Bakayoko Bourahima, bibliothécaire à l’ENSEA (Ecole nationale supérieure de

statistique et d’économie appliquée) d’Abidjan, écrit en juillet 2000: "Pour

nous les Africains francophones, le diktat de l’anglais sur la toile représente

pour la masse un double handicap d’accès aux ressources du réseau. Il y a

d’abord le problème de l’alphabétisation qui est loin d’être résolu et que

l’internet va poser avec beaucoup plus d’acuité, ensuite se pose le problème de

la maîtrise d’une seconde langue étrangère et son adéquation à l’environnement

culturel. En somme, à défaut de multilinguisme, l’internet va nous imposer une

seconde colonisation linguistique avec toutes les contraintes que cela suppose.

Ce qui n’est pas rien quand on sait que nos systèmes éducatifs ont déjà beaucoup

de mal à optimiser leurs performances, en raison, selon certains spécialistes,

des contraintes de l’utilisation du français comme langue de formation de base.

Il est donc de plus en plus question de recourir aux langues vernaculaires pour

les formations de base, pour 'désenclaver' l’école en Afrique et l’impliquer au

mieux dans la valorisation des ressources humaines. Comment faire? Je pense

qu’il n’y a pas de chance pour nous de faire prévaloir une quelconque exception

culturelle sur la toile, ce qui serait de nature tout à fait grégaire. Il faut

donc que les différents blocs linguistiques s’investissent beaucoup plus dans la

promotion de leur accès à la toile, sans oublier leurs différentes spécificités

internes."

Richard Chotin, professeur à l’Ecole supérieure des affaires (ESA) de Lille,

rappelle à juste titre que la suprématie de l’anglais a succédé à celle du

français. "Le problème est politique et idéologique: c’est celui de

l’'impérialisme' de la langue anglaise découlant de l’impérialisme américain,

explique-t-il en septembre 2000. Il suffit d’ailleurs de se souvenir de

l’'impérialisme' du français aux 18e et 19e siècles pour comprendre la

déficience en langues des étudiants français: quand on n’a pas besoin de faire

des efforts pour se faire comprendre, on n’en fait pas, ce sont les autres qui

les font."

= Les langues "minoritaires"

De plus, cet impérialisme linguistique, politique et idéologique n’est-il pas

universel, malheureusement? La France elle aussi n’est pas sans exercer pression

pour imposer la suprématie de la langue française sur d’autres langues, comme en

témoigne Guy Antoine, créateur du site Windows on Haiti, qui écrit en juin

2001:"J’ai fait de la promotion du kreyòl (créole haïtien) une cause

personnelle, puisque cette langue est le principal lien unissant tous les

Haïtiens, malgré l’attitude dédaigneuse d’une petite élite haïtienne - à

l’influence disproportionnée - vis-à-vis de l’adoption de normes pour l’écriture

du kreyòl et le soutien de la publication de livres et d’informations

officielles dans cette langue. A titre d’exemple, il y avait récemment dans la

capitale d’Haïti un salon du livre de deux semaines, à qui on avait donné le nom

de 'Livres en folie'. Sur les 500 livres d’auteurs haïtiens qui étaient

présentés lors du salon, il y en avait une vingtaine en kreyòl, ceci dans le

cadre de la campagne insistante que mène la France pour célébrer la francophonie

dans ses anciennes colonies. A Haïti cela se passe relativement bien, mais au

détriment direct de la créolophonie.

En réponse à l’attitude de cette minorité haïtienne, j’ai créé sur mon site web

Windows on Haiti deux forums de discussion exclusivement en kreyòl. Le premier

forum regroupe des discussions générales sur toutes sortes de sujets, mais en

fait ces discussions concernent principalement les problèmes socio-politiques

qui agitent Haïti. Le deuxième forum est uniquement réservé aux débats sur les

normes d’écriture du kreyòl. Ces débats sont assez animés, et un certain nombre

d’experts linguistiques y participent. Le caractère exceptionnel de ces forums

est qu’ils ne sont pas académiques. Je n’ai trouvé nulle part ailleurs sur

l’internet un échange aussi spontané et aussi libre entre des experts et le

grand public pour débattre dans une langue donnée des attributs et des normes de

la même langue."

En septembre 2000, Guy Antoine a pour projet de rejoindre l’équipe dirigeante de

Mason Integrated Technologies, dont l’objectif est de créer des outils

permettant l’accessibilité des documents créés dans des langues dites

minoritaires. "Etant donné l’expérience de l’équipe en la matière, nous

travaillons d’abord sur le créole haïtien (kreyòl), qui est la seule langue

nationale d’Haïti, et l’une des deux langues officielles, l’autre étant le

français. Cette langue ne peut guère être considérée comme une langue

minoritaire dans les Caraïbes puisqu’elle est parlée par huit à dix millions de

personnes."

Autre expérience, celle de Caoimhín Ó Donnaíle, professeur d’informatique à

l’Institut Sabhal Mór Ostaig, situé sur l’île de Skye, en Ecosse. Il dispense

ses cours en gaélique écossais. Il est aussi le webmestre du site de l’institut,

bilingue anglais-gaélique, qui se trouve être la principale source d’information

mondiale sur le gaélique écossais. Sur ce site, il tient à jour European

Minority Languages, une liste de langues minoritaires elle aussi bilingue, avec

classement par ordre alphabétique de langues et par famille linguistique.

Interviewé en mai 2001, il raconte: "Nos étudiants utilisent un correcteur

d’orthographe en gaélique et une base terminologique en ligne en gaélique. (...)

Il est maintenant possible d’écouter la radio en gaélique (écossais et

irlandais) en continu sur l’internet partout dans le monde. Une réalisation

particulièrement importante a été la traduction en gaélique du logiciel de

navigation Opera. C’est la première fois qu’un logiciel de cette taille est

disponible en gaélique."

Plus généralement, "en ce qui concerne l’avenir des langues menacées, l’internet

accélère les choses dans les deux sens. Si les gens ne se soucient pas de

préserver les langues, l’internet et la mondialisation qui l’accompagne

accéléreront considérablement la disparition de ces langues. Si les gens se

soucient vraiment de les préserver, l’internet constituera une aide

irremplaçable."

En 1999, Robert Beard co-fonde yourDictionary.com, portail de référence pour

toutes les langues sans exception, avec une section importante consacrée aux

langues menacées (Endangered Language Repository). "Les langues menacées sont

essentiellement des langues non écrites, écrit-il en janvier 2000. Un tiers

seulement des quelque 6.000 langues existant dans le monde sont à la fois

écrites et parlées. Je ne pense pourtant pas que le web va contribuer à la perte

de l’identité des langues et j’ai même le sentiment que, à long terme, il va

renforcer cette identité. Par exemple, de plus en plus d’Indiens d’Amérique

contactent des linguistes pour leur demander d’écrire la grammaire de leur

langue et de les aider à élaborer des dictionnaires. Pour eux, le web est un

instrument à la fois accessible et très précieux d’expression culturelle."

9.3. L’importance de la traduction

= Un nombre de traductions insuffisant

L’internet étant une source d’information à vocation mondiale, il semble

indispensable d’augmenter fortement les activités de traduction. Auteur des

Chroniques de Cybérie, chronique hebdomadaire des actualités du réseau,

Jean-Pierre Cloutier déplore en août 1999 "qu’il se fasse très peu de

traductions des textes et essais importants qui sont publiés sur le web, tant de

l’anglais vers d’autres langues que l’inverse. (...) La nouveauté d’internet

dans les régions où il se déploie présentement y suscite des réflexions qu’il

nous serait utile de lire. À quand la traduction des penseurs hispanophones et

autres de la communication?" Professeure d’espagnol en entreprise et

traductrice, Maria Victoria Marinetti écrit à la même date: "Il est très

important de pouvoir communiquer en différentes langues. Je dirais même que

c’est obligatoire, car l’information donnée sur le net est à destination du

monde entier, alors pourquoi ne l’aurions-nous pas dans notre propre langue ou

dans la langue que nous souhaitons lire? Information mondiale, mais pas de vaste

choix dans les langues, ce serait contradictoire, pas vrai?"

Si toutes les langues sont désormais représentées, on oublie trop souvent que de

nombreux usagers sont unilingues. C'est le cas de Miriam Mellman, qui travaille

dans le service de télévente du San Francisco Chronicle, un quotidien à fort

tirage. "Ce serait formidable que des gens paresseux comme moi puissent disposer

de programmes de traduction instantanée, raconte-t-elle en juin 2000. Même si je

décide d’apprendre une autre langue que l’anglais, il en existe bien d’autres,

et ceci rendrait la communication plus facile." Ce souhait est également partagé

par ceux qui parlent plusieurs langues, comme Gérard Fourestier, créateur du

site Rubriques à Bac, ensemble de bases de données pour les lycéens et les

étudiants. "Je suis de langue française, écrit-il en octobre 2000. J’ai appris

l’allemand, l’anglais, l’arabe, mais je suisencore loin du compte quand je surfe

dans tous les coins de la planète. Il serait dommage que les plus nombreux ou

les plus puissants soient les seuls qui 's’affichent' et, pour ce qui est des

logiciels de traduction, il y a encore largement à faire."

Il importe en effet d’avoir à l’esprit l’ensemble des langues et pas seulement

les langues dominantes, comme le souligne en février 2001 Pierre-Noël Favennec,

expert à la direction scientifique de France Télécom R&D: "Les recherches sur la

traduction automatique devraient permettre une traduction automatique dans les

langues souhaitées, mais avec des applications pour toutes les langues et non

les seules dominantes (ex.: diffusion de documents en japonais, si l’émetteur

est de langue japonaise, et lecture en breton, si le récepteur est de langue

bretonne...). Il y a donc beaucoup de travaux à faire dans le domaine de la

traduction automatique et écrite de toutes les langues."

= La traduction automatique

Il va sans dire que la traduction automatique n’offre pas la qualité de travail

des professionnels de la traduction, et qu’il est très préférable de faire appel

à ces derniers quand on a le temps et l’argent nécessaires. Les logiciels de

traduction sont toutefois très pratiques pour fournir un résultat immédiat et à

moindres frais, sinon gratuit. Des logiciels en accès libre sur l’internet

permettent de traduire en quelques secondes une page web ou un texte court, avec

plusieurs combinaisons de langues possibles.

Le but d’un logiciel de traduction automatique est d’analyser le texte dans la

langue source (texte à traduire) et de générer automatiquement le texte

correspondant dans la langue cible (texte traduit), en utilisant des règles

précises pour le transfert de la structure grammaticale. Comme l’explique l’EAMT

(European Association for Machine Translation) sur son site, "il existe

aujourd’hui un certain nombre de systèmes produisant un résultat qui, s’il n’est

pas parfait, est de qualité suffisante pour être utile dans certaines

applications spécifiques, en général dans le domaine de la documentation

technique. De plus, les logiciels de traduction, qui sont essentiellement

destinés à aider le traducteur humain à produire des traductions, jouissent

d’une popularité croissante auprès des organismes professionnels de traduction."

En 1998, un historique de la traduction automatique était présent sur le site de

Globalink, société spécialisée dans les produits et services de traduction. Le

site a depuis disparu, Globalink ayant été racheté en 1999 par Lernout & Hauspie

(lui-même racheté en 2002 par ScanSoft). Voici cet historique résumé dans les

deux paragraphes qui suivent.

La traduction automatique et le traitement de la langue naturelle font leur

apparition à la fin des années 1930, et progressent ensuite de pair avec

l’évolution de l’informatique quantitative. Pendant la deuxième guerre mondiale,

le développement des premiers ordinateurs programmables bénéficie des progrès de

la cryptographie et des efforts faits pour tenter de fissurer les codes secrets

allemands et autres codes de guerre. Suite à la guerre, dans le secteur émergent

des technologies de l’information, on continue de s’intéresser de près à la

traduction et à l’analyse du texte en langue naturelle. Dans les années 1950, la

recherche porte sur la traduction littérale, à savoir la traduction mot à mot

sans prise en compte des règles linguistiques. Le projet russe débuté en 1950 à

l’Université de Georgetown représente la première tentative systématique visant

à créer un système de traduction automatique utilisable. Tout au long des années

1950 et au début des années 1960, des recherches sont également menées en Europe

et aux Etats-Unis. En 1965, les progrès rapides en linguistique théorique

culminent avec la publication d’Aspects de la théorie syntaxique, de Noam

Chomsky, qui propose de nouvelles définitions de la phonologie, la morphologie,

la syntaxe et la sémantique du langage humain. Toutefois, en 1966, un rapport

officiel américain donne une estimation prématurément négative des systèmes de

traduction automatique, mettant fin au financement et à l’expérimentation dans

ce domaine pour la décennie suivante.

Il faut attendre la fin des années 1970 pour que des expériences sérieuses

soient à nouveau entreprises, parallèlement aux progrès de l’informatique et des

technologies des langues. Cette période voit aussi le développement de systèmes

de transfert d’une langue à l’autre et le lancement des premières tentatives

commerciales. Des sociétés comme Systran et Metal sont persuadées de la

viabilité et de l’utilité d’un tel marché. Elles mettent sur pied des produits

et services de traduction automatique reliés à un serveur central. Mais les

problèmes restent nombreux: des coûts élevés de développement, un énorme travail

lexicographique, la difficulté de proposer de nouvelles combinaisons de langues,

l’inaccessibilité de tels systèmes pour l’utilisateur moyen, et enfin la

difficulté de passer à de nouveaux stades de développement.

En 1999 et 2000, la généralisation de l’internet et les débuts du commerce

électronique provoquent la naissance d’un véritable marché. Trois sociétés –

Systran, Softissimo et Lernout & Hauspie – lancent des produits à destination du

grand public, des professionnels et des industriels.

Systran développe un logiciel de traduction utilisé notamment par le moteur de

recherche AltaVista. Softissimo commercialise la série de logiciels de

traduction Reverso, à côté de produits d’écriture multilingue, de dictionnaires

électroniques et de méthodes de langues. Reverso équipe par exemple Voilà, le

moteur de recherche de France Télécom. Lernout & Hauspie (racheté depuis par

ScanSoft) propose des produits et services en dictée, traduction, compression

vocale, synthèse vocale et documentation industrielle.

En mars 2001, IBM se lance à son tour dans un marché en pleine expansion. Il

commercialise un produit professionnel haut de gamme, le WebSphere Translation

Server. Ce logiciel traduit instantanément en plusieurs langues (allemand,

anglais, chinois, coréen, espagnol, français, italien, japonais) des pages web,

des courriers électroniques et des dialogues en direct (chats). Il interprète

500 mots à la seconde et permet l’ajout de vocabulaires spécifiques.

En juin 2001, les sociétés Logos et Y.A. Champollion s’associent pour créer

Champollion Wordfast, une société de services d’ingénierie en traduction et

localisation et en gestion de contenu multilingue. Wordfast est un logiciel de

traduction automatique avec terminologie disponible en temps réel, contrôle

typographique et compatibilité avec le WebSphere Translation Server d'IBM, les

logiciels de TMX et ceux de Trados. Une version simplifiée de Wordfast est

téléchargeable gratuitement, tout comme le manuel d’utilisation, disponible en

16 langues différentes.

De nombreux organismes publics participent eux aussi à la R&D (recherche et

développement) en traduction automatique. Voici trois exemples parmi d’autres,

l’un dans la communauté anglophone, l’autre dans la communauté francophone, le

troisième dans la communauté internationale.

Rattaché à l’USC/ISI (University of Southern California / Information Sciences

Institute), le Natural Language Group traite de plusieurs aspects du traitement

de la langue naturelle: traduction automatique, résumé automatique de texte,

gestion multilingue des verbes, développement de taxinomies de concepts

(ontologies), génération de texte, élaboration de gros lexiques multilingues et

communication multimédia.

Au sein du laboratoire CLIPS (Communication langagière et interaction

personne-système) de l’Institut d’informatique et mathématiques appliquées

(IMAG) de Grenoble, le GETA (Groupe d’étude pour la traduction automatique) est

une équipe pluridisciplinaire formée d’informaticiens et de linguistes. Ses

thèmes de recherche concernent tous les aspects théoriques, méthodologiques et

pratiques de la traduction assistée par ordinateur (TAO), et plus généralement

de l’informatique multilingue.

Le GETA participe entre autres à l’élaboration de l’UNL (universal networking

language), un métalangage numérique destiné à l’encodage, au stockage, à la

recherche et à la communication d’informations multilingues indépendamment d’une

langue source donnée. Ce métalangage est développé par l’UNL Program, un

programme international impliquant de nombreux partenaires dans toutes les

communautés linguistiques. Créé dans le cadre de l’UNU/IAS (United Nations

University / Institute of Advanced Studies), ce programme se poursuit désormais

sous l’égide de l’UNDL Foundation (UNDL: Universal Networking Digital Language).

CONCLUSION

Si le ralentissement de la nouvelle économie observé depuis la fin 2000 affecte

l’industrie du livre, le développement du livre numérique ne semble pas subir de

contre-coup majeur. Le tout est de ne pas le limiter à son aspect commercial, et

de cesser de l’opposer au livre imprimé pour le considérer plutôt comme un mode

de diffusion complémentaire. Le livre numérique est encore dans l’enfance, et de

nombreuses questions restent posées quant à sa présentation, sa distribution et

ses supports de lecture.

= Le rôle de l’internet

L’internet est devenu le principal véhicule de l’information, que celle-ci

transite par le courrier électronique, les listes de diffusion, les forums de

discussion, la presse électronique, les sites web, etc. Sous-ensemble de

l’internet, le web doit rester cet outil de communication et de diffusion créé

en 1990 pour favoriser les échanges au niveau personnel, local et global, en

dépit des pressions exercées par les multinationales et autres canaux dirigistes

pour contrôler cette information.

Lucie de Boutiny, romancière multimédia, écrit en juin 2000: "Des stratégies

utopistes avaient été mises en place mais je crains qu’internet ne soit plus aux

mains d’internautes comme c’était le cas. L’intelligence collective virtuelle

pourtant se défend bien dans divers forums ou listes de discussions, et ça, à

défaut d’être souvent efficace, c’est beau. Dans l’utopie originelle, on aurait

aimé profiter de ce nouveau média, notamment de communication, pour sortir de

cette tarte à la crème qu’on se reçoit chaque jour, merci à la société du

spectacle, et ne pas répéter les erreurs de la télévision qui n’est, du point de

vue de l’art, jamais devenue un média de création ambitieux."

Xavier Malbreil, auteur hypermédia, est plus optimiste. "Concernant l’avenir de

l’internet, je le crois illimité, explique-t-il en mars 2001. Il ne faut pas

confondre les gamelles que se prennent certaines start-up trop gourmandes, ou

dont l’objectif était mal défini, et la réalité du net. Mettre des gens éloignés

en contact, leur permettre d’interagir, et que chacun, s’il le désire, devienne

son propre fournisseur de contenu, c’est une révolution dont nous n’avons pas

encore pris toute la mesure."

Cet optimisme est partagé par Christian Vandendorpe, professeur à l’Université

d’Ottawa, interviewé à la même date: "Cet outil fabuleux qu’est le web peut

accélérer les échanges entre les êtres, permettant des collaborations à distance

et un épanouissement culturel sans précédent. Mais cet espace est encore

fragile. (...) Il existe cependant des signes encourageants, notamment dans le

développement des liaisons de personne à personne et surtout dans l’immense

effort accompli par des millions d’internautes partout au monde pour en faire

une zone riche et vivante."

= La convergence multimédia

L’industrie du livre subit le contrecoup de ce qu’on appelle la convergence

multimédia. Celle-ci peut être définie comme la convergence des secteurs de

l’informatique, du téléphone, de la radio et de la télévision dans une industrie

de la communication et de la distribution utilisant les mêmes autoroutes de

l’information. Cette convergence entraîne l’unification progressive des secteurs

liés à l’information (imprimerie, édition, presse, conception graphique,

enregistrements sonores, films, etc.). Ces secteurs utilisent désormais les

mêmes techniques de numérisation pour le traitement du texte, du son et de

l’image alors que, par le passé, ce traitement était assuré par divers procédés

sur des supports différents (papier pour l’écriture, bande magnétique pour la

musique, celluloïd pour le cinéma).

La numérisation permettant désormais de créer, enregistrer, stocker, combiner,

rechercher et transmettre des données de manière simple et rapide, le processus

matériel de production s’en trouve considérablement accéléré. Si, dans certains

secteurs, ce nouveau type de production entraîne de nouveaux emplois, par

exemple ceux liés à la production audio-visuelle, d’autres secteurs sont soumis

à d’inquiétantes restructurations. La convergence multimédia a aussi d’autres

revers, à savoir des contrats occasionnels et précaires pour les salariés,

l’absence de syndicats pour les télétravailleurs, le droit d’auteur souvent mis

à mal pour les auteurs, etc. Et, à l’exception du droit d’auteur, étant donné

l’enjeu financier qu’il représente, il est rare que ces problèmes fassent la Une

des journaux.

Si les débats relatifs au droit d’auteur sur l’internet ont été vifs ces

dernières années, Philippe Loubière, traducteur littéraire et dramatique, ramène

ce débat aux vrais problèmes. "Le débat sur le droit d’auteur sur le web me

semble assez proche sur le fond de ce qu’il est dans les autres domaines où le

droit d’auteur s’exerce, ou devrait s’exercer, écrit-il en mars 2001. Le

producteur est en position de force par rapport à l’auteur dans pratiquement

tous les cas de figure. Les pirates, voire la simple diffusion libre, ne

menacent vraiment directement que les producteurs. Les auteurs ne sont menacés

que par ricochet. Il est possible que l’on puisse légiférer sur la question, au

moins en France où les corporations se revendiquant de l’exception culturelle

sont actives et résistent encore un peu aux Américains, mais le mal est plus

profond. En effet, en France comme ailleurs, les auteurs étaient toujours les

derniers et les plus mal payés avant l’apparition d’internet, on constate qu’ils

continuent d’être les derniers et les plus mal payés depuis. Il me semble

nécessaire que l’on règle d’abord la question du respect des droits d’auteur en

amont d’internet. Déjà dans le cadre général de l’édition ou du spectacle

vivant, les sociétés d’auteurs - SACD (Société des auteurs et compositeurs

dramatiques), SGDL (Société des gens de lettres), SACEM (Société des auteurs,

compositeurs et éditeurs de musique), etc. - faillissent dès lors que l’on sort

de la routine ou du vedettariat, ou dès que les producteurs abusent de leur

position de force, ou tout simplement ne payent pas les auteurs, ce qui est très

fréquent."

Le Livre 010101, Tome 2 (1998-2003) · 第 12 / 18 段