Irène a trente ans; elle est restée fille. Un mystérieux regret lui a
vidé l'âme, peut-être la rancune d'une espérance offensée. Sa lèvre est
amère, ses yeux sont moqueurs; elle rit d'un rire nerveux brusquement
coupé par l'appréhension d'un sanglot. Des revenants la hantent, de
tristes revenants drapés de deuil; et il lui semble parfois vivre au
milieu d'une nécropole. Rien n'existe plus pour elle de vivant, plus
rien qui soit l'avenir, plus rien qui soit demain. Elle attend avec
sérénité la fin de tout cela, se sentant veuve de quelqu'un qui n'est
pas mort, martyre d'un serment que nul ne lui a demandé et qu'elle n'a
prononcé devant personne. Elle a aimé; les douleurs, qui tuent les
petits sentiments, éternisent les grandes passions; et le coeur de la
femme est ainsi fait qu'elle ne garde une trace que de ce qui lui laisse
une cicatrice. De là une tristesse morne, toujours plus lourde; car
c'est surtout pour les femmes que les années pèsent d'autant qu'elles
sont vides.
Aucune colère contre la vie, aucune jalousie des bonheurs d'autrui. Les
êtres que l'adversité rend méchants étaient méchants dès l'origine;
leur perversité guettait une occasion. Irène est bonne et reste bonne à
travers les épreuves. Elle pleure souvent, mais les pleurs des autres
doublent son chagrin. Comme toutes les créatures qui souffrent un
inconsolable regret, elle sait l'art divin des consolations. A ceux qui
doutent elle parle d'espoir,--elle qui n'espère plus. Et pour distraire
un ennui étranger, pour donner des ailes aux oiseaux noirs penchés sur
des fronts amis, elle trouve des gaietés nerveuses, bruyantes, macabres,
où râle une immense incrédulité. Son visage est moins un visage qu'un
masque; sa parole est moins le vêtement que le déguisement de sa pensée;
son sourire est un décor sans lumières; et, dans la contemplation de
ce sphinx railleur, on songe à ces rideaux de théâtre décorés
d'arlequinades et qui tombent, raides et joyeux, sur le dénouement d'une
tragédie.
Elle adore sa mère,--maman,--avec l'ambition de mourir la première. Deux
amies, Marie et Marguerite, savent seules le prix de ses larmes et la
mesure de son renoncement. Le goût du monde lui donne un moyen de se
fuir, et il lui prend la tentation furtive de se travestir pour ne
pas se reconnaître. Elle vit ainsi, des plaisirs, des émotions, des
impressions, des espérances des autres;--dans une attente soumise.