Il s'appelait Jacques; on la nommait Jeanne. Le jour de leur mariage, il
avait vingt-cinq ans et elle dix-neuf. Ils s'adoraient.
Les divins _concetti_ des amoureux de Shakspeare renaissaient sur leurs
lèvres ignorantes.
Quand ils allaient se promener, le dimanche, sur la berge de Meudon ou
dans la forêt de Chaville, à travers la paix des bois et la rumeur des
nids, effarant les oiseaux du printemps par leurs baisers tout le long
des haies d'aubépins neigeux, on eût dit deux amants de la légende
échappés de quelque ballade ancienne. Le frémissement des branches
au-dessus de leurs têtes ressemblait à des battements d'aile.
Ils marchaient dans une extase; lui, protecteur et doux, livrant son âme
dans un bavardage énamouré; elle, émerveillée et docile, réfugiant toute
sa foi dans cette tendresse.
Pendant la semaine, ils travaillaient ferme. Jacques partait dès l'aube
pour l'atelier où il trimait vaillamment dans le vacarme des marteaux et
l'atmosphère étouffante de la forge. Jeanne restait au logis, passant
les heures à composer des amours de petits chapeaux, des chefs-d'oeuvre
de bonnets auxquels elle donnait la grâce légère particulière aux doigts
frêles des Parisiennes. Le soir, au retour, Jacques prenait doucement
dans ses grosses mains la tête blonde de Jeanne et l'aveuglait de deux
bons baisers sur les yeux.
Après un an il ne manqua plus rien dans leur paradis terrestre. Un petit
ange leur était venu apporter les bénédictions du ciel.
Il fallait voir comme le jeune ménage lui faisait fête. Il était si
gentil, monsieur;--il avait l'air si intelligent, madame. Enfin, un
petit chérubin, quoi! Figurez-vous qu'à six mois, il avait déjà une
façon de regarder papa qui n'était pas d'un enfant ordinaire. C'était
comme une grande personne. Jeanne soutenait que le petit ressemblait
comme deux gouttes d'eau à son père; ce n'était pas difficile à voir, il
n'y avait qu'à regarder le nez et les yeux. Jacques protestait. D'abord
les enfants se ressemblaient tous. Plus tard, on verrait. Cependant il
lui semblait que le moutard ressemblerait plutôt à sa maman. C'était une
idée qu'il avait comme ça.
De là d'interminables querelles. C'était charmant. Le petit grandissait
au milieu de cette joie. Nous serions fort embarrassé de dire s'il
ressemblait au papa ou à la maman, mais le fait est qu'il devenait
superbe. Jeanne s'en montrait fière. Elle avait une façon de dire: «MON
fils», qui était tout à fait majestueuse. Jacques souriait en regardant
marcher le petit bonhomme.
Un jour, il fut décidé qu'on mènerait ce monsieur chez un photographe
pour faire tirer un beau portrait. On y mettrait le prix mais on voulait
quelque chose de bien. Bébé posa avec une gravité risible. On l'avait
assis sur un coussin au fond d'un fauteuil, dans ses plus beaux habits
et nu-tête. L'objectif du photographe lui avait paru imposant; mais
pendant l'opération on lui avait fait regarder une jolie image. Ainsi
attentif, éveillé, il était tout à fait drôle.
Le portrait fut encadré dans un passe-partout orné de fleurs peintes,
et pendu au-dessus de la cheminée dans la chambre à coucher du petit
ménage. On le faisait admirer aux parents et aux voisins.
Un soir, au moment où Jeanne le couchait, Bébé toussa. Le lendemain
matin, il toussait plus fort, et Jeanne remarqua qu'il était un peu
pâlot. On chauffa des tisanes, mais l'enfant n'arrêta pas de tousser.
Jeanne en devenait folle. Jacques était sombre. Le médecin des pauvres
n'y put rien faire. Le croup avait saisi le malheureux petit être qui
mourut étouffé après huit jours de ces souffrances muettes, accablées,
qu'ont les petits enfants. Jeanne et Jacques pleurèrent toute la nuit
sur le corps glacé et bleui de leur ange envolé. Des hommes noirs
vinrent qui prirent Bébé et le clouèrent dans le cercueil pour le porter
au cimetière. Rentrés au logis après l'enterrement, Jacques et Jeanne se
regardèrent et se reprirent à pleurer sans pouvoir échanger une parole.
De ce jour-là, le ménage sentit se briser les liens du passé. Un lourd
silence pesait sur la maison. Plus de trace de gaieté d'autrefois. On ne
s'embrassait plus le soir.
D'ailleurs Jacques rentrait souvent tard, ce qui agaçait Jeanne. Est-ce
qu'on rentrait à des heures comme ça? La faire attendre des deux ou
trois heures avec son dîner sur le feu, je vous demande un peu! Est-ce
qu'il la prenait pour une servante! Fallait le dire tout de suite.
On saurait à quoi s'en tenir alors. Et pendant ce temps-là, monsieur
traînait chez le marchand de vin avec ses amis. Ses amis! on pouvait
encore en parler de ceux-là! Quelque chose de distingué!
Jacques ne se montrait pas plus aimable. D'abord, il ne fallait pas se
mettre sur le pied de le traiter comme un Jean-Jean. Possible qu'on
menait les autres; mais quant à lui, bernique! Avec ça que c'était
amusant de rentrer dans une baraque pareille, auprès d'une femme qui
n'avait jamais un mot aimable dans la bouche. Ah, ouiche! Elle était
gaie, la maison! Cré matin, s'il avait su! D'ailleurs, ça ne pouvait
durer longtemps, il en avait plein la colonne vertébrale. Ça tournait à
la scie. Madame s'impatientait! On était donc devenue princesse à cette
heure? Ça l'embêtait, à la fin!
Une nuit, après une algarade plus animée que les précédentes, le ménage
toucha au drame.
Sur une invective un peu vive de Jeanne, Jacques marcha vers elle, la
face empourprée de colère, la main levée.
Jeanne devint blanche comme une morte, mais ne broncha pas d'une ligne.
Il y eut une minute d'attente et de défi; puis la femme prit la parole:
--Tiens, Jacques, j'en ai assez de cette vie-là. Aujourd'hui, tu as
encore un peu peur, mais demain tu me battras. Je préfère on finir tout
de suite, séparons-nous.
--Séparons-nous, nous finirions toujours par là. Vois-tu, Jeanne, je ne
suis pas méchant, et tu es une bonne petite femme, mais nous ne pouvons
plus vivre ensemble; c'est impossible, c'est devenu insupportable.
Prends tout ce que tu voudras ici et file chez ta mère. Autant tout de
suite que plus tard. Si, après ça, tu as besoin de moi, tu me trouveras.
Ils causaient maintenant sans colère. On eût dit que par leur résolution
de se séparer, ils se sentaient calmés, délivrés.
Jacques s'assit dans un coin, suivant des yeux sa femme qui allait et
venait à travers le logement. Jeanne avait ouvert une grande caisse où
elle jetait pêle-mêle ses modestes robes, son linge, ses bonnets, les
objets auxquels elle attachait quelque prix. Pas un mot, pas un geste.
Ils songeaient.
Un moment, Jacques vit sa femme s'avancer vers la cheminée et détacher
du mur le portrait du petit mort.
--Minute! dit-il. Ça, c'est à moi. Je le garde. Tu vas me faire le
plaisir de le remettre à sa place.
--Ça! tu veux me prendre ça, toi!
Ce n'était plus Jeanne, c'était Gorgone. Une seconde avait suffi pour la
transfigurer en Euménide. Elle était plus pâle encore qu'au moment où
elle avait vu se dresser sur sa tête la large main du forgeron. Puis,
brusquement, son attitude changea. Ses yeux se gonflèrent de larmes;
elle se fit humble, suppliante.
--Non, je t'en prie, laisse-moi l'emporter. Laisse-le moi, Jacques. Il
n'y a eu que ça de bon dans ma vie, c'était le petit. Je suis sa mère,
moi. Je l'ai porté, je l'ai nourri, je l'ai soigné. Je l'embrassais,
c'était bon. Pauvre chéri mignon qui est mort. Il était si gentil. Quand
je m'éveillais, le matin, j'allais doucement le regarder dormir dans son
petit lit. Il était tout rose, je ne l'entendais pas respirer. Sa petite
jambe ronde passait sous la couverture. Oh! Bébé qui est parti!
Jacques, tu vas me laisser le portrait, n'est-ce pas? On se dispute, on
s'agonise, mais on n'est pas des monstres. C'est à moi, le portrait.
Tu te rappelles, quand on l'a fait faire, Bébé regardait une image.
Vois-le; on dirait qu'il me voit...
Jacques pleurait.
Il se pencha sur le portrait et l'examina sans mot dire. Sa tête était
tout prêt de la tête de Jeanne; leurs chevelures se touchaient. Jeanne
voulut supplier encore, mais le forgeron lui ferma doucement la bouche.
--Si je ne te le donne pas, que feras-tu?
--Je ne pars pas.
--Eh bien, je le garde!
Et comme elle restait étonnée, il l'attira dans ses bras, tendrement,
comme autrefois; et il murmura dans un baiser:
--Reste. Pardonne. Oublie. Aime-moi. Nous le garderons tous les deux....
Voilà plus de quatre ans que s'est passée cette histoire.
Aujourd'hui, il y a deux portraits dans la chambre de Jeanne, au-dessus
de la cheminée.