combien les entr'actes étaient courts, ce qui ne laissait pas que
d'avoir un certain charme; car de nos jours l'ennui que l'on éprouve
dans l'intervalle qui s'écoule entre les différentes pièces ou entre
les actes d'une même pièce, ôte bien souvent une grande partie de
l'agrément qu'on éprouve. Il est juste de dire que dans les premiers
temps de l'art dramatique et même pendant des siècles encore, il n'y
avait ni changement de décors au théâtre, ni changement de costume
pour les acteurs. Comme cependant on voulait laisser à ces derniers le
temps de reprendre haleine, il fallait des entr'actes. Afin que le
public ne prît point trop d'ennui, des choeurs, à l'imitation des
anciens, chantaient pendant cet intervalle. Introduits au théâtre par
Jodelle, ils furent scrupuleusement conservés par les auteurs
dramatiques qui vinrent après lui, jusqu'à l'année 1630. Ces choeurs
récitaient habituellement des strophes morales ayant rapport à la
pièce qu'on représentait. Ils n'avaient aucun accompagnement, attendu
que la musique instrumentale n'était pas encore en usage à la comédie.
Cela dura jusqu'en 1630. Alors eut lieu une modification dans cette
partie des représentations théâtrales. Les choeurs causant trop
d'embarras et de dépenses, on les remplaça par des joueurs
d'instruments que l'on plaça d'abord sur les côtés de la salle. Avant
que la pièce ne commençât et ainsi que cela a lieu encore de nos
jours, l'orchestre exécutait quelques morceaux. Il en était de même
pendant les entr'actes, ce qui n'est plus dans les usages actuels, et
c'est peut-être un tort. Les musiciens, installés sur les ailes du
théâtre, furent relégués ensuite tout au fond, derrière les troisièmes
loges, puis derrière les secondes, et enfin on leur ménagea un certain
espace entre la scène et le parterre. C'est celui qu'ils occupent
encore aujourd'hui.
A l'époque des Jodelle, des Garnier, des Hardy, les droits d'auteur
n'étaient pas fort élevés et ne pouvaient, comme actuellement, faire
la fortune des poëtes dramatiques. Dans le principe, les pièces de
théâtre appartenaient à ceux qui les voulaient jouer; plus tard, les
comédiens achetèrent les pièces en débattant le prix avec les auteurs;
puis enfin, à la suite d'une circonstance assez singulière, (dont nous
parlerons en temps et lieu) vers la fin du dix-septième siècle, on
fixa les droits:
1º Au neuvième du _produit_ de la recette pour une tragédie et pour
une comédie en cinq actes, _le quart des pauvres ainsi que la dépense
journalière de la comédie prélevés;_
2º Au dix-huitième pour les pièces d'un acte à trois, toujours après
les mêmes _prélèvements_ effectués.
D'après ce que nous avons dit plus haut du prix des places au théâtre,
et en raison des prélèvements, on peut juger de ce qui restait acquis
aux auteurs n'ayant droit qu'aux neuvième et dix-huitième non pas de
la _recette_, mais des _produits_.
Les trente premières années du dix-septième siècle, années de
transition entre la fin de la vieille école théâtrale et la nouvelle
inaugurée par Pierre Corneille, produisit des auteurs dont les oeuvres
dramatiques se rapprochaient ou s'éloignaient plus ou moins des pièces
de la troisième période. Dans les uns on trouvait encore le goût des
premières époques, tandis que les autres s'élevaient à une certaine
hauteur qui permettait d'entrevoir une nouvelle façon d'écrire pour le
théâtre. Le public transformait peu à peu son goût, soit qu'il
dirigeât les auteurs, soit qu'il se laissât diriger par eux. De temps
à autre, pendant ces trente années, quelques tragédies, quelques
comédies se produisirent sur la scène, comme des éclaircies de beau
temps à travers un ciel encore nuageux.
Les auteurs qui remplissent cette période transitoire, aussi bien que
leurs oeuvres, sont curieux à observer.
NICOLAS CHRÉTIEN, poëte normand, l'un de ceux qui se rapprochent de la
façon primitive, donna plusieurs pastorales fort longues et deux
tragédies d'un ridicule achevé. Ses personnages chrétiens parlent en
païens, la fable et le christianisme sont confondus avec un
sans-façon incroyable. Ainsi, dans _Alboin ou la Vengeance trahie_,
représentée en 1608, la veuve d'Alboin, forcée d'épouser le meurtrier
de son mari, empoisonne la coupe nuptiale et la présente au tyran qui,
après avoir pris le breuvage, fait tout haut cette réflexion:
--Ce vin-là n'est pas bon.--C'est donc que votre goût volontiers est
changé, reprend la reine.--Eh! comme cela bout dans mon faible
estomac, continue le roi.--Cela n'est pas étrange, ajoute la tendre
veuve, c'est le mal qui sitôt pour votre bien se change.--Hélas! c'est
du poison!--Que dites-vous, grands dieux!--Je suis empoisonné!--Vous
êtes furieux, voyez-vous bien cela?--Si tu ne bois le reste, je le
crois. Mais la reine n'est pas si niaise et dit tranquillement: Je
n'ai soif.--O dangereuse _peste_ (il faut bien pardonner un langage
peu élevé à un roi empoisonné), tu le boiras soudain.--J'ai bu vous
l'apportant, et ma soif est éteinte.--Il faut boire pourtant, çà, çà,
méchante louve, ouvre ta bouche infâme.
Malheureux est celui qui se fie à sa femme.
Ce dernier vers semble la morale de la pièce.
Un peu plus tard, et presque au moment où Corneille fit jouer sa
première tragédie, RAISSIGNER, avocat languedocien, protégé du duc de
Montmorency et amant malheureux, lança sur la scène plusieurs
pastorales de mauvais goût et qui peignaient la douleur de son âme
méconnue. Le style de ses oeuvres est assez pur, mais hérissé de
pointes et d'antithèses. Dans l'une de ses pièces, l'_Aminte du
Tasse_, se trouvent les vers suivants qui soulevèrent contre l'auteur
la colère de toutes les femmes...
Le respect près des dames,
Ne soulage jamais les amoureuses flammes;
Et qui veut en amour tant soit peu s'avancer,
Qu'il entreprenne tout, sans crainte d'offenser.
Dans une autre pastorale de Raissigner, les _Amours d'Astrée et de
Céladon_, Céladon, dédaigné par Astrée, se jette de désespoir dans le
Lignon;
Mais le Dieu du Lignon, pour lui trop pitoyable,
Contre sa volonté le jette sur le sable,
De peur que la grandeur du _feu de son amour_
Ne changeât en guérets son humide séjour.
Voilà certes une pensée d'une audace peu commune; on en retrouve
d'autres du même genre dans les pastorales de cet auteur dramatique.
Comme on lui faisait observer que cette pièce des _Amours d'Astrée_
était un peu longue, il expliqua dans la préface qu'on devait lui
savoir gré d'avoir restreint en deux mille vers une histoire pour
laquelle il avait fallu cinq gros volumes.
BRINON (Pierre), conseiller au Parlement de Normandie, auteur vivant à
la même époque que les deux précédents, montra plus de goût.
Il donna au théâtre deux pièces seulement; mais dans l'une et dans
l'autre on trouve de beaux vers, des pensées justes et élevées, comme
celle-ci de _Baptiste ou la Calomnie_, tragédie traduite du latin et
représentée en 1613:
Par moi le peuple obéirait aux rois,
Les rois à Dieu, si je faisais les lois.
Dans l'autre de ses pièces, _l'Éphésienne_, tragi-comédie avec
choeurs, jouée l'année suivante, on lit ces vers, dignes de l'école
qui tendait à se fonder:
Voilà de mes labeurs la belle récompense!
Et puis, suivez la cour, faites service aux grands,
Donnez à leur plaisir votre force et vos ans,
Embrassez leurs desseins avec un zèle extrême,
Méprisez vos amis, méprisez-vous vous-même;
Courez mille hasards pour leur ambition,
A la première humeur, la moindre impression
Qu'ils prendront contre vous, vous voilà hors de grâce,
Et cela seulement tous vos bienfaits efface.
Bienheureux celui-là qui, loin du bruit des gens,
Sans connaître au besoin, ni palais, ni sergents,
Ni princes, ni seigneurs, d'une tranquille vie,
Le bien de ses parents ménage sans envie.
De loin en loin on faisait encore représenter, et surtout par les
écoliers, des espèces de tragi-comédies avec choeurs dans le goût des
anciennes _Moralités_. Ainsi en 1606 et même en 1624, NICOLAS SORET
fit jouer en province, à Reims, _le Martyre sanglant de sainte Cécile,
et l'élection divine de saint Nicolas à l'archevêché de Myre_. C'était
une réminiscence de l'art primitif, comme le dernier et pâle reflet
d'un feu qui s'éteint pour faire place à une lumière plus vive.
Quelque temps aussi, les pièces qui n'étaient pas des tragédies
portèrent le nom de pastorales, et jusqu'au milieu du dix-septième
siècle, beaucoup de vieux habitués du théâtre ne purent se faire à les
appeler autrement; cependant ces pastorales étaient souvent de
véritables comédies, et en reçurent enfin le titre. Pendant plus d'un
siècle, on les tira presque toutes de _l'Astrée_, roman célèbre et
fort long de DURFÉ[7] et de BARO. Durfé en fit les quatre premières
parties et mourut, Baro son secrétaire le termina.
[7] Durfé, né à Marseille eu 1567, mourut en 1625.
Un des auteurs du dix-septième siècle qui composa le plus de
_pastorales_ d'après le roman de Durfé, est sans contredit ce
Balthasar Baro, qui avait du reste le droit d'en agir ainsi, puisqu'il
avait contribué à l'achèvement de cette oeuvre volumineuse, oeuvre qui
trouva, à cette époque, tant d'admirateurs[8]. Parmi les nombreuses
pastorales, toutes assez médiocres, de Baro, mort en 1650,
académicien et trésorier de France à Montpellier, s'en trouve une,
_Cloreste ou les Comédiens rivaux_, qui ne vaut certainement pas mieux
que les autres, mais à laquelle se rattache une plaisante anecdote:
A l'époque de la plus grande vogue de cette pièce, vivait un cadet de
famille, _Cyrano_, né à Bergerac, auteur à qui son esprit et son
bouillant caractère, plus encore que ses compositions dramatiques,
acquirent bientôt une certaine célébrité. Entré au régiment des gardes
étant encore fort jeune, il ne tarda pas à devenir la terreur des
duellistes de son temps. Il n'y avait pas de jour qu'il ne se battît
plus souvent pour les autres que pour son propre compte. Voyant un
beau soir une centaine d'individus attroupés près de la porte de Nesle
et insultant une personne de sa connaissance, il mit l'épée à la main,
en blessa sept, en tua deux et délivra son protégé. Ayant reçu deux
blessures au siège de Mouzon et à celui d'Arras, il quitta le service
et se fit auteur. Il voyait habituellement l'acteur Montfleury, et
s'étant pris un matin de querelle avec lui, il lui défendit
très-sérieusement, de son autorité privée, de paraître au théâtre.--Je
t'interdis pour un mois, lui dit-il. Deux jours plus tard, Cyrano
étant à la comédie, voit paraître Montfleury en scène dans la pièce de
_Cloreste_. Il se lève du milieu du parterre et lui crie de se retirer
ou qu'il va lui couper les oreilles. Montfleury obéit et se
retire.--Ce coquin-là est si gros, disait plaisamment Cyrano, qu'il
abuse de ce qu'on ne peut le bâtonner tout entier en un jour.
[8] Dans une pastorale de Baro, Clorise, qu'il ne faut pas
confondre avec sa _Cloreste_, il met en scène le berger Philidor
et la bergère Éliante.
Philidor ôte le mouchoir d'Éliante en lui disant:
Si de ce que j'ai dit, ta rigueur trop connue,
Cherche la vérité, la voilà toute nue.
Éliante répond:
--Que fais-tu, Philidor?
--C'est que je veux au moins
Te convaincre d'erreur avec deux beaux témoins.
--Causeur, rends ce mouchoir, ou de tant de malices
Je saurai châtier l'auteur et les complices.
--Pourquoi les caches-tu?
--Parce que j'ai raison,
Puisqu'ils sont faux témoins, de les mettre en prison.
--..... Ta pensée est aimable et gentille,
Il me semble les voir à travers une grille.
PIERRE DU RYER, d'une famille noble, reçu à l'Académie en 1646, se fit,
pendant la première partie du dix-septième siècle, un nom assez célèbre
au théâtre. Il produisit beaucoup, et ses oeuvres dramatiques, bien
qu'entachées de grands défauts, ne manquent pas de valeur. On a de lui
plus de vingt tragédies, dans quelques-unes desquelles on a trouvé de
jolis vers et de belles pensées.
Par exemple, à la première scène du premier acte de _Cléomédon_,
ceux-ci:
Et comme un jeune coeur est bientôt enflammé,
Il me vit, il m'aima; je le vis, je l'aimai.
Puis ceux-ci du combat de l'honneur et de l'amour:
Pour obtenir un bien si grand, si précieux,
J'ai fait la guerre aux rois, je l'eusse faite aux dieux.
On prétend que le prince de Condé, interrogé par un de ses amis sur ce
qui l'avait porté à combattre Louis XIV pendant la minorité de ce
prince, répondit par ces deux vers de Du Ryer, faisant allusion à Mme de
Châtillon dont il avait été amoureux fou, et qui avait exigé de lui de
se jeter dans le parti contraire à celui de la cour.
Dans l'_Esther_ de ce même Du Ryer, il y a encore ces beaux vers:
Car enfin quelle flamme et quels malheurs éclatent
Quand deux religions dans un État combattent!
Quel sang épargne-t-on, ignoble ou glorieux,
Quand on croit le verser pour la gloire des dieux?
Alors tout est permis, tout semble légitime;
Du nom de piété l'on couronne le crime;
Et, comme on pense faire un sacrifice aux dieux,
Qui verse plus de sang paraît le plus pieux.
A côté de ces preuves de bon goût, on trouve chez Du Ryer de fâcheuses
tendances à sacrifier aux exigences de l'époque; ainsi il donna au
théâtre _une Lucrèce_, tragédie dans laquelle on voit un Sextus, le
poignard à la main, demandant à la jeune Romaine de lui sacrifier son
honneur. Lucrèce se défend, gagne la coulisse, on entend ses cris, elle
reparaît en désordre et apprend elle-même aux spectateurs qu'elle vient
_d'être violée_. Cette scène est un reste de la crudité, de la barbarie
des premiers temps du théâtre.
On jouait vers la même époque (en 1613) une pièce intitulée: _Dialogue
en_ RYTHME _française et savoisienne_, en quatre actes, en vers de huit
syllabes, etc., qui contient bien d'autres licences de pensées et
d'expression! Voici le dialogue entre une servante et un valet, son
amant. Ils sont brouillés, la servante dit au valet: «Va-t-en un po
grater le cu. Le valet répond avec galanterie! Madame pour gratter le
vôtre, je quitterais bientôt le nôtre. La belle, loin d'être désarmée,
répond par une expression encore plus décolletée et que nous n'osons
reproduire.
Un peu plus tard, en 1628, on représentait à Béziers une pièce à six
personnages, _Les Aventures de Gazette_, en vers gascons, dans laquelle
une vieille femme, pour prouver combien sa fille aime le travail,
s'écrie: Que per non perdre tems, ben souven on s'aviso qu'elle pissa en
marchan san leva le camiso.
Du Ryer était un fort honnête homme, qui devint, vers la fin de sa vie,
historiographe de France. Sa fortune ayant été dérangée par un mariage
peu avantageux, il s'était mis à faire d'abord des traductions, puis
bientôt après des pièces dramatiques, pour aider sa famille. On prétend
que son libraire lui donnait un petit écu par feuille de traduction,
quatre livres par cent _grands_ vers et quarante sous par cent _petits_
vers. On comprend qu'à ce taux, il fallait que le pauvre poëte abattît
beaucoup de lignes et de vers, aussi ses oeuvres sont-elles plus
volumineuses que soignées.
III
FARCES ET TURLUPINADES.
DE 1583 A 1634.
Cynisme d'expressions au théâtre avant la venue du grand
Corneille.--La _Sylvie_, de MAIRET, en 1627.--_Le Duc
d'Ossonne et Silvanire_, du même.--Qualités et défauts de
Mairet.--Les _Bergeries_, de RACAN, en 1616. Les tragédies
sacrées de NANCEL, en 1606.--SCUDÉRY, en 1625.--Sa
tragi-comédie de _Ligdamon et Lidias_.--Singulière
préface.--TROTEREL.--CLAUDE BILLARD.--Sa tragédie d'_Henri
IV._--MAINFRAY.--Sa tragédie d'_Aman._--_Borée._--_La
Guisade_, de Pierre _Mathieu_,--BOISSIN DE GATTERDON.--DESPANNEY
et son _Adaminte_, 1600.--THULLIN et _Les Amours de la
Guimbarde_, 1629.--Les _Farces_ remplacées par les
_Turlupinades_, en 1583.--GROS-GUILLAUME, GAUTHIER-GARGUILLE
et TURLUPIN.--Leur théâtre des Fossés-de-l'Estrapade.--Histoire
de ce trio.--Vogue qu'il obtient.--Plaintes des acteurs de
l'Hôtel de Bourgogne.--Le cardinal de Richelieu les fait
venir.--Ils jouent devant lui une _Turlupinade_.--Le cardinal
les incorpore dans la troupe de l'Hôtel de Bourgogne.--Mort
de Gros-Guillaume.--Désespoir des deux autres amis; leur
mort.--Fin des turlupinades, en 1634.--Récit d'une _Farce_
sous Charles IX.--Titre singulier d'une autre farce, en 1558.
Jusqu'à ce que le grand Corneille fût venu apporter un changement
total, opérer une véritable révolution dans l'art dramatique et poser
les bases du goût et de la convenance, les auteurs donnaient accès
dans leurs pièces à des vers d'une crudité d'expression, d'un cynisme
de situation que le spectateur admettait sans y trouver rien à redire.
Nous avons déjà parlé de la scène où Lucrèce, les vêtements en
désordre, vient faire part de son déshonneur, des vers savoisiens et
gascons de deux autres pièces.
Dans la _Sylvie_ de Mairet, représentée en 1627, la bergère Sylvie
saute au cou de son amant, en s'écriant: Cher prince, vous voyez mon
âme toute nue; et le prince lui répond avec la plus exquise galanterie
en l'embrassant: Ah! j'aimerais mieux te voir le _corps tout nu_. On
n'est pas plus naïf et plus sans façon. Cela vaut les deux vers de
Lucelle à son amant Ascagne dans la tragi-comédie de ce nom de
Duhamel:
Ascagne, approchez-vous, mettez-vous dans les draps,
Le serein n'est pas bon pour un homme en chemise.
Dans le _Duc d'Ossone_ de Mairet, joué en 1627, le duc couche avec sa
maîtresse en plein théâtre; et cependant cela ne fit nullement
scandale, les plus honnêtes femmes allaient voir cette comédie.
Le même auteur dans sa _Silvanire_, jouée en 1625, nous offre un
exemple frappant du jargon sentimental que le spectateur non-seulement
souffrait mais préférait à tout autre, depuis l'apparition des longs
et sots romans d'amour.
Silvanire exposant la lutte de son amour et de son devoir, s'écrie:
Ah! si comme le front, ce coeur était visible,
Ce coeur qu'injustement tu nommes insensible,
Voyant en mes froideurs et mes soupirs ardents,
La Scythie en dehors, et l'Afrique en dedans,
Tu dirais que l'honneur et l'amour l'ont placée
Sous la zone torride et la zone glacée.
Et qu'on ne s'y trompe pas, Mairet non-seulement n'était pas le seul
qui usât aussi largement et d'une façon aussi ridicule du galimatias
sentimental, mais encore c'était un poëte d'un certain mérite.
Le théâtre de cette époque lui doit une douzaine de tragédies ou de
tragi-comédies dont plusieurs ont de la valeur. Bien qu'il se soit cru
obligé de sacrifier à quelques usages de son siècle, il sut aussi en
réformer plusieurs. Il y a de ses ouvrages dramatiques qui sont dans
toute la rigueur des règles. De belles pensées, des vers quelquefois
heureux, en recommandent d'autres à la bienveillance. Mairet, s'il eût
vécu à une autre époque, eût pu atteindre à une sorte d'élévation.
Toutefois il eût mieux peint les passions terribles, telles que la
vengeance, la fureur, que la tendresse et l'amour. Lorsqu'il se jette
dans le sentiment, il tombe dans le lascif ou dans le pédantesque[9].
L'amant appellera sa maîtresse son _soleil_, et elle, soutiendra
qu'elle est sa _lune_ parce qu'elle tire de lui tout son éclat; puis
tous les deux, sur la scène, se livreront aux ébats de leur mutuelle
affection. Mais il est un point pour lequel Mairet fait école, c'est
l'habileté de la mise en scène, et l'effet calculé de situations
neuves et pleines d'intérêt. Son esprit était inventif, et quoique ses
pièces ne soient pas restées longtemps au théâtre et ne lui aient
guère survécu, son nom ne saurait être passé sous silence.
[9] Voici un exemple frappant de ce que nous avançons: dans sa
pastorale de _Silvie_, le berger dit à la bergère:
O Dieu! soyez témoin que je souffre un martyre
Qui fait fendre le tronc de ce chêne endurci?
Silvie lui répond:
Il faut croire plutôt qu'il s'éclate de rire,
Oyant les sots discours que tu me fais ici.
Avant lui, bien qu'il n'ait composé qu'une longue pastorale avec
prologue, _les Bergères_, RACAN acquit une véritable célébrité, tant
cette pastorale eut de succès et de retentissement. Ce fut en 1616 qu'on
donna cette pièce pour la première fois; elle conquit la plus
prodigieuse admiration du public, et cependant le style et les pensées
brillent par leur naïveté plutôt que par tout autre mérite: qu'on en
juge. Sa bergère, racontant les premières impressions de l'amour,
s'écrie:
Je n'avais pas douze ans, quand la première flamme
Des beaux yeux d'Alidor s'alluma dans mon âme;
Mais ignorant le feu qui depuis me brûla,
Je ne pouvais juger d'où me venait cela.
Soit que, dans la prairie, il vît ses brebis paître;
Soit que sa bonne grâce au bal le fit paraître,
Je le suivais partout de l'esprit et des yeux.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il m'appelait ma soeur, je l'appelais mon frère,
Nous mangions même pain au logis de mon père.
Cependant qu'il y fût, nous vécûmes ainsi.
Tout ce que je voulais, il le voulait aussi.
Il m'ouvrait ses pensers jusqu'au fond de son âme;
De baisers innocents il nourrissait ma flamme;
Mais dans ces privautés dont l'Amour nous masquait,
Je me doutais toujours de celle qui manquait.
En 1606 PIERRE NANCEL avait fait jouer dans la même année trois
tragédies, _Débora_, _Dina_ et _Josué_, tirées toutes les trois de
l'Histoire sainte. Cette réminiscence des anciens mystères a ceci de
remarquable que ce sont les premières pièces où l'on voit, en France,
des combats, des batailles livrées sur la scène. Après la révolution de
1789, sous le premier Empire et surtout depuis, ce genre dramatique que
l'on appelle à _grand spectacle_ a pris un accroissement considérable;
mais alors c'était une innovation, que du reste aucun auteur ne voulut
imiter.
Un auteur dramatique dont la grande fécondité n'était pas le seul
mérite, quoi qu'en dise le satirique Boileau, commença vers l'année 1625
à donner des ouvrages au théâtre. Nous voulons parler de SCUDÉRY, qui
composa et fit jouer plus de trente pièces presque toutes assez longues.
Né en 1601 au Havre, dont son père était gouverneur, Scudéry, d'une
famille noble originaire de Naples, voyagea longtemps, puis entra au
régiment des gardes, obtint le gouvernement de Notre-Dame à Marseille et
mourut académicien. Ayant une imagination vive, ardente, élevée mais
trop féconde, il se livrait aveuglément à sa facilité d'écrire. Aussi
ses oeuvres sont-elles entachées de nombreux défauts que rachètent
quelques qualités, telles que de l'esprit, des tours pleins de
hardiesse, des situations heureuses, variées à l'infini, intéressantes.
Son style est décent et ses personnages sont toujours convenables, ce
qui était bien rare à cette époque, comme nous l'avons fait remarquer
déjà. Scudéry ayant beaucoup voyagé, avait la mémoire ornée d'une foule
d'aventures romanesques, d'histoires singulières, de traits bizarres,
d'idées amusantes, de telles sortes que les intrigues étaient pour lui
tout ce qu'il y avait de plus facile à nouer et à dénouer. Au
commencement du dix-septième siècle, ce n'était pas là un défaut, au
contraire, aussi a-t-il eu parmi ses contemporains de nombreux
admirateurs.
La première pièce donnée par Scudéry, _Ligdamon et Lidias_ (1629),
tragi-comédie tirée, comme bien d'autres, de l'éternel roman _d'Astrée_,
a une préface trop singulière pour que nous n'en parlions pas. L'auteur
se donne pour un homme _au poil et à la plume_ et dit: «J'ai passé plus
d'années parmi les armes que d'heures dans mon cabinet, et beaucoup plus
usé de mèches en arquebuse qu'en chandelle, de sorte que je sais mieux
ranger les soldats que les paroles, et mieux quarrer les bataillons que
les périodes.»
Il faut avouer qu'il eût bien mérité que le public le renvoyât à ses
mèches d'arquebuse et à ses bataillons, surtout lorsque Sylvie la
bergère, refusant le don du coeur qu'on lui offre, répond, en vraie
gourgandine:
Qu'il garde ce beau don, pour moi je le renvoie:
Je ne veux point passer pour un oiseau de proie.
Qui se nourrit de coeurs, et ce n'est mon dessein
De ressembler un monstre ayant deux _coeurs au sein_.
On en conviendra, Sylvie la bergère a un langage de soldat aux gardes.
Il est vrai de dire que l'amoureux Ligdamon s'y prend d'une façon
singulière pour se faire adorer, voilà sa déclaration à la bergère:
Lorsque le temps vengeur, qui vole diligent,
Changera ton poil d'or en des filons d'argent,
Que l'humide et le chaud manquant à ta poitrine,
Accroupie au foyer t'arrêteront chagrine;
Que ton front plus ridé que Neptune en courroux,
Que tes yeux enfoncés n'auront plus rien de doux,
Et que, si dedans eux quelque splendeur éclate,
Elle prendra son être en leur bord d'écarlate;
Que tes lèvres d'ébène et tes dents de charbon,
N'auront plus rien de beau, ne sentiront plus bon;
Que ta taille si droite et si bien ajustée,
Se verra comme un temple en arcade voûtée;
Que tes jambes seront grêles comme roseau;
Que tes bras deviendront ainsi que des fuseaux;
Que dents, teint et cheveux restant sur la toilette,
Tu ne mettras au lit qu'un décharné squelette;
Alors, certes, alors, plus laide qu'un démon,
Il te ressouviendra du pauvre Ligdamon.
Parmi les auteurs dramatiques de la même époque, nous citerons:
TROTEREL, qui fit quelques pastorales et deux tragédies dont le succès
dura peu de temps; CLAUDE BILLARD, sieur de Courgenay, d'abord page de
la duchesse de Retz, qui écrivit ensuite pour le théâtre et laissa les
médiocres tragédies de _Gaston de Foix_, de _Méroué_, de _Polixène_, de
_Panthée_, de _Saül d'Alban_, de _Genèvre_ et de _Henri IV_. Dans cette
dernière composition, le dauphin, suivi des seigneurs de la cour, se
révolte de ce qu'on le trouve trop jeune pour accompagner le roi son
père. Ses amis l'approuvent et le choeur des courtisans reprend:
Je ne puis mettre dans ma tête,
Ce malheureux latin étranger
Qui met mes _fesses_ en danger.