MAINFRAY, auteur d'_Hercule_, d'_Astiage_, de _Cyrus triomphant_, de la

_Rhodienne_, tragédie, et de la _Chasse royale_, comédie en quatre actes

et en vers, jouée en 1625 et contenant, dit le titre, _la subtilité dont

usa une chasseresse envers un satyre qui la poursuivait d'amour_.

Dans une de ses tragédies, intitulée _la Perfidie d'Aman mignon et

favori d'Assuérus_, on trouve le singulier dialogue suivant.

Aman se plaint ainsi de Mardochée qui refuse de lui rendre hommage:

Un certain Mardochée en tous lieux me courrouce.

Il se moque de moi et bien loin me repousse

Comme homme de néant Je lui ferai sentir,

En dedans peu de jours, un triste repentir.

Le gibet est tout prêt; il faut qu'il y demeure,

Et qu'il y soit pendu avant qu'il y soit une heure.

Mardochée arrive, et Aman lui dit:

Ah! te voici, coquin! qui te fait si hardi

D'entrer en cette place? Es-tu pas étourdi?

MARDOCHÉE.

Que veut dire aujourd'hui cet homme épouvantable?

Qui croit m'épouvanter de sa voix effroyable?

As-tu bu trop d'un coup? Tu es bien furieux!

Nul homme n'ose-t-il se montrer à tes yeux?

AMAN.

Oui, mais ne sais-tu pas ce que le roi commande,

Que le peuple m'adore, autrement qu'on le pende?

Et encore oses-tu te montrer devant moi?

Je t'apprendrai bientôt à mépriser le roi.

MARDOCHÉE.

O le grand personnage! Adorer un tel homme!

J'adorerais plutôt la plus petite pomme,

Et ne fait-il pas beau qu'un petit raboteur,

Qu'un homme roturier reçoive un tel honneur?

Tu devrais te cacher, etc.

BORÉE composa _Clorise_, _Achille_, _Bevalde_, _la Justice d'amour_,

_Rhodes subjuguée_, _Tomyris_, tragédies aussi ennuyeuses que longues,

se rapprochant des temps barbares du théâtre, mais dans lesquelles on

trouve cependant quelques scènes bien dialoguées.

PIERRE MATHIEU, historiographe de France, donna _la Guisarde, ou le

triomphe de la Ligue_, tragédie dans laquelle on lit ces vers:

Je redoute mon Dieu, c'est lui seul que je crains;

On n'est point délaissé quand on a Dieu pour père.

Il ouvre à tous la main, il nourrit les corbeaux,

Il donne la pâture aux jeunes passereaux, etc.

Évidemment c'est cette pensée que Racine reproduit dans un langage plus

élevé et plus noble au commencement d'_Athalie_.

Nous terminerons cette étude sur les auteurs dramatiques des premières

années du dix-septième siècle, par un mot sur BOISSIN DE GATTARDON, qui

composa d'abord des pièces saintes, telles que le _Martyre de sainte

Catherine_, _de saint Eustache et de saint Vincent_, et fit ensuite les

pièces profanes de _Andromède_, _Méléagre_ et les _Urnes vivantes_, _ou

les Amours de Pholimor et de Polibelle_.

Ce poëte est un des plus barbares qui ait jamais existé. On ne comprend

pas même aujourd'hui qu'il se soit trouvé dans aucun temps, un public

pour accepter et laisser représenter des monstruosités semblables. Les

héros de la fable, dans ses tragédies ou ce qu'il décore de ce nom,

_citent_ Démosthène, Cicéron, Pline. Les martyres des saints sont des

rapsodies dégoûtantes, et n'ont pas même le plaisant de la farce.

Nous n'avons cité que les principaux auteurs du commencement du

dix-septième siècle. Le nombre en est beaucoup plus considérable.

Quelques-unes des pièces de ceux dont nous n'avons pas prononcé le nom,

méritent encore par leur bizarrerie, d'être mentionnées dans cette étude

anecdotique.

En 1600, DESPANNEY fit jouer une tragi-comédie intitulée _Adamantine, ou

le Désespoir_, dans laquelle se trouve la scène suivante qui parut aux

spectateurs de cette époque, la chose du monde la plus simple et la plus

morale.

Un chevalier français, épris d'une princesse étrangère, se jette à ses

pieds et parvient à l'émouvoir. Elle lui dit:

--Qui peut à vos douleurs donner de l'allégeance?

--Je n'en puis espérer que par la jouissance.

--Vous voulez, je le crois, de l'honneur abuser?

--Non, mais bien, s'il vous plaît, ce soir vous épouser.

Alors la confidente de la princesse intervient et les fait s'embrasser,

puis elle leur dit:

C'est assez, mes amis; sans plus de cavillage,

Donnez-vous, comme époux, la foi du mariage.

Vous êtes mariés; ne reste que la nuit

Pour éteindre vos feux.

Voilà certes une façon commode et des plus lestes de s'unir par les

liens du mariage, c'est encore plus expéditif que d'avoir recours au

fameux forgeron anglais. Au moyen de quatre vers et d'un jeu de mots, la

confidente tranche toute difficulté.

THULIN, en 1629, fit représenter une pièce en un acte sous ce singulier

titre: _les Amours de la Guimbarde, toute en chanson et en vers

gascons_. C'est à Béziers que se donna cette oeuvre bizarre, l'une des

treize comédies insérées dans un livre fort rare aujourd'hui et

intitulé: _l'Antiquité du Triomphe de Béziers un jour de l'Ascension_.

Voici, du reste, quelle fut l'origine de ce livre et de ces pièces. La

ville de Béziers, assiégée il y a plusieurs siècles, avait été délivrée

le jour de l'Ascension. En souvenir de cet heureux événement et pour en

conserver la mémoire, on avait institué une fête anniversaire. Ce

jour-là, les habitants des environs se rendaient à la procession, et des

drames étaient représentés en l'honneur d'un certain capitaine Pépesuc,

dont la statue de pierre existait alors dans la ville, et auquel on

attribuait en partie la délivrance de Béziers.

Dans _Bisatic_, tragédie de MAGARIT PAGEAU, jouée eu 1600, la fille du

roi des Massiliens, éprise de Crassus et désolée de ne pas l'avoir suivi

à Rome, s'écrie:

Je te pouvais aider de petite servante,

Sous ton commandement volontiers fléchissante,

Ou bien pour tes rabats blanchement affiner,

Ou bien, en reposant, ton lit encourtiner.

Les autres comédies ou pastorales dont nous pourrions parler, sont en

général tellement ennuyeuses ou tellement décolletées par le fond et par

la forme, que nous croyons devoir borner là nos citations, d'autant que

nous en avons dit assez pour faire comprendre quel était le goût des

premières époques dramatiques et les tendances vers la nouvelle. Nous

allons voir bientôt le théâtre et le public modifier complétement leur

façon d'être, sous la salutaire influence de quelques grands auteurs;

mais avant, qu'on nous permette un mot d'adieu aux vieilles _Farces_ qui

réjouissaient tant nos pères.

Nous avons salué, dans une de nos études précédentes, l'avènement sur la

scène des petites pièces qui remplaçaient ce qui était le vaudeville de

la première période théâtrale. Trois honnêtes Parisiens,

GAUTHIER-GARGUILLE, GROS-GUILLAUME et TURLUPIN, acquirent, vers la fin

du seizième siècle et dans les trente premières années du dix-septième,

une réputation telle, dans la parodie et la _farce_, que leurs pièces

prirent insensiblement le nom de l'un d'eux et furent appelées

_Turlupinades_. Les trois quarts du temps ces turlupinades n'étaient

que de mauvais jeux de mots, des pointes et des équivoques accommodées

au gros sel; mais elles avaient le don de faire courir tout Paris. Du

reste, cela n'est pas bien étonnant, puisque aujourd'hui, en France, il

n'y a pas de tréteaux de saltimbanques devant lesquels les paillasses et

les jocrisses, turlupins modernes, n'attirent, dans les foires, un

nombreux public.

La trinité Garguille, Guillaume et Turlupin ne descendait pas de la

cuisse de Jupiter, ils étaient tout simplement garçons boulangers au

faubourg Saint-Laurent, à Paris, en l'an de grâce 1583, lorsque l'idée

leur vint qu'ils avaient des talents transcendants comme acteurs. Une

irrésistible passion les poussant vers les planches, ils abandonnèrent

le pétrin pour les tréteaux. Ils se mirent à composer des pièces ou

fragments de pièces d'un comique à eux. Le public (peuple et bourgeois

de Paris) accueillit par un gros rire ces grosses facéties, et bientôt,

leur réputation s'étant étendue, ce fut à qui, dans la ville, se

précipiterait aux _turlupinades_ des trois amis. Ils prirent des

costumes en rapport avec leur caractère et leur physique.

Gauthier-Garguille, selon le sujet de leurs farces, représentait soit le

maître d'école, soit un savant, débitant d'un air bien bête les chansons

composées par lui.

Gros-Guillaume, d'une corpulence telle qu'il était toujours garotté par

deux ceintures, ce qui le faisait ressembler à un tonneau cerclé;

Gros-Guillaume, disons-nous, avait adopté les rôles de l'homme

sentencieux. Il ne portait point de masque, comme c'était encore

l'usage à cette époque, mais il se couvrait la figure de farine si

adroitement ménagée, qu'en remuant un peu les lèvres il blanchissait

tout à coup ceux auxquels il parlait. Par une bizarrerie singulière, ce

malheureux était affecté d'une cruelle infirmité, et cette infirmité

contribuait souvent à son succès. Il avait la pierre; il entrait

quelquefois en scène, souffrant le martyre et son visage accusant la

douleur; sa contenance triste, ses yeux baignés de larmes contrastant

avec ses rôles plaisants et ses lazzis, réjouissaient outre mesure les

nombreux spectateurs dont pas un ne soupçonnait la vérité. Il vécut

jusqu'à quatre-vingts ans, malgré cette infernale maladie, et sa mort,

dont nous parlerons plus loin, eut une cause à peu près accidentelle.

Turlupin, tantôt valet, tantôt intrigant et filou, jouait avec feu comme

on eût dit de nos jours; en argot de théâtre, il brûlait la planche. Il

lançait à tout instant des pointes et des bons mots; bref, c'était le

paillasse de la troupe, et l'on sait que pour être un amusant paillasse,

il faut avoir non-seulement de l'entrain, mais de l'esprit.

Ces trois hommes louèrent un petit jeu de paume à la porte

Saint-Jacques, à l'entrée de ce qui était alors le fossé de l'Estrapade.

Ils se firent un théâtre portatif dans le genre, mais sur une plus

grande échelle, de celui du fameux Guignol de nos jours, ils y

adaptèrent des toiles de bateaux peintes en guise de décorations; puis,

deux fois dans les vingt-quatre heures, dans l'après-midi et le soir,

ils jouaient, moyennant une redevance de 12 deniers par spectateurs.

La vogue devint telle à leur théâtre, que les acteurs de l'hôtel de

Bourgogne en conçurent de la jalousie, puis finirent par se plaindre au

cardinal de Richelieu, prétendant que ces trois bateleurs, comme ils les

appelaient, allaient sur leurs brisées et leur causaient un véritable

préjudice.

Richelieu, qui aimait beaucoup le théâtre et que dévorait la manie

d'être lui-même auteur dramatique, fut bien aise d'avoir un prétexte

pour assister à une _turlupinade_. Il déclara qu'il voulait juger du

différend en connaissance de cause, et fit venir les trois amis au

Palais-Royal, alors Palais-Cardinal. On leur donna l'ordre de jouer dans

une alcôve. Ils imaginèrent une scène comique dans laquelle

Gros-Guillaume, en femme, cherche à apaiser la colère de Turlupin, son

mari. Ce dernier, le sabre à la main, va couper la tête à sa malheureuse

moitié, lorsqu'elle s'avise de l'adjurer par la soupe aux choux qu'elle

lui a fait manger la veille. A ce souvenir, le sabre tombe des mains du

mari offensé, qui s'écrie: «Ah! la carogne, elle m'a pris par mon

faible, la graisse m'en fige encore sur le coeur.» Cette scène, qui dura

une heure, et dans laquelle les deux pauvres diables se surpassèrent,

amusa tellement Richelieu, le fit rire à tel point, qu'il prit leur

parti contre les acteurs de l'hôtel de Bourgogne et qu'il ordonna à ces

derniers de s'associer les trois amis, disant qu'on sortait toujours

triste de leur théâtre et qu'avec le secours de ces braves gens il n'en

serait plus de même.

Voici une autre des principales _turlupinades_ de cette époque.

Gauthier-Garguille déblatère contre les servantes; il est obligé,

dit-il, d'en changer tous les huit jours. Il termine la nomenclature de

leurs défauts par le chapitre de la malpropreté et prétend qu'il a

trouvé les siennes se peignant au-dessus de la marmite. Turlupin répond

qu'il n'est pas étonnant alors qu'il y ait toujours des cheveux dans sa

soupe, puis il ajoute qu'il en a une à lui donner qui est un vrai

phénix, car elle ne se peigne jamais qu'à la cave.

Ces deux citations peuvent faire comprendre que les _Turlupinades_

avaient bien de l'analogie avec les scènes de paillasse dont les masses

populaires sont encore avides pendant les fêtes et dans les foires.

Le facétieux trio de boulangers devenus artistes, entra donc, par ordre

de Son Éminence le Grand Cardinal, au théâtre de l'hôtel de Bourgogne;

mais ce fut là sa perte. Un beau jour, Gros-Guillaume eut la hardiesse

de contrefaire un magistrat affligé d'un tic très-désagréable. Il eut

l'adresse, ou si l'on veut, la maladresse de le si bien contrefaire,

qu'il était impossible de s'y méprendre. Personne ne s'y méprit, en

effet, le public rit beaucoup; mais les magistrats ne trouvèrent pas la

chose plaisante, et le pauvre artiste fut décrété de prise de corps

ainsi que ses deux compagnons en _Turlupinades_. Cette arrestation

tourna au tragique, Garguille et Turlupin s'évadèrent; mais

Gros-Guillaume fut arrêté, mis au cachot. Il eut un tel saisissement

qu'il en mourut. La douleur que ressentirent les deux autres membres de

l'inséparable trio fut si grande, lorsqu'ils apprirent la mort de leur

ami, que, dans la même semaine, l'un et l'autre descendirent au tombeau.

Ils n'avaient pas fait d'élèves. Avec eux s'éteignirent, en 1634, les

_Turlupinades_ du vrai Turlupin; mais le nom subsista et les farces ne

sont pas prêtes à disparaître en France. Pour un Gros-Guillaume, un

Garguille, un Turlupin du dix-septième siècle, il y a, au dix-neuvième,

des milliers de paillasses qui n'ont cessé de continuer leur genre sur

tous les théâtres ambulants du monde.

Terminons cet exposé de ce qu'on appelait la _Farce_ dans les premières

périodes théâtrales, par le récit suivant de l'une d'elles, récit

emprunté à un auteur qui vivait au temps de Charles IX:

«En l'an 1550, au mois d'août, un avocat tomba en telle mélancolie et

aliénation d'entendement, qu'il disait et croyait être mort. A cause de

quoi il ne voulut plus parler, rire, ni manger, ni même cheminer, mais

se tenait couché. Enfin il devint si débile, qu'on attendait d'heure à

heure qu'il dût expirer; lorsque voici arriver un neveu de la femme du

malade, qui, après avoir tâché de persuader son oncle de manger, ne

l'ayant pu faire, se délibéra d'y apporter quelque artifice pour sa

guérison. Par quoi il se fit envelopper, en une autre chambre, d'un

linceul à la façon qu'on agence ceux qui sont décédés, pour les inhumer,

sauf qu'il avait le visage découvert, et se fit porter sur la table de

la chambre où était son oncle, et se fit mettre quatre cierges allumés

autour de lui. Somme, la chose fut si bien exécutée, qu'il n'y eut

personne qui eût pu se contenir de rire: même la femme du malade,

combien qu'elle fût fort affligée, ne s'en put tenir, ni le jeune homme

inventeur de cette affaire; apercevant aucuns de ceux qui étaient autour

de lui, faire laides grimaces, se prit à rire. Le patient, pour qui tout

cela se faisait, demanda à sa femme qui c'était qui était sur la table,

laquelle répondit que c'était le corps de son neveu décédé; mais,

répliqua le malade, comment serait-il mort, vu qu'il vient de rire à

gorge déployée? La femme répond que les morts riaient. Le malade en veut

faire l'expérience sur soi, et, pour ce, se fait donner un miroir, puis

s'efforça de rire, et connaissant qu'il riait, se persuada que les morts

avaient cette faculté, qui fut le commencement de sa guérison. Cependant

le jeune homme, après avoir demeuré environ trois heures sur cette table

étendu, demanda à manger quelque chose de bon. On lui présenta un chapon

qu'il dévora avec une pinte de bon vin; ce qui fut remarqué du malade,

qui demanda si les morts mangeaient. On l'assura que oui; alors il

demanda de la viande qu'on lui apporta, dont il mangea de bon appétit.

Et somme, il continua à faire toutes actions d'homme de bon jugement, et

peu à peu cette cogitation mélancolique lui passa. Cette histoire fut

réduite en _Farce_ imprimée, laquelle fut jouée un soir devant le roi

Charles IX, moi y étant.»

Voici le singulier titre d'une farce représentée en 1558: les _Femmes

Salées_, en un acte, en vers, à cinq personnages, par un anonyme, jouée

par les Enfants Sans Souci, imprimée en caractères gothiques, ou

_discours facétieux des hommes qui font saler leurs femmes à cause

qu'elles sont trop douces_.

IV

COMÉDIE-FRANÇAISE.

DE 1600 A 1789.

Le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne et celui du Marais, en

1600.--Les deux théâtres du Palais-Cardinal.--Celui du jeu de

paume de la rue Michel-le-Comte (1633).--_Mélite_, première

comédie de Corneille (1625).--Rotrou, de 1609 à

1650.--Caractère de son talent.--Ses compositions

dramatiques.--_Les Occasions perdues_ (1631).--_Venceslas_

(1648).--Anecdote relative à cette tragédie.--L'acteur

Baron.--_Cosroës_ retouché par M. d'Ussé.--Emprunt fait à

Rotrou par plusieurs auteurs dramatiques.--Transformations

diverses subies par les théâtres de l'Hôtel de Bourgogne et du

Marais, depuis 1600.--Deux troupes françaises à Paris jusqu'en

1641.--L'_illustre_ théâtre de Molière.--Troisième troupe,

celle de Molière à la salle du Petit-Bourbon, en 1642, sous le

nom de troupe de _Monsieur_. Elle devient troupe du _Roi_ en

1665.--Elle s'installe à la salle du Palais-Royal.--Trois

troupes françaises jusqu'en 1673, à la mort de Molière.--Fusion

de la troupe de Molière, partie dans celle de l'Hôtel de

Bourgogne, partie dans celle du Marais.--La troupe du

Marais dans la rue Guénégaud.--Réunion des deux troupes

françaises, le 21 octobre 1680, et formation de la troupe de

la Comédie-Française ou troupe _du Roi_.--Elle est installée

d'abord dans la rue Guénégaud, puis au jeu de Paume de la rue

Saint-Germain-des-Prés.--Ouverture de cette salle, le 18 avril

1689.--Période de 1689 à 1770.--Lutte avec les théâtres

forains.--Anecdotes.--Dancourt, directeur de la Comédie, fait

valoir les priviléges exclusifs de la troupe et obtient divers

décrets contre les théâtres forains (1710).--Règlement du 18

juin 1757.--La Comédie-Française, de 1770 à 1782, aux

Tuileries.--De 1782 à 1799 à l'Odéon.--Depuis 1799, à la

salle de Richelieu.--Modifications dans le costume

théâtral.--Réflexions.--Suppression des banquettes sur la

scène, 1760.--Réflexions.

Plus les compositions dramatiques s'épuraient et plus le goût du

théâtre s'étendait. Le public se pressait en foule aux représentations

théâtrales, et le nombre des auteurs augmentait dans une proportion

notable. Il résulta de ce penchant déclaré du Parisien, et nous

pourrions dire des habitants de la France entière, que bientôt, malgré

les bateleurs ambulants et les _turlupins_, malgré la Comédie

italienne, dont nous parlerons plus loin, on reconnut que la seule

troupe de l'Hôtel de Bourgogne n'était pas suffisante à Paris.

En conséquence, en 1600, cette troupe se partagea. Une partie des

comédiens conserva son premier théâtre, l'autre en éleva un second au

Marais; il y eut donc, dès le commencement du dix-septième siècle,

deux salles de spectacle à Paris, sans compter, comme nous l'avons

dit, les tréteaux et le théâtre nomade de la troupe italienne, qui

jouait assez habituellement à l'Hôtel du Petit-Bourbon depuis 1577.

Cette dernière troupe subit des vicissitudes sans nombre que nous

raconterons.

A la même époque, Richelieu, possédé de la fureur des représentations

théâtrales, fit construire dans son propre palais, deux salles: une

petite, pouvant contenir six cents personnes et où l'on jouait les

pièces représentées au Marais; et une autre, d'apparat, pouvant

recevoir deux mille spectateurs et qui plus tard fut donnée à la

troupe de Molière. Mais ces deux salles n'étaient pas ouvertes au

public.

En 1625, une aventure bien ordinaire, bien banale, faillit doter Paris

d'un troisième théâtre permanent, et dota la scène française du plus

grand génie qui se fût encore révélé au point de vue de l'art

dramatique. Un jeune homme de Rouen avait un ami, il le mène chez une

jeune personne dont il est fort épris. La jeune personne trouve l'ami

à son goût et repousse le pauvre amoureux. L'ami se nommait Pierre

Corneille. L'aventure lui paraît fort agréable, et si plaisante, qu'il

en fait une charmante comédie. Il la met au théâtre sous le nom de

_Mélite_ (nom qui fut donné plus tard à la jeune personne, cause

première de la première étincelle du génie du grand Corneille). La

comédie a un succès fou, si bel et bien que la salle ne pouvant

suffire au public, une nouvelle troupe de comédiens s'organise,

demande et obtient du lieutenant civil la permission de s'entendre

avec le propriétaire du Jeu de paume de la Fontaine, rue

Michel-le-Comte, pour louer son établissement et y organiser une salle

de spectacle. La permission était accordée pour deux ans; mais à peine

la nouvelle troupe eut-elle ouvert son théâtre, qu'une affluence telle

se porta aux représentations de la _Mélite_ de Corneille, que la rue

Michel-le-Comte, alors composée de vingt-quatre hôtels, rue courte et

étroite, fut pour ainsi dire interceptée pendant la majeure partie du

jour. De là les réclamations des habitants affirmant que souvent ils

ne pouvaient rentrer que de nuit chez eux, se plaignant de rester en

butte aux sots propos des laquais et aux entreprises plus dangereuses

des filous. Bref, l'affaire fut déférée au Parlement qui, par arrêt du

22 mars 1633, fit défendre aux comédiens du Jeu de paume de la

Fontaine, de représenter aucune pièce, _jusqu'à ce qu'autrement en fût

ordonné_; or il n'en fut pas autrement ordonné, et le troisième

théâtre de Paris mourut en naissant.

Avant de parler du grand Corneille, un mot de celui qu'il appelait son

père en art dramatique, de Rotrou, dont les leçons lui furent fort

utiles et qui, presque seul des poëtes du temps de Richelieu, eut la

loyauté et le courage de refuser de condamner _le Cid_ (ce

chef-d'oeuvre de la tragédie à cette époque), malgré les ordres

injustes du cardinal-ministre. C'est de Rotrou que Corneille disait

plus tard: «Lui et moi, nous ferions subsister des saltimbanques,»

voulant exprimer que, jouées par de mauvais acteurs, leurs pièces

auraient encore du succès, et il avait raison.

Rotrou mérite une étude spéciale, car il est le trait d'union entre la

tragédie primitive dégrossie à la fin du seizième siècle, et la

tragédie digne de ce nom, inaugurée par Corneille et continuée par

Racine et par Voltaire.

Né à Dreux en 1609, Rotrou, doué d'une facilité prodigieuse, se

distingua très-vite, par ses oeuvres dramatiques, des poëtes qui

l'avaient précédé. Le cardinal de Richelieu, en quête de littérateurs

de talent pour les confisquer au profit de sa gloire (ce à quoi il n'a

guère réussi), le choisit, bien qu'il fût encore fort jeune, pour se

l'attacher, et s'il ne le fit pas admettre à l'Académie française,

c'est que l'on n'y recevait que les hommes ayant leur résidence fixe à

Paris, et que Rotrou refusa toujours de quitter Dreux, où il mourut à

l'âge de quarante et un ans.

Histoire anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Premier Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc... · 第 3 / 21 段