C'est le père Kernouan qui m'a raconté cette histoire l'été
dernier,--là-bas, si Quiberon, sous le hangar de la sardinerie Amieux,
un soir d'août. Le drame n'a eu pour spectateurs, dans la presqu'île
bretonne, que le vieux marin Kernouan et la mère Le Cardec, une brave
octogénaire qui engraisse des cochons à Port-Haliguen.
En ce temps-là s'ennuyait à Paris une femme célèbre par ses talents et
par sa beauté, et qui s'était plus particulièrement illustrée dans la
tragédie, sur les principales scènes de France et de l'étranger.
--Sarah Bernhardt?
--Non, ce n'était pas Sarah Bernhardt... La belle tragédienne s'ennuyait
donc, comme on peut s'ennuyer à Paris quand on possède un bel hôtel, des
chevaux, des diamants, des adorateurs perpétuellement inclinés, et un
mari aimable.
--Vous avez dit?...
--J'ai dit «et un mari aimable».
--J'avais bien entendu. Continuez.
--Rongée par le spleen, complètement désemparée--comme dirait
Kernouan--l'artiste eut la fantaisie d'un rôle, d'un grand beau rôle
écrit tout exprès pour elle par un vrai poète, sur ses conseils, et
où toutes les ressources de son énorme talent seraient habilement
utilisées. A cette fin, elle jeta les yeux sur l'illustre auteur de...
je ne puis le nommer. Si vous voulez bien--et pour rendre le récit
plus facile--nous l'appellerons Ernest. On le reconnaîtra aisément
d'ailleurs, quand on saura qu'il n'a pas cinquante ans, que ses cheveux
blonds sont abondants, qu'il compte de nombreux succès dans le journal,
dans le livre et au théâtre, qu'il porte toujours un pardessus même au
plus fort de la canicule, et qu'il parle nègre.
--Nègre?
--Oui; j'entends que, religieusement soucieux de la forme quand il
écrit, il ne prend pas la peine de rien formuler quand il parle. Sa
conversation semble le résultat d'une transmission télégraphique.
La belle tragédienne s'adressa donc au célèbre Ernest et lui demanda un
rôle. L'auteur, flatté et séduit, répondit aussitôt:
--Un rôle... en ai pas... plus rien écrit depuis deux ans. Suis abruti
par Paris... besoin solitude, recueillement... quand trouverai solitude,
aurez rôle... Espère grand succès.
--Mais, mon cher ami, ne pourriez-vous vous retirer pendant quelques
mois à la campagne, au bord de la mer, et là-bas...
--Impossible... Vie d'hôtel assommante... ai essayé, pas pu. Serais
trop libre, aurais envie aller café, casino, plage, théâtre, toupie
hollandaise. Écrirais rien du tout.
--Comment faire, alors?
--Venez avec moi... me surveillerez... aurez soin pas me laisser
sortir... Surveillerez ménage, cuisine, domestique. Louerons chalet,
villa, maison, n'importe quoi, mais pas hôtel. Bains de mer nous feront
du bien. Convenu?
--Convenu, soit, dit la belle actrice. Je vais m'occuper de trouver une
petite plage paisible, et, dans huit jours, nous pourrons partir. Aussi
bien, rien ne me retient à Paris, je serai très heureuse de prendre
l'air. Ah! mon cher ami, quelle bonne collaboration nous aurons là-bas!
Effectivement, huit ou dix jours après cet entretien, l'auteur et sa
future interprète débarquaient à Quiberon et s'installaient dans une
jolie petite maison située sur la pointe, à l'est de la côte, entre
le bourg et Port-Haliguen. Il fallut une bonne semaine pour que
l'installation fût complète; car si le célèbre Ernest s'était contenté
d'emporter un bagage sommaire, la tragédienne s'était fait suivre, selon
sa coutume, d'une trentaine de caisses vastes comme des chalets
suisses et contenant chacune cinq ou six robes. De plus, elle avait
soigneusement emporté tout ce qu'il faut pour faire de la peinture, de
la sculpture, de la littérature et de la confiture.
--Vous m'affirmez que ce n'était pas Sarah Bernhardt?
--On me l'a dit. Je l'ai cru. Faites comme moi.
Les deux collaborateurs s'installèrent donc. La tragédienne occupa tout
le rez-de-chaussée, le dramaturge prit possession du premier étage. On
organisa la salle à manger dans une serre attenant à la villa et qui
donnait sur l'Océan. De distraction, aucune: ni théâtre, ni casino, ni
café-concert. Des promenades seulement. Point de voisins. Les passants
étaient des marins, des pêcheurs du port, des sardiniers de Belle-Ile,
des petites sardinières de Concarneau, des employés de la fabrique de
conserves et des douaniers. Rien n'empêchait donc les deux amis de
s'adonner entièrement à leur oeuvre.
L'auteur était enchanté et sa satisfaction se traduisait journellement
par des proclamations du genre de celle-ci:
--Bon, l'Océan, très bon! Brise marine... horizon bleu... vague
mugissante... infini grandiose... homard frais... bercé par la rumeur
des flots... inspiration... paix de l'esprit... bigorneaux délicieux.
La tragédienne s'était habituée comme par magie à cette existence calme.
C'est étonnant tout ce qu'il faut pour qu'une femme soit satisfaite, et
le peu qui lui suffit pour être heureuse. Elle allait avoir son rôle, un
rôle fait pour elle. Non seulement elle était assurée d'un succès, mais
elle comptait bien que Rébecca, son ancienne camarade de l'Odéon, sa
rivale aujourd'hui, n'aurait pas de rôle du tout. Des indiscrétions de
coulisses lui avaient appris que son auteur, l'heureux autour qu'elle
avait enlevé à Paris, avait eu le vague projet d'écrire un rôle pour
Rébecca. Dès lors, son succès à venir s'augmenterait d'une victoire, car
il n'y avait dans la pièce d'Ernest qu'un seul grand rôle de femme.
La célèbre tragédienne mit tout en oeuvre pour encourager son auteur.
Sachant qu'il goûtait fort le talent de Rébecca, elle sut, grâce à
l'admirable souplesse qui est le fond de son talent, faire violence à sa
propre nature, s'assimiler les moyens, les intonations, les gestes de sa
rivale; et elle se montra supérieure dans cette imitation même. D'autre
part, elle recula les bornes de la complaisance, comme pour plaire à son
poète.
Celui-ci lui ayant dit un jour:
--Tabac caporal mauvais, lourd... habitué, latakié de Smyrne... Pas
latakié ici... bien désagréable.
Elle télégraphia à l'agence du boulevard des Italiens, et le lendemain
l'auteur possédait une énorme caisse de son tabac favori.
Un jour, ou plutôt un soir, Ernest manifesta d'autres exigences. Il se
plaignit de son installation au premier étage, parla de courants d'air,
d'un insupportable vent du sud-ouest qui ébranlait ses volets et jetait
la perturbation dans ses rêves; bref, la tragédienne lui offrit de
troquer son appartement contre celui qu'elle avait d'abord aménagé pour
elle-même. Le dramaturge protesta, affirmant qu'il partirait plutôt
que de gêner ainsi son amie. Mais il n'arrêta pas de gémir, et comme,
quelques heures après, la nuit était venue, que le ciel était plein
d'étoiles et l'air plein de parfums, il dit à l'artiste de belles choses
qui demeuraient belles malgré la façon dont elles étaient dites; il fut
pressant, tendre, persuasif, s'agenouilla, se frappa la poitrine, parla
d'éternelle fidélité et d'inaltérable affection.
Ce soir-là, la grande tragédienne avait ses nerfs. Au tribunal d'une
femme, c'est l'attrait ou le mérite qui plaide votre cause, mais c'est
l'occasion qui la gagne. L'actrice se rappela que Dieu a donné à la
femme la langue pour parler et les yeux pour répondre: elle répondit
avec ses yeux.
Le lendemain seulement, elle songea à son mari, et fut toute fière de
s'être donnée à ses propres yeux une nouvelle preuve d'indépendance; car
pour la femme, l'indépendance, c'est le droit de changer qu'elle prend
d'ailleurs, de la meilleure foi du monde, pour le droit de choisir.
Cet incident donna une activité nouvelle à leur collaboration, désormais
infiniment étendue. La tragédienne maintenant ne pensait plus à Rébecca
qu'en haussant les épaules. L'auteur renonça à toute promenade et à
toute partie de pêche. On fit venir de Paris des meubles gais et des
tentures claires. Le troisième acte ne marchant pas à souhait, on décida
de le refaire et de refaire aussi le quatrième, par ce motif que rien ne
pressait et que les deux collaborateurs ne songeaient qu'à prolonger le
plus possible leur séjour en Bretagne.
La tragédienne s'écriait parfois après de longs silences éloquents:
--Je n'ai jamais été si heureuse! Ce à quoi Ernest répliquait:
--Moi également... jamais aussi heureux... idéal a pris une forme...
rêve de toute ma vie atteint... ciel bleu touché du doigt... Nous
quitterons plus jamais... jamais.
Après deux mois de cette existence délicieuse, le drame était terminé.
Il y eut lecture solennelle. C'est à cette occasion que le vieux
capitaine Kernouan, que les deux collaborateurs avaient rencontré à la
faveur de leurs promenades, fut pour la première fois invité à la villa.
Ernest avait dit:
--Kernouan pas lettré... nature primitive, abrupte, pas corrompue par
la critique de Gustave Planche...donnera son avis franchement, comme un
vrai public.
Et Kernouan assista à la lecture. Ce fut une belle soirée. La mère Le
Cardec, entrée au service de l'artiste comme cuisinière, en a gardé le
plus profond souvenir. Elle parle encore avec émotion de la grande scène
du cinquième acte, où la jeune première retrouve la croix de sa mère,
qui lui était indispensable pour ouvrir le coffret contenant les
preuves de sa haute naissance. Il lui semble encore entendre, comme
un ophicléide où soufflerait le mistral, la voix imposante du célèbre
Ernest, qui, ce soir-là seulement, renonça à parler comme un appareil
Hugues. Le vieux Kernouan fut empoigné. Il fit seulement remarquer à
l'auteur, quand on le consulta, qu'il avait peut-être abusé du mot
«nonobstant», un joli mot, disait-il, mais dont il faut se servir avec
mesure.
La grande tragédienne était transportée.
Seul, l'illustre Ernest montra une attitude réservée où l'on vit la
modestie qui sied au vrai mérite. Il se défendit, refusa les éloges:
--Vous croyez?... bonne pièce, alors?... Tant mieux!... Cent
représentations... Prime... Vais écrire successeur Peragallo pour
demander avance considérable.
Longtemps encore après le départ du vieux marin, les deux amis, accoudés
sur le perron de leur villa, causaient du drame, des émotions de la
première, des jalousies des bons petite camarades. L'actrice énonçait
en projet les costumes qu'elle allait commander aux grands tailleurs de
Vienne et de Londres. Il fut arrêté qu'on reprendrait prochainement le
chemin de fer, afin de lire la pièce aux acteurs, de distribuer les
rôles et de commencer les répétitions.
Les pâleurs de l'aurore commençaient à éclairer le ciel au-dessus des
rochers de Saint-Gildas-de-Rhuys quand ils songèrent à s'endormir.
Le lendemain, à déjeuner, tout en finissant une queue de homard, le
dramaturge prit la parole.
--Bien réfléchi, ce matin... ce rôle-là, pas du tout votre affaire... en
ferai un autre pour vous l'année prochaine.
--Vous dites?...
--Pas dans vos moyens, ce rôle-là... Trop, comment dirai-je?... Enfin,
pas ça du tout. Serez certainement de mon avis... Vais faire donner le
rôle à Rébecca.
--A Rébecca?... mais c'est audieux!
--Non... pas odieux. Votre faute, aussi! m'avez toujours rappelé
Rébecca, parliez comme Rébecca, marchiez comme Rébecca... Moi,
influencé... Donnerai le rôle à Rébecca... Quel effet!... Verrez la
première.
La grande tragédienne entra dans une fureur indescriptible, cria à la
trahison, jura de se venger, de faire siffler la pièce, de se retirer
dans un couvent--à la Grande-Chartreuse!--de se jeter à la mer. Puis
elle se radoucit, rappela les jours heureux et les nuits trop brèves, le
fameux soir où Ernest se plaignit tant du vent du nord-ouest.
L'auteur se montra implacable, et, brusquant la scène déchirante des
adieux, sauta en chemin de fer et débarqua bientôt à Paris, où Rébecca
le reçut comme le Messie.
Après son départ, la grande tragédienne tomba malade. Dans la soirée qui
suivit le départ d'Ernest, elle avait pris froid.
La vieille Le Cardec prévint Kernouan, qui fit appeler un curé des
environs connu pour se livrer illégalement à la médecine.
Ce vénérable ecclésiastique accourut, ne sut pas reconnaître que la
malade était atteinte d'un commencement de bronchite, et la traita pour
un engorgement du foie. Mais, de même qu'il s'était trompé sur la nature
du mal, il se trompa également sur la pâture du régime à suivre, et
prescrivit contre l'engorgement du foie précisément les remèdes qui
devaient avoir raison de la bronchite. De sorte qu'en très peu de temps,
la grande tragédienne fut complètement rétablie par ce redoutable
ignorant, que depuis, dans sa reconnaissance, elle s'obstine à comparer,
pour la science et pour l'habileté, à M. le docteur Ricord. Le drame
du célèbre Ernest a été représenté avec un immense succès. Rébecca
interprétait vaillamment le premier rôle. On doit reprendre la pièce cet
hiver.
La grande tragédienne n'a pas encore pardonné, et ne pardonnera
probablement jamais, car une femme ne pardonne une infidélité que
lorsqu'elle est assurée que ce n'était pas une préférence.