100.000 livres électroniques pour 17 millions d’assistants personnels (PDA).
Deux ans plus tard, en juin 2003, plus aucun livre électronique n'est
commercialisé. De nouveaux modèles pourront-ils réussir à s’imposer face à
l’assistant personnel (PDA), qui offre aussi d’autres fonctionnalités?
Existera-t-il une clientèle spécifique pour les deux machines, la lecture sur
assistant personnel étant destinée au grand public, et la lecture sur livre
électronique étant réservée aux gros consommateurs de documents que sont les
lycéens, les étudiants, les professeurs, les chercheurs ou les juristes?
Au début des années 2000, le choix des gros lecteurs semble se porter vers
l’ordinateur ultra-portable, du fait de ses fonctions multi-tâches. Outre le
stockage d’un millier de livres sinon plus, celui-ci permet l’utilisation
d'outils de bureautique standard et de l’internet, l’écoute de fichiers MP3 et
le visionnement de vidéos ou de films. Certains gros lecteurs sont tentés par le
webpad, un ordinateur-écran sans disque dur disposant d’une connexion sans fil à
l’internet, apparu en 2001, ou la tablette PC, une tablette informatique équipée
d’un écran tactile, apparue fin 2002.
Parallèlement, le marché des assistants personnels poursuit sa croissance. 13,2
millions de PDA sont vendus dans le monde en 2001, et 12,1 millions en 2002. En
2002, Palm est toujours le leader du marché (36,8% des machines vendues), suivi
par la gamme Pocket PC de Microsoft et les modèles de Hewlett-Packard, Sony,
Handspring, Toshiba et Casio. Les systèmes d’exploitation utilisés sont
essentiellement le Palm OS (pour 55% des machines) et le Pocket PC (pour 25,7%
des machines). Si le marché se tasse un peu en 2002 et 2003, une reprise est
annoncée pour les prochaines années, grâce à l’amélioration des produits, une
plus grande diversité des modèles et la baisse des prix chez tous les
fabricants.
= Les futurs appareils de lecture
Les PDA seront eux-mêmes concurrencés par les smartphones, une nouvelle
génération de téléphones portables intégrant les fonctions de l’assistant
personnel. Le premier smartphone est le Nokia 9210, modèle précurseur mis sur le
marché en 2001 par la société finlandaise Nokia, premier fabricant mondial de
téléphones portables. Le Nokia 9210 est suivi de la gamme Nokia Series 60 et du
Sony Ericsson P800. Ces différents modèles permettent de lire des livres
numériques sur le Mobipocket Reader.
Si les livres numériques ont une longue vie devant eux, ceci est beaucoup moins
probable pour les appareils de lecture, qui risquent de muer régulièrement. En
février 2003, Denis Zwirn, PDG de la librairie numérique Numilog, résume bien la
situation. "L’équipement des individus et des entreprises en matériel pouvant
être utilisé pour la lecture numérique dans une situation de mobilité va
continuer de progresser très fortement dans les dix prochaines années sous la
forme de machines de plus en plus performantes (en terme d’affichage, de
mémoire, de fonctionnalités, de légèreté…) et de moins en moins chères. Cela
prend dès aujourd’hui la forme de PDA (Pocket PC et Palm Pilot), de tablettes PC
et de smartphones, ou de smart displays (écrans tactiles sans fil). Trois
tendances devraient être observées: la convergence des usages (téléphone / PDA),
la diversification des types et tailles d'appareils (de la montre-PDA-téléphone
à la tablette PC waterproof), la démocratisation de l’accès aux machines mobiles
(des PDA pour enfants à 15 euros). Si les éditeurs et les libraires numériques
savent en saisir l’opportunité, cette évolution représente un environnement
technologique et culturel au sein duquel les livres numériques, sous des formes
variées, peuvent devenir un mode naturel d’accès à la lecture pour toute une
génération."
8.4. Le papier électronique
Considéré par beaucoup comme transitoire, l’appareil de lecture ne serait qu’une
étape vers le papier électronique. De l’avis d’Alex Andrachmes, explorateur
d’hypertexte, interviewé en décembre 2000, "c’est l’arrivée du fameux 'papier
électrique' qui changera la donne. Ce projet du MIT (Massachusetts Institute of
Technology) qui consiste à charger électriquement une fine couche de 'papier' -
dont je ne connais pas la formule - permettra de charger la (les) feuille(s) de
nouveaux textes, par modification de cette charge électrique. Un ebook sur
papier, en somme, c’est ce que le monde de l’édition peut attendre de mieux."
Lucie de Boutiny, romancière multimédia, écrit en juin 2000: "Et voici le
changement que j’attends: arrêter de considérer les livres électroniques comme
le stade ultime post-Gutenberg. L’ebook rétro-éclairé a pour l’instant la
mémoire courte: il peut accueillir par exemple dix livres contenant
essentiellement du texte mais pas une seule oeuvre multimédia riche en son et
images, etc. Donc ce que l’on attend pour commencer: l’écran souple comme une
feuille de papier légère, transportable, pliable, autonome, rechargeable,
accueillant tout ce que le web propose (du savoir, de l’information, des
créations…) et cela dans un format universel avec une résolution sonore et
d’image acceptable."
Pierre-Noël Favennec, expert à la direction scientifique de France Télécom R&D,
explique en février 2001: "Si l’invention du livre-papier avait été faite après
celle de l’ebook, nous l’aurions tous trouvé géniale, Mais un ebook a un avenir
prometteur si on peut télécharger suffisamment d’ouvrages, si la lecture est
aussi agréable que sur le papier, s’il est léger (comme un livre), s’il est
pliable (comme un journal), s’il n’est pas cher (comme un livre de poche)... En
d’autres mots, l’ebook a un avenir s’il est un livre, si le hard fait croire que
l’on a du papier imprimé... Techniquement, c’est possible, aussi j’y crois. Au
niveau technologique, cela exigera encore quelques efforts (chimie,
électronique, physique…)."
Les recherches sur le papier électronique sont en cours. Il s’agira d’un support
souple d’une densité comparable au papier plastifié ou au transparent. Ce
support pourra être utilisé indéfiniment et le texte changé à volonté au moyen
d’une connexion sans fil. Si le concept est révolutionnaire, le produit lui-même
est le résultat d’une fusion entre trois sciences, la chimie, la physique et
l’électronique. Plusieurs équipes travaillent à des projets différents. Les deux
projets les plus avancés émanent des sociétés E Ink et Gyricon Media. Philips
travaille quant à lui sur un projet de papier électronique couleur qui serait
disponible dans une dizaine d’années.
Fondée en avril 1997 par des chercheurs du Media Lab du MIT (Massachusetts
Institute of Technology), la société E Ink met au point un support utilisant
l’encre électronique. Prises entre deux feuilles de plastique souple, des
millions de microcapsules contiennent chacune des particules noires et blanches
(ou une autre combinaison de couleurs) en suspension dans un fluide clair. Un
champ électrique positif ou négatif permet de faire apparaître le groupe de
particules souhaité à la surface du support, afin d’afficher, de modifier ou
d’effacer des données. En juillet 2002, E Ink présente le prototype du premier
écran couleur utilisant cette technologie, un écran de haute résolution à
matrice active développé en partenariat avec les sociétés Toppan et Philips. La
commercialisation de cet écran est prévue en 2004, pour équiper des assistants
personnels (PDA), des appareils de communication mobile et des livres
électroniques (appareils de lecture). Dans un deuxième temps seront envisagés
des livres et journaux électroniques sur support souple.
Parallèlement, des chercheurs de PARC (Palo Alto Research Center), le centre
Xerox de la Silicon Valley, travaillent depuis 1997 à la mise au point d’une
technique d’affichage dénommée gyricon. Le procédé est un peu différent de celui
d’E Ink. Prises entre deux feuilles de plastique souple, des millions de
micro-alvéoles contiennent des microbilles bicolores en suspension dans un
liquide clair. Chaque bille est pourvue d’une charge électrique. Cette fois,
c’est une impulsion électrique extérieure qui permet la rotation des billes, et
donc le changement de couleur, permettant ainsi d'afficher, de modifier ou
d'effacer les données. Intitulé SmartPaper, le matériau correspondant sera
produit en rouleaux, tout comme le papier traditionnel. Sa commercialisation
sera assurée par la société Gyricon Media, créée en décembre 2000 dans ce but.
Le marché pressenti est d’abord celui de l’affichage commercial, qui utilise le
système SmartSign, développé par Gyricon Media en complément du SmartPaper. La
vente d’affichettes fonctionnant sur piles devrait débuter en 2004. Viendront
ensuite les panneaux de signalisation, puis le papier électronique et le journal
électronique.
Christian Vandendorpe, professeur à l’Université d’Ottawa et spécialiste des
théories de la lecture, résume les développements probables de ces dix
prochaines années. "Le livre électronique va accélérer cette mutation du papier
vers le numérique, surtout pour les ouvrages techniques, écrit-il en mai 2001.
Mais les développements les plus importants sont encore à venir. Lorsque le
procédé de l’encre électronique sera commercialisé sous la forme d’un codex
numérique plastifié offrant une parfaite lisibilité en lumière réfléchie,
comparable à celle du papier - ce qui devrait être courant vers 2010 ou 2015 -,
il ne fait guère de doute que la part du papier dans nos activités de lecture
quotidienne descendra à une fraction de ce qu’elle était hier. En effet, ce
nouveau support portera à un sommet l’idéal de portabilité qui est à la base
même du concept de livre.
Tout comme le codex avait déplacé le rouleau de papyrus, qui avait lui-même
déplacé la tablette d’argile, le codex numérique déplacera le codex papier, même
si ce dernier continuera à survivre pendant quelques décennies, grâce notamment
au procédé d’impression sur demande qui sera bientôt accessible dans des
librairies spécialisées. Avec sa matrice de quelques douzaines de pages
susceptibles de permettre l’affichage de millions de livres, de journaux ou de
revues, le codex numérique offrira en effet au lecteur un accès permanent à la
bibliothèque universelle. En plus de cette ubiquité et de cette instantanéité,
qui répondent à un rêve très ancien, le lecteur ne pourra plus se passer de
l’indexabilité totale du texte électronique, qui permet de faire des recherches
plein texte et de trouver immédiatement le passage qui l’intéresse. Enfin, le
codex numérique permettra la fusion des notes personnelles et de la bibliothèque
et accélérera la mutation d’une culture de la réception vers une culture de
l’expression personnelle et de l’interaction."
9. BIENTOT DES LIVRES MULTILINGUES?
[9.1. Les systèmes de codage / 9.2. Des communautés linguistiques / 9.3.
L’importance de la traduction]
En 1998 et 1999, la nécessité d’un web multilingue occupe tous les esprits. Au
début des années 2000, le web, devenu multilingue, permet une très large
diffusion des textes électroniques sans contrainte de frontières, mais la
barrière de la langue est loin d’avoir disparu. En 2003, la priorité semble être
la création de passerelles entre les communautés linguistiques pour favoriser la
circulation des écrits dans d’autres langues, en augmentant fortement les
activités de traduction. Les technologies numériques facilitant grandement le
passage d’une langue à l’autre, il reste à créer ou renforcer la volonté
culturelle et politique dans ce sens.
9.1. Les systèmes de codage
Le premier système de codage informatique est l’ASCII (American standard code
for information interchange), créé en 1963 par l’American National Standards
Institute (ANSI). L’ASCII est un code standard de 128 caractères traduits en
langage binaire sur sept bits (A=1000001, B=1000010, etc.). Les 128 caractères
comprennent 26 lettres sans accent, les chiffres, les signes de ponctuation et
les symboles. L’ASCII permet donc uniquement la lecture de l’anglais. Il ne
permet pas de prendre en compte les lettres accentuées présentes dans bon nombre
de langues européennes, et à plus forte raison les systèmes non alphabétiques
(chinois, japonais, coréen, etc.).
Ceci ne pose pas de problème majeur les premières années, tant que l’échange de
fichiers électroniques se limite essentiellement à l’Amérique du Nord. Mais le
multilinguisme devient bientôt une nécessité vitale. Solution provisoire, les
alphabets européens sont traduits par des versions étendues de l’ASCII codées
sur huit bits, afin de pouvoir traiter un total de 256 caractères, dont les
lettres avec accents. L’extension pour le français est définie par la norme
ISO-Latin-1 (ISO-8859-1:1998). Mais le passage de l’ASCII à l’ASCII étendu
devient vite un véritable casse-tête, y compris au sein de l’Union européenne,
les problèmes étant entre autres la multiplication des systèmes d’encodage, la
corruption des données dans les étapes transitoires, ou encore l’incompatibilité
des systèmes entre eux, les pages ne pouvant être affichées que dans une seule
langue à la fois.
Avec le développement du web, l’échange des données s’internationalise de plus
en plus, et ne peut donc plus se limiter à l’utilisation de l’anglais et de
quelques langues européennes, traduites par un système d’encodage datant des
années 1960. Fondé en janvier 1991, l’Unicode Consortium regroupe des sociétés
informatiques, des sociétés commercialisant des bases de données, des
concepteurs de logiciels, des organismes de recherche et différents groupes
d’usagers. Il a pour tâche de développer l’Unicode, un système d’encodage sur 16
bits spécifiant un nombre unique pour chaque caractère, et de donner toutes les
explications techniques nécessaires aux usagers potentiels.
Les usagers non anglophones étant de plus en plus nombreux, l’Unicode répond
partiellement à leurs problèmes, puisqu’il est lisible quels que soient la
plate-forme, le logiciel et la langue utilisés. Il peut traiter 65.000
caractères uniques, et donc prendre en compte tous les systèmes d’écriture de la
planète. L’Unicode (qui, en 2003, en est à sa 4e version) remplace
progressivement l’ASCII. Les versions récentes du système d’exploitation Windows
de Microsoft (Windows 2000, Windows XP, Windows NT, Windows Server 2003)
utilisent l’Unicode pour les fichiers texte, alors que les versions précédentes
utilisaient l’ASCII.
Mais l’Unicode ne peut résoudre tous les problèmes, comme le souligne en juin
2000 Luc Dall’Armellina, co-auteur et webmestre d’oVosite, un espace d’écritures
multimédias: "Les systèmes d’exploitation se dotent peu à peu des kits de
langues et bientôt peut-être de polices de caractères Unicode à même de
représenter toutes les langues du monde; reste que chaque application, du
traitement de texte au navigateur web, emboîte ce pas. Les difficultés sont
immenses: notre clavier avec ses ± 250 touches avoue ses manques dès lors qu’il
faille saisir des Katakana ou Hiragana japonais, pire encore avec la langue
chinoise. La grande variété des systèmes d’écritures de par le monde et le
nombre de leurs signes font barrage. Mais les écueils culturels ne sont pas
moins importants, liés aux codes et modalités de représentation propres à chaque
culture ou ethnie."
Que préconise Olivier Gainon, créateur de CyLibris et pionnier de l’édition
littéraire en ligne? "Première étape: le respect des particularismes au niveau
technique, explique-t-il en décembre 2000. Il faut que le réseau respecte les
lettres accentuées, les lettres spécifiques, etc. Je crois très important que
les futurs protocoles permettent une transmission parfaite de ces aspects - ce
qui n’est pas forcément simple (dans les futures évolutions de l’HTML, ou des
protocoles IP, etc.). Donc, il faut que chacun puisse se sentir à l’aise avec
l’internet et que ce ne soit pas simplement réservé à des (plus ou moins)
anglophones. Il est anormal aujourd’hui que la transmission d’accents puisse
poser problème dans les courriers électroniques. La première démarche me semble
donc une démarche technique. Si on arrive à faire cela, le reste en découle: la
représentation des langues se fera en fonction du nombre de connectés, et il
faudra envisager à terme des moteurs de recherche multilingues."
En été 2000, les usagers non anglophones dépassent la barre des 50%. Ce
pourcentage continue ensuite de progresser, comme le montrent les statistiques
de la société Global Reach, mises à jour à intervalles réguliers. Le nombre
d’usagers non anglophones est de 52,5% en été 2001, 57% en décembre 2001, 59,8%
en avril 2002 et 63,5% en été 2003 (dont 35,5% d’Européens non anglophones et
28,3% d’Asiatiques).
9.2. Des communautés linguistiques
"Comme l’internet n’a pas de frontières nationales, les internautes s’organisent
selon d’autres critères propres au médium", écrit en septembre 1998 Randy
Hobler, consultant en marketing internet de produits et services de traduction.
"En termes de multilinguisme, vous avez des communautés virtuelles, par exemple
ce que j’appelle les 'nations des langues', tous ces internautes qu’on peut
regrouper selon leur langue maternelle quel que soit leur lieu géographique.
Ainsi la nation de la langue espagnole inclut non seulement les internautes
d’Espagne et d’Amérique latine, mais aussi tous les hispanophones vivant aux
Etats-Unis, ou encore ceux qui parlent espagnol au Maroc."
= L’anglais reste prépondérant
Principale langue d’échange internationale, l’anglais reste prépondérant et ceci
n’est pas près de disparaître. Comme l’indique en janvier 1999 Marcel Grangier,
responsable de la section française des services linguistiques centraux de
l’Administration fédérale suisse, "cette suprématie n’est pas un mal en soi,
dans la mesure où elle résulte de réalités essentiellement statistiques (plus de
PC par habitant, plus de locuteurs de cette langue, etc.). La riposte n’est pas
de 'lutter contre l’anglais' et encore moins de s’en tenir à des jérémiades,
mais de multiplier les sites en d’autres langues. Notons qu’en qualité de
service de traduction, nous préconisons également le multilinguisme des sites
eux-mêmes. La multiplication des langues présentes sur internet est inévitable,
et ne peut que bénéficier aux échanges multiculturels."
Dès décembre 1998, Henri Slettenhaar, professeur en technologies des
communications à la Webster University de Genève, insiste sur la nécessité de
sites bilingues, dans la langue originale et en anglais. "Les communautés
locales présentes sur le web devraient en tout premier lieu utiliser leur langue
pour diffuser des informations. Si elles veulent également présenter ces
informations à la communauté mondiale, celles-ci doivent être aussi disponibles
en anglais. Je pense qu'il existe un réel besoin de sites bilingues. (...) Mais
je suis enchanté qu'il existe maintenant tant de documents disponibles dans leur
langue originale. Je préfère de beaucoup lire l'original avec difficulté plutôt
qu'une traduction médiocre." En août 1999, il ajoute: "A mon avis, il existe
deux types de recherches sur le web. La première est la recherche globale dans
le domaine des affaires et de l’information. Pour cela, la langue est d’abord
l’anglais, avec des versions locales si nécessaire. La seconde, ce sont les
informations locales de tous ordres dans les endroits les plus reculés. Si
l’information est à destination d'une ethnie ou d'un groupe linguistique, elle
doit d'abord être dans la langue de l’ethnie ou du groupe, avec peut-être un
résumé en anglais."
Philippe Loubière, traducteur littéraire et dramatique, dénonce pour sa part la
main-mise anglophone sur le réseau. "Tout ce qui peut contribuer à la diversité
linguistique, sur internet comme ailleurs, est indispensable à la survie de la
liberté de penser, explique-t-il en mars 2001. Je n’exagère absolument pas:
l’homme moderne joue là sa survie. Cela dit, je suis très pessimiste devant
cette évolution. Les Anglo-saxons vous écrivent en anglais sans vergogne.
L’immense majorité des Français constate avec une indifférence totale le
remplacement progressif de leur langue par le mauvais anglais des marchands et
des publicitaires, et le reste du monde a parfaitement admis l’hégémonie
linguistique des Anglo-saxons parce qu’ils n’ont pas d’autres horizons que de
servir ces riches et puissants maîtres. La seule solution consisterait à
recourir à des législations internationales assez contraignantes pour obliger
les gouvernements nationaux à respecter et à faire respecter la langue nationale
dans leur propre pays (le français en France, le roumain en Roumanie, etc.),
cela dans tous les domaines et pas seulement sur internet. Mais ne rêvons
pas..."
Tôt ou tard, le pourcentage des langues sur le réseau correspondra-t-il à leur
répartition sur la planète? Rien n’est moins sûr à l’heure de la fracture
numérique entre riches et pauvres, entre zones rurales et zones urbaines, entre
régions favorisées et régions défavorisées, entre l’hémisphère nord et
l’hémisphère sud, entre pays développés et pays en développement. Selon Zina
Tucsnak, ingénieure d’études à l’ATILF (Analyse et traitement informatique de la
langue française), interviewée en octobre 2000, "le meilleur moyen serait
l’application d’une loi par laquelle on va attribuer un 'quota' à chaque langue.
Mais n’est-ce pas une utopie de demander l’application d’une telle loi dans une
société de consommation comme la nôtre?" Interviewé à la même date, Emmanuel
Barthe, documentaliste juridique, exprime un avis contraire: "Des signes récents
laissent penser qu’il suffit de laisser les langues telles qu’elles sont
actuellement sur le web. En effet, les langues autres que l’anglais se
développent avec l’accroissement du nombre de sites web nationaux s’adressant
spécifiquement aux publics nationaux, afin de les attirer vers internet. Il
suffit de regarder l’accroissement du nombre de langues disponibles dans les
interfaces des moteurs de recherche généralistes."
= Le français sur le réseau
Dès le milieu des années 1990, quelques pionniers œuvrent pour le développement
du français sur le réseau, par exemple Jean-Pierre Cloutier ou Olivier Bogros.
En novembre 1994, Jean-Pierre Cloutier, journaliste québécois, décide de passer
en revue le web francophone dans une chronique hebdomadaire qu’il intitule Les
Chroniques de Cybérie. "Au début, les Chroniques traitaient principalement des
nouveautés (nouveaux sites, nouveaux logiciels), relate-t-il en juin 1998. Mais
graduellement on a davantage traité des questions de fond du réseau, puis
débordé sur certains points d'actualité nationale et internationale dans le
social, le politique et l'économique."
En juin 1996, Olivier Bogros, bibliothécaire français, crée la Bibliothèque
électronique de Lisieux, l’une des premières bibliothèques numériques
francophones. "Les bibliothèques ont la possibilité d’élargir leur public en
direction de toute la francophonie, explique-t-il en juin 1998. Cela passe par
la mise en ligne d’un contenu qui n’est pas seulement la mise en ligne du
catalogue, mais aussi et surtout la constitution de véritables bibliothèques
virtuelles."
Deux exemples parmi d’autres puisque les initiatives individuelles et
collectives ont fleuri, d’abord au Québec, ensuite en Europe et maintenant en
Afrique.