Pierre a trente ans, sur lesquels dix ans inutiles. Le vide des choses
lui pèse. Il a défendu la liberté et on l'a mis en prison; il a fait la
guerre et il a vu que c'était la boucherie; il a cherché des héros et
n'a trouvé que des hommes. Las du terrestre, un peu écoeuré, un peu
endolori, il s'est réfugié dans l'immatériel. Il aime des idées, pas
beaucoup, quelques-unes, l'art, la patrie, le rythme, le sacrifice. Pour
cela, on dit de lui: «C'est un rêveur!» Les malheureux rivés à plat
ventre se défient naturellement des individus bizarres qui donnent des
rendez-vous dans la voie lactée et entretiennent des relations suivies
avec les étoiles. Fréquenter des astres, cela est suspect. Ce qui
complète Pierre, c'est qu'il est un tantinet démagogue,--infamie qu'il
partage avec Hugo, Garibaldi, Bakounine, Zorilla et Kossuth. Le bruit
court qu'il a construit des barricades et, comme il est l'adversaire de
la peine de mort, on le qualifie parfois de buveur de sang. Il parle des
martyrs avec respect. Au fond, la politique ne l'émeut guère. Il croit
encore à toute la République, mais plus à tous les républicains. Pour se
consoler, il cherche des rimes et fonde sa joie sur la perfection d'une
strophe.
Il a voyagé, et la terre lui a paru petite. Quoi! Déjà le bout du monde!
Mais oui. Il a vu les forêts vierges, les pays bleus, noirs, jaunes,
roses, les grands fleuves, les îles de verdure jetées sur l'Océan comme
des bouquets effeuillés, les sommets infranchis,--et il est revenu
triste, ne retrouvant personne au logis.
Pierre aussi porte un masque de frivolité factice qu'il promène dans le
souci renouvelé des jours. Il a la fausseté résignée d'Irène et le même
plaisir cruel. Pourtant il n'endure pas comme elle le regret d'une
espérance évanouie. Les femmes qu'il a rencontrées étaient de celles qui
s'oublient et qu'on oublie. Aucune n'a survécu à sa propre présence;
elles ont passé avec un frou-frou de robe de soie, vite ou lentement,
mais d'un pas si léger qu'aucune trace n'en demeure. D'abord il
a regretté ces envolées furtives, jaloux de retenir une de ces
créatures, la meilleure ou la pire, pourvu qu'elle restât. C'est si
profondément navrant, vivre seul, qu'on en arrive à comprendre les
vieilles filles entourées de chats et d'oiseaux. Tout ce qui vit peuple.
La lie de l'abandon, c'est d'être entouré seulement de choses.
Quand on n'est aimé de personne, on aime tout le monde, d'une affection
banale qui se résume en sympathie aveugle. On adopte quelques préférés
choisis et rares et l'on répand sur les autres la petite monnaie de son
coeur. C'est se ruiner sans enrichir personne. Bah!... Dès lors, on est
bientôt classé. Les passants haussent les épaules et votre poignée de
main devient sans valeur. On vit en dédaigné parmi des indifférents, et
l'on demande de petites revanches à l'ironie.
Pierre vit ainsi, isolé, se demandant chaque jour si cela ne finira
pas bientôt, savourant les joies, les émotions, les espérances des
autres,--en attendant.