Vous ne croyez pas aux revenants? Vous avez tort.
Certes, les revenants ne sont plus ces apparitions fantastiques
d'autrefois, surgissant au coup de minuit, dans les environs des
cimetières, pour pétrifier de terreur quelque villageois attardé; les
fantômes se sont perfectionnés avec le temps, ils ont marché avec le
progrès, et, s'ils pénètrent encore chez les vivants sans se faire
annoncer, au moins gardent-ils dans le monde la tenue irréprochable des
vrais gentlemen.
J'en ai connu un, un seul, dont les assiduités m'ont absorbé pendant six
mois. Dire que je regrette son départ? Non. Mais, en somme, je dois lui
rendre cette justice: qu'il était un fantôme de bonne foi et d'esprit.
Voici la chose.
Il y a quelques années, par une calme soirée d'hiver, je travaillais au
coin de mon feu à je ne me rappelle plus quel poème lyrique,--j'étais un
peu souffrant,--quand j'entendis nettement frapper à ma fenêtre. D'abord
je crus à l'étourderie de quelque oiseau de nuit, battant mes volets
d'un coup d'aile; mais le bruit se répéta avec des intermittences
régulières--toc, toc, toc. Je levai le nez, vaguement inquiet, pas trop
décidé à me rendre compte. Sachez que j'habite un quatrième étage, sans
balcon ni terrasse, dans un faubourg silencieux, assez désert. Mais
on frappa de nouveau, plus vite, dans un mouvement d'impatience
nerveuse.... J'allai à ma croisée que j'ouvris toute grande, d'un coup.
Devant ma fenêtre, dans le vide, une longue forme blanche était
suspendue, arrêtée. Ce fut un instant tragique. Entre l'apparition
et moi un regard fut échangé, un de ces regards qu'avant le combat
subissent les deux adversaires dans un duel au pistolet; une angoisse et
un défi. L'effroi de la mort et la résolution désespérée de se montrer
brave. Combien de temps cela dura-t-il? Une minute? Une éternité?...
Bref, malgré ma stupeur, j'éprouvai une sorte de soulagement quand le
spectre m'adressa, d'une voix à peine distincte où je crus noter un
vague accent britannique, ces simples paroles:
--Peut-on entrer?
Trop ému pour répondre, j'inclinai la tête et je m'effaçai devant mon
visiteur, dans un geste hospitalier.
Le spectre glissa dans ma chambre, doucement, poliment, avec un salut
discret d'invité. Je lui montrai un fauteuil, où il parut s'asseoir,
tandis qu'il bredouillait quelques mots de banale excuse.... «Je suis
importun, sans doute.... Désolé de vous déranger à cette heure....
Croyez bien que.... Non, je suis vraiment confus...» On eût dit un
électeur sollicitant une apostille de son député.
Je l'examinai. Ce fantôme appartenait au sexe fort et semblait âgé de
trente-cinq ans environ. Contrairement à la légende, il ne se présentait
pas enveloppé d'un suaire, mais habillé. Habillé, vous m'entendez bien.
C'est-à-dire que dans son costume,--qui n'était pas un costume, mais
seulement une transparente vapeur--je démêlais un dessin moderne, des
coupes de veston. L'impression d'ensemble, physionomie et vêtement,
était favorable. A n'en pas douter, je me trouvais en présence de
l'ombre d'un garçon bien élevé.
Quand nous fûmes assis tous deux, il m'enveloppa d'un regard décidé et:
--Allons au fait, me dit-il. Tu ne me reconnais pas?
J'avais repris un peu de calme, et c'est d'une voix assurée que je pus
répondre:
--Pas du tout, cher monsieur.
Il haussa les épaules.
--Je m'y attendais, continua-t-il. Ah! tu es bien resté le fourbe de
jadis! Peu importe. Tes dénégations ne te serviront point. Au surplus,
je vais te confondre d'un mot: Te souviens-tu du Morne Rouge?
Le Morne Rouge? Oui, je me rappelais le Morne Rouge. C'est là-bas, à
la Martinique; une superbe montagne derrière Saint-Pierre, avec des
trigonocéphales dans tous les fourrés. Avais-je rencontré, vivant, ce
revenant? Je cherchai, je cherchai. Rien.
Il poursuivit.
--Ah! tu hésites! tu es pris, hein?... Eh bien! écoute. Oui, je suis le
pauvre William Perkins, dont tu as volé la fiancée, ma pauvre petite
Millia. Le jour où tu es reparti, sur ta frégate, elle est morte; je
jurai de la venger. Le travail, la pauvreté me retenaient aux Antilles,
m'empêchaient de te poursuivre.... Depuis hier soir, je suis mort, je
suis libre! A nous deux, maintenant! Certes, je ne puis te tuer, mais je
puis empoisonner ta vie. Désormais, je ne te quitte plus. Chaque soir,
tu me reverras à tes côtés et tu m'entendras te dire: Louis Vermont,
souviens-toi du Morne Rouge!
Maintenant, je me sentais parfaitement maître de moi. Je me levai, en
hâte décidé à ne pas poursuivre l'entretien, et je prononçai:
--Cher monsieur, nous sommes en ce moment, vous et moi, les victimes
d'un quiproquo.... Vous vous serez trompé d'étage. J'ai traversé la
Martinique et je n'ignore pas le Morne Rouge; mais je n'ai gardé aucun
souvenir de la demoiselle Millia dont vous avez bien voulu me raconter
les malheurs.... Je ne vous connais pas.
Le fantôme s'était dressé pour prendre congé.
--Tu persistes à nier! s'écria-t-il. Soit. Mais tu es prévenu;
désormais, je m'attache à tous tes pas.
C'était à mon tour de hausser les épaules.
--Mon cher spectre, dis-je, vous avancez. A peine êtes-vous défunt que
vous avez déjà des idées de l'autre monde. Mais, mon garçon, nous avons
perdu la superstition du fantastique. Pour employer une expression
étrangère aux _Dialogues des morts_, mais qui rend bien ma pensée,--nous
ne coupons plus dans ces godants-là. Si, malgré mes avis, vous teniez à
revenir me faire visite, vous auriez bien tort de vous gêner. Je reçois
tous les lundis. Mais ne vous flattez pas de me faire souffrir; je suis
un enfant du dix-neuvième siècle et je ne crois pas au surnaturel.
--Louis Vermont, repartit l'ombre, souviens-toi du Morne Rouge!
J'ouvris la fenêtre. Le spectre se retira, après d'ironiques et brèves
congratulations.
Le lendemain, à mon réveil, je crus avoir rêvé une histoire d'Edgard
Poë.
Vers trois heures, à la Chambre des députés, comme je causais avec
l'honorable Paul Sandrique dans le salon de la Paix, je vis sortir de
la muraille l'ombre de William Perkins, visible pour moi seul. Il se
faufila entre le député de l'Aisne et moi, me regardant en ricanant et,
sans que mon interlocuteur pût entendre une syllabe, me parlant du Morne
Rouge. D'abord, cela me déplut, mais je m'accoutumai bien vite. Au
surplus, à moins de passer pour un fou, il m'était impossible de laisser
percer mon trouble.
Dans la soirée, William Perkins vint me rejoindre au théâtre des
Variétés, prenant place à côté de moi, en un fauteuil vide. Je fus
aimable, et lui racontai les deux premiers actes qu'il n'avait pas
entendus. A la sortie, il me suivit chez Henry Gervex qui donnait du thé
à ses amis; et comme, vers deux heures du matin, devant ma porte, il me
reparlait des Antilles, je daignai l'éclairer encore.
--Je me nomme Charles-Marie de Larmejane et non pas Louis Vermont; je ne
suis allé à la Martinique que dans un but hydrographique. Millia m'est
étrangère et j'ai conservé du Morne Rouge les pires souvenirs.
Le fantôme me tourna le dos en ricanant.
J'étais sincère. William Perkins reconnut bientôt qu'il ne me donnait
aucune crainte. J'en venais à lui faire bon accueil. Dès son apparition,
je lui tendais la main.
--C'est toi, mon vieux?... Et ça va bien?
Il demeurait grave, figé dans sa sempiternelle évocation des Antilles,
et me nommant Louis Vermont toute la journée.
--Patience! ricanait-il. Un jour je parviendrai bien à te faire saigner!
Je lui disais:
--Dis donc, Perkins, je ne sors pas ce soir.... Est-ce qu'on te verra?
Ou bien:
--Je vais au bal des artistes. N'oublie pas de venir me prendre à la
sortie.... Nous causerons du Morne Rouge.
Rien ne le décourageait.
Un jour j'étais allé faire ma cour à Blanche, qui revenait d'une tournée
lyrique en Égypte--vous savez bien, Blanche, celle qui aimait tellement
les bonbons que nous l'avions surnommée Blanche de Pastille.
C'était au temps qu'elle habitait sa jolie villa de Maisons-Laffitte, où
Jules Claretie a trouvé son décor du _Prince Zilah_. Comme j'étais à ma
première visite, elle voulut me montrer son petit parc, sa basse-cour,
les serres, et même une petite garenne où il n'y avait aucun lapin.
Ce fût une bonne promenade. Nous cheminâmes lentement sous les arbres,
nous arrêtant souvent pour regarder ensemble la même fleur ou le même
arbuste, la même échappée de ciel bleu échancrée dans les branches. Les
oiseaux nous saluaient de petites ritournelles agiles, les roses avaient
des sourires, les grosses pivoines se penchaient dans des révérences.
L'imagination aidant, c'était gentil.
Patatras! William Perkins me toucha l'épaule et me montra son sourire
des mauvais jours. Louis Vermont. Le Morne Rouge. Il tombait bien.
Impossible de lui faire comprendre son manque de tact. Pas moyen de
l'interpeller.
Sans doute il devina mon ennui, car son insistance s'accrut. Je le
trouvai, non plus à ma droite, mais à ma gauche, entre Blanchette et
moi, de telle sorte que je n'apercevais presque plus Blanchette; et
tandis que je m'évertuais à ressaisir le fil de mes madrigaux brisé
par cette intervention macabre, ce fantôme mal élevé me ramenait à son
animal de Morne Rouge, aux serpents de là-bas, à la désespérante Millia.
Et il se passa une chose atroce.
Tout à coup Blanche s'arrêta, les regards fixés au sol. Des traces
horribles s'imprimaient sur le sable, des traces de pieds nus. William
Perkins, las sans doute de planer entre ciel et terre, ou bien
malintentionné, marchait entre nous, mesurant ses pas sur les nôtres.
Blanche regarda sans comprendre, m'interrogea d'un coup d'oeil, et
me vit si pâle, si pâle, que devinant brusquement quelque chose
d'épouvantable, elle s'évanouit en jetant un cri terrifié.
Je la reportais, inanimée, au pavillon--toujours poursuivi par les
ricanements de l'odieux Perkins.
--Louis Vermont, souviens-toi!...
A peine rentré, je remis la pauvre Blanche aux soins d'une camériste, et
je redescendis dans le parc où mon fantôme riait au point d'en pleurer.
--Par exemple! m'écriai-je en l'abordant, j'en ai assez!... Une
explication est devenue nécessaire!... Cette vie-là ne peut pas durer!
Le misérable spectre riait toujours.
--Voyons, continuai-je, je serai calme.... Tant que vous vous êtes
contenté de venir ma retrouver au théâtre, à la Chambre, chez mon
coiffeur, je n'ai rien dit. Je trouvais même cela amusant d'avoir un
revenant pour ami; et cependant--ceci n'est pas un reproche--votre
conversation n'était vraiment pas assez variée! Mais aujourd'hui, ça ne
va plus! Si vous devez m'empêcher de faire ma cour à cette prima
donna qui a dû rapporter du Caire des idées ultra-orientales, je suis
parfaitement résolu à vous infliger vos huit jours.
L'ombre répondit:
--Je t'avais bien annoncé que j'arriverais à te faire pleurer!... Louis
Vermont, souviens-toi!
Je ne le laissai pas achever.
--Depuis six mois je vous répète soir et matin que je ne m'appelle pas
Louis Vermont....
--Comme si je ne te reconnaissais pas!
--Mais quand je vous assure!...
Nouveau haussement d'épaules.
--Inutile de feindre, fit Perkins; je pourrais te peindre de mémoire.
Tiens, tu as sur le bras droit, entre le poignet et le coude, un petit
signe noir....
J'avais déjà relevé mes manchettes et montré au fantôme un bras exempt
de toute marque particulière.
Aussitôt, la physionomie de feu Perkins se transforma. Il regarda mon
bras de très près, à plusieurs reprises et, aussitôt ensuite, avec
l'accent d'un revenant profondément humilié:
--Oh! monsieur! s'écria-t-il, quelle erreur! Je ne sais où me fourrer...
jamais pareil impair!... Oui, en effet, quand je vous regarde bien....
Une telle ressemblance!... C'est le nez.... Ah! sapristi, qu'est-ce que
vous avez dû penser de moi?
Et il continua, de plus en plus vexé:
--Tenez, je vous offre des excuses, dans les journaux.... Je me croyais
dans mon droit.... Voulez-vous que j'aille trouver cette jeune dame et
que je lui explique la chose?...
--Non pas! non pas!
Présenter Perkins à Blanche! Un comble!
--Mais c'est que je tiens à réparer....
Je consolai feu Perkins qui disparut pour toujours.
Depuis, je n'ai plus vu de revenant... mais je n'ai plus revu Blanche.
Bah!...