendre la fameuse scène de la clémence d'Auguste: «Si, après la
représentation de _Cinna_, on m'avait demandé la grâce du chevalier de
Rohan, je l'aurais accordée.» _Cinna_ devait être dédiée au cardinal
Mazarin; mais quelqu'un ayant fait observer à l'auteur que ce
ministre, aussi avare que son prédécesseur était généreux, ne lui
ferait aucun présent, Corneille l'adressa à M. de Montauron qui lui
envoya mille pistoles, de là vint le nom d'_épîtres à la Montauron_,
donné aux dédicaces lucratives. La tragédie de _Cinna_ fit une telle
impression sur le grand Condé, qu'on vit couler ses larmes. A l'une
des représentations, le vieux maréchal de La Feuillade fit une
observation très-fine. Il était sur le théâtre, comme c'était encore
l'usage, alors, pour beaucoup de grands personnages. _Auguste_ venait
de dire ces deux vers:
Mais tu ferais pitié même à ceux qu'elle irrite,
Si je t'abandonnais à ton peu de mérite.
--Ah! s'écria tout haut le maréchal, tu me gâtes le _soyons amis,
Cinna_.
Le pauvre comédien crut avoir mal joué et se montra tout interdit:
«Mais non, lui dit La Feuillade après la pièce; ce n'est pas vous qui
m'avez déplu, c'est Auguste qui raconte à Cinna qu'il n'a aucun mérite
et puis qui lui offre ensuite son amitié; si le roi m'en disait
autant, je le remercierais de cette amitié.»
Lorsque Baron prit le rôle de Cinna, le public était habitué à des
déclamations boursoufflées d'acteurs de mauvais goût mugissant les
beaux vers de Corneille, au lieu de les dire. La démarche noble,
simple, majestueuse du nouveau comédien ne fut pas goûtée d'abord;
mais lorsque dans le tableau de la conjuration, on le voit pâlir et
rougir rapidement, le feu et la vérité de son jeu enlevèrent tous les
suffrages.
Le rôle de Cinna fut tenu plus tard par un fort bon acteur, Dufresne,
mais dont le talent était loin d'égaler celui de Baron. Ce Dufresne
imagina un jour un singulier moyen, ou si l'on veut, une _singulière
ficelle_, pour produire de l'effet sur les spectateurs. Au moment où
il prononça ces deux vers:
Ici le fils baigné dans le sang de son père,
Et, sa tête à la main, demandant son salaire,
il mit tout à coup sous les yeux du public, et agita de sa main droite
jusqu'alors cachée derrière son dos, son casque surmonté d'une plume
rouge. Cela produisit un effet surprenant et on l'applaudit beaucoup.
Nous doutons fort qu'une pareille surprise fût aussi bien accueillie
de nos jours, et que semblable jonglerie produisît autre chose que des
rires, des huées et des coups de sifflet.
Deux ans après cette avalanche de chefs-d'oeuvre, en 1641, le grand
Corneille donna la belle tragédie de _la Mort de Pompée_. Une femme de
beaucoup d'esprit faisait la critique de cette pièce en disant qu'elle
ne lui reprochait qu'une chose, c'était le trop grand nombre de héros
qui s'y trouvaient, ce qui l'empêchait de fixer son choix. La fameuse
Ninon de Lenclos, poursuivie par le comte de Choiseul qui l'ennuyait
de son amour et de ses soupirs, lui répondit un jour plaisamment par
ce vers de la tragédie de _Pompée_:
Ah! ciel, que de vertus vous me faites haïr.
On prétend que le futur maréchal avait alors pour rival préféré auprès
de Ninon, le danseur Pécourt. Ayant un jour trouvé chez Ninon,
Pécourt, vêtu d'un habit qui semblait un uniforme, il lui demanda dans
quel corps il servait:--«Monsieur, lui répondit Pécourt blessé du
persiflage, je commande à un corps où vous servez depuis longtemps.»
Ayant donné à la scène française quatre tragédies qui y sont encore
après plus de deux siècles et qui resteront tant que le goût du beau
se conservera dans notre pays, le grand Corneille sembla vouloir
reposer son génie et revenir pour se délasser à son genre primitif. Il
composa _le Menteur_, belle comédie en cinq actes qu'il tira de
l'Espagnol _Lopez de Vega_ et qu'il fit jouer en 1642.--Je donnerais,
disait-il un jour, mes deux meilleures pièces pour être l'auteur de la
comédie de Lopez. Public et acteurs firent fête à ce nouveau produit
du grand poëte qui donna l'année suivante (1643), une autre comédie
intitulée _la Suite du Menteur_. Elle eut moins de succès; cependant,
un peu plus tard, elle réussit assez bien sur le théâtre du Marais.
Après cinq années de repos, la muse tragique inspira à son grand poëte
_Rodogune_ (1646), composition pour laquelle l'auteur eut toujours un
faible et qu'il préférait à ses autres chefs-d'oeuvre, peut-être parce
qu'elle lui avait coûté plus de peine et de travail que les
précédentes. Il avouait avoir mis plus d'un an à faire le scenario.
Corneille avait déjà produit seize grandes compositions dramatiques,
il avait quarante ans, il était à l'apogée de son talent immortel. Il
devait encore donner au théâtre de bonnes tragédies, des comédies d'un
grand mérite; mais le temps des _Horaces_, des _Cinna_ commençait à
s'éloigner de lui. Sa muse n'avait plus la verdeur et la force de la
jeunesse. Sans doute elle ne pouvait l'entraîner au médiocre, mais
elle refroidissait peu à peu son génie. Le poëte, après être monté
jusqu'au faîte du sublime, redescendit lentement et une à une les
marches qui l'y avaient conduit.
Voici une anecdote assez plaisante relative à la tragédie de
_Rodogune_:
A l'une des premières représentations, un soldat en faction sur le
théâtre écoutait avec l'attention la plus soutenue. A plusieurs
reprises, il avait essayé par divers signes, de faire comprendre à
_Antiochus_ que le meurtrier de son frère était _Cléopâtre_. Enfin,
lorsque le prince s'écrie en s'adressant à Rodogune:
. . . . . . . Une main qui nous fut chère...
Madame, est-ce la vôtre ou celle de ma mère?
Est-ce vous? etc...
le brave fantassin, n'y tenant plus, répondit très-haut, en désignant
_Cléopâtre_:
--C'est elle!
Le public se livra à de tels éclats de rire, et les acteurs en scène
eurent tant de peine à reprendre leur sérieux, que cet incident
faillit compromettre le succès de la pièce qu'on acheva
très-difficilement.
La tragédie de _Théodore_, que Corneille fit jouer quelque temps après
celle de _Rodogune_ est loin de valoir celle-ci. On raconte à propos
de celle pièce, que Fontenelle, en entendant les deux vers suivants:
On la verrait offrir d'une âme résolue,
A l'époux sans macule une épouse impolue.
s'écria: «Quel est donc le Ronsard qui a pu écrire ainsi?» Il fut
étonné d'apprendre que c'était son cher oncle, le grand Corneille.
La tragédie d'_Héraclius_ suivit en 1647 celle de _Théodore_. Elle ne
vaut guère mieux quoiqu'elle servît de modèle à beaucoup de copies.
L'abbé Pellegrin appelait cette pièce le désespoir de tous les auteurs
tragiques, et Boileau disait d'elle: C'est un logogryphe. Il lui fait
allusion, lorsqu'il écrit dans son _Art poétique_:
Je me ris d'un auteur qui, lent à s'exprimer,
De ce qu'il veut d'abord ne sait pas m'informer.
Et qui, débrouillant mal une pénible intrigue,
D'un divertissement me fait une fatigue.
Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que Corneille assistant à la
reprise de cet ouvrage, quelques années après qu'il l'eut composé,
avoua n'y plus rien du tout comprendre.
En 1650, l'auteur du _Cid_ fut sollicité pour faire une tragédie qui
pût prêter à une mise en scène splendide, avec machines et
décorations. On voulait amuser le jeune roi Louis XIV, alors dans sa
minorité. La reine-mère était décidée à ne rien épargner pour avoir un
spectacle dans le genre des opéras de Venise. La pièce fut faite, elle
porta le nom d'_Andromède_ et fut jouée à l'hôtel du Petit-Bourbon,
dont la salle, belle, grande, élevée, se prêtait admirablement à la
circonstance. L'ouvrage eut un immense succès, si bien que les acteurs
du Marais s'empressèrent de la reprendre et ils eurent raison, car
tout Paris y courut. Seulement ce ne fut plus, comme pour _Cinna_,
comme pour _Rodogune_, à de beaux vers que Corneille dut le
retentissement de sa pièce, mais à la première apparition sur la scène
d'un vrai cheval représentant Pégase. Jamais encore on n'avait osé
commettre semblable hardiesse. Ce qui prouve que si le théâtre du
Cirque fût inopinément tombé au milieu de Paris au dix-septième
siècle, avec ses chevaux caparaçonnés et sa brillante mise en scène,
il eût fait fureur. Du reste, les honneurs furent moins pour
_Andromède_ que pour le cheval qui jouait son rôle en acteur consommé.
Il marquait une ardeur guerrière, il poussait, au moment opportun, des
hennissements, il trépignait avec un tel naturel, que le public ne se
lassait point d'admirer sa haute intelligence. Il est vrai que ce bon
public français, toujours le même, ne pouvait voir dans la coulisse un
brave homme vannant de l'avoine, et qu'il ignorait aussi que le pauvre
animal, objet de son admiration, était à jeun et ne soupait qu'après
avoir fourni son emploi avec l'instinct que donnent à tout être vivant
la faim et la soif.
_Don Sanche d'Aragon_, comédie héroïque, parut en 1651, après
_Andromède_, ou si l'on veut, après le cheval d'_Andromède_. Cette
pièce eut d'abord un succès; mais le prince de Condé, dont le goût
faisait autorité, s'en étant montré fort peu enthousiaste, elle tomba
bien vite et fut reléguée longtemps sur les planches de province. On y
trouve de beaux vers, cependant, et de belles scènes, et on la reprit
plusieurs fois sur les théâtres de Paris.
Corneille, après ces quelques pièces qui ne manquent pas de beautés,
mais qui ne sont plus à la hauteur de ses belles conceptions, parut
vouloir se relever par la tragédie de _Nicomède_, jouée en 1652, et
qui eut un très-grand retentissement. Toutefois, disons-le, ce
retentissement fut en partie dû à cette circonstance, qu'à l'époque où
on représenta l'ouvrage, les princes sortaient de prison et que
plusieurs scènes semblaient une allusion à cet événement.
En 1653, parut _Pescharite, roi des Lombards_, tragédie qui n'eut
aucun succès, c'était le premier échec grave de Corneille sur la
scène. Il en fut si chagrin que le dégoût s'empara de lui. Il résolut
d'abandonner le théâtre, et se mit à traduire en vers français
l'_Imitation de Jésus-Christ_. Ce qui surtout avait fait tomber la
pièce, c'est que le public s'était montré indigné de voir un mari
racheter sa femme au prix de son royaume. La bouderie de Corneille
avec la muse tragique dura six ans. Son serment avait été un serment
de buveur, l'_Imitation_ resta inachevée sur sa table, et _Oedipe_,
avec les beaux vers qu'il renferme, parut radieux aux yeux du public
qui retrouva avec joie son grand poëte en 1659. Le sujet avait été
fourni à Corneille par Fouquet, désireux de rendre à l'art dramatique
l'homme de génie qui avait tant fait déjà pour la saine littérature.
L'année suivante, Corneille composa la tragi-comédie de _la Toison
d'or_, pour être représentée au château de Neubourg, chez le marquis
de Sourdeac, à l'occasion du mariage de Louis XIV et de la paix avec
l'Espagne, en 1661; la troupe du Marais la joua avec les danses et la
musique, mais elle ne resta pas longtemps au théâtre. Elle fut reprise
en 1683, avec un prologue de La Chapelle.
_Sertorius_ succéda à la _Toison d'or_ en 1662. _Sertorius_ a des
scènes d'une grande beauté, et on prétend que Turenne, après avoir
entendu cette tragédie, s'écria:--«Où donc Corneille a-t-il appris
l'art de la guerre?» Ainsi, on le voit, Corneille avait de temps à
autre, au déclin de sa vie et de son talent, comme des éclairs qui
brillaient d'un vif éclat, puis venant à s'éteindre, laissaient les
admirateurs de son immense talent dans un clair-obscur. C'est ce qui
arriva lorsqu'il voulut traiter le sujet de _Sophonisme_, déjà mis
cinq fois à la scène depuis un siècle, par Saint-Gelais, par Marmet,
par Mont-Chrétien, par Montreux, et enfin d'une façon assez brillante
par Mairet. La Grange-Chancel et Voltaire ont également fait leur
tragédie de _Sophonisme_. Celle de Corneille ne réussit pas, non plus
que la pièce d'_Othon_, donnée par lui en 1664, et qui manque
d'action. Boileau lui fait allusion, lorsqu'il dit dans son _Art
Poétique_:
Vos froids raisonnements ne feront qu'attiédir
Un spectateur toujours paresseux d'applaudir;
Et qui, des vains efforts de votre rhétorique
Justement fatigué, s'endort ou vous critique.
Les deux tragédies d'_Agésilas_ et d'_Attila_, en 1666 et en 1667,
n'étaient pas faites pour venger Corneille de _Sophonisme_ et
d'_Othon_. Cependant, elles eurent Chapelain pour grand admirateur. On
connaît l'épigramme de Boileau:
Après l'_Agésilas_
Hélas!
Mais après l'_Attila_
Holà!
Corneille, ou se méprit ou voulut bien se méprendre sur le sens de
cette épigramme et la traduisit à son avantage. HÉLAS! d'après lui,
voulait dire que l'_Agésilas_ inspirait la pitié, qu'ainsi elle
remplissait le but de la tragédie, et le HOLAmis après l'_Attila_,
indiquait que c'était le _nec plus ultrà_ de l'art.
_Attila_ avait été composé par Corneille pour se venger des comédiens
de l'Hôtel de Bourgogne, qui commençaient à préférer le talent jeune
et pur de Racine au sien qui semblait fatigué. Il donna donc sa
tragédie nouvelle à la troupe du Palais-Royal, où le célèbre La
Thorillière lui prêta l'appui de sa belle diction. Malgré cela, cet
ouvrage ne resta pas au théâtre.
_Tite et Bérénice_, représenté en 1670, était de plusieurs degrés
au-dessous des deux précédentes tragédies, Boileau disait d'elle que
c'était du _galimatias double_, c'est-à-dire du galimatias que
non-seulement le public, mais même l'auteur ne comprend pas. Il avait
raison, et la preuve ressort de l'anecdote suivante:
Baron, chargé du principal rôle, se mit à l'étudier avec le soin qu'il
apportait toujours à se rendre compte des moindres intentions de
l'auteur; mais il trouva tellement d'obscurité dans les pensées et
dans les mots, qu'il pria Molière de lui expliquer cette tragédie.
Molière la lut, essaya; mais il finit par avouer qu'il n'y entendait
rien.--Attendez, dit-il à Baron, Corneille vient souper chez moi ce
soir, soyez des nôtres, vous lui demanderez l'explication. Baron
accepte, et dès que Corneille paraît, il lui saute au cou, l'embrasse
et le prie de lui expliquer plusieurs vers. Corneille, après les avoir
examinés quelque temps, dit à Baron: «Ma foi, je ne les entends pas
trop bien non plus; mais récitez-les toujours, tel qui ne les
comprendra pas, les admirera.»
_Pulchérie_, tragi-comédie, et _Surena_, tragédie, furent, en 1672 et
en 1674, les deux dernières pièces de Corneille, si nous en exceptons
la tragi-comédie-ballet de _Psyché_, faite en collaboration avec
Molière et Quinault pour les paroles, avec Lully pour la musique.
_Psyché_ fut une dernière galanterie de Corneille à Louis XIV. Déjà
bien vieux pour un poëte, puisqu'il avait soixante-cinq ans, il
consentit à plier son mâle génie que l'âge rendait sec et sévère,
jusqu'à composer un pastiche pour amuser un roi jeune encore et aimant
le plaisir. Molière fit le premier acte de cette espèce de pastorale,
et quelques scènes détachées ainsi que le prologue; Corneille
s'assujettit à broder sur le plan du grand comédien, Quinault composa
les paroles de la musique et le fameux Lully la partition.
Grâce à cette condescendance, le théâtre et la littérature furent
dotés d'un morceau qui a passé longtemps pour un des plus tendres et
des plus naturels qui soient à la scène, et qui, aujourd'hui encore,
excite l'admiration, c'est la déclaration de Psyché à l'Amour. Le
grand roi goûta fort cette jolie pièce. Les deux rôles principaux,
celui de l'Amour et celui de Psyché, furent remplis par le fils du
fameux Baron et par mademoiselle Desmares, quand la pièce fut mise à
la scène.
Baron, amoureux fou de la Desmares, joua avec tant de feu, que le duc
d'Orléans, dont l'actrice était la maîtresse, en conçut des soupçons
et de la jalousie. Il eut avec elle une explication orageuse qui se
termina par l'aveu de sa flamme pour son camarade et par sa rupture
avec l'altesse royale.
Le grand Corneille acquit une gloire immortelle; mais il ne fit pas
fortune ou du moins il n'en laissa guère après lui. Admiré des plus
grands princes, jalousé par un grand ministre, estimé des plus grands
hommes du siècle, il fut l'objet des hommages les plus spontanés et
les plus délicats de son vivant; sa mort fut un deuil général, et bien
longtemps après qu'il fut descendu dans la tombe, sa mémoire, ainsi
que nous allons le dire, fut honorée dans la personne de ses
descendants.
Sur la fin de ses jours, il parut au théâtre où on ne l'avait pas vu
depuis deux ans; à l'instant même les acteurs s'interrompent, le grand
Condé, le prince de Conti, tous les personnages alors sur la scène se
lèvent; les loges suivent leur exemple; le parterre applaudit; des
acclamations se font entendre de toutes parts, et malgré sa modestie,
il lui est impossible de se dérober à cette manifestation spontanée, à
cette véritable ovation.
A sa mort, Racine et l'abbé Delaveau se disputèrent l'honneur de lui
faire faire un service funèbre. Un acteur fit ces deux vers:
Puisque _Corneille_ est mort, qui nous donnait du pain,
Faut vivre de _Racine_, ou bien mourir de faim.
En 1750, près de soixante-dix années après la mort de Pierre
Corneille, il restait encore un de ses petits-neveux, et le descendant
du grand poëte n'était pas heureux. On le sut, et un des admirateurs
du _Cid_ eut l'idée de l'engager à solliciter des acteurs du
Théâtre-Français une représentation à son bénéfice. C'est peut-être le
premier exemple de cet usage depuis si fréquent. La Comédie-Française
mit à _ce bénéfice_ un empressement qui ne fut égalé que par celui du
public à répondre à cette pensée généreuse. On choisit pour la
représentation, _Rodogune_, la tragédie de prédilection de Corneille,
et _les Bourgeoises de qualité_, comédie dans laquelle presque toute
la troupe est en scène, et qui fut adoptée par cette raison, chacun
voulant contribuer à cette bonne oeuvre. La soirée fut des plus
brillantes, elle produisit plus de 5,000 francs. Longtemps après, il
parut une ode de Lebrun à Voltaire, pour appeler l'attention de ce
poëte riche, généreux et courant après la gloire, sur la fille du
petit-neveu de Corneille. Voltaire maria et dota cette jeune personne.
La dot fut le prix d'une belle édition des oeuvres de l'auteur des
_Horaces_, dont Voltaire voulut être lui-même l'éditeur et qui se fit
par souscription.
Ainsi voilà deux actes de bienfaisance pour les descendants du grand
poëte dramatique qui sont la cause première, peut-être, de deux
innovations heureuses pour les artistes et pour les lettres, les
représentations à bénéfice et les éditions par souscription.
Pierre Corneille eut, en 1625, un frère, Thomas Corneille, qui voulut
marcher sur ses traces et, se sentant la verve poétique, s'essaya de
bonne heure au théâtre. Il y réussit, et quoi qu'en dise le satirique
Boileau, si _Thomas_ n'avait pas été le frère de _Pierre_, son nom de
Corneille eût brillé d'un grand éclat. Il ne produisit pas des
chefs-d'oeuvre comme _Cinna_, _les Horaces_, _Rodogune_; mais il donna
de belles et de bonnes tragédies, de jolies comédies, bien conduites,
bien versifiées, et que le public de cette époque loua et applaudit.
Plusieurs sont restées à la scène, où elles sont encore de nos jours.
C'est à tort que l'auteur de _l'Art poétique_ prétend que Thomas
Corneille ne fit jamais rien de raisonnable et qu'il semble s'être
étudié à copier les défauts de son frère. Ce jugement est partial,
injuste, et la postérité comme les contemporains n'ont pas voulu le
ratifier. Un mauvais plaisant mit l'impromptu suivant sous le portrait
de cet auteur dramatique:
Voyant le portrait de Corneille,
Gardez-vous de crier merveille;
Et dans vos transports n'allez pas
Prendre ici _Pierre_ pour _Thomas_.
Thomas Corneille se montra observateur fidèle des règles de l'art. En
général, dans ses pièces, la partie théâtrale est bien entendue. Les
situations sont variées, naturellement amenées et habilement
conduites. Il travaillait avec facilité. Il reconnaissait avec plaisir
la supériorité de son aîné, qu'il appelait toujours le grand
Corneille, et ce dernier, à son tour, a souvent dit qu'il eût voulu
être l'auteur de plusieurs des comédies de celui que Boileau désignait
sous le nom de _cadet de Normandie_.
_Ariane_, jouée en 1672; _le Comte d'Essex_ (1678), _Camma_ (1661),
_Commode_ (1658), _Timocrate_ (1656) sont des tragédies qui ont de la
valeur et qui eurent du succès. _L'Inconnu_ (1675), _le Festin de
Pierre_ (1677) que l'on joue quelquefois, après deux siècles, sont des
comédies qui méritaient mieux que des critiques peu loyales. Était-ce
la faute de Thomas Corneille, si, avant lui et en même temps que lui,
les plus belles productions dramatiques qui aient encore paru, étaient
représentées sous le même nom que le sien?
Thomas Corneille mourut aux Andelys en 1709, vingt-cinq ans après son
frère, il avait alors quatre-vingt-quatre ans. Le plus bel éloge qu'on
puisse faire de lui, c'est que jamais il ne montra la moindre jalousie
à l'égard de son aîné. Bien plus, les deux frères épousèrent les deux
soeurs; ils vécurent toujours ensemble, dans la même maison, et, après
vingt-cinq ans de mariage, ils n'avaient pas encore songé à faire le
partage des biens de leurs femmes.
Thomas Corneille fit représenter trente-cinq ouvrages, tragédies,
tragi-comédies, comédies et même opéras; mais il ne réussit pas dans
ce dernier genre. Il avait une mémoire si prodigieuse, que lorsqu'on
lui demandait de déclamer une de ses pièces, comme c'était alors
l'usage dans les salons des grands personnages, il le faisait sans
avoir recours au manuscrit. A l'inverse de son frère, il avait une
diction facile et heureuse.
Madame de Sévigné parle dans ses lettres, de l'_Ariane_ de Thomas
Corneille, à propos de l'actrice chargée du principal rôle, la
Champmeslé, qu'elle appelait sa belle-fille, parce qu'elle était
entretenue par son fils, le marquis de Sévigné. Mademoiselle Duclos
prit le rôle longtemps après la Champmeslé et ce fut son triomphe.
Nous avons déjà dit qu'à cette époque, il y avait deux grands théâtres
à Paris, celui de l'Hôtel de Bourgogne et celui du Marais. Le premier
avait le pas sur le second, comme aujourd'hui le Théâtre-Français sur
l'Odéon. Beaucoup des pièces de Thomas Corneille étaient jouées sur le
théâtre du Marais.
Un jour que le public redemandait l'_Ariane_, l'acteur Dancourt
s'avança timidement sur le devant de la scène, fort embarrassé pour
expliquer d'une manière convenable qu'on ne pouvait donner cette
tragédie, vu la position, que nous appellerions aujourd'hui
_intéressante_, de mademoiselle Duclos. Enfin, il était parvenu, à
l'aide d'un geste assez significatif, à se faire comprendre, lorsque
l'actrice, qui le guettait des coulisses, s'élance sur le théâtre, lui
applique un superbe soufflet, et, se retournant vers le parterre:
«Messieurs, dit-elle, à _demain l'Ariane_.» Au commencement du règne
de Louis XV, la _Clairon_ joua aussi le rôle d'Ariane, elle y obtint
un grand succès.
_Le Comte d'Essex_, tragédie dans laquelle brilla la belle
mademoiselle Lecouvreur, fit dire, par un homme de beaucoup d'esprit:
«J'ai vu une reine parmi les comédiens.»