Il était une fois, dans le village breton de Plouharnel, une petite
fille nommée Bérengère, dont les parents étaient des cultivateurs aisés.
Comme l'enfant était gentille, fine, intelligente, et qu'à l'âge de
dix-huit ans elle jouait déjà du piano comme le célèbre violoniste
Paganini, ses parents résolurent de lui donner une éducation moins
conforme à sa situation de petite villageoise bretonne qu'à la position
mondaine et brillante à laquelle elle semblait irrésistiblement
vouée. La mère emmena donc un matin la petite chez les religieuses de
Saint-Gildas-de-Rhuys et l'y laissa, en recommandant à ces pieuses
filles de la traiter à l'égal d'une demoiselle de Nantes ou de Vannes.
Le milieu était admirablement choisi. En effet, non seulement les
religieuses de Saint-Gildas s'adonnent à la pénitence, aux jeûnes et
aux mortifications, mais encore elles louent dans leur monastère
des chambres garnies, elles vendent des denrées coloniales et de la
pharmacie. Ce cumul n'est peut-être pas conforme à la règle austère qui
gouverne l'ordre, et l'on peut se demander, en voyant la voiture de
Vannes s'arrêter devant le cloître, si les voyageurs qui en descendent
viennent pour prendre les bains de mer, pour recevoir des leçons de
solfège, pour acheter une livre de poires tapées ou pour se convertir
à la vraie foi; mais il n'en résulte pas moins que les gens du bourg
profitent de cet état de choses. Les jeunes pensionnaires confiées au
couvent y rencontrent des citadins et peuvent ainsi s'assimiler les
usages du monde; quand elles ont terminé leurs études, elles possèdent,
outre les leçons enseignées dans les établissements ordinaires,
des données positives sur l'épicerie en gros et en détail, et une
connaissance superficielle du Codex. Elles sont aptes à gouverner une
maison, conquérir le paradis, falsifier de la cassonade et appliquer
des sangsues. Quel célibataire n'a pas rêvé une épouse coupée sur ce
patron?...
Dans ce couvent, la jeune Bérengère se développa à loisir et devint une
jeune personne fort sage selon les écritures. La religion est la seule
forme de romanesque qui convienne à certaines âmes féminines, et la
seule dose qu'elles en puissent supporter. L'éducation de Bérengère fut
exclusivement provinciale; à dix-huit ans, elle savait que la bataille
de Tolbiac a été gagnée par Clovis, que le pape s'appelle Léon, que la
France attend impatiemment l'avènement de M. le comte de Paris, que le
Danube prend sa source dans le jardin d'un magistrat allemand et que la
Terre-de-Feu est située fort loin de Saint-Nazaire; elle avait appris à
coudre, à broder et à jouer des gammes pendant cinq heures de suite sans
boire ni manger.
Du monde elle n'avait rien aperçu. Ses plus longues promenades
avaient été bornées par les falaises de Saint-Gildas, la côte de
Port-Navalo, l'île de Gavrinis, le château de Sucinio et le village de
Sarzeau où naquit Lesage. Une seule fois on l'avait menée jusqu'à Vannes
et elle en était revenue tout étourdie, la tête pleine de ce qu'elle
avait vu: la cour de l'hôtel de France avec son mouvement de voyageurs
et son bruit de chevaux, le marché où courent comme des papillons blancs
les grands bonnets ailés des filles d'Auray, la vieille tour où M. de
Closmadeuc a installé son curieux musée mégalithique, le va-et-vient du
port, tout ce bourdonnement et ce petit luxe de ville inaccoutumés pour
elle. Mais cet aperçu d'une ville, ce nouveau entrevu, qui, chez un
jeune homme, eût agrandi le domaine des idées, n'eut pour résultat chez
Bérengère que d'élargir le cercle des sensations. Elle sortit de cette
banale aventure plus impressionnable, plus nerveuse, et conçut une
mystérieuse terreur de la vie mondaine à laquelle elle se savait
destinée. Elle songeait avec effroi qu'à peine sortie du couvent, on la
marierait à son cousin établi changeur à Paris, rue Vivienne, et que
Paris serait sans doute plus redoutable, plus tapageur que le chef-lieu
du Morbihan.
Il fut fait selon ses craintes. Huit jours ne s'étaient pas écoulés
depuis que Bérengère était sortie du couvent, lorsque le cousin, Armand
Lantibois, arriva dans la presqu'île, fit publier les bans et, les
délais légaux épuisés, le mariage célébré, emmena sa femme à Paris.
L'union avait été conclue naturellement sous le régime dotal, car, dans
nos temps délicieux, les parents veulent bien livrer au mari le corps,
la santé, le bonheur, l'existence d'une jeune fille,--mais pas son
argent!
Ce fut une brusque émotion, pour cette jeune fille élevée dans la
paix d'une plage dédaignée, de se voir transportée tout à coup, sans
transition aucune, en plein quartier de la Bourse, dans une étroite
boutique traversée tout le jour par des gens affairés qui criaient des
nombres, hélaient une valeur, dictaient un ordre, parlaient hâtivement
et d'une voix stridente.
Combien elle s'ennuya serait difficile à dire.
Les mots prononcés autour d'elle--liquidation dont deux sous, fin
courant, terme, rente, premier cours, dernier cours, trois pour
cent--lui paraissaient n'avoir aucune signification. Elle vivait comme
dans un hospice d'aliénés ou un conte de fées.
Une seule chose l'intéressait dans ce milieu troublant, c'était l'or.
Des pièces d'or, elle n'en avait jamais vu au couvent, ni à Plouharnel,
où elle n'avait possédé que des pièces de cuivre, de ces gros sous comme
on en trouve seulement sur les côtes, avec des taches particulières de
vert-de-gris. Et voici qu'elle possédait de beaux louis d'or, les uns
neufs avec des luisants de flamme rouge, les autres patinés et d'un beau
jaune qui rappelait les soucis des prés. Ce fut sa grande distraction de
jouer avec les écus, les florins, les napoléons, les vieux frédérics, et
elle s'y adonna comme à une ressource unique.
Lantibois n'était pas un poète, un de ces hommes qui posent une échelle
sur une étoile et qui montent en jouant du violon; c'était un monsieur
pratique et sérieux qui, ayant passé l'âge où on se marie pour
s'établir, s'était peut-être marié pour se rétablir. Accaparé par ses
affaires, retenu au dehors pendant une grande partie de la journée, il
n'avait que peu de temps à donner aux joies réconfortantes du
foyer conjugal. Dans le but de distraire sa jeune épouse, et aussi
probablement pour assurer une surveillance constante sur ses commis, il
avait installé la malheureuse Bérengère, derrière son comptoir défendu
par un grillage de fer. Et la pauvre petite femme passait là des heures,
continuellement absorbée dans la contemplation des petites médailles
jaunes qu'elle aimait caresser longuement et faire sauter dans les
sébilles de cuivre.
Un jour, Mme Lantibois ne descendit pas au magasin et, durant près de
trois semaines, les commis ne l'aperçurent point. Elle avait mis au
monde un enfant du sexe masculin qui fut aussitôt envoyé en nourrice
dans un village de la Touraine où le changeur possédait une propriété.
Rétablie, Bérengère reprit sa place derrière le comptoir et son
existence monotone. Lantibois s'absentait de plus en plus, absorbé qu'il
était par ses opérations financières.
Au bout de dix-huit mois, l'enfant revint. Ce fut un jour de fête pour
la famille. En rentrant au logis, Lantibois couvrit son héritier de
baisers et de caresses et, comme il relevait dans ses bras pour le
contempler bien à loisir, il s'arrêta brusquement, les yeux grands
ouverts, la mine inquiète.
--Ah! par exemple!...
--Quoi donc? interrogea madame.
--Regarde bien le petit... Tu ne remarques rien?
--Non.
--Eh bien! c'est étonnant comme cet enfant ressemble à l'empereur
d'Autriche!
C'était vrai.
Le poupon des Lantibois offrait le portrait exact, frappant, parlant, du
souverain qui cumule comme en se jouant, les couronnes d'Autriche, de
Hongrie, de Croatie, de Bohême, de Bosnie, etc., etc.
Lantibois ne fut pas le moins du monde enchanté de cette découverte. Il
chercha à savoir si, depuis un couple d'années, S.M. François-Joseph
n'avait pas visité Paris incognito, et les soupçons les plus outrageants
planèrent sur la vertu de Mme Lantibois. De désespoir, le changeur
essaya même de s'empoisonner en avalant la photographie de M. Andrieux.
On parvint à le sauver, grâce à un contre-poison énergique, et on
dispersa tous ses doutes en lui assurant que S.M. François-Joseph
n'avait pas quitté l'Autriche depuis la réunion des trois empereurs.
Le temps et le travail achevèrent de calmer le pauvre mari, mais il
ne fut complètement rassuré que lorsque, trois mois plus tard, Mme
Lantibois donna le jour à une petite fille qui ressemblait comme deux
gouttes d'eau à Pie IX. Cette fois, aucun doute ne pouvait subsister,
puisqu'il est de notoriété publique que Pie IX, de son propre aveu, a
passé ses dernières années dans une prison cellulaire.
Il fallait en prendre son parti, d'autant plus que Mme Lantibois ne
désarmait point. Chaque année voyait s'augmenter la famille du changeur
et chaque enfant rappelait d'une manière vivante un souverain d'Europe
ou du Nouveau-Monde.
Outre les deux premiers-nés qui ressemblent: le petit garçon à
l'empereur d'Autriche, la petite fille au pape Pie IX, elle a huit
enfants, six garçons et deux filles.
Les garçons ressemblent à Léopold II, à Christian IV, à Oscar de
Suède, à l'empereur du Brésil, au tzar Alexandre III et à la reine
d'Angleterre.
Les filles ressemblent à la reine Isabelle et au roi de Hollande.
Hier, passant rue Vivienne, je suis entré serrer la main à Lantibois et
présenter mes hommages à Bérengère.
Il était sept heures. On allait servir le potage. Les enfants étaient
rangés autour de la table pour dîner.
Et l'on eût dit un petit Congrès.