Après _les Horaces_, et dans la même année 1639, parut la magnifique

tragédie de _Cinna_. Deux chefs-d'oeuvre en moins d'un an, c'était de

la part du poëte s'élever à une hauteur inconnue jusqu'alors. Cinna

est, pour beaucoup d'hommes compétents, la plus admirable création de

Corneille, cependant ce dernier lui préférait _Rodogune_. On prétend

que Louis XIV dit un jour, en sortant du théâtre où il venait

d'entendre la fameuse scène de la clémence d'Auguste: «Si, après la

représentation de _Cinna_, on m'avait demandé la grâce du chevalier de

Rohan, je l'aurais accordée.» _Cinna_ devait être dédiée au cardinal

Mazarin; mais quelqu'un ayant fait observer à l'auteur que ce

ministre, aussi avare que son prédécesseur était généreux, ne lui

ferait aucun présent, Corneille l'adressa à M. de Montauron qui lui

envoya mille pistoles, de là vint le nom d'_épîtres à la Montauron_,

donné aux dédicaces lucratives. La tragédie de _Cinna_ fit une telle

impression sur le grand Condé, qu'on vit couler ses larmes. A l'une

des représentations, le vieux maréchal de La Feuillade fit une

observation très-fine. Il était sur le théâtre, comme c'était encore

l'usage, alors, pour beaucoup de grands personnages. _Auguste_ venait

de dire ces deux vers:

Mais tu ferais pitié même à ceux qu'elle irrite,

Si je t'abandonnais à ton peu de mérite.

--Ah! s'écria tout haut le maréchal, tu me gâtes le _soyons amis,

Cinna_.

Le pauvre comédien crut avoir mal joué et se montra tout interdit:

«Mais non, lui dit La Feuillade après la pièce; ce n'est pas vous qui

m'avez déplu, c'est Auguste qui raconte à Cinna qu'il n'a aucun mérite

et puis qui lui offre ensuite son amitié; si le roi m'en disait

autant, je le remercierais de cette amitié.»

Lorsque Baron prit le rôle de Cinna, le public était habitué à des

déclamations boursoufflées d'acteurs de mauvais goût mugissant les

beaux vers de Corneille, au lieu de les dire. La démarche noble,

simple, majestueuse du nouveau comédien ne fut pas goûtée d'abord;

mais lorsque dans le tableau de la conjuration, on le voit pâlir et

rougir rapidement, le feu et la vérité de son jeu enlevèrent tous les

suffrages.

Le rôle de Cinna fut tenu plus tard par un fort bon acteur, Dufresne,

mais dont le talent était loin d'égaler celui de Baron. Ce Dufresne

imagina un jour un singulier moyen, ou si l'on veut, une _singulière

ficelle_, pour produire de l'effet sur les spectateurs. Au moment où

il prononça ces deux vers:

Ici le fils baigné dans le sang de son père,

Et, sa tête à la main, demandant son salaire,

il mit tout à coup sous les yeux du public, et agita de sa main droite

jusqu'alors cachée derrière son dos, son casque surmonté d'une plume

rouge. Cela produisit un effet surprenant et on l'applaudit beaucoup.

Nous doutons fort qu'une pareille surprise fût aussi bien accueillie

de nos jours, et que semblable jonglerie produisît autre chose que des

rires, des huées et des coups de sifflet.

Deux ans après cette avalanche de chefs-d'oeuvre, en 1641, le grand

Corneille donna la belle tragédie de _la Mort de Pompée_. Une femme de

beaucoup d'esprit faisait la critique de cette pièce en disant qu'elle

ne lui reprochait qu'une chose, c'était le trop grand nombre de héros

qui s'y trouvaient, ce qui l'empêchait de fixer son choix. La fameuse

Ninon de Lenclos, poursuivie par le comte de Choiseul qui l'ennuyait

de son amour et de ses soupirs, lui répondit un jour plaisamment par

ce vers de la tragédie de _Pompée_:

Ah! ciel, que de vertus vous me faites haïr.

On prétend que le futur maréchal avait alors pour rival préféré auprès

de Ninon, le danseur Pécourt. Ayant un jour trouvé chez Ninon,

Pécourt, vêtu d'un habit qui semblait un uniforme, il lui demanda dans

quel corps il servait:--«Monsieur, lui répondit Pécourt blessé du

persiflage, je commande à un corps où vous servez depuis longtemps.»

Ayant donné à la scène française quatre tragédies qui y sont encore

après plus de deux siècles et qui resteront tant que le goût du beau

se conservera dans notre pays, le grand Corneille sembla vouloir

reposer son génie et revenir pour se délasser à son genre primitif. Il

composa _le Menteur_, belle comédie en cinq actes qu'il tira de

l'Espagnol _Lopez de Vega_ et qu'il fit jouer en 1642.--Je donnerais,

disait-il un jour, mes deux meilleures pièces pour être l'auteur de la

comédie de Lopez. Public et acteurs firent fête à ce nouveau produit

du grand poëte qui donna l'année suivante (1643), une autre comédie

intitulée _la Suite du Menteur_. Elle eut moins de succès; cependant,

un peu plus tard, elle réussit assez bien sur le théâtre du Marais.

Après cinq années de repos, la muse tragique inspira à son grand poëte

_Rodogune_ (1646), composition pour laquelle l'auteur eut toujours un

faible et qu'il préférait à ses autres chefs-d'oeuvre, peut-être parce

qu'elle lui avait coûté plus de peine et de travail que les

précédentes. Il avouait avoir mis plus d'un an à faire le scenario.

Corneille avait déjà produit seize grandes compositions dramatiques,

il avait quarante ans, il était à l'apogée de son talent immortel. Il

devait encore donner au théâtre de bonnes tragédies, des comédies d'un

grand mérite; mais le temps des _Horaces_, des _Cinna_ commençait à

s'éloigner de lui. Sa muse n'avait plus la verdeur et la force de la

jeunesse. Sans doute elle ne pouvait l'entraîner au médiocre, mais

elle refroidissait peu à peu son génie. Le poëte, après être monté

jusqu'au faîte du sublime, redescendit lentement et une à une les

marches qui l'y avaient conduit.

Voici une anecdote assez plaisante relative à la tragédie de

_Rodogune_:

A l'une des premières représentations, un soldat en faction sur le

théâtre écoutait avec l'attention la plus soutenue. A plusieurs

reprises, il avait essayé par divers signes, de faire comprendre à

_Antiochus_ que le meurtrier de son frère était _Cléopâtre_. Enfin,

lorsque le prince s'écrie en s'adressant à Rodogune:

. . . . . . . Une main qui nous fut chère...

Madame, est-ce la vôtre ou celle de ma mère?

Est-ce vous? etc...

le brave fantassin, n'y tenant plus, répondit très-haut, en désignant

_Cléopâtre_:

--C'est elle!

Le public se livra à de tels éclats de rire, et les acteurs en scène

eurent tant de peine à reprendre leur sérieux, que cet incident

faillit compromettre le succès de la pièce qu'on acheva

très-difficilement.

La tragédie de _Théodore_, que Corneille fit jouer quelque temps après

celle de _Rodogune_ est loin de valoir celle-ci. On raconte à propos

de celle pièce, que Fontenelle, en entendant les deux vers suivants:

On la verrait offrir d'une âme résolue,

A l'époux sans macule une épouse impolue.

s'écria: «Quel est donc le Ronsard qui a pu écrire ainsi?» Il fut

étonné d'apprendre que c'était son cher oncle, le grand Corneille.

La tragédie d'_Héraclius_ suivit en 1647 celle de _Théodore_. Elle ne

vaut guère mieux quoiqu'elle servît de modèle à beaucoup de copies.

L'abbé Pellegrin appelait cette pièce le désespoir de tous les auteurs

tragiques, et Boileau disait d'elle: C'est un logogryphe. Il lui fait

allusion, lorsqu'il écrit dans son _Art poétique_:

Je me ris d'un auteur qui, lent à s'exprimer,

De ce qu'il veut d'abord ne sait pas m'informer.

Et qui, débrouillant mal une pénible intrigue,

D'un divertissement me fait une fatigue.

Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que Corneille assistant à la

reprise de cet ouvrage, quelques années après qu'il l'eut composé,

avoua n'y plus rien du tout comprendre.

En 1650, l'auteur du _Cid_ fut sollicité pour faire une tragédie qui

pût prêter à une mise en scène splendide, avec machines et

décorations. On voulait amuser le jeune roi Louis XIV, alors dans sa

minorité. La reine-mère était décidée à ne rien épargner pour avoir un

spectacle dans le genre des opéras de Venise. La pièce fut faite, elle

porta le nom d'_Andromède_ et fut jouée à l'hôtel du Petit-Bourbon,

dont la salle, belle, grande, élevée, se prêtait admirablement à la

circonstance. L'ouvrage eut un immense succès, si bien que les acteurs

du Marais s'empressèrent de la reprendre et ils eurent raison, car

tout Paris y courut. Seulement ce ne fut plus, comme pour _Cinna_,

comme pour _Rodogune_, à de beaux vers que Corneille dut le

retentissement de sa pièce, mais à la première apparition sur la scène

d'un vrai cheval représentant Pégase. Jamais encore on n'avait osé

commettre semblable hardiesse. Ce qui prouve que si le théâtre du

Cirque fût inopinément tombé au milieu de Paris au dix-septième

siècle, avec ses chevaux caparaçonnés et sa brillante mise en scène,

il eût fait fureur. Du reste, les honneurs furent moins pour

_Andromède_ que pour le cheval qui jouait son rôle en acteur consommé.

Il marquait une ardeur guerrière, il poussait, au moment opportun, des

hennissements, il trépignait avec un tel naturel, que le public ne se

lassait point d'admirer sa haute intelligence. Il est vrai que ce bon

public français, toujours le même, ne pouvait voir dans la coulisse un

brave homme vannant de l'avoine, et qu'il ignorait aussi que le pauvre

animal, objet de son admiration, était à jeun et ne soupait qu'après

avoir fourni son emploi avec l'instinct que donnent à tout être vivant

la faim et la soif.

_Don Sanche d'Aragon_, comédie héroïque, parut en 1651, après

_Andromède_, ou si l'on veut, après le cheval d'_Andromède_. Cette

pièce eut d'abord un succès; mais le prince de Condé, dont le goût

faisait autorité, s'en étant montré fort peu enthousiaste, elle tomba

bien vite et fut reléguée longtemps sur les planches de province. On y

trouve de beaux vers, cependant, et de belles scènes, et on la reprit

plusieurs fois sur les théâtres de Paris.

Corneille, après ces quelques pièces qui ne manquent pas de beautés,

mais qui ne sont plus à la hauteur de ses belles conceptions, parut

vouloir se relever par la tragédie de _Nicomède_, jouée en 1652, et

qui eut un très-grand retentissement. Toutefois, disons-le, ce

retentissement fut en partie dû à cette circonstance, qu'à l'époque où

on représenta l'ouvrage, les princes sortaient de prison et que

plusieurs scènes semblaient une allusion à cet événement.

En 1653, parut _Pescharite, roi des Lombards_, tragédie qui n'eut

aucun succès, c'était le premier échec grave de Corneille sur la

scène. Il en fut si chagrin que le dégoût s'empara de lui. Il résolut

d'abandonner le théâtre, et se mit à traduire en vers français

l'_Imitation de Jésus-Christ_. Ce qui surtout avait fait tomber la

pièce, c'est que le public s'était montré indigné de voir un mari

racheter sa femme au prix de son royaume. La bouderie de Corneille

avec la muse tragique dura six ans. Son serment avait été un serment

de buveur, l'_Imitation_ resta inachevée sur sa table, et _Oedipe_,

avec les beaux vers qu'il renferme, parut radieux aux yeux du public

qui retrouva avec joie son grand poëte en 1659. Le sujet avait été

fourni à Corneille par Fouquet, désireux de rendre à l'art dramatique

l'homme de génie qui avait tant fait déjà pour la saine littérature.

L'année suivante, Corneille composa la tragi-comédie de _la Toison

d'or_, pour être représentée au château de Neubourg, chez le marquis

de Sourdeac, à l'occasion du mariage de Louis XIV et de la paix avec

l'Espagne, en 1661; la troupe du Marais la joua avec les danses et la

musique, mais elle ne resta pas longtemps au théâtre. Elle fut reprise

en 1683, avec un prologue de La Chapelle.

_Sertorius_ succéda à la _Toison d'or_ en 1662. _Sertorius_ a des

scènes d'une grande beauté, et on prétend que Turenne, après avoir

entendu cette tragédie, s'écria:--«Où donc Corneille a-t-il appris

l'art de la guerre?» Ainsi, on le voit, Corneille avait de temps à

autre, au déclin de sa vie et de son talent, comme des éclairs qui

brillaient d'un vif éclat, puis venant à s'éteindre, laissaient les

admirateurs de son immense talent dans un clair-obscur. C'est ce qui

arriva lorsqu'il voulut traiter le sujet de _Sophonisme_, déjà mis

cinq fois à la scène depuis un siècle, par Saint-Gelais, par Marmet,

par Mont-Chrétien, par Montreux, et enfin d'une façon assez brillante

par Mairet. La Grange-Chancel et Voltaire ont également fait leur

tragédie de _Sophonisme_. Celle de Corneille ne réussit pas, non plus

que la pièce d'_Othon_, donnée par lui en 1664, et qui manque

d'action. Boileau lui fait allusion, lorsqu'il dit dans son _Art

Poétique_:

Vos froids raisonnements ne feront qu'attiédir

Un spectateur toujours paresseux d'applaudir;

Et qui, des vains efforts de votre rhétorique

Justement fatigué, s'endort ou vous critique.

Les deux tragédies d'_Agésilas_ et d'_Attila_, en 1666 et en 1667,

n'étaient pas faites pour venger Corneille de _Sophonisme_ et

d'_Othon_. Cependant, elles eurent Chapelain pour grand admirateur. On

connaît l'épigramme de Boileau:

Après l'_Agésilas_

Hélas!

Mais après l'_Attila_

Holà!

Corneille, ou se méprit ou voulut bien se méprendre sur le sens de

cette épigramme et la traduisit à son avantage. HÉLAS! d'après lui,

voulait dire que l'_Agésilas_ inspirait la pitié, qu'ainsi elle

remplissait le but de la tragédie, et le HOLAmis après l'_Attila_,

indiquait que c'était le _nec plus ultrà_ de l'art.

_Attila_ avait été composé par Corneille pour se venger des comédiens

de l'Hôtel de Bourgogne, qui commençaient à préférer le talent jeune

et pur de Racine au sien qui semblait fatigué. Il donna donc sa

tragédie nouvelle à la troupe du Palais-Royal, où le célèbre La

Thorillière lui prêta l'appui de sa belle diction. Malgré cela, cet

ouvrage ne resta pas au théâtre.

_Tite et Bérénice_, représenté en 1670, était de plusieurs degrés

au-dessous des deux précédentes tragédies, Boileau disait d'elle que

c'était du _galimatias double_, c'est-à-dire du galimatias que

non-seulement le public, mais même l'auteur ne comprend pas. Il avait

raison, et la preuve ressort de l'anecdote suivante:

Baron, chargé du principal rôle, se mit à l'étudier avec le soin qu'il

apportait toujours à se rendre compte des moindres intentions de

l'auteur; mais il trouva tellement d'obscurité dans les pensées et

dans les mots, qu'il pria Molière de lui expliquer cette tragédie.

Molière la lut, essaya; mais il finit par avouer qu'il n'y entendait

rien.--Attendez, dit-il à Baron, Corneille vient souper chez moi ce

soir, soyez des nôtres, vous lui demanderez l'explication. Baron

accepte, et dès que Corneille paraît, il lui saute au cou, l'embrasse

et le prie de lui expliquer plusieurs vers. Corneille, après les avoir

examinés quelque temps, dit à Baron: «Ma foi, je ne les entends pas

trop bien non plus; mais récitez-les toujours, tel qui ne les

comprendra pas, les admirera.»

_Pulchérie_, tragi-comédie, et _Surena_, tragédie, furent, en 1672 et

en 1674, les deux dernières pièces de Corneille, si nous en exceptons

la tragi-comédie-ballet de _Psyché_, faite en collaboration avec

Molière et Quinault pour les paroles, avec Lully pour la musique.

_Psyché_ fut une dernière galanterie de Corneille à Louis XIV. Déjà

bien vieux pour un poëte, puisqu'il avait soixante-cinq ans, il

consentit à plier son mâle génie que l'âge rendait sec et sévère,

jusqu'à composer un pastiche pour amuser un roi jeune encore et aimant

le plaisir. Molière fit le premier acte de cette espèce de pastorale,

et quelques scènes détachées ainsi que le prologue; Corneille

s'assujettit à broder sur le plan du grand comédien, Quinault composa

les paroles de la musique et le fameux Lully la partition.

Grâce à cette condescendance, le théâtre et la littérature furent

dotés d'un morceau qui a passé longtemps pour un des plus tendres et

des plus naturels qui soient à la scène, et qui, aujourd'hui encore,

excite l'admiration, c'est la déclaration de Psyché à l'Amour. Le

grand roi goûta fort cette jolie pièce. Les deux rôles principaux,

celui de l'Amour et celui de Psyché, furent remplis par le fils du

fameux Baron et par mademoiselle Desmares, quand la pièce fut mise à

la scène.

Baron, amoureux fou de la Desmares, joua avec tant de feu, que le duc

d'Orléans, dont l'actrice était la maîtresse, en conçut des soupçons

et de la jalousie. Il eut avec elle une explication orageuse qui se

termina par l'aveu de sa flamme pour son camarade et par sa rupture

avec l'altesse royale.

Le grand Corneille acquit une gloire immortelle; mais il ne fit pas

fortune ou du moins il n'en laissa guère après lui. Admiré des plus

grands princes, jalousé par un grand ministre, estimé des plus grands

hommes du siècle, il fut l'objet des hommages les plus spontanés et

les plus délicats de son vivant; sa mort fut un deuil général, et bien

longtemps après qu'il fut descendu dans la tombe, sa mémoire, ainsi

que nous allons le dire, fut honorée dans la personne de ses

descendants.

Sur la fin de ses jours, il parut au théâtre où on ne l'avait pas vu

depuis deux ans; à l'instant même les acteurs s'interrompent, le grand

Condé, le prince de Conti, tous les personnages alors sur la scène se

lèvent; les loges suivent leur exemple; le parterre applaudit; des

acclamations se font entendre de toutes parts, et malgré sa modestie,

il lui est impossible de se dérober à cette manifestation spontanée, à

cette véritable ovation.

A sa mort, Racine et l'abbé Delaveau se disputèrent l'honneur de lui

faire faire un service funèbre. Un acteur fit ces deux vers:

Puisque _Corneille_ est mort, qui nous donnait du pain,

Faut vivre de _Racine_, ou bien mourir de faim.

En 1750, près de soixante-dix années après la mort de Pierre

Corneille, il restait encore un de ses petits-neveux, et le descendant

du grand poëte n'était pas heureux. On le sut, et un des admirateurs

du _Cid_ eut l'idée de l'engager à solliciter des acteurs du

Théâtre-Français une représentation à son bénéfice. C'est peut-être le

premier exemple de cet usage depuis si fréquent. La Comédie-Française

mit à _ce bénéfice_ un empressement qui ne fut égalé que par celui du

public à répondre à cette pensée généreuse. On choisit pour la

représentation, _Rodogune_, la tragédie de prédilection de Corneille,

et _les Bourgeoises de qualité_, comédie dans laquelle presque toute

la troupe est en scène, et qui fut adoptée par cette raison, chacun

voulant contribuer à cette bonne oeuvre. La soirée fut des plus

brillantes, elle produisit plus de 5,000 francs. Longtemps après, il

parut une ode de Lebrun à Voltaire, pour appeler l'attention de ce

poëte riche, généreux et courant après la gloire, sur la fille du

petit-neveu de Corneille. Voltaire maria et dota cette jeune personne.

La dot fut le prix d'une belle édition des oeuvres de l'auteur des

_Horaces_, dont Voltaire voulut être lui-même l'éditeur et qui se fit

par souscription.

Ainsi voilà deux actes de bienfaisance pour les descendants du grand

poëte dramatique qui sont la cause première, peut-être, de deux

innovations heureuses pour les artistes et pour les lettres, les

représentations à bénéfice et les éditions par souscription.

Pierre Corneille eut, en 1625, un frère, Thomas Corneille, qui voulut

marcher sur ses traces et, se sentant la verve poétique, s'essaya de

bonne heure au théâtre. Il y réussit, et quoi qu'en dise le satirique

Boileau, si _Thomas_ n'avait pas été le frère de _Pierre_, son nom de

Corneille eût brillé d'un grand éclat. Il ne produisit pas des

chefs-d'oeuvre comme _Cinna_, _les Horaces_, _Rodogune_; mais il donna

de belles et de bonnes tragédies, de jolies comédies, bien conduites,

bien versifiées, et que le public de cette époque loua et applaudit.

Plusieurs sont restées à la scène, où elles sont encore de nos jours.

C'est à tort que l'auteur de _l'Art poétique_ prétend que Thomas

Corneille ne fit jamais rien de raisonnable et qu'il semble s'être

étudié à copier les défauts de son frère. Ce jugement est partial,

injuste, et la postérité comme les contemporains n'ont pas voulu le

ratifier. Un mauvais plaisant mit l'impromptu suivant sous le portrait

de cet auteur dramatique:

Voyant le portrait de Corneille,

Gardez-vous de crier merveille;

Et dans vos transports n'allez pas

Prendre ici _Pierre_ pour _Thomas_.

Thomas Corneille se montra observateur fidèle des règles de l'art. En

général, dans ses pièces, la partie théâtrale est bien entendue. Les

situations sont variées, naturellement amenées et habilement

conduites. Il travaillait avec facilité. Il reconnaissait avec plaisir

la supériorité de son aîné, qu'il appelait toujours le grand

Corneille, et ce dernier, à son tour, a souvent dit qu'il eût voulu

être l'auteur de plusieurs des comédies de celui que Boileau désignait

sous le nom de _cadet de Normandie_.

_Ariane_, jouée en 1672; _le Comte d'Essex_ (1678), _Camma_ (1661),

_Commode_ (1658), _Timocrate_ (1656) sont des tragédies qui ont de la

valeur et qui eurent du succès. _L'Inconnu_ (1675), _le Festin de

Pierre_ (1677) que l'on joue quelquefois, après deux siècles, sont des

comédies qui méritaient mieux que des critiques peu loyales. Était-ce

la faute de Thomas Corneille, si, avant lui et en même temps que lui,

les plus belles productions dramatiques qui aient encore paru, étaient

représentées sous le même nom que le sien?

Thomas Corneille mourut aux Andelys en 1709, vingt-cinq ans après son

frère, il avait alors quatre-vingt-quatre ans. Le plus bel éloge qu'on

puisse faire de lui, c'est que jamais il ne montra la moindre jalousie

à l'égard de son aîné. Bien plus, les deux frères épousèrent les deux

soeurs; ils vécurent toujours ensemble, dans la même maison, et, après

vingt-cinq ans de mariage, ils n'avaient pas encore songé à faire le

partage des biens de leurs femmes.

Thomas Corneille fit représenter trente-cinq ouvrages, tragédies,

tragi-comédies, comédies et même opéras; mais il ne réussit pas dans

ce dernier genre. Il avait une mémoire si prodigieuse, que lorsqu'on

lui demandait de déclamer une de ses pièces, comme c'était alors

l'usage dans les salons des grands personnages, il le faisait sans

avoir recours au manuscrit. A l'inverse de son frère, il avait une

diction facile et heureuse.

Madame de Sévigné parle dans ses lettres, de l'_Ariane_ de Thomas

Corneille, à propos de l'actrice chargée du principal rôle, la

Champmeslé, qu'elle appelait sa belle-fille, parce qu'elle était

entretenue par son fils, le marquis de Sévigné. Mademoiselle Duclos

prit le rôle longtemps après la Champmeslé et ce fut son triomphe.

Nous avons déjà dit qu'à cette époque, il y avait deux grands théâtres

à Paris, celui de l'Hôtel de Bourgogne et celui du Marais. Le premier

avait le pas sur le second, comme aujourd'hui le Théâtre-Français sur

l'Odéon. Beaucoup des pièces de Thomas Corneille étaient jouées sur le

théâtre du Marais.

Un jour que le public redemandait l'_Ariane_, l'acteur Dancourt

s'avança timidement sur le devant de la scène, fort embarrassé pour

expliquer d'une manière convenable qu'on ne pouvait donner cette

tragédie, vu la position, que nous appellerions aujourd'hui

_intéressante_, de mademoiselle Duclos. Enfin, il était parvenu, à

l'aide d'un geste assez significatif, à se faire comprendre, lorsque

l'actrice, qui le guettait des coulisses, s'élance sur le théâtre, lui

applique un superbe soufflet, et, se retournant vers le parterre:

«Messieurs, dit-elle, à _demain l'Ariane_.» Au commencement du règne

de Louis XV, la _Clairon_ joua aussi le rôle d'Ariane, elle y obtint

un grand succès.

_Le Comte d'Essex_, tragédie dans laquelle brilla la belle

mademoiselle Lecouvreur, fit dire, par un homme de beaucoup d'esprit:

«J'ai vu une reine parmi les comédiens.»

Histoire anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Premier Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc... · 第 6 / 21 段