Rotrou fit représenter plus de trente-cinq pièces au théâtre, en

vingt-deux années, puisque sa première, la _Bague de l'oubli_, est de

1628, et sa dernière _don Lopez de Cardone_, est de 1650. Corneille

avait en grande estime les oeuvres de ce poëte dramatique, et, en

effet, le premier, il a rendu la tragédie à sa véritable

signification; le premier, il a introduit dans sa composition la

régularité. Surpassé et bien distancé par Corneille, il a prouvé par

plusieurs productions pleines de goût et d'intérêt, qu'il eût pu

approcher beaucoup de celui qui se disait son fils, si sa trop grande

facilité ne l'eût pas rendu trop coulant dans le choix de ses sujets.

Une autre cause de la faiblesse d'un grand nombre de ses oeuvres, fut

la passion du jeu, qui le mettait souvent dans l'embarras. Pour se

tirer des fausses positions où il se trouvait tout à coup, il fallait

une comédie nouvelle. Eu quelques jours, la comédie faisait son entrée

au théâtre et réparait les pertes du jeu; mais le travail se

ressentait forcément de la rapidité du poëte et de la préoccupation du

joueur. Rotrou, comme les maîtres qui vinrent après lui, Corneille,

Racine, Molière, puisa aux sources pures des Grecs et des Romains. Les

théâtres italiens et espagnols lui fournirent aussi des comédies

agréables. Si ses tragi-comédies se ressentent du goût de l'époque et

ne sont guère, comme toutes les pièces de ce genre, que des romans

dialogués, mal construits et surchargés de personnages épisodiques

inutiles au sujet, il y a du moins plusieurs de ses comédies qui sont

bien conduites. Ses tragédies de _Venceslas_, d'_Antigone_, d'_Hercule

mourant_, de _Bélisaire_, d'_Iphigénie_ et de _Cosroës_ ont du mérite,

même à côté de celles de Pierre Corneille. Si l'on trouve dans ses

compositions des vers secs, durs, allant quelquefois jusqu'au barbare

et au burlesque (ce qui ne déplaisait pas encore au public d'alors),

on y rencontre aussi des vers aisés, naturels, coulants, exprimant de

belles pensées.

Dans les _Occasions perdues_, représentée en 1631, il y a une scène de

bonne comédie qui ne serait pas déplacée de nos jours.

La reine de Naples éprise de _Cloriman_, mais ne voulant voir ce

dernier que par l'entremise d'_Isabelle_ sa confidente, la charge de

le séduire pour elle, et lui dit:

--Feins de brûler pour lui d'une ardeur sans seconde

--Mais en feignant, Madame, un feu si véhément,

Il faut donc me résoudre à perdre mon amant?

--Simple, qui ne sait pas qu'à la fille avisée,

Abuser tous les coeurs est une chose aisée.

Telle en trahit un cent, et se fait aimer d'eux;

Et tu n'espères pas d'en pouvoir tromper deux?

Isabelle s'empresse d'expliquer à la reine comment elle s'y prendra

pour toucher le coeur de Cloriman:

Mes yeux, pour commencer, apprendront de ma glace,

Avec quels mouvements ils auront plus de grace.

Par quels ris je pourrai m'acquérir plus de voeux,

Et par quelle frisure embellir mes cheveux.

Pour rendre à mes désirs son âme résignée,

S'il vous plaît, j'emploierai le fard et la saignée.

Mes mains emprunteront la blancheur des onguents:

Je veux, pour les polir, avoir au lit des gants.

Je consens qu'un tailleur inventif et fidèle,

Pour me rendre le port et la taille plus belle

N'épargne en mes habits ni baleine, ni fer,

Et me serre le corps jusques à m'étouffer.

Je parlerai toujours de soupirs et de flamme

A ce jeune étranger qui vous a ravi l'âme.

Je n'épargnerai point les pas de cent valets,

Et mille coeurs navrés empliront mes poulets.

Je m'y qualifierai du nom de prisonnière;

Lui, du nom de mon tout, de ma seule lumière.

Ce ne seront qu'amours, que soupirs et que voeux;

Je les cachetterai de mes propres cheveux.

Je verserai des pleurs; il me verra malade,

Si quelqu'autre en obtient seulement une oeillade.

--Ma mignonne, tout beau: c'est trop bien m'obéir.

En pensant m'obliger, tu pourrais me trahir.

Le chef-d'oeuvre de Rotrou est sa tragédie de _Venceslas_, jouée en

1648, deux ans avant sa mort, retouchée en 1759, plus d'un siècle

après lui, par M. Marmontel, et donnée la seconde fois à la scène avec

beaucoup moins de succès que la première. Rotrou venait à peine de

terminer le dernier acte de son _Venceslas_, dont il était, avec

raison, fort satisfait, qu'il fut se livrer à sa passion du jeu. La

chance lui étant défavorable, il perdit une somme assez peu élevée,

mais enfin qu'il ne put payer de suite. On l'arrêta, on le conduisit

en prison. Le malheureux poëte ne savait où donner de la tête,

lorsqu'il songea à son _Venceslas_.

Il envoya chercher les comédiens et leur offrit sa tragédie pour

_vingt pistoles_. Ce n'était pas cher; on s'empressa d'accepter, il

sortit de prison, et la pièce eut un succès tel que les acteurs lui

firent un beau présent. C'est par le rôle de Venceslas que Baron, le

célèbre comédien, fit sa seconde rentrée au théâtre, trente ans après

l'avoir abandonné, et c'est par ce même rôle qu'il quitta la scène

pour n'y plus paraître. Il était temps, car il ne put achever son

rôle. Il avait à peine déclamé ce vers:

Si proche du cercueil où je me vois descendre.

que son asthme l'empêcha de continuer.

Plus d'un poëte venu longtemps après Rotrou, lui emprunta des pensées,

des vers et même des scènes et des pièces. Ainsi, outre son

_Venceslas_ repris par Marmontel, Regnard, en 1705, se servit de ses

_Ménechmes_, joués en 1632; Racine utilisa, dans sa _Thébaïde_,

l'_Antigone_ représentée en 1638; Tristan retoucha son _Amarillis_; M.

d'Ussé fit de même en 1704, pour _Cosroës_ donné au théâtre en 1648.

Il est vrai de dire que dans cette dernière tragédie, les plus beaux

vers sont du second auteur, comme, par exemple, ceux-ci dans une scène

du quatrième acte:

Fatale illusion, fantôme de grandeur,

Éblouissant éclat dont brille une couronne!

Pourquoi, malgré moi-même, embrasez-vous mon coeur?

Que ne me quittez-vous quand je vous abandonne.

Cessez, honneur, de me donner des lois;

Votre grandeur n'est qu'un passage

Que le Destin, toujours volage,

Abat et relève à son choix;

Et la pompe qui suit les rois

N'est rien qu'un brillant esclavage.

Enfin, l'_Amphitryon_ de Molière, joué en 1668, a, on n'en saurait

disconvenir, un grand air de famille avec les _Sosies_ de Rotrou,

représentés trente ans plus tôt.

Rotrou, qui aimait beaucoup Corneille et qui appréciait le génie de ce

grand homme, imagina une singulière façon de faire l'éloge de l'auteur

de _Cinna_. Dans sa tragédie de _Saint-Genest_, Dioclétien, après

avoir loué sur ses talents, le plus grand comédien de son époque, lui

demande quelles? sont les pièces qui ont le plus de succès. L'acteur

répond:

Nos plus nouveaux sujets, les plus dignes de Rome,

Et les plus grands efforts des veilles d'un grand homme,

A qui les rares fruits que la Muse produit,

Ont acquis sur la scène un légitime bruit,

_Et de qui certes l'art, comme l'estime, est juste,_

Portent les noms fameux de _Pompée et d'Auguste_.

Les poëmes sans prix, où son illustre main,

D'un pinceau sans pareil a peint l'esprit romain

Rendront de leurs beautés votre oreille idolâtre,

Et sont aujourd'hui l'âme et l'amour du théâtre.

Nous avons expliqué, dans un de nos chapitres précédents, comment la

foule qui se pressait aux représentations dramatiques, avait amené les

comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, en 1600, à se séparer en deux

troupes, ce qui avait donné naissance à une seconde scène élevée au

Marais. Nous avons dit également qu'au commencement du dix-septième

siècle, le cardinal de Richelieu, emporté par sa passion pour le

théâtre, avait fait construire dans son propre palais deux salles de

spectacle, une grande et une petite.

En 1641, Molière, ou plutôt Poquelin (car c'était son véritable nom),

entra dans une des nombreuses sociétés particulières qui, à cette

époque, se faisaient un divertissement domestique de jouer la comédie.

Cette société acquit bientôt une certaine célébrité sous le nom de

_l'Illustre Théâtre_. Beaucoup de princes et de grands personnages la

faisaient venir dans leurs hôtels. Après avoir parcouru quelque temps

la province avec cette _Société_, ou si l'on veut avec cette _troupe_,

Molière revint à Paris, fut assez heureux pour avoir accès auprès de

Monsieur, qui le présenta au Roi et à la Reine-Mère, et pour être

appelé à jouer en présence de Leurs Majestés dans la salle des gardes

du vieux Louvre. Bientôt Louis XIV, fort satisfait des talents de la

troupe de Molière et des comédies composées par son chef, accorda à

ces acteurs la salle du Petit-Bourbon, pour y fonder une troisième

troupe dramatique sous le nom de troupe de _Monsieur_. En 1665, les

comédiens de _Monsieur_ devinrent comédiens _du Roi_, avec 7,000

livres de pension, et ils s'établirent à la salle du Palais-Royal.

Les trois théâtres, c'est-à-dire: celui de l'Hôtel de Bourgogne, le

plus ancien de tous; celui du Marais, _fondé_, ou si l'on veut

_détaché_ du premier en 1600; et enfin celui du Palais-Royal de

création récente, subsistèrent et jouèrent séparément jusqu'à la mort

de Molière en février 1673. Les acteurs de l'Hôtel de Bourgogne et du

Marais interprétaient de préférence la tragédie, ceux du Palais-Royal

la comédie.

Lorsque la troupe de Molière eut perdu son chef, c'est-à-dire l'âme de

la société, elle ne put se soutenir et se divisa. Une partie du

personnel s'unit à l'Hôtel de Bourgogne, l'autre se joignit au théâtre

du Marais. Il n'y eut donc plus à Paris que deux théâtres où étaient

représentées les tragédies et les comédies françaises.

La troupe du Marais quitta bientôt son établissement pour en fonder un

autre rue Guénégaud. Louis XIV ordonna d'y transporter les loges, les

décorations et tout le matériel encore dans la salle du Palais-Royal

et ayant servi à la troupe de Molière.

La troupe de l'Hôtel de Bourgogne et celle du théâtre Guénégaud

restèrent distinctes et séparées jusqu'au 21 octobre 1680. Ce jour-là,

elles furent réunies par ordre de Louis XIV, en sorte qu'à dater de ce

moment, il n'y eut plus qu'une troupe, celle de la Comédie-Française,

dite _troupe du Roi_, qui fut seule chargée de représenter les

comédies et les tragédies. Le nombre des acteurs fut déterminé, les

bénéfices distribués au _prorata_ des talents. Les artistes obtinrent

certains priviléges. Les uns furent dispensés du service, les autres

eurent des pensions. Une ordonnance royale affecta 12,000 livres à

cette nouvelle société, dont toute l'administration fut réglée par

ordonnance royale.

C'est donc du 21 octobre 1680 que date réellement la

Comédie-Française; cependant elle fut organisée sur de nouvelles

bases, près d'un siècle plus tard, après avoir passé par diverses

phases.

La Comédie-Française fut d'abord installée au théâtre de la rue

Guénégaud; mais la proximité du collége Mazarin étant chose gênante et

pour le collége et pour le théâtre, Louis XIV prescrivit aux acteurs

d'abandonner cette salle et de chercher un autre emplacement pour

leurs représentations. La société fit l'acquisition du jeu de paume de

la rue Saint-Germain-des-Prés et de deux maisons voisines. Sur les

dessins de François d'Orbay, architecte, jouissant d'une réputation

méritée, on bâtit l'hôtel dit des Comédiens du roi. Ces derniers en

firent l'ouverture le 18 avril 1689, lundi de pâques, par la tragédie

de _Phèdre_ de Racine. La dernière représentation donnée sur ce

théâtre eut lieu en 1770. On y joua dans cette soirée _Béverley_ et

_le Sicilien_. L'acteur d'Allainval annonça au public le changement

qui allait s'opérer par la petite allocution suivante:

«Le Théâtre-Français touche enfin à l'époque la plus flatteuse

qu'il pouvait espérer. Le gouvernement daigne fixer un moment son

attention sur lui, et s'occupe des moyens de faire élever un

monument digne des chefs-d'oeuvre des hommes de génie qui vous

ont fait l'hommage de leurs veilles. La scène lyrique vient

d'offrir à vos yeux les ressources de l'architecture; vous avez

rendu justice au travail de l'artiste célèbre qui a eu le courage

de s'écarter des routes d'une imitation servile, et qui a été

assez heureux de vous plaire, en osant innover. Il est temps que

les mânes de Corneille, de Racine et de Molière viennent

contempler les changements dont le théâtre est susceptible, et

nous dire: «Voilà le temple où nous aurons à être honorés. Il est

temps enfin de faire cesser les reproches très-fondés des autres

nations jalouses de la gloire de la nôtre.» Accoutumés depuis

longtemps à votre bienveillance, nous ne cesserons jamais de vous

donner des preuves de notre empressement à vous offrir des

productions dignes de vos suffrages. C'est dans ces sentiments

que nous quittons un théâtre où vous avez tant de fois secondé

nos efforts. Pénétrés de la plus vive reconnaissance pour les

bontés dont vous daignez nous honorer, nous osons vous en

demander la continuation sur la nouvelle scène que nous allons

occuper.»

Pendant la période de 1689 à 1770, la Comédie-Française eut à

supporter quelques vicissitudes, malgré la protection dont elle était

l'objet de la part du gouvernement royal. Ainsi, vers le commencement

du dix-huitième siècle, le peu d'empressement que les Comédiens

mettaient à plaire au public, leurs négligences, leurs discussions

intestines, la pauvreté des ouvrages qu'ils acceptaient d'auteurs

médiocres, après les grandes et belles productions de Corneille, de

Racine, de Molière, avaient fait tomber leur théâtre dans un discrédit

dont il ne semblait pas devoir se relever facilement. Leur spectacle

était entièrement désert et, par contre, le public, même les grands

seigneurs et la cour, se pressaient aux spectacles forains. La

Comédie-Italienne avait pris le dessus sur la Comédie-Française.

Quelques parodies, quelques pièces légères, quelques vaudevilles

amusants, joués aux Italiens, avaient fait entièrement déserter la

première scène française. Les choses étaient en cet état en 1710 et la

scène des Italiens abondait en critiques plus ou moins spirituelles

sur l'état d'abandon dans lequel on laissait la Comédie-Française, ce

n'étaient que quolibets, que pointes épigrammatiques, que parodies du

répertoire de la troupe du roi, quand le directeur de la

Comédie-Française, Dancourt, voulut essayer de ramener les Parisiens

dans sa salle. Mais au lieu de comprendre que la scène française ne

doit briller et attirer les gens d'esprit que par des compositions

dramatiques de bon aloi, par des tragédies ou par des comédies

d'auteurs de mérite, de poëtes de talent, Dancourt imagina de

sacrifier au goût du jour. Il résolut de faire représenter un

divertissement dans lequel on verrait _Arlequin_ et _Scaramouche_. Il

proposa le rôle d'Arlequin à La Thorillière. Longtemps cet excellent

acteur refusa de condescendre à ce qui lui semblait être une véritable

platitude. Pressé par Dancourt, il finit cependant par accepter le

rôle de Mezzetin[10]. On se détermina à travailler au divertissement.

Le sujet fut tiré de la situation même dans laquelle se trouvait alors

la Comédie-Française. On l'intitula la _Comédie des Comédies_.

Dancourt composa la pièce, fit faire quelques airs par Gilliers, et on

l'offrit aux Parisiens. Les Parisiens montrèrent plus d'intelligence

que les Comédiens, en ne faisant pas fête à ce spectacle de mauvais

goût[11].

[10] Mezzetin, nom d'un rôle de la Comédie-Italienne dont le

caractère est à peu près celui de _Scapin_.

[11] On en était arrivé à ce point, à la Comédie-Française, que

l'on vit la célèbre Desmares, pour plaire aux Parisiens, parmi

lesquels le bilboquet était alors fort à la mode, jouer à ce jeu

dans la pièce de l'_Amour vengé_.

Par opposition, le théâtre de la foire Saint-Laurent fit représenter

une espèce de prologue de Lesage, Fuzelier et d'Orneval, intitulé les

_Comédiens Corsaires_. Dans cette petite pièce, les comédiens de la

foire se plaignaient de ce qu'on leur enlevait leurs chants et leurs

danses. Un des personnages de cette farce était une actrice de la

Comédie-Italienne arrivant en scène et chantant ce couplet:

Au mépris de notre gloire,

Ces petits esprits follets

Ne demandent que couplets,

Que musique, vraiment voire!

Ils feraient, ces Messieurs-là,

Si on voulait les en croire,

Ils feraient, ces Messieurs-là,

Danser et Phèdre et Cinna.

Alors un acteur de la troupe du roi paraissait et, pour justifier le

nouveau genre adopté par la Comédie-Française, il déclamait:

Depuis qu'aux Tabarins les foires sont ouvertes,

Nous voyons le préau s'enrichir de nos pertes;

Et là, les spectateurs, de couplets altérés,

Gobent les mirlitons qui les ont attirés:

Ils y courent en foule entendre des sornettes;

Nous, pendant ce temps-là, nous grossissons nos dettes.

Molière, et les auteurs qui l'ont suivi de près,

De nos tables jadis ont soutenu les frais;

Mais vous le savez tous, notre noble comique

Présentement n'est plus qu'un beau garde-boutique;

Lorsque nous le jouons, quels sont nos spectateurs?

Trente contemporains de ces fameux auteurs...

Ainsi donc, nous devons, sans tarder davantage,

Pour rappeler Paris, donner du batelage.

Si vous me demandez où nous l'irons chercher;

Amis c'est aux forains que nous devons marcher.

Voyant que la Comédie-Française n'avait pas même le privilége, avec de

mauvaises pièces faites à la mode, de lutter contre les lazzis des

théâtres forains, Dancourt trouva un autre expédient, celui de faire

valoir le _privilége exclusif_ de la troupe et d'en demander la

stricte exécution en justice.

Plusieurs sentences et divers arrêts furent en effet rendus dans ce

sens, mais sans être exécutés. Enfin le Parlement se mêla du procès et

fit défense aux théâtres de la foire de faire servir leurs

établissements à d'_autres usages qu'à ceux de leur profession_,

permettant, en cas de contravention, de démolir leurs salles de

spectacles. Les petits théâtres voulurent encore lutter et les

comédiens du roi firent abattre plusieurs salles. Un nouvel arrêt du

conseil en date du 17 mars 1710 confirma celui du Parlement.

Le 18 juin 1757, un règlement pour la Comédie-Française fut promulgué,

lequel annulait tout ce qui avait été décrété jusqu'alors concernant

ce théâtre, _formé en France_, dit le préambule royal, _par les

talents des plus grands auteurs_.

Quarante articles réglaient tout ce qui avait rapport: 1º A

l'administration, aux parts bénéficiaires des acteurs, à leurs

devoirs, à leurs droits, à leurs pensions de retraite; 2º aux

retenues pour l'Hôpital général, pour l'Hôtel-Dieu, pour le traitement

des employés; 3º à la tenue des archives; 4º à la composition du

conseil de la troupe, et enfin à tout ce qui concernait l'organisation

complète de cette société.

La Comédie-Française était à la disposition du roi. Elle jouait

habituellement à la cour depuis la Saint-Martin jusqu'au jeudi d'avant

la Passion, et lorsque la famille royale allait à Fontainebleau, une

partie de la troupe s'y rendait également. Chaque sujet avait un

supplément. Une assemblée générale avait lieu tous les lundis à

l'hôtel de la Comédie, et c'était alors que les auteurs présentaient

leurs pièces, qui devaient être examinées par l'assemblée.

En 1770, les comédiens ordinaires du roi s'établirent dans la salle

des Tuileries où ils jouèrent jusqu'à l'année 1782, pendant que l'on

construisait pour eux le théâtre de l'Odéon où ils restèrent de 1782 à

1799.

La salle de l'Odéon, bâtie par ordre de Louis XVI, d'après les plans

des architectes Peyre, Lainé et Vailly, fut incendiée en 1799 et la

Comédie-Française s'installa, à la suite de cet événement, au théâtre

de la rue Richelieu, où elle se trouve encore aujourd'hui. Cette salle

de la rue Richelieu avait été commencée en 1787, aux frais du duc

d'Orléans. Terminée au bout de trois ans, la troupe des

_Variétés-Amusantes_ l'avait occupée en 1790, pour la céder, en 1799,

aux comédiens français. L'Odéon, brûlé en 1799, reconstruit sur ses

anciennes fondations par décision du Premier Consul, servit à la

troupe de M. Picard. Le feu détruisit une seconde fois cette belle

salle le 20 mars 1818. Louis XVIII la fit encore rebâtir et annexa la

troupe qui en exploitait le privilége à la Comédie-Française,

l'autorisant à y représenter les tragédies, les drames et les comédies

données sur la scène française.

Pendant la période de 1710 à 1799, la Comédie-Française, devenue la

première scène du monde, introduisit d'importantes et très-utiles

améliorations dans ses habitudes intérieures. Elle arriva

successivement, ainsi que nous allons le raconter, à la réforme

complète des costumes, à leur appropriation à l'époque, de façon à ce

que les paroles ne fussent plus un anachronisme _chronique_ avec les

vêtements. Elle obtint (à grand'peine, il est vrai), mais enfin, elle

obtint la liberté de l'emplacement sur lequel est représentée la pièce

jouée par les acteurs.

Jusqu'en l'année 1727, les acteurs et actrices disaient leurs rôles

vêtus comme ils l'étaient dans la vie habituelle. On comprend combien

cela nuisait à l'illusion, et quel ridicule en fût même résulté, si

les yeux n'eussent été depuis longtemps façonnés par l'usage à cette

bizarre disparate. A l'une des reprises de la tragédie de Campistron,

_Tiridate_, en 1727, Mlle Lecouvreur, excellente actrice et femme de

goût, commença une petite réforme dans le costume; mais comme les

choses, même les plus simples et les plus naturelles, ne se modifient

pas en un jour, au lieu d'adopter pour elle et pour ses camarades de

théâtre le vêtement spécial à l'oeuvre dramatique représentée, elle ne

fit que changer le costume de ville en costume de cour, c'est-à-dire

qu'elle parut sur la scène en robe à queue traînante et à paniers,

comme en portaient les grandes dames au commencement du dix-huitième

siècle. Cette nouveauté fut approuvée du public.

Il n'en est pas moins vrai que pendant plus de trente années encore,

on vit à la Comédie-Française les femmes des consuls romains et des

héros grecs en robes bouffantes, la tête surmontée d'énormes coiffures

inventées souvent par le mauvais goût de l'actrice. Les artistes de

l'époque pensaient avoir bien mérité de la patrie et des beaux-arts en

représentant les reines ou les princesses de la plus haute antiquité

déguisées en marquises de la cour de Louis XV. Les acteurs étaient

tout aussi ridicules. Avec la cuirasse antique, avec le cothurne, le

Romain ou le héros grec de la Comédie-Française se coiffait d'un

chapeau à plumes surmonté d'un panache. On applaudissait un Ajax, un

Ulysse, un Agamemnon en perruque de magistrat, ayant au-dessus de

cette perruque un casque plus ou moins grec ou troyen. Le bon roi

Priam traînait sur la scène une casaque de marchand arménien, et

toutes ces absurdes bigarrures de costume, loin d'être l'objet de

plaisanteries dans le public, étaient souvent applaudies et admirées.

C'est donc ainsi _attiffés_ que parurent sur la scène française les

héros de Rotrou, de Corneille, de Racine. Le _Cid_ et _Cinna_ eurent

pour interprètes des acteurs en fraise plate, en hauts-de-chausses à

dentelle, en juste-au-corps à petites basques; des actrices en corsage

court et rond, avec le sein découvert, la jupe à queue, les talons

élevés, les cheveux crêpés et bouffants. Auguste avait une couronne de

laurier par dessus sa perruque à la Louis XIV.

Racine avait plusieurs fois senti le ridicule de l'habillement adopté

au théâtre. Il voulut s'y opposer, obtenir des modifications, l'usage

fut plus fort que sa logique. Baron, le grand Baron lui-même, qui

avait su réformer la diction ampoulée de ses prédécesseurs, ne comprit

pas l'harmonie du costume. Sur la fin de sa carrière dramatique, il

joua le jeune Misaël des _Machabées_, vêtu en bourgeois de Paris, avec

un toquet d'enfant et des manches pendantes.

Sorel, dans _la Maison des jeux_, raconte que le rôle d'Hercule était

interprété par un acteur en vêtements ordinaires, mais en manches

retroussées, qui le faisaient ressembler à un cuisinier en fonction.

Il portait sur l'épaule, en guise de massue, une petite bûche. Apollon

avait l'habitude de mettre derrière son oreille une plaque jaune

destinée à représenter le soleil.

En 1747, une jolie comédie en trois actes, de Lachaussée, _l'Amour

castillan_, fut donnée aux Italiens avec des costumes espagnols. Cette

nouveauté étonna beaucoup, mais ne produisit pas d'autre sensation.

En 1753, madame Favart fit un rôle de paysanne, sans robe à paniers,

sans gants, sans coiffure; mais comme une fille de village, en jupon

de serge, les cheveux plats, la croix d'or au cou, les bras nus et

enfin chaussée de sabots, ce qui déplut aux élégants de l'époque.

En 1755, Lekain et mademoiselle Clairon, guidés par le bon goût et par

l'amour de l'art dramatique, sentirent enfin le ridicule du costume et

la nécessité d'arriver à une réforme devenue indispensable. Grâce à

ces deux grands artistes, les paniers, les chapeaux à plumes

disparurent de la tragédie; les habits furent coupés à la mode

antique; les représentations théâtrales devinrent plus pompeuses. Les

décors furent rendus plus semblables à la réalité, le nombre des

gardes et des soldats qui environnent les rois fut augmenté. Les

changements à vue eurent une plus grande précision. En un mot, tout

s'améliora dans ce que l'on appelle la mise en scène.

Histoire anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Premier Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc... · 第 4 / 21 段