Marius avait préparé son petit discours. L'exorde commençait comme un
andante, avec des bémols attendris, sur un accompagnement de sourdine
grave. Il ouvrirait la démonstration symphonique largement--lento
maëstoso--pédale douce. Ensuite, son éloquence secouerait les trilles,
les pizzicatti allegretti d'un sentiment bien orchestré où il y aurait
place pour un petit ballet genre Vieux-Sèvres. Menuet pour les
seuls instruments à cordes. Après une pause--a tempo--la phrase
caractéristique s'avancerait, solennelle, dans des fanfares de cuivre et
d'or. Choeurs de vierges folles à la cantonnade, choeurs de petits
anges dans les frises; des voix mélodieuses dans des lointains indécis,
dolcissimo, decrescendo, les harmonies s'éteignant poco a poco avec des
douceurs de plainte amoureuse. Le «clou» de la partition. Au réveil
adouci des fanfares, succéderait, piu lento, la chanson mélancolique des
hautbois célébrant la paix bourgeoise du vrai bonheur, le calme sonore
des soirs. Une idylle, fraîche et simple comme toutes les idylles;
aucune science voulue du contrepoint ou de la fugue, pas d'arpèges.
Enfin, sur un fragment évoqué de la phrase magistrale calmée par la
tendresse des choeurs, l'oratorio s'achèverait en de tels accords,
s'élèverait si haut, d'octaves en octaves, dans le vol des
harpes--fortissimo, apassionnato--qu'il ne resterait plus à Marius que
d'offrir son âme et sa vie à Fernande--sur un point d'orgue!
La soirée de dimanche avait été marquée pour l'unique audition de ce
chef-d'oeuvre.
Mais, au moment d'abattre sur un pupitre supposé son bâton de chef
d'orchestre idéal, Marius ne trouva plus ses partitions. Les musiciens,
interdits, s'en allèrent, emportant leurs instruments, soufflant la
petite flamme des chandelles. Il ne resta plus que Fernande et Marius,
dans le noir.
Marius essaya bien quelques notes: Mi, mi, sol, mi, do, ré, la, sol, fa,
ré... mais sa chanson se brisa dans un trémolo pitoyable, que souligna
le petit rire de Fernande, un petit rire cruel et charmant.
Rentré chez lui, Marius comprit la nécessité de prendre une attitude.
Laquelle? Toute la question était là. Il changea vingt fois d'idée fixe.
D'abord, il voulut mourir,--comme tout le monde; puis il eut l'idée d'un
voyage de circumnavigation. Oh! aller bien loin, bien loin, au bout de
la terre!... Il commença le premier vers d'une ode et ne l'acheva point;
il alluma dix cigarettes sans les fumer, ouvrit un livre sans y rien
lire, se mit au lit sans pouvoir dormir.
Au petit jour, il crut comprendre.
Il y a cent façons d'être bête; les imbéciles n'en ont qu'une, et il
en reste par conséquent quatre-vingt-dix-neuf pour les gens d'esprit.
Marius, garçon d'esprit à ses heures, s'était beaucoup trop inquiété de
ce qu'il se promettait de dire, et pas du tout de ce qu'il était exposé
à entendre. Il s'était efforcé de n'être point banal comme tout le
monde, et il s'était montré sot comme personne.
On est un grand garçon, fier et dédaigneux, on affecte de ne voir dans
la vie que des bonshommes croqués par Daumier, on aime la bataille et
on a eu ses minutes de vaillance, on se croit fort parce qu'on a vu le
feu;--et on devient timide, hésitant, ridicule, lâche devant la petite
tête blonde qu'on a choisie.
Ah! s'il s'agissait d'enlever une redoute hérissée de canons vomissant
la mort, ce serait une autre affaire. On ferait le joli coeur, on
mettrait des gants blancs comme pour une revue, on tutoierait son épée,
jour de Dieu! Et l'on marcherait crânement sous les balles, drapeaux au
soleil, musique en tête.
Mais conquérir le droit de mettre un baiser sur une petite main,
affronter deux yeux moqueurs, s'exposer à un sourire! Voilà du quoi
faire reculer les vieux capitaines. Oh! épouvante! Se sentir ridicule.
Ne pas trouver une syllabe à prononcer. Se débattre gauchement contre
l'impuissance de parler, et contenir dans son coeur d'inexprimables
aveux!
Marius se jura bien de ne pas retourner au combat.
--Hélas! pensa-t-il. Puisque je dois renoncer à l'émouvoir, je vais
essayer de la faire rire... Elle a de si jolies dents!
De ce jour, il enferma sa pensée dans un jargon.
Il façonna sa parole à l'esprit boulevardier de Paris, le pire esprit
qui soit et le plus brillant, l'esprit de Chamfort et de Gavroche, du
duc de Richelieu et Bambochinet, de Joseph Prudhomme et de Mme de Staël.
Un rire où se résume la somme de férocité permise aux gens de bonne
compagnie, un tumulte d'expressions formidables et puériles, de
jugements faux; une langue faite de mots à l'emporte-pièce, de termes
anglais, des locutions arabes, de contre-sens, de non-sens, de
niaiseries, de coups de feu, de formules redondantes, de gaietés
tapageuses, et qui, bondissant, hurlant, se cognant aux idées justes,
aux pensées sérieuses, aux théories solides, se décarcassant à plaisir,
crevant des cerceaux de papier multicolore, s'aplatissant, se relevant
dans des cabrioles de funambules, appelle la vision d'une mascarade
de pierrots éperdus lâchés dans une pantomime américaine qui serait
représentée sur un tremblement de terre.
Marius répéta ces vers de Coppée:
Las des pédants de Salamanque
Et de l'école aux noirs gradins,
Je veux me faire saltimbanque
Et vivre avec les baladins.
Et renonçant à devenir l'époux, l'ami, le page ou le chien de la femme
aimée, il se résigna à devenir son clown.
Quand il la revit, il lui raconta des histoires.
«Il était une fois un préfet nommé Romieu. L'empereur, qu'il amusait,
l'invitait à ses chasses de Compiègne. Un jour, le préfet réfléchit que
rien ne devait être plus monotone, pour un souverain aussi puissant,
que de tirer toujours des perdrix et des faisans, des faisans et des
perdrix. Il conseilla au capitaine des chasses de faire partir, sous le
fusil de l'empereur, quelques compagnies de perroquets. A la première
battue, trois cents inséparables et cent cinquante kakatoès furent
lancés en présence du maître. Napoléon III, un peu étonné d'abord,
ajusta l'un des oiseaux, tira et l'abattit. Comme il se penchait pour
le ramasser, le perroquet rassembla toutes ses forces et, par un effort
suprême, mourut en criant: Vive l'empereur!»
Fernande riait, et Marins admirait ses jolies dents.
Peu à peu il glissa dans l'ironie coutumière, se fit sceptique,
s'attacha au cou le sifflet narquois de Méphistophélès et s'en servit
pour siffler tout, indistinctement. Sans descendre jusqu'au coq-à-l'âne,
il daigna des intimités compromettantes avec les calembours va-nu-pieds
qui courent les ruelles. La notion du juste s'effaçait graduellement en
lui avec le sentiment du respect. Ses sensibilités d'autrefois, rongées
par les railleries comme par des acides, se mouraient d'une mort
lamentable, sans larmes. Comme il est gai! clamaient les passants. Quel
entrain! Quelle bonne humeur! Ah! celui-là était un heureux! L'existence
lui était clémente, douce, facile, riante. Ce Marius! combien il
s'amusait.
Bonnes gens; il est, en Asie, des pagodes sacrées qui ressemblent assez
à mon ami Marius. Le voyageur qui y pénètre, salue, ébloui, le haut
portail où les panneaux d'ivoire sont maintenus en des cercles d'or;
puis il passe sous des voûtes soutenues par des colonnades de porphyre,
assourdies par des velours éclatants tendus sur les mosaïques; puis
c'est une salle en lapis, un jardin couvert où l'eau des sources secoue
dans des vasques de marbre le parfum des fleurs; puis, le sanctuaire
auguste, au luxe aveuglant;--et sur l'autel, presque rien, un petit
Bouddha de jade noir, informe, affreux.
Marius, le gai Marius, portait en lui, derrière les splendeurs de sa
fantaisie volontaire, l'idole lugubre de son impossible amour.
Parfois, cependant, en ses solitudes, le clown s'effarait, n'osait plus
regarder sa vie en face, aspirait au moment de reprendre son masque,
éprouvait enfin la nostalgie vile des tréteaux. Des regrets le
prenaient.
Ce serait pourtant bon de s'aimer, de s'aimer bien, à plein coeur! On
aurait une jolie existence, honnête et paisible, un bonheur pur, solide,
immortel. Et le détail de l'ambitieux avenir, plus séduisant que
l'avenir même! Pour lui, le travail, le triomphe, le talent--on a du
talent quand on aime--le souci religieux de la rendre heureuse. Pour
elle, une petite maison où elle commanderait en reine, un petit jardin
au fond d'un vieux faubourg, proche la rivière. Et les heures sereines
du soir, dans le salon bien clos, sous la lampe, entre l'âtre qu'on
laisse éteindre et le clavecin qu'on laisse fermé; le large fauteuil où
elle s'alanguirait, bercée par des causeries, tandis qu'il tomberait à
genoux, lui, avec, chaque soir, une émotion neuve et des désirs plus
caressants...
Allons, hop! Paillasse! Allons, clown, tu rêvasses, mon bonhomme!
Debout! Poudre-toi, mets ton rouge, mets-en beaucoup pour que tes pleurs
puissent au besoin s'échouer dans tes grimaces. Sois une caricature, mon
garçon.
Et maintenant, en scène. Disloque-toi. Attention! Gare aux casse-cou! Si
tout marche bien, si tout à l'heure tu n'es pas tombé de ton trapèze,
inerte et sanglant dans le tan de la piste, tu pourras faire la
quête;--et peut-être ta Fernande laissera-t-elle tomber un sou dans
le chapeau de feutre que tu fais sauter d'ordinaire au bout de tes
baguettes--comme une grosse chauve-souris.