Je l'avais rencontrée quelques mois avant la guerre, dans cet hôtel
de l'avenue de Friedland où Arsène Houssaye donnait alors de si
merveilleuses fêtes vénitiennes. C'était par une nuit de bal, au fond du
salon mauresque, près du large divan qu'elle emplissait de ses jupes.
Sous son loup de satin noir, je l'avais devinée jolie. L'indéfinissable
ondulation des lignes révélait un corps jeune, souple, mince, créé pour
les profondes caresses et pour les abandons paresseux. Aucun de ses
mouvements ne se dessinait en geste banal. Depuis sa nuque aux teintes
fauves, qui supportait un chignon doré traversé d'une longue épingle
d'écaille blonde, jusqu'à ses petits pieds impatients et mutinés,
cambrés sous des mules noires, on pressentait la ligne nerveuse, chaste,
presque divine où l'artiste admire religieusement le témoignage des
pures beautés antiques.
Elle portait une toilette de coupe unique, un de ces fourreaux de satin
plaqué aux hanches que devaient adopter plus tard les élégantes de la
troisième République et qui, à cette époque de luxe hypocrite, pouvait
passer pour une rare audace de coquetterie féminine. Pas un ruban, pas
une dentelle, pas un bijou. L'étoffe adhérait fidèlement à la forme
amoureuse, et, vers les genoux, se perdait en traîne flottante égayée
par des clartés de jupons blancs. Un voile de point vénitien comprimait
ses torsades blondes d'où s'élevait un parfum singulier, timide et
capiteux, qu'on eut dit blond aussi. Sa main droite, gantée de chevreau
couleur de deuil, balançait, dans un mouvement rythmique, mesuré sur de
lointains échos de valses, un large éventail de jais mat, dont chacune
des deux branches maîtresses portait un diamant noir.
Nul ne lui parlait; elle semblait comme étrangère à cette foule joyeuse
qui se reposait de l'étiquette guindée de la grande vie mondaine dans un
tapage à la fois canaille et raffiné. Ses grands yeux bizarres, verts et
enivrants comme de vivantes absinthes, contemplaient froidement la cohue
des gentilshommes, des sénateurs et des officiers chamarrés qui se
suivaient lentement sous les lustres. Du divan où elle était étendue,
blottie pour ainsi dire dans une attitude frileuse de chatte, elle
considérait à loisir tout le cortège de la fête, l'escalier de marbre
éclairé de torchères odorantes, la loggia dont les glaces abritaient
des palmiers et des lauriers-roses, la haute galerie sombre que les
tapisseries flamandes faisaient solennelle, le petit boudoir
japonais riant de lumières papillotantes, avec ses panneaux de laque
transparente, ses lanternes folles, ses draperies de soie où galopaient
des chimères fabuleuses à travers des paysages d'or, de pourpre et
d'azur, parmi des fleurs bizarres et des soleils éblouissants.
Vers l'heure où les valets de pied dressaient dans le hall les petites
tables du souper, elle se leva, traversa le salon mauresque, descendit
l'escalier majestueux en tenant le centre des degrés roses, et disparut.
Le lendemain, au Bois, je la reconnus tout de suite. Il m'était bien
inutile d'avoir vu son visage. Elle se trahissait aussitôt par la grâce
féline qui lui était propre et que je n'ai depuis retrouvée chez aucune
autre femme. Celle que je suivais sous les acacias, près du pavillon
de Madrid, ne pouvait être qu'elle. C'était la même démarche lente et
onduleuse, la même coupe et la même couleur de costume, les mêmes yeux
pareils à des tapages liquides. Dans le balancement de sa taille souple,
dans le mouvement arrondi des bras et l'inclinaison du cou, je la
ressaisissais tout entière avec son charme noir, ses indolences
mystérieuses de la nuit.
Je sus bientôt son nom, sa demeure, et qu'elle vivait seule dans une
villa d'Auteuil, mais je ne connus que cela. Je ne pus apprendre, je ne
sus jamais si elle était fille, femme ou veuve.
Je lui écrivis;--en vain.
Bientôt elle déserta le Bois, tint ses volets fermés à l'heure où je
passais à cheval sous ses fenêtres.
L'aimais-je? Je n'oserais le dire ni le nier. Elle me préoccupait, voilà
tout. Aucun effort ne m'aurait coûté pour me rapprocher d'elle, mais
je ne souffrais pas de ma solitude. Ce petit roman tranquille, doux,
mélancolique ajoutait à ma bonne humeur naturelle je ne sais quoi de
tendre, de caressant qui ressemblait parfois à du bonheur. Puis je
trouvais cela gentil de pouvoir aimer encore en collégien, inutilement,
bêtement, simplement, sans arrière-pensée, sans un désir... Allons,
allons, je crois bien tout de même l'avoir aimée...
Vint la guerre. Il fallut se faire soldat, comme tout le monde.
Le maréchal Leboeuf m'expédia à Limoges--je n'ai jamais su pourquoi; le
duc de Palikao m'envoya à la Roche-sur-Yon; le général Leflô me rappela
enfin à Paris et me rendit mes trois galons de capitaine en me versant
dans un escadron de formation nouvelle.
Le 2 décembre, comme je traversais au grand trot le plateau du Tremblay,
une balle allemande m'atteignit en pleine poitrine et me jeta évanoui
dans la poussière. Je me réveillai seulement le lendemain, à l'ambulance
de Valentino... Une longue salle garnie de petits lits blancs où
reposaient d'autres vaincus, des médecins en tenue militaire avec le
brassard à la croix rouge, des femmes en robe noire protégée par un
grand tablier blanc,--ambulancières volontaires. Je distinguai tout cela
confusément, ces femmes graves, ces blessés pâles, ces uniformes; et
bientôt je ne vis plus qu'elle, la dame d'Auteuil, debout près de ma
couchette et me regardant de son habituel regard fixe et profond.
C'était elle!
Ah! j'avais déjà oublié la guerre, les fatigues, les périls, les
colères. Un coin du passé se remplit de lumière. C'était le salon
mauresque de l'avenue de Friedland, les allées solitaires du Bois, les
jardins d'Auteuil, mon cher petit roman de fin d'été...
Comme j'allais parler, elle leva un doigt vers ses lèvres en signe
de silence, et, derrière sa main blanche, je contemplai son premier
sourire--un sourire discret, triste, à peine dessiné, comme le sourire
de la Joconde.
C'est ainsi que, pendant trois mois, je pus lui faire ma cour--oh! une
cour respectueuse, timide, timide... Il est quelquefois précieux d'avoir
reçu un coup de feu dans la poitrine!
Lorsque je sortis de l'ambulance, nous étions au début de la Commune.
Delescluze entrait à l'hôtel de ville, Grousset s'installait dans le
cabinet de Jules Favre. Une tragédie commençait. Mais le soleil était
revenu, il y avait des bourgeons aux marronniers des Tuileries,
des milliers de passereaux rentraient et puis nous retrouvions ce
merveilleux pain blanc qui ne fut jamais plus blanc qu'au lendemain du
siège.
Sous les chênes de l'ancien parc impérial, je rencontrais maintenant
presque chaque jour la dame en noir. Pas bavarde, la dame. En dépit de
mes questions, je n'appris rien de sa vie, rien, rien, rien. J'observai
seulement ses allures prudentes, sa hâte à me fuir dès qu'un promeneur
se montrait à l'entrée de l'allée alors déserte souvent. On eut dit
qu'une surveillance pesait sur elle et commandait sa vie. Elle avait dû
abandonner sa villa d'Auteuil visitée par les obus prussiens et s'était
retirés provisoirement dans un appartement de la rue d'Alger, où elle ne
consentit jamais à me recevoir, malgré mes instantes prières.
Cependant, elle s'attendrissait peu à peu. Et le soir, vers la quatrième
heure, au moment voilé de demi-teintes où,
Le regret du couchant laisse un adieu plus doux,
nous avions une longue étreinte silencieuse. C'était toujours au
tournant du dernier massif, dans la verdure devenue sombre, près de
la lionne de Barye. Je prenais ses deux mains gantées dans mes mains
tremblantes; je lui disais: «A demain» tout bas. Nous demeurions ainsi
face à face, sans une parole, en écoutant vaguement le canon qui
grondait au loin, vers le Mont-Valérien, vers Vanves, vers Bezons.
Qu'était donc cette femme? D'où venait-elle? Pourquoi s'attardait-elle
en ce pauvre Paris alors déserté? Et si elle vivait solitaire, pourquoi
ne point me permettre de lui faire visite?
Je le lui demandai un soir.
--Vous avez donc peur de moi? lui dis-je.
--Peur?... Moi?..
Puis elle se leva, me quittant en prononçant avec un accent étrange:
--Vous verrez si j'ai peur.
Le soir, comme je rentrais après dîner, un laquais me remit ce billet:
«Demain, deux heures, à ma maison d'Auteuil.
«L.»
Auteuil? C'était par ironie assurément, ou peut-être pour m'éloigner. Et
qui sait?
Depuis une semaine, les batteries du Mont-Valérien foudroyaient Auteuil.
Les fédérés, chassés par les obus, avaient abandonné le secteur et
s'étaient retranchés derrière des barricades. La veille même, Dombrowski
avait été blessé là en passant la revue de ses postes. Les troupes
de ligne avançaient lentement vers le rempart, dans les tranchées
serpentines. Le quartier avait été abandonné complètement dès les
premiers jours de la guerre civile.
Dans ces conditions, aller à Auteuil était une folie. Je fus à Auteuil,
malgré les barricades du quai de Billy et la mitraille qui balayait le
Point-du-Jour. Je rasais les murs cherchant la protection des angles,
hâtant le pas, contemplé avec stupeur par les fédérés des barricades qui
crurent devoir m'envoyer deux ou trois coups de feu inutiles. Enfin,
j'arrivai rue Boileau, devant la villa.
Pauvre villa! La grille s'était abattue, tordue sous l'action
victorieuse des boulets. Des persiennes en lambeaux pendaient aux
fenêtres, une brèche énorme ouvrait le toit, laissant voir un trou noir
béant. Un gazon maigre poussait dans les pavés de l'allée carossable. Le
jardin était dévasté... Je vois encore une branche de lilas décapitée
par une balle et que le vent balançait.....
Ayant gravi le perron dont un obus avait bousculé les dalles, je poussai
la première porte voisine des marches et j'entrai dans un petit salon
clair.
La dame en noir m'attendait, blottie en un fauteuil, avec toujours sa
même allure troublante.
Comme je tombais, à ses pieds, une botte à mitraille creva sur la
pelouse, et le ricochet d'un biscaïen vint expirer sur le tapis.
--Ai-je peur? dit-elle.
Et je vis refleurir son premier sourire, son sourire de l'ambulance.
J'osai lui dire son nom--je ne l'écrirai point--et ressaisir ses
mains aimées. Ce que je lui dis en ces heures de bataille, dans cette
tourmente affreuse où nous étions cachés, quelles paroles exquises,
sublimes et passionnées, tombèrent de ses lèvres, à quelles extases
profondes, sans nom, nous appartinrent sous ce toit frêle secoué par
la guerre,--pourquoi le révéler? Le souvenir avoué s'évapore et laisse
seulement au fond des coeurs un parfum vieilli, amer souvent. Je garde
en moi, comme un avare, le témoignage toujours vivant de ces ivresses
mortes.
Elle se donna, plus tendre mille fois qu'elle n'avait jamais été sévère.
Le mystère où elle s'enfermait d'ordinaire semblait lui laisser trêve
en ce coin perdu, plus désert que l'immense désert. Nul ne pouvait nous
apercevoir ni nous rencontrer. Quand nous nous rejoignions là, chaque
jour, c'était après avoir traversé des solitudes mornes, des rues vides
où son pas léger retentissait dans les repos sonores du canon. Aucun
passant. Pas un soldat.
Le danger? Ah! nous n'y pensions plus guère. Elle ne m'en parla jamais.
Bientôt apprivoisés, nous prîmes possession du jardin, du pauvre jardin
d'autant plus joli qu'il poussait à la grâce de Dieu. Que d'instants
passés, agenouillé dans l'herbe, sans entendre le sifflement des balles
dans les branches!...
Enfin!...
Combien cela est déjà loin! Quinze années bientôt!...
Le 22 mai, au lendemain de l'entrée des troupes, elle m'écrivit:
«Il n'est plus un coin où nous puissions cacher notre amour.
«Adieu, mon ami. «L.»
Je ne l'ai pas revue.
Elle est retournée à son mystère.