Lazare Baïf, qu'on peut considérer comme étant un des premie

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HISTOIRE ANECDOTIQUE

DE

L'ANCIEN THÉATRE

EN FRANCE

THÉATRE-FRANÇAIS, OPÉRA, OPÉRA-COMIQUE, THÉATRE-ITALIEN

VAUDEVILLE, THÉATRES FORAINS, ETC.

PAR

A. DU CASSE

AUTEUR DES MÉMOIRES DU ROI JOSEPH, DU PRINCE EUGÈNE, ETC.

TOME PREMIER

[Illustration]

PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRE

PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS

1864

Tous droits réservés.

HISTOIRE ANECDOTIQUE

DE

L'ANCIEN THÉATRE EN FRANCE

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

MÉMOIRES DU ROI JOSEPH, 10 vol. in-8º.

HISTOIRE DES NÉGOCIATIONS RELATIVES AUX TRAITÉS DE MORFONTAINE, DE

LUNÉVILLE ET D'AMIENS, faisant suite aux _Mémoires du roi Joseph_, 3

vol. in-8º.

ALBUM DES MÉMOIRES DU ROI JOSEPH, grand in-folio.

PRÉCIS HISTORIQUE DES OPÉRATIONS DE L'ARMÉE DE LYON EN 1814, 1 vol.

in-8º.

MÉMOIRES POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE LA CAMPAGNE DE 1812, 1 vol. in

8º.

OPÉRATIONS DU NEUVIÈME CORPS DE LA GRANDE-ARMÉE EN 1806 ET EN 1807, 2

vol. in-8º avec atlas.

PRÉCIS DES OPÉRATION DE L'ARMÉE D'ORIENT DE MARS 1854 À OCTOBRE 1855,

1 vol. in-8º.

LE DUC DE RAGUSE DEVANT L'HISTOIRE, 1 vol. in-8º.

LES ERREURS MILITAIRES DE M. DE LAMARTINE, 1 vol. in-8º.

MÉMOIRES DU PRINCE EUGÈNE, 10 vol. in-8º.

LA MORALE DU SOLDAT, 1 vol. in-18.

SOUVENIRS D'UN OFFICIER DU 2e DE ZOUAVES, 1 vol. in-18.

ROMANS

QUATORZE DE DAMES, 1 vol. in-18.

RAMBURES, 1 vol. in-8º.

DU SOIR AU MATIN, 1 vol. in-8º.

LES DEUX BELLES-SOEURS, 1 vol. in-8º.

LE MARQUIS DE PAZAVAL, 1 vol. in-18. { En collaboration

{ avec

LE CONSCRIT DE L'AN VII, 1 vol. in-18.{ M. VALVIS.

Paris, imp. de L. TINTERLIN, rue Neuve-des-Bons-Enfants, 3.

PRÉFACE

Lecteur, ma Préface ne vous fatiguera pas. J'ai composé ce livre en

_bouquinant_. C'est du neuf fait avec du vieux. S'il vous intéresse

autant à lire qu'il m'a plu à écrire, nous serons satisfaits l'un et

l'autre.

HISTOIRE ANECDOTIQUE

DE

L'ANCIEN THÉATRE EN FRANCE

I

ORIGINE DU THÉATRE EN FRANCE.--LES DEUX PREMIÈRES PÉRIODES.

DE 1402 A 1588.

Origine du théâtre en France.--Théâtre à

Saint-Maur.--Lettres-patentes de 1402.--Confrères de la

Passion.--Origine du droit pour les hôpitaux.--_Les

mystères_.--Analyse d'une de ces pièces.--Anecdote relative au

mystère de la Passion.--Bon mot d'un peintre.--_Les

moralités_.--Origine de la petite pièce.--Analyse d'une

moralité.--Personnages habituels des mystères et des

moralités.--Origine de ce dicton, _faire le diable à

quatre_.--Origine du prologue.--Principaux auteurs des

mystères et des moralités pendant le quinzième siècle et la

moitié du seizième.--Mystères joués dans les églises au

treizième siècle.--Influence sur le théâtre, des fêtes données

à Isabeau de Bavière, en 1385.--Modifications apportées aux

représentations par les pièces connues sous le nom de

_farces_.--_Les sottises_.--Révolution dans le théâtre en

1548.--Édit du Parlement.--Les Confrères de la Passion à

l'Hôtel de Bourgogne.--Transition entre le genre sacré et le

genre profane, un peu avant 1548.--Modification du goût en

France.--LAZARE BAÏF et JEAN DE LA TAILLE.--Principaux auteurs

et principales compositions dramatiques, de 1548 à

1588.--JODELLE.--La tragédie des anciens remise sur la scène

française.--_Cléopâtre, Didon._--Les comédies de Jodelle (de

1552 à 1558).--JEAN DE LA RIVEY.--Ses comédies.--Ses

innovations.--Comédie des _Esprits_, représentée en 1576.--Les

farces.--FRANÇOIS VILLON, auteur de celle de l'_Avocat

Pathelin_.--Anecdote relative à la pièce de la Passion, de

Villon.--Succès de l'_Avocat Pathelin_, au commencement du

seizième siècle.

L'origine du théâtre en France ne remonte pas au delà du commencement

du quinzième siècle. Toute tradition de l'art dramatique qui, chez les

anciens, avait fait briller la littérature d'un si vif éclat, semblait

entièrement perdue, lorsque, poussés par une pensée pieuse, quelque

bourgeois de Paris eurent l'idée de former une société, d'élever un

théâtre, et d'y représenter les _Mystères de la Passion_.

C'est le bourg de Saint-Maur, près Vincennes, qu'ils choisirent pour y

dresser leurs tréteaux. Le choix de Saint-Maur fut déterminé par deux

raisons. La première, c'est que la société dramatique craignait, et

elle n'avait pas tort, de ne pouvoir obtenir d'exercer dans

l'intérieur de la ville; la seconde, c'est que les quartiers

avoisinant la place Royale étaient alors la partie la mieux habitée de

Paris, et que le bourg où ils s'étaient fixés se trouvait peu éloigné

des grands hôtels.

Le prévôt de la cité mit d'abord des obstacles aux représentations;

mais, en 1402, la troupe de Saint-Maur eut la bonne aubaine de jouer

devant Charles VI quelques pièces qui firent plaisir à cet infortuné

monarque, et les acteurs obtinrent des lettres-patentes pour leur

établissement dans la capitale.

C'est donc à l'année 1402 qu'il faut faire remonter la création du

premier théâtre à Paris. La troupe prit le nom de _Confrères de la

Passion_, nom qui rappelait les sujets des pièces, toutes tirées de

l'Ancien, du Nouveau-Testament ou de la Vie des Saints. La salle de

spectacle fut tout simplement une salle de l'hôpital de la Trinité,

rue Saint-Denis.

Pendant un siècle et demi, le théâtre des Confrères de la Passion

subsista sans rival et sans grande amélioration, il était fort couru

cependant, puisqu'en 1541, un arrêt du Parlement obligea la société à

payer 800 livres parisis par an, au profit des pauvres, _pour les

indemniser_ de la diminution que l'on remarquait dans les aumônes qui

leur étaient faites depuis les représentations théâtrales. C'est à cet

édit qu'on doit, sans nul doute, faire remonter la taxe pour les

hôpitaux, droit qui s'est perpétué jusqu'à nous et qui subsiste

encore.

L'espèce de poëme dramatique qu'on appelait _Mystère_, était un

_factum_ presque toujours long, grossier et absurde, tiré de

l'Écriture sainte et de la Legende des saints, et où Dieu et le diable

étaient souvent en scène. Ceux qui obtinrent le plus grand succès

furent: _le Mystère des Actes des Apôtres_, par Arnoul et Simon Gréban

(représenté en 1450); _le Mystère de la Passion_, par Jean Michel (en

1490); _le Mystère du_ VIEIL _Testament_, par Jean Petit (en 1506);

_le Mystère de la Conception et Nativité de la glorieuse Marie vierge

avec le mariage d'icelle_, etc., par Joseph de Marnef (en 1507); _le

Mystère et beau miracle de Saint-Nicolas_, avec quatre-vingt-quatre

personnages, par Pierre Sergent (en 1544).

On aura une idée de ce qu'étaient ces sortes de pièces, par l'analyse

de l'une d'elles, _le Mystère du_ VIEIL _Testament_. Dieu, irrité des

crimes qui se commettent à Sodome et à Gomorrhe, se décide à lancer le

feu du ciel sur ces deux villes. Un personnage ayant nom

_Miséricorde_, veut intercéder pour les habitants des cités

condamnées; Dieu répond naïvement:

Leur péché si fort me déplaît,

Vu qu'il n'y a ni raison ni rime,

Qu'ils descendront tous en abîme.

_Le Mystère de la Passion_, qui fut représenté en Suède, sous le règne

de Jean II, devint la cause d'une véritable et épouvantable tragédie.

L'acteur ayant le rôle du soldat qui perce le Christ de sa lance, mit

tant d'action dans son jeu, qu'il enfonça réellement le fer de son

arme dans le côté de celui qui était sur la croix. Ce dernier tomba

mort et écrasa dans sa chute l'actrice qui représentait Marie. Jean

II, indigné de la brutalité de l'acteur qui a donné le coup de lance,

se précipite sur la scène, et d'un coup de sabre fait voler sa tête.

Le public, à son tour, exaspéré de la mort d'un homme qui lui plaît,

envahit le théâtre et décapite le roi.

Les représentations des Mystères servaient aussi souvent pour les

fêtes et les solennités, telles que les mariages des princes, leurs

entrées dans la capitale.

Les idées les plus absurdes trouvaient place dans ces sortes de poëmes

dramatiques. Ainsi, dans l'un d'eux, Jésus-Christ en perruque et le

diable en bonnet à deux cornes, se disputent, se battent à coups de

poing et finissent par danser ensemble.

Un peintre, fort amoureux de son talent, disait à ceux qui

l'entouraient en regardant _un paradis_ qu'il venait de terminer pour

la représentation d'un Mystère.

--«Voilà bien le plus beau paradis que vous vîtes jamais, ni que vous

verrez.»

Le public finit par se lasser des Mystères. Un nouveau genre de pièces

théâtrales, auxquelles on donna le singulier nom de _Moralités_,

partagea d'abord avec les Mystères les faveurs de la scène, puis leur

succéda.

Ce fut sous Louis XII, vers la fin du quinzième siècle, que les

_Moralités_ eurent les honneurs du théâtre. Dans le principe, une

Moralité n'était qu'une petite pièce qu'on jouait après le Mystère,

pour faire rire les spectateurs, de là vient l'usage de terminer les

représentations par ce qu'on nommait, il n'y a pas encore longtemps,

_la petite pièce_, et par ce qu'on appelle aujourd'hui _une fin de

rideau_.

JEAN BOUCHET, procureur à Poitiers, est un des premiers qui ait

introduit les Moralités au théâtre. Au commencement du règne de Louis

XII, il en fit représenter une intitulée le _Nouveau-Monde_, qui eut

un grand succès. Cette pièce contenait un trait de satire très-vif

contre l'avarice du roi. Ce dernier, qui avait autorisé les poëtes à

critiquer les défauts de toutes les personnes de son royaume, sans

exception, fut le premier à en rire.

Analysons rapidement le sujet d'une des Moralités les plus admirées du

théâtre de cette époque.

La pièce est intitulée _le Mirouer et l'exemple des enfants ingrats_.

Un père et une mère marient leur fils unique et lui abandonnent tous

leurs biens. Ils tombent dans la misère et ont recours à leur enfant.

Celui-ci feint de ne pas les reconnaître et les chasse. A son repas,

il se fait servir un pâté de venaison. Du pâté s'élance un crapaud qui

s'attache à son nez et que rien ne peut en arracher. Pensant que ce

doit être une punition divine, il s'adresse au curé. Le curé le

renvoie à l'évêque, l'évêque au pape, et ce n'est qu'au moment où il

obtient l'absolution du Saint-Père que le crapaud tombe de son nez.

Si le bon Dieu et les saints faisaient habituellement les frais des

Mystères, Satan avait d'ordinaire la plus large part dans les

Moralités. On voyait souvent plusieurs diables sur la scène. Les

représentations prenaient le nom de _Petite Vie ou Grande Diablerie_,

suivant qu'il y avait moins ou plus de quatre diables sur le théâtre;

d'où est venu le proverbe de _faire le diable à quatre_.

Il est juste de dire que malgré les défauts de toute nature dont ces

sortes de pièces fourmillaient, on y trouvait cependant parfois des

idées morales et des mots spirituels.

Une Moralité jouée dès le commencement du seizième siècle, nous offre

une nouveauté dont les auteurs modernes du boulevart abusent bien

souvent: le prologue. L'auteur de la diablerie dont il est ici

question, fait connaître de la manière suivante, à son public, le but

de sa pièce:--Un jour, dit-il, j'étais couché seul dans ma chambre, je

me sentis tout à coup transporté aux portes de l'enfer. J'entendis

Satan causant avec Lucifer. Il lui racontait les moyens qu'il

employait pour tenter les chrétiens. Quant aux hérétiques,

ajoutait-il, et aux infidèles, comme ils me sont acquis, je ne m'en

inquiète guère. Le diable, prétendait plaisamment l'auteur, croyant

n'être entendu de personne, découvrait à son maître toutes ses ruses,

sans réticence, sans déguisement; aussi, lorsque je fus de retour chez

moi, je m'empressai de prendre la plume et d'écrire tout ce que

j'avais entendu ou du moins tout ce que j'avais pu retenir, afin de

faire connaître aux chrétiens les principaux tours de Satan. Ils

pourront ainsi les prévenir et les éviter.»

Aux auteurs des Mystères et des Moralités que nous avons cités plus

haut, nous pouvons encore en ajouter quelques-uns. BARTHÉLEMY ANNEAU,

principal au collége de Lyon en 1542, qui, vers cette époque, fit

représenter _les Mystères de la Nativité par personnages_. Anneau eut

une fin tragique. Le 21 juin 1565, au moment où la procession passait

devant le collége, une grosse pierre fut lancée d'une des fenêtres sur

le Saint-Sacrement et sur le prêtre qui le portait. Le peuple,

furieux, se précipita dans l'établissement et massacra sans pitié le

principal, qui avait du reste une fort mauvaise réputation.

JEAN ABUNDANCE, notaire au Pont-Saint-Esprit, qui composa plusieurs

Mystères et les fit jouer vers 1544. _Moralité et figure sur la

Passion_; _le joyeux Mystère des Trois Rois_; _le Couvert

d'humanité_; _le Monde qui tourne le dos à chacun_; _Plusieurs qui

n'ont pas de conscience_.

JEAN ALLAIS[1], maître et chef des joueurs de Moralités et de Farces,

et qui mourut vers la fin du seizième siècle après avoir fait

représenter quelques pièces.

[1] _Jean_ Allais, ou plutôt _Pont_-Allais, contemporain et

camarade de Gringoire, l'auteur de la Sottie intitulée: _Le Jeu

du Prince des sots_, était bossu et avait de l'esprit. On le

recevait chez les grands personnages de l'époque, ce qui lui

donnait de l'audace. Rencontrant un jour un cardinal contrefait,

il vint se mettre bosse à bosse avec lui, en s'écriant:

«Monseigneur, que l'on dise maintenant que deux montagnes ne

peuvent se rencontrer?» L'Éminence trouva la plaisanterie d'assez

mauvais goût.

Avant qu'on n'affichât les pièces qu'on devait jouer, on était

dans l'usage de les annoncer par les rues et les carrefours, au

son du tambourin. Un dimanche matin, Pont-Allais eut l'audace de

faire battre le tambourin près l'église Saint Eustache. Le curé

était en chaire. Ses paroissiens sortant de l'église pour entendre

l'annonce du spectacle, le curé se précipite vers l'entrepreneur

de Mystères par représentations, en lui disant: «Qui vous a fait

si hardi de tambouriner pendant que je prêche?--Et vous, reprend

aussitôt _Pont-Allais_, qui vous a fait si hardi de prêcher quand

je tambourine?»

Cette incartade valut six mois de prison à Pont-Allais.

BONFONS, le plus ancien des auteurs dramatiques français connus. Il

fit jouer une pièce sous le titre de _Griselidis_ ou _la marquise de

Salus_, histoire mise par personnages et rimes, l'an 1395.

JEAN BOUCHET, procureur à Poitiers, auteur d'une pièce à huit

personnages, intitulée _Sottie_, et d'une moralité qui fait allusion à

la pragmatique qui, sous Louis XII, divisait la France.

SIMON BOURGOIN, valet de chambre de Louis XII, auteur d'une Moralité

ayant pour titre: l'_Homme juste et l'Homme mondain_.

JEAN PARMENTIER, marchand de Dieppe, qui fit jouer en 1527 dans sa

ville natale: la _Moralité très-excellente_, en l'honneur de la

glorieuse assomption de Notre-Dame.

Cette circonstance prouve que vers le seizième siècle, Paris n'était

plus seul en possession d'un théâtre, et que le goût des

représentations dramatiques avait gagné la province.

Au treizième siècle, près de deux cents ans avant la fondation du

théâtre des Confrères de la Passion, à Saint-Maur, on jouait déjà des

espèces de tragédies rimées ou plutôt _rimaillées_, et, chose plus

singulière, en détestable latin. Ces pièces, qui avaient la prétention

d'offrir un cachet religieux, parce qu'elles avaient pour personnages

Dieu, le diable et les saints, étaient représentées _dans les

églises_. Elles différaient des Mystères qu'on introduisit plus tard

au théâtre, en ce que les paroles étaient notées en plain-chant. C'est

là certainement la plus ancienne origine des pièces chantées, et la

première et grossière image des opéras. Avant la révolution de 1789,

beaucoup d'abbayes possédaient encore dans leurs archives, des

manuscrits contenant des sortes de drames de cette espèce, joués dans

les églises avec chant, déclamation et gestes.

Il y a tout lieu de croire que bien avant les Confrères de la Passion,

d'autres sociétés théâtrales tentèrent de se fonder en France, dans le

but de _bénéficier_ plutôt que dans celui de _moraliser_; car

Philippe-Auguste chassa les comédiens de son royaume, en disant: Que

le théâtre du monde fournissait assez de comédiens en original, sans

s'amuser à les copier et sans s'arrêter à leurs fictions; intention

morale, sans doute, mais qui heureusement ne fut pas longtemps suivie.

En 1385, quelques années avant la fondation du théâtre de Saint-Maur,

lors de l'entrée à Paris de la belle Isabeau de Bavière, femme de

Charles VI, on établit sur les places publiques des théâtres en plein

vent, où se trouvaient des choeurs de musique, des orgues, et sur

plusieurs desquels des jeunes gens représentèrent _diverses histoires

de l'Ancien-Testament_.

Au moyen de machines ingénieuses, probablement dans le genre de ce

qu'on appelle aujourd'hui au théâtre _des trucs_, on fit descendre des

édifices plusieurs enfants vêtus comme on a coutume de représenter les

anges. Ils posèrent des couronnes sur la tête de la reine. Un homme,

se laissant couler sur une corde tendue depuis le haut des tours de

Notre-Dame jusqu'à l'un des ponts par où passait le cortége, vint

également déposer une couronne sur le front d'Isabeau. Comme la nuit

était close quand l'audacieux équilibriste exécuta ce tour périlleux,

il prit à la main un flambeau allumé, afin qu'on le pût bien

apercevoir.

Dans cette grande représentation ou mise en scène de l'entrée de la

reine Isabeau à Paris, on peut donc retrouver la trace, peut-être même

l'origine, du drame proprement dit, du drame avec musique ou opéra, du

drame avec mise en scène, machines, trucs ou pièce féerique. C'est à

cette époque qu'il est permis de reporter les premiers essais de

l'art de l'équilibriste.

Vers la fin du quinzième siècle, sous le règne de Louis XII, le goût

du public pour le genre des représentations théâtrales se modifia. Aux

Mystères et aux Moralités vinrent s'adjoindre des petites pièces en un

acte, fort courtes pour la plupart, et qu'on nomma _Farces_.

Ces Farces, qui étaient d'un degré au-dessous des Moralités, ne

manquaient pas d'originalité et d'esprit, et bien des auteurs y

puisèrent, par la suite, une partie de leurs idées et de leurs bons

mots. Sans vouloir leur attribuer un mérite trop grand, on peut dire

que plusieurs approchaient du comique de bon aloi. Il serait

impossible de donner l'énumération, même approximative, de ces pièces.

Beaucoup n'étaient jouées que sur des tréteaux, par deux ou trois

troupes ou réunions plutôt tolérées qu'autorisées, et auxquelles le

public donnait les noms: d'_Enfants Sans-Souci, d'Histrions ou Clercs

de la Bazoche_. Les théâtres portatifs sur lesquels on représentaient

d'habitude les Farces, finirent par inquiéter les acteurs qui avaient

remplacé les Confrères de la Passion, et l'on verra les réclamations

qui furent portées par eux, sous Louis XIII[2]. Disons aussi, en

passant, qu'une de ces Farces eut un succès prodigieux, un peu avant

le règne de François Ier. Elle fait pour ainsi dire école, c'est

celle de _l'avocat Pathelin_, du poëte VILLON, remise à la scène deux

siècles après, par Brueys. Nous en parlerons avec quelques détails, un

peu plus loin.

[2] Dans les _Confrères de la Passion_, on doit voir l'origine

première de la troupe du Théâtre-Français; dans les _Enfants

Sans-Souci, Clercs de la Bazoche_, est l'origine première des

troupes des théâtres forains, théâtres qui engendrèrent plus tard

l'opéra, l'opéra-comique, le vaudeville, et même le drame.

Outre les pièces appelées Farces, on en fit encore d'autres d'un genre

analogue qu'on nomma les _Sottises_, et qui, moitié sérieuses, moitié

bouffonnes, finirent par donner lieu sur la scène, à des plaisanteries

telles que le public en fut scandalisé.

Telle fut la filière par laquelle les représentations théâtrales et le

genre dramatique passèrent en France, depuis leur origine jusqu'à

l'année 1548.

Alors eut lieu toute une révolution dans le théâtre. On ôta aux

Confrères de la Passion la maison de la Trinité, qui rentra dans sa

destination première et redevint un hôpital. Puis, comme le goût

s'était un peu épuré et que la mise en scène du bon Dieu et du diable

avait fini par paraître quelque chose d'assez inconvenant, on permit

aux Confrères de construire une salle de spectacle et d'y donner des

représentations, mais sous la condition expresse, _par arrêt du

Parlement_, que l'on ne jouerait que des pièces à _sujets profanes,

licites et honnêtes_.

Les Confrères de la Passion avaient fait des gains considérables

pendant les cent quarante-six ans qu'ils avaient exercé de père en

fils, leur profession lucrative. La société étant fort riche, acheta

l'ancien hôtel des ducs de Bourgogne, tombé alors en ruine. Elle éleva

des constructions fort belles, et pendant quarante ans encore

(jusqu'en 1588), elle continua à donner des représentations. Elle

était assez désappointée, du reste, d'être obligée de renoncer aux

Mystères et d'aborder des pièces profanes, elle dont les membres

faisaient profession de piété.

Bien que les pièces à sujets religieux n'aient été abandonnées

qu'après l'édit de 1548, on doit signaler cependant trois drames ou

tragédies qui, représentés par les Confrères de la Passion sur leur

ancien théâtre avant leur venue à l'hôtel de Bourgogne, semblent la

transition du genre sacré au genre profane. Deux de ces pièces sont de

LAZARE BAÏF: 1º _Electre, tragédie contenant la vengeance de

l'inhumaine et très-piteuse mort d'Agamemnon, roi de Mycène la grande,

faite par sa femme Clytemnestre et de son adultère Egyptus, traduit du

grec de Sophocle, ligne pour ligne, vers pour vers, en rimes

françaises_. 2º HECUBA. Toutes deux furent représentées en 1537. La

troisième pièce, _la Destruction de Troie_, jouée en 1544, est de

CHOPINEL.

Voilà donc trois tragédies, sortant du genre des Mystères, qui font

leur apparition sur le théâtre avant l'édit de 1548.

Elles semblent l'aurore d'un nouveau jour pour la littérature

dramatique. C'est qu'en effet, depuis 1402, le goût s'était étendu et

épuré; l'imprimerie avait été inventée; les lettres avaient eu leur

renaissance sous François Ier; les livres, devenus moins rares,

ramenaient les idées vers le théâtre des anciens. On pensa donc

d'abord à traduire les auteurs grecs et romains, puis à les imiter,

puis enfin, on s'enhardit jusqu'à créer des pièces à sujets non encore

traités.

Lazare Baïf, qu'on peut considérer comme étant un des premiers qui

aient songé à faire revivre, sur la scène française, les tragédies des

anciens, fut abbé, conseiller au Parlement, maître des requêtes, et

enfin ambassadeur à Venise en 1538. C'était pour cette époque, un

littérateur des plus distingués. Si Lazare Baïf fut en quelque sorte

le régénérateur de la tragédie, JEAN DE LA TAILLE DE BONDAROY fut le

régénérateur de la comédie. Né près de Pithiviers, gentilhomme de la

Bauce, Jean de la Taille donna au théâtre, outre plusieurs tragédies

(dont une avec choeur, la _Famine_), trois comédies en prose: les

_Corrivaux_ en 1562[3]; _Négromant_ en 1568 et le _Combat de Fortune

et de Pauvreté_ en 1578. La première de ces comédies, tirée de

l'Arioste, a un prologue très-significatif; il commence ainsi: «Il

semble, Messieurs, à vous voir assemblés en ce lieu, que vous y soyez

venus pour ouïr une comédie. Vraiment, vous ne serez point déçus de

votre intention. Une comédie, pour certain, vous y verrez, non point

une farce, ni une moralité. Nous ne nous amusons point en chose, ni si

basse, ni si sotte, et qui ne montre qu'une pure ignorance de nos

vieux Français. Vous y verrez jouer une comédie faite au patron, à la

mode et au portrait des anciens Grecs et Latins; une comédie, dis-je,

qui vous agréera plus que toutes (je le dis hardiment) les farces, les

moralités qui furent onc jouées en France. Aussi, avons-nous grand

désir de bannir de ce royaume telles badineries et sottises qui, comme

amères épiceries, ne font que corrompre le goût de notre langue.»

[3] C'est la première comédie en cinq actes qui ait été écrite en

prose, si nous en exceptons celle de _Plutus_, traduite

d'Aristophane, par Ronsard, le père de la poésie française, et

représentée en 1539, à Paris, au collége de Coquerel.

Comme on le voit, le prologue est tout un programme. C'est l'acte de

rupture de l'ancien théâtre avec le nouveau. C'est le goût cherchant à

supplanter le ridicule.

Les principaux écrivains qui travaillèrent en France pour le théâtre,

de 1548 à 1588, époque de transition, sont:

FONTENY, ancien confrère de la Passion, qui fit paraître, en 1587, _le

Beau Pasteur_, _la Chaste Bergère_ et _Galathée_, assez ennuyeuses

pastorales.

GUERSENS, avocat au Parlement de Bretagne, puis sénéchal de Rennes,

lequel composa, vers 1583, quelques pastorales.

MONTREUX, auteur de plusieurs tragédies, entre autres celle

d'_Isabelle_, tirée du poëme de _l'Arioste_, où l'on trouve le

dialogue suivant entre Rodomont et Isabelle, dialogue qui fera juger

de la convenance des pièces de cette époque:

RODOMONT.

Je veux avoir de vous, ce que la loi de Mars

Me permet de ravir, seule loi des soudars.

ISABELLE.

Un plaisir si léger vous sera peu durable.

RODOMONT.

Nul plaisir n'est léger, qui nous est secourable.

ISABELLE.

Est-ce bien que forcer une simple femelle?

RODOMONT.

Oui bien, quand on ne peut vivre sans jouir d'elle.

MATHIEU, principal du collége de Vercel, puis historiographe, et qui

donna au théâtre, en 1580, la tragédie de _Clytemnestre_, celle de

_Vasthi répudiée_, en 1588, et beaucoup plus tard, en 1601, _la

Guisarde ou le triomphe de la Ligue_, à laquelle Racine, dans

_Athalie_, emprunta plus d'une pensée.

JACQUES DE BOYS, auteur de _Comédie et Réjouissance de Paris_, poëme

dramatique représenté en 1559, composé à l'occasion du mariage du roi

d'Espagne et du prince de Piémont avec Élisabeth et Marguerite de

France, à la fin duquel poëme ces princesses chantent des épithalames.

DESMAZURES, capitaine d'une troupe de cavalerie sous Henri II, qui

composa, en 1566, les tragédies de _Josias_, de _David combattant_,

_David fugitif_ et _David triomphant_.

LEBRETON, auteur de plusieurs tragédies, entre autres _Adonis_,

_Dorothée_, jouées en 1579.

LE DEVIN, qui fit les tragédies d'_Esther_, de _Judith_ et de

_Suzanne_, de 1570 à 1576.

Trois autres auteurs méritent une étude toute particulière, car tous

les trois font époque et même école. JODELLE, pour la tragédie; LA

RIVEY, pour la comédie; VILLON, pour les pièces dénommées farces.

Nous leur consacrerons quelques lignes; mais nous ne devons pas

oublier de citer GÉRARD DE VIVRE, qui fit jouer, en 1577, _les Amours

de Thésée et de Déjanire_. Cette pièce se termine par le mariage de

Thésée et de Déjanire, ce qui est très-moral; mais ce qui est moins

convenable, ce sont les dernières paroles de l'acteur au

public:--«Messieurs, n'attendez pas que les noces se fassent ici, vu

que le reste se fera là dedans.»

JODELLE passe pour le premier qui essaya de ressusciter l'ancienne

tragédie. Il ne put suivre que d'un peu loin les grands modèles de

l'antiquité; mais il eut le courage de les prendre pour guides, ce

qui, à cette époque, était beaucoup. Il rendit par là un immense

service à l'art dramatique en France, car il trouva bientôt des

imitateurs[4]. Ce poëte, qui eut une grande réputation, et qui fut

honoré de la protection des rois Henri II et Charles IX, était encore

fort jeune quand il donna au théâtre sa première tragédie,

_Cléopâtre_, en 1552. Cette pièce eut des partisans et des

adversaires; mais elle fit tant de plaisir à Henri II que ce prince

fit compter à Jodelle cinq cents écus d'or; chose fort rare. Le succès

du poëte faillit lui coûter bien cher. Les applaudissements dont on

l'accabla échauffèrent la tête de quelques-uns de ses amis. Dans une

partie de carnaval faite à Auteuil près Paris, Ronsard et les autres

poëtes formant ce qu'on appelait la _pléiade_ française, eurent

l'idée bouffonne de sacrifier un bouc à Jodelle, en imitation d'une

des anciennes fêtes à Bacchus. Des couplets furent chantés, il

s'ensuivit une espèce de baccanale qui, de nos jours, paraîtrait fort

innocente, et qui parut alors un attentat à la religion. Ce fut à

grand'peine que les auteurs de cette scène _renouvelée des Grecs_

purent échapper aux châtiments des impies et des athées.

[4] Il est juste de dire, comme nous l'avons prouvé précédemment,

qu'il eut un prédécesseur, Lazare Baïf.

Jodelle fit représenter également, en 1552, sa tragédie de _Didon se

sacrifiant_. Comme dans sa _Cléopâtre_, il y eut des choeurs, ainsi que

c'était l'usage chez les anciens. Outre plusieurs autres pièces moins

importantes, le poëte de Henri II et de Charles IX composa des comédies

qui sont plus remarquables par les licences de pensées et de style, par

les obscénités même, que par un mérite littéraire. La première de ces

comédies, jouée en 1552, est _Eugène ou la Rencontre_, pièce en cinq

actes en vers de huit syllabes avec prologue. Puis vint _la Mascarade_,

_Momerie ou Muette_, _pantomime ou pièce dramatique_, qui fut exécutée à

l'Hôtel-de-Ville, en 1558, en présence de Henri II.

Jodelle eut le grand mérite de comprendre ce que valaient les anciens,

assez de force de volonté pour suivre leurs traces, assez de talent pour

faire quelques pas dans la même carrière. Il y avait une sorte

d'élévation dans sa pensée; et si la langue lui eût prêté plus de

charmes peut-être eût-il été un grand poëte dramatique? Nul, avant lui,

à son époque, et longtemps encore après lui, ne comprit aussi bien la

vraie marche du poëme destiné au théâtre. Il est permis de dire: que

c'était un habile architecte réduit à construire avec de mauvais

matériaux.

JEAN DE LA RIVEY, qui a laissé plusieurs comédies au théâtre, vivait

vers le milieu du seizième siècle. Il est le premier qui ait osé

composer des pièces de pure invention et des comédies en prose[5].

[5] Un essai en prose avait eu lieu déjà quelques années avant

l'apparition des pièces de La Rivey, ainsi que nous l'avons fait

remarquer.

A ce double point de vue, il mérite d'être cité; car si Jodelle fit

faire un pas immense à la tragédie, il fit faire également un grand pas

à la comédie qu'il dégagea des premières entraves. On a de lui, _le

Jaloux_, comédie en un acte et en prose avec prologue, tirée de

_l'Eunuque_ et de _l'Andrienne_; _le Laquais_, comédie en cinq actes et

en prose, représenté en 1578 comme la précédente; _le Morfondu_, _les

Écoliers_, _la Veuve_, comédies en cinq actes et en prose, jouées en

1579 toutes les trois. La première des comédies de La Rivey, _les

Esprits_ (en cinq actes et en prose), fut représentée en 1576. Elle

offre une particularité qui mérite d'être signalée. Dans une scène fort

jolie, on fait croire à un vieillard que les esprits malins se sont

emparés de sa maison. Cette idée fut reproduite dans le _Retour imprévu_

de Regnard, joué aux Français en 1700. Puis, dans une autre scène, on

trouve un monologue d'un avare à qui l'on a pris son argent, monologue

dont Molière a fait grandement son profit dans le quatrième acte de sa

pièce de _l'Avare_, ainsi qu'il est facile de le prouver. Voici ce que

dit le personnage de la comédie de La Rivey:

SEVERIN, _regardant sa bourse_:

«Jésus, qu'elle est légère! Vierge Marie, qu'est-ce qu'on a mis

dedans? hélas! je suis perdu, je suis détruit, je suis ruiné. Au

voleur! au larron! prenez-le. Arrêtez tous ceux qui passent.

Fermez les portes, les huis, les fenêtres. Misérable que je suis!

où cours-je? à qui le dis-je? Je ne sais où je suis, que je fais

ni où je vais. (_Aux spectateurs._) Hélas! mes amis, je me

recommande à vous tous; secourez-moi, je vous prie; je suis mort,

je suis perdu. Enseignez-moi qui m'a dérobé mon âme, ma vie, mon

coeur et toute mon espérance? Que n'ai-je un licol pour me

pendre? car j'aime mieux mourir que de vivre ainsi. Hélas! elle

est toute vuide, vrai Dieu! Quel est ce cruel qui tout à coup m'a

ravi mes biens, mon honneur et ma vie? Ah! chétif que je suis:

que ce jour m'a été malencontreux! A quoi veux-je plus vivre,

puisque j'ai perdu mes écus que j'avais si soigneusement amassés,

et que j'aimais et tenais plus chers que mes propres yeux? Mes

écus que j'avais épargnés, retirant le pain de ma bouche, n'osant

manger mon saoûl, et qu'un autre jouit maintenant de mon mal et

de mon dommage!»

Les petites pièces qu'on appela du nom de _Farces_, firent leur

apparition au théâtre un peu avant l'époque où les Mystères cédèrent

le pas aux Moralités. Les Farces sont assez dans le goût du peuple

français, ce sont elles qui, selon toute probabilité, peuvent être

considérées comme ayant donné naissance au vaudeville. Bien peu ont eu

les honneurs de l'impression. L'une d'elles cependant obtint un succès

véritable et un retentissement qui la maintint plus d'un siècle au

théâtre: c'est celle de _l'Avocat Pathelin_ du poëte Villon. Bien

plus, après avoir été jouée pendant cent ans, cette pièce fut refaite

au goût de l'époque en 1706, par Brueys, et se trouve encore, de nos

jours, au répertoire du Théâtre-Français.

FRANÇOIS CORBEUIL, dit _Villon_, poëte qui vivait au commencement du

seizième siècle et qui passe pour l'auteur de l'_Avocat Pathelin_, se

retira, dit-on, sur ses vieux jours en Poitou, chez un de ses amis,

abbé à Saint-Maixent. Ce fut là, prétend Rabelais, que pour s'égayer

dans sa retraite, et aussi dans le but de divertir les habitants du

lieu, il entreprit de faire jouer en langue poitevine la Passion de

Notre-Seigneur, puis la farce de _Maître Pierre Pathelin_. La première

de ces deux pièces fut la cause d'un petit scandale qui amusa le pays

plus peut-être que le mystère représenté. Tout étant prêt pour jouer

la Passion, on s'aperçut qu'on n'avait pas de vêtements assez beaux

pour l'acteur chargé du rôle du Père Éternel. Villon s'adressa au

sacristain d'un couvent de Cordeliers dans l'établissement desquels

existait une chape magnifique. Le sacristain refusa de la prêter,

faisant fi des acteurs. Ces derniers, pour se venger de lui, furent

l'attendre sur la route, un jour de quête. Déguisés en diables, armés

d'instruments de toute espèce, ils donnèrent au pauvre sacristain un

charivari des mieux conditionnés, lui criant: «Hé! le vilain! hé! le

vilain! qui n'a pas voulu prêter à Dieu le Père une pauvre chape.» Les

déguisements effrayèrent le malheureux, le bruit effraya sa mule, la

mule se débarrassa de lui, lui resta demi-mort sur le champ de

bataille et les charivaristes se retirèrent en riant aux éclats.

Mais revenons à l'_Avocat Pathelin_. Cette farce fut reçue du public

avec des applaudissements frénétiques. Le fait est, que comme _farce_,

elle l'emporte de beaucoup sur tout ce qui a été composé dans ce

genre. Le but de l'auteur était de mettre en action ce vieux proverbe:

_A trompeur, trompeur et demi_[6].

[6] Nous devons dire que si l'on attribue généralement la _farce_

de l'_Avocat Pathelin_ à Villon, il est quelques auteurs qui

prétendent qu'elle fut faite par Pierre Blanchet, né à Poitiers,

en 1459, et mort dans cette ville, en 1519.

II

TROISIÈME PÉRIODE DRAMATIQUE.

DE 1588 A 1630.

Troisième période de l'art dramatique en France, de 1588 à

1630.--Les Confrères de la Passion cèdent leur théâtre de

l'Hôtel de Bourgogne, 1588.--La troupe se scinde en deux

parties en 1600.--La seconde troupe s'établit au

Marais.--ROBERT GARNIER.--Les principales tragédies, de 1568 à

1588.--Anecdotes relatives aux représentations de _Bradamante_

et de _Hippolyte_.--ALEXANDRE HARDY, de 1601 à 1630.--Sa

fécondité.--Ses principales productions dramatiques.--_La

Force du sang_, et _Théagène et Chariclée_.--Prix des places

aux théâtres.--Différents usages.--Entr'actes.--Choeurs.

--Orchestre.--Droits d'auteur.--L'art dramatique pendant les

trente premières années du dix-septième siècle.--NICOLAS

CHRÉTIEN, ses pastorales et ses tragédies.--Celle

d'ALBOIN.--RAISSIGNER.--L'_Aminte du Tasse_.--Les _Amours

d'Astrée_.--PIERRE BRINON, auteur de la _Calomnie_ et de

_l'Éphésienne_.--Beaux vers qu'on trouve dans ces deux

tragédies.--Les dernières _moralités_, en 1606 et 1624, de

SORET.--Le roman de l'_Astrée_, de DURFÉ et de BARO.--Pastorale

de Baro.--Anecdote plaisante relative à celle de _Cloreste_.

--PIERRE DU RYER.--Ses oeuvres dramatiques.--Beaux vers qui

s'y rencontrent.--Sa _Lucrèce_.--Singulières licences des

poëtes de cette époque.

La première période de l'art théâtral en France peut être considérée

comme embrassant l'espace qui s'écoule de la fin du quatorzième

siècle au milieu du seizième; la seconde période, les quarante années

de 1548 à 1588. De 1402 à 1548, le théâtre, dans l'enfance, se traîne

péniblement sans faire de progrès; pendant la seconde époque, quelques

hommes de goût, amis de la littérature ancienne, le font sortir de ses

langes; secouant les vieilles coutumes reçues, admises sur la scène

par un public ignorant, ils arrivent à un commencement de pièces

dramatiques et littéraires qui doivent aboutir aux grandes écoles de

Corneille, de Racine et de Molière.

Nous avons dit que les Confrères de la Passion voyaient avec peine les

Mystères et les Moralités remplacés peu à peu, sur leur théâtre, par

des drames profanes, ainsi que le voulait l'édit de 1548. Ils ne

pouvaient se faire à l'idée du Père Éternel, de son Fils, de la Sainte

Vierge et du diable, cédant le pas à Priam, à Cléopâtre, à Didon, à

Marc-Antoine et autres personnages des histoires grecque ou romaine.

Leur découragement devint tel, qu'après avoir exploité, avec d'assez

bons profits toutefois, leur théâtre de l'hôtel de Bourgogne, pendant

quarante années, ils le cédèrent ou plutôt le louèrent à une troupe de

comédiens qui se constitua à Paris, avec l'autorisation du roi. Cette

troupe peut être considérée, en quelque sorte, comme formant la souche

de celle de la Comédie-Française, bien que la fondation du

Théâtre-Français tel qu'il est encore de nos jours, date du 21 octobre

1680, seulement sept ans après la mort de Molière.

La troisième période théâtrale s'étend de 1588 à 1630, époque où

Corneille commença à se produire. Sans avoir encore une grande valeur

littéraire et dramatique, sans briller surtout par un goût bien pur,

les pièces données à la scène pendant ces quarante-deux années sont

supérieures, en tout point, à ce qui avait été écrit jusqu'alors.

En 1600, l'affluence du public était devenue telle aux

représentations, qu'un seul théâtre parut insuffisant. La troupe de

l'hôtel de Bourgogne se scinda. Une partie forma une nouvelle société,

qui fut s'établir au Marais et l'autre conserva son ancien

emplacement: il y eut donc alors deux scènes françaises à Paris.

Cinquante ans après, ainsi que nous l'expliquerons plus loin, Molière

forma une troisième troupe.

L'auteur qui occupe en première ligne la période théâtrale de 1588 à

1630 est ALEXANDRE HARDY. Il mérite d'être étudié; mais avant de

parler de lui, disons un mot de ROBERT GARNIER, qui parut après

Jodelle et fut comme le trait d'union entre ces deux poëtes

dramatiques.

Né à la Ferté-Bernard en 1534, et mort en 1590, Robert Garnier occupa

des charges importantes, mais son goût le portant vers l'étude des

anciens, il travailla pour le théâtre, s'efforçant surtout d'imiter

Sénèque.

Il ne faut pas chercher, dans les tragédies, en assez grand nombre,

qu'il fit représenter, un style facile, des pensées bien élevées, ni

des situations bien naturelles; cependant, son rang est marqué parmi

les bons poëtes tragiques de la seconde période. Ses pièces sont comme

une source de poésies de toute nature. Ainsi, il n'est pas rare de

trouver dans ses choeurs, des stances dignes de l'ode; dans les scènes

familières, des traits propres à l'épître. Son style est ampoulé, cela

est vrai; mais ainsi le voulait le goût de l'époque. Si la langue fut

un obstacle pour Jodelle, Garnier sut vaincre cet obstacle en forgeant

au besoin des mots qu'il tirait du latin. Ses figures sont outrées,

ses conceptions bizarres, mais sa muse est ardente et désintéressée.

Vivant sous l'empire des idées poussées au fanatisme religieux le plus

déplorable, il ne sacrifie pas aux passions du jour. Tous les sujets

de ses tragédies sont choisis de façon à inspirer à son public une

juste horreur des dissensions intestines. Il montre à la France ses

malheurs dans ceux de Rome succombant sous les blessures que lui font

ses propres enfants. Il combat avec force, avec talent: l'orgueil,

l'envie, la cruauté. Défenseur des droits de la société, Garnier est

non-seulement un poëte patriote, mais encore un moraliste éclairé. Si

dans son _Hippolyte_, on voit une _Phèdre_ sans pudeur bien différente

de la Phèdre de Racine, on doit ne pas oublier que Garnier vivait sous

Henri II et sous Charles IX, Racine sous Louis XIV.

Les principales productions dramatiques de Robert Garnier sont:

_Cornely_, _Hippolyte_, _Marc-Antoine_, _Porcie_, _la Troade_,

_Antigone_, _Bradamante_ et _Sédécias_, tragédies en choeurs,

représentées de 1568 à 1588.

Lors de la première représentation de _Bradamante_, en 1582, l'acteur

jouant le rôle de Laroque avait à dire ces deux vers:

Monsieur, entrez dedans, je crains que vous tombiez,

Vous n'êtes pas trop bien assuré _sur vos piés_.

Jamais il ne put terminer le second vers qu'en remplaçant le mot

_piés_ par _jambes_, ce qui amusa beaucoup le public. Ceci rappelle

cet autre acteur qui ayant à prononcer ces mots:

--_C'en est fait, il est mort,_ disait habituellement: _C'en est mort,

il est fait_.

Dans l'_Hippolyte_ de Garnier, représenté en 1568, on ne peut

s'empêcher de remarquer la naïveté de Thésée interrompant, tout en

larmes, le pathétique récit de la mort de son fils pour demander à

celui qui la lui raconte, _quelle figure avait le monstre_.

HARDY, le plus fécond des poëtes dramatiques, puisque, dit-on, le

nombre de ses pièces dépasse _sept cents_, naquit à Paris et commença

à travailler pour le théâtre en 1601. Il mourut en 1630. Ainsi, dans

l'espace de vingt-neuf ans, il inonda la scène de ses productions. Il

fournissait aux comédiens la pièce qu'ils demandaient, et cela au bout

de cinq à six jours. Il ne s'astreignait pas, comme ses prédécesseurs,

à observer l'unité de lieu, de temps, etc. Son drame embrassait

souvent la vie d'un homme. Trente à quarante des compositions de cet

auteur sont parvenues jusqu'à nous, les autres, ou n'ont pas été

imprimées, ou sont tombées dans un tel oubli que personne n'a pris le

soin de les recueillir. Il n'est pas une seule de celles connues qui

supporte aujourd'hui la lecture, depuis un bout jusqu'à l'autre, mais

il n'en est pas non plus, qui ne contienne des traits agréables, des

vers heureux. Les caractères des personnages sont, en général, bien

soutenus; les situations presque toujours intéressantes. Hardy a tous

les défauts de son temps; la plupart de ses pièces sont grossières,

indécentes même, pourtant elles affectent la morale. Le dialogue est

rapide, pressé, il y a des scènes bien conduites, où l'intérêt va sans

cesse en croissant; mais son style est dur, ampoulé, son dialogue

froid, malgré sa brièveté.

Nous ne nous astreindrons pas à citer toutes les pièces connues

d'Alexandre Hardy, la liste en est trop longue; nous dirons un mot

seulement de deux d'entre elles, parce que cela donnera l'idée des

licences (dans le genre appelé de nos jours _romantique_) auxquelles

cet auteur n'hésitait pas à se livrer.

En 1612, il fit représenter une tragi-comédie intitulée _la Force du

sang_, tirée d'une nouvelle de Cervantes; or, voici la contexture de

cette production curieuse. Au premier acte, Léocadie, qui en est

l'héroïne, est enlevée par Don Alphonse, qui la viole. Au commencement

du deuxième acte, elle est renvoyée, et, deux scènes plus loin, elle

sent les symptômes certains de grossesse. Le troisième acte débute par

son accouchement. Elle met au jour un enfant qui, à la fin de ce même

troisième acte, est déjà un garçon de huit à dix ans. Au quatrième

acte, Don Alphonse, le ravisseur, reconnaît son fils; au cinquième, il

épouse Léocadie.

On voit, d'après cela, qu'unité de temps, de lieu et autres règles

auxquelles les anciens, et, après les anciens, les grands maîtres de

l'art dramatique, depuis Louis XIII, s'astreignirent jusqu'à la venue

de l'école romantique, étaient loin d'être observées par Alexandre

Hardy. Ce poëte fit mieux encore. La première pièce qu'il donna au

théâtre, en 1601, sa tragédie de _Théagène et Chariclée_, est

distribuée en _huit journées de cinq actes chacune_.

La longueur de ses compositions fit dire qu'avec lui le public en

avait pour son argent. On pouvait l'affirmer d'autant mieux, qu'à

cette époque on ne payait, pour l'entrée au théâtre, que cinq sous au

parterre et dix sous aux galeries et aux loges. Lorsque, pour des

pièces nouvelles, il y avait lieu de faire des frais extraordinaires,

le lieutenant civil du Châtelet fixait le prix des entrées; mais ce

n'était jamais que quelques sous au delà du tarif habituel. Combien

les temps sont changés et les tarifs modifiés pour les théâtres! Que

diraient nos pères s'ils voyaient payer habituellement quarante

francs, dans les petits théâtres de Paris, une loge de cinq places où

quatre chiens de chasse un peu forts ne tiendraient pas à l'aise, et

offrir quelquefois dix louis de la même _niche_ pour un jour de

première représentation?...

A la fin du dix-septième siècle, en 1699, on augmenta le prix des

places d'_un sou_ pour le parterre, de _deux sous_ pour les loges.

Dix-sept ans après, en 1716, le tarif fut porté à un neuvième en sus

au profit de l'Hôtel-Dieu de Paris.

Aux premiers temps des théâtres, les salles, qui étaient plus vastes

et plus commodes peut-être, mais bien moins ornées que celles

actuelles, étaient fermées le soir. Les représentations avaient lieu

le jour. En 1609, époque de la plus grande vogue d'Alexandre Hardy,

une ordonnance de police enjoignit aux comédiens de l'hôtel de

Bourgogne et à ceux du Marais d'ouvrir leurs portes à une heure après

midi, et de commencer à deux heures précises leurs représentations,

pour que leur jeu fût fini avant quatre heures et demie. Ce règlement

avait lieu depuis la Saint-Martin jusqu'au 15 février. C'était chose

prudente. On dînait alors à midi; il n'y avait point de lanternes dans

Paris, peu de carrosses, beaucoup de boue et encore plus de voleurs.

Histoire anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Premier Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc... · 第 1 / 21 段