Le nouveau député de Sisteron mit à profit les trois mois de vacances
par lesquels il lui était permis de commencer ses travaux législatifs.
Il vint à Paris, meubla de fond en combles un superbe hôtel de l'avenue
Marceau, s'installa, épousa la fille de son notaire, charmante enfant
qui dessinait comme Paganini et jouait du piano comme M. Thiers. Ce
fut un mariage de raison. Une femme complète l'intérieur de tout homme
politique intelligent. Certes, Gédéon eût préféré à cette enfant de
notaire l'héritière d'une souche illustre; mais outre que, dans les
circonstances spéciales où il se trouvait placé, une alliance avec
les Rothschild semblait difficile à conclure, Gédéon redoutait les
désagréments apportés par le voisinage d'une femme supérieure. Il lui
eût souverainement déplu de passer dans le monde pour l'heureux époux
d'une créature d'élite; il avait voulu une épouse de second plan, aussi
nulle que possible et qui jamais n'aurait l'audace de réclamer une part
de la gloire conjugale. Sous ce rapport, la fille du notaire lui allait
comme un gant.
Théodora avait vingt ans, un bon caractère et des goûts simples. Sans
posséder la grande beauté qui désespère les peintres, elle était
assez jolie pour ne point froisser la vanité d'un mari. On pouvait la
considérer, au point de vue plastique, comme une bonne moyenne de femme
légitime. Elle aimait son père mais sans tendresse, le plaisir mais sans
frénésie, la toilette mais modérément; elle aima son mari mais sans
passion. Cela tombait bien. Gédéon s'était formellement juré de ne pas
aimer sa femme, par crainte de gaspiller dans l'amour un temps précieux
pour la gloire. Il tint parole. Mme Prégamain, dès le lendemain des
noces, fut invitée à régler sa vie selon son caprice et à ne pas compter
sur un mari capable de pincer de la guitare, de rimer un madrigal, ou,
après de longues contemplations agenouillées, de se précipiter sur elle
comme un tigre pour broyer dans d'effroyables étreintes ses chairs
palpitantes. Elle prit la chose du bon côté, trouvant cela très naturel
et ne voyant rien dans cette situation d'inférieur à l'idéal que ses
rêves de jeune fille avait formé pour l'hyménée.
Sans plus tarder, Gédéon s'occupa de ses premières visites. Le ministre
de l'intérieur le reçut comme on doit recevoir un homme disposant d'un
suffrage. Gédéon se montra poli, mais froid.
Il déposa, chez les principaux personnages politiques et
particulièrement chez les chefs du centre gauche, des cartes de
visite où, par une innocente supercherie, son nom prenait une allure
nobiliaire. Il avait cru remarquer qu'il est de bon goût, dans le monde
parlementaire, d'ajouter quelque chose aux noms propres. L'avocat Michel
s'était fait appeler Michel (de Bourges); le républicain clérical Arnaud
avait fait suivre son nom de celui de son département et ne répondait
plus qu'à l'appellation d'Arnaud (de l'Ariège); M. Martin, plus
exigeant, s'était emparé d'un point cardinal et devenait Martin (du
Nord). En vertu de cette tradition, les cartes du nouveau député étaient
ainsi libellées:
+-----------------------------------------------+
| |
| GÉDÉON PRÉGAMAIN DE LATHUILE |
| |
| DÉPUTÉ |
| |
| Membre du Conseil général des Basses-Alpes |
| |
+-----------------------------------------------+
C'est une vérité vieille comme le monde que nul ne peut se flatter
d'être illustre s'il n'a vu sa renommée consacrée par les suffrages de
Paris. Ténors, financiers, vaudevillistes, chanteurs, musiciens, nul n'a
connu vraiment le succès en dehors du succès proclamé à Paris. Ceux à
qui manque cette apothéose ne se sont point consolés. Richard Wagner a
pu entendre jusqu'au fond de la Bavière ses fanfares triomphales clamant
sur les champs de victoire des armées allemandes, mais le regret de
n'avoir point conquis Paris l'a torturé jusqu'à la dernière heure. La
province peut fournir la gloriole, Paris seul dispense la vraie gloire.
Gédéon eut occasion de s'en apercevoir. Le temps des arcs de triomphe
dressés sur son passage par des villageois ébahis, des aubades données
sous ses fenêtres par la fanfare municipale, des têtes sans cesse
découvertes et inclinées, ce temps-là lui sembla regrettable. Les
journaux parisiens affectaient une indifférence choquante véritablement
pénible pour un homme accoutumé aux hommages quotidiens de l'_Écho de
Lathuile_. Des folliculaires égarés continuaient d'occuper le public
de mille incidents accessoires et à remplir les gazettes de noms
encombrants. Il était perpétuellement question, dans les feuilles
publiques, de Bismarck, de Garibaldi, du prince de Galles et de Sarah
Bernhardt; et Gédéon descendait à l'humiliante habitude de chercher son
nom imprimé parmi les annonces de la quatrième page, entre la réclame
d'un onguent contre les accidents de voiture et l'éloge d'une farine
destinée à exterminer le ver solitaire en moins de temps qu'il ne faut
pour l'écrire.
Dans les salons où il fut accueilli, l'élu de Sisteron rencontra force
gens aimables, assidus à lui sourire; mais, corrompu par l'obséquiosité
des électeurs de Lathuile il trouva les sourires insuffisants. Souvent
même, il lui arriva de soupçonner chez ses interlocuteurs une intention
malicieuse. On lui parlait trop de sa source et pas assez de sa
carrière; trop de son eau et pas assez de lui-même. A chaque
présentation, la même phrase lui était invariablement adressée:
--Monsieur Prégamain... Ah! oui, je sais... nom très connu;
parfaitement, parfaitement.
Il lui fallait répondre avec modestie, s'incliner, baisser les yeux,
prendre un air satisfait; au fond il enrageait. Souvent il écoutait à la
dérobée des gens à qui il venait d'entendre prononcer son nom.
--C'est M. Prégamain, disait-on.
--Quel Prégamain? Où prenez-vous Prégamain?
--Le député.
--Ah!... Connais pas.
--Mais si, vous ne connaissez que cela: l'eau Prégamain...
--Bon, j'y suis!... C'est le monsieur qui vend cette eau qui... Il a
bien une tête à ça!...
Mais Gédéon était vraiment fort. La première émotion passée, il relevait
la tête.
--Patience! disait-il, patience! Dédaignons ces manifestations de
l'envie. Ces gens me jalousent et s'épuisent en méchantes ironies.
Patience! Qu'ils jouissent en paix de leur reste. Bientôt la session
commencera, bientôt j'apparaîtrai à la tribune nationale, bientôt
j'imposerai silence à cette meute impuissante...
Pour éblouir ses collègues futurs et se créer en un jour des relations
innombrables, il donna un grand dîner politique. Ce fut lugubre. Les
convives, assez nombreux d'ailleurs, gardèrent tout le temps de la fête
un silence de chapelle ardente. A table, ils se regardaient sans oser
parler, absorbés tous par la même pensée inquiétante et cocasse.
Plusieurs affectèrent de ne point boire d'eau par crainte d'une méprise.
Après le repas, les salons de l'avenue Marceau furent envahis par une
foule élégante, mais les conviés demeurèrent gênés et maussades. Une
idée déplaisante hantait cette riche demeure et, malgré les vieux vins
et la bonne chère, malgré l'amabilité des amphitryons, ce fut une fête
manquée.
Enfin, conformément au décret présidentiel, la Chambre des députés
rentra en séance, Gédéon s'était fait inscrire au centre gauche et avait
choisi sa place au milieu de la salle, derrière le banc des ministres,
face à la tribune. Ses collègues l'accueillirent avec politesse, mais
négligemment, comme un honorable sans importance. Les premières séances
furent sans intérêt. Il y eut tirage au sort des bureaux, élections du
bureau de la Chambre, réunion des commissions, vote précipité de deux ou
trois cents projets de loi d'intérêt local. Pendant huit jours, l'élu de
Sisteron erra dans l'hémicycle et le long des couloirs comme une âme en
peine, salué par les huissiers et les garçons de service, sollicité par
l'immense cohue des mendiants qui assiègent tout homme en place.
Mais cette semaine écoulée, Gédéon voulut agir. Il était temps. Sistéron
et la France attendaient.
Par quoi commencer?
Les débats à l'ordre du jour ne prêtaient point à ses débuts
parlementaires. Il s'agissait des lois laissées inachevées par l'autre
Assemblée, d'une liquidation en quelque sorte. Aucun moyen pour Gédéon
Prégamain d'intervenir; aucune ressource. Force lui fut d'attendre,
d'écouter en silence, de se borner à déposer dans les urnes de fer-blanc
tantôt un bulletin bleu, tantôt un bulletin blanc.
Il dut s'avouer son impuissance. A la vérité, la vie parlementaire
exigeait un apprentissage. Il ne suffisait pas d'arriver à la Chambre,
d'étaler sur le drap vert de la tribune un programme électoral et de
prendre la parole pour se faire écouter et approuver. Par prudence, par
tact, par habileté, il convenait de patienter. Les occasions naîtraient
d'elles-mêmes.
En effet, une occasion se présenta. Un soir, vers la fin d'une séance
assez agitée qui mettait en question l'existence du cabinet, Gédéon
Prégamain vit s'avancer vers lui un de ses collègues, M. Devès, muni
d'un feuillet de papier. Le papier portait ces mots:
«La Chambre,
«Confiante dans les déclarations du gouvernement,
«Passe à l'ordre du jour.»
Pour être mis en discussion, un ordre du jour doit, aux termes du
règlement, être suivi de vingt signatures. C'était une signature qu'on
venait demander à Prégamain. Avec quelle joie il la donna, et comme il
fut aise en entendant le président lire son nom avec ceux des autres
auteurs de la motion!
Quel début!
Les journaux de l'opposition affectèrent d'oublier dix-neuf signataires
de l'ordre du jour pour retenir seulement le nom de Prégamain, ce qui
donna lieu à mille plaisanteries d'un goût plus ou moins sévère.
L'ordre du jour Prégamain! Le ministère traité et guéri par les eaux de
Lathuile! Une gazette irrévérencieuse, mit l'incident en vaudeville,
Gédéon se vit chantonné en vers de huit pieds bourrés d'allusions. Les
chroniqueurs vinrent à la rescousse du reportage, et, pendant deux
jours, il ne fut question dans les feuilles publiques que de Gédéon.
Cette ovation lui déplut. Il eût préféré quelque chose de moins bruyant
et de plus solide. Aussi se promit-il de ne plus engager sa réputation
à la légère et de se défier des ordres du jour. L'idée lui vint alors
d'interrompre et lui parut excellente. On put l'entendre, à partir de
ce moment, presque chaque jour, à propos de n'importe quoi. Dès que la
séance commençait d'être troublée, Prégamain se levait, mêlait son
cri aux clameurs générales, s'animait, descendait dans l'hémicycle,
gesticulait avec fureur. Il en vint à remplir à la Chambre un rôle
classé au théâtre et que les affiches mentionnent généralement ainsi:
«Triple rang d'hommes du
peuple........., M. Alexis,»
Peu à peu il s'assimila le dictionnaire usuel des interruptions, et,
s'enhardissant, les articula d'une voix plus distincte.
Il cria:
«La clôture!--A la question!--Continuez! continuez!--Très bien!» et,
en général, les interjections que le compte rendu résume sous cette
formule: «Protestations sur un grand nombre de bancs.»
A la droite, il criait:
--Retournez à Coblentz!
Aux passionnés de la gauche:
--Et le 4 Septembre?
Un jour même, sans savoir pourquoi, par habitude, par instinct, il osa
interrompre seul, et le _Journal officiel_ porta au compte rendu _in
extenso_ ces mots jetés en travers d'un grave discours de M. Freppel:
«M. PRÉGAMAIN DE LATHUILE.--C'est trop fort!»
Mais s'il ne parlait point, il votait et se montrait. Quand Théodora,
achevant la lecture d'un discours, lisait au compte rendu ces mots: «En
descendant de la tribune, l'orateur reçoit les félicitations de ses
collègues,» Gédéon l'arrêtait pour lui dire:
--J'en étais!
Le travail des commissions ne lui offrit aucune occasion de briller. Le
jour où la Chambre se réunit dans ses bureaux pour élire les membres de
la commission du budget, Gédéon se rendit au Palais-Bourbon, résolu à
poser sa candidature; mais quand il eut pris place parmi ses collègues,
il redevint circonspect, s'avoua qu'il n'aurait rien à dire et vota
docilement avec la majorité de son bureau.
Cependant il ne perdait pas courage. Le jour de la revanche viendrait
enfin. Le destin ne pouvait l'avoir si merveilleusement aidé et servi
pour l'abandonner à moitié route, entre le passé honteux et l'avenir
impossible. Tout n'était pas dit, à coup sûr. Le mandat de député était
un moyen, non un but.
--Patience! répétait-il. Attendons!...
A qui lui eût dit, quatre ans auparavant:
--Voulez-vous devenir député?... Vous le serez avant trois années!...
Il eût répondu:
--Vous avez tort de railler un pauvre clerc d'avoué. Député! Comment
voulez-vous que je parvienne jamais à me faire élire?... De quel
droit?... Par quel moyen?...
Maintenant qu'il siégeait à la Chambre, il souffrait de se voir confondu
parmi les autres députés, comme naguère il avait souffert de vivre perdu
dans la foule des contribuables. Il était bien député, mais un député
quelconque, le premier venu des membres de la Chambre. Vainement lui
eût-on expliqué que, sous le rapport de la vanité, on pouvait déjà se
réjouir d'avoir obtenu une place au milieu des élus du pays. Gédéon ne
se serait pas payé de ce raisonnement. La célébrité ne lui apparaissait
point relative, mais absolue. A ses yeux une foule d'élus restait une
foule; et ceci lui déplaisait. De son banc de député il voulait sauter
maintenant au banc des ministres. Certes, il était impossible d'agir à
Paris comme à Lathuile, par coups de théâtre, en prodiguant les millions
et les bienfaits; il fallait de la résignation et de la patience. Rien
n'était perdu.
Est-ce que le passé ne répondait pas de l'avenir? Une grande étape si
rapidement parcourue ne prouvait-elle pas que l'élu de Sisteron était
marqué pour de hautes destinées? Pourquoi se décourager?
--Après tout, songeait-il, mon heure n'est peut-être pas encore
venue?... La République est indécise, elle tâtonne. C'est à peine si
elle existe réellement depuis un an, par la retraite du maréchal. Les
ministères se construisent maintenant comme les baraques de voliges, et
se démontent comme des jeux de patience, s'ils ne s'abattent comme
des châteaux de cartes... Quelque chose de définitif est peut-être en
incubation... Attendons.
Mais les électeurs de Sisteron s'impatientaient. Perpétuellement
surexcités par la rancune du vétérinaire, ils se prenaient à penser que
leur mandataire ne leur faisait pas honneur. Gédéon fut averti du
danger et reçut le conseil d'agir. Un discours, rien qu'un discours, un
discours quelconque. On ne l'exigeait ni long ni sublime; au besoin on
se contenterait d'une improvisation de cent lignes, mais il fallait
parler; la réélection se trouvait en jeu.
--Diable! pensa le député, ne paressons pas!
Précisément, la Chambre venait d'achever une discussion importante.
L'ordre du jour portait la délibération d'un projet de loi relatif à une
question de prêts hypothécaires, et qui rentrait dans les connaissances
de l'ancien clerc d'avoué. Il parcourut le texte du projet, creusa la
question et, la veille du jour où devait s'ouvrir le débat, il alla se
faire inscrire par le président pour prendre la parole.
Le président parut surpris, mais il s'exécuta. Bientôt la nouvelle
courut dans les couloirs et dans les bureaux. M. Prégamain de Lathuile
monterait à la tribune.
--Ah bah!
--C'est officiel. Il vient de prévenir le bureau.
--Et quand cela?
--Dès demain.
--Il faudra que j'aille écouter ça!...
Un début parlementaire est toujours un gros événement. L'inconnu,
le nouveau venu qui, pour la première fois, gravit les degrés de la
tribune, se révélera peut-être Mirabeau. Bref, quand le lendemain Gédéon
entra dans la salle, un énorme portefeuille sous le bras, il contempla
avec stupeur les gradins couverts de représentants. Les plus inexacts
étaient accourus. Dans les tribunes, les spectateurs se pressaient en
grand nombre, comme pour un débat à sensation.
Gédéon s'assit à sa place habituelle et posa sa main sur son coeur pour
épier un battement d'angoisse. Non; le coeur se soulevait régulièrement,
le pouls était calme. Aucune inquiétude.
Un secrétaire achevait la lecture du procès-verbal.
Le moment était proche.
Un coup de sonnette mit fin aux conversations particulières et, dans le
morne silence des assistants, le président prononça ces mots:
--L'ordre du jour appelle la discussion du projet de loi relatif aux
purges d'hypothèques. La parole est à M. Prégamain de Lathuile.
Dès le premier mot, Gédéon s'était levé. Il s'engageait dans la couloir
central des gradins et, comme le président achevait, il atteignait le
dernier degré de la tribune.
A ce moment--ô séance inoubliable!... le tonnerre de cinq cents éclats
de rire éclata sous le vitrage de la salle austère. D'abord ce n'avait
été que quelques petits rires étouffés, contenus par la solennité du
lieu et la dignité des assistants, mais l'hilarité avait brusquement
gagné tous les bancs comme une traînée de poudre.
Les députés se tenaient les côtes, tant il est vrai qu'il suffit parfois
d'une misérable niaiserie pour désopiler la rate des gens graves. Ce
simple mot «purges d'hypothèques», accouplé au nom justement célèbre
de Prégamain, avait décharné la tempête. Dans la salle, plusieurs
honorables, renversés sur leur fauteuil, riaient à gorge déployée;
d'autres, rouges comme des pivoines, essayaient de se soulager en tapant
sur les pupitres; d'autres pouffaient longuement, ne s'arrêtant que pour
dire:
--Non, mais c'est idiot!... Mon Dieu! sommes-nous bêtes de rire comme
ça!
A l'exaltation de la représentation nationale s'ajoutait le délire des
tribunes; les spectateurs trépignaient, jetaient dans le tapage des
mots à double entente, des grosses joyeusetés sur la question et sur
l'orateur; les dames, effarées, se coloraient d'un incarnat pudique
et cherchaient un refuge sous les branches flexibles de l'éventail.
Incapables de se contenir et n'osant éclater, les huissiers avaient pris
la fuite et poussaient de telles clameurs dans les couloirs, qu'on dut
les entendre sur la place de la Madeleine.
Gédéon, ahuri, contemplait cette Chambre en folie et murmurait:
--Qu'est-ce qui leur prend?
Le président se cramponnait à son bureau, se mordait les lèvres,
s'épuisait en efforts surhumains pour sauver, au moins en sa personne,
la dignité du Corps législatif. Il vit se tourner vers lui Gédéon pâle,
hagard, balbutiant:
--Monsieur le président... monsieur le président...
--Plaît-il?
--Répétez donc que j'ai la parole... Ils n'ont probablement pas entendu.
--Mais si! mais si!
Et le malheureux président secouait désespérément la sonnette.
On peut aisément sécher des larmes, arrêter des sanglots dans le gosier
des affligés, mais autre chose est d'éteindre le rire d'une foule. Qu'un
petit rire isolé tonne au premier moment de silence et le rire général
se réveille. Rien de plus contagieux.
Après cinq bonnes minutes, l'hilarité se calma; mais, cédant aux
instances de l'honorable député des Basses-Alpes, ou peut-être aussi par
malice, le président redit la fameuse phrase:--«L'ordre du jour, etc.»
Il ne put achever. De toutes parts, les députés s'étaient levés et
criaient à Gédéon:
--Descendez! descendez!
Prégamain se vit entouré de bras gesticulants, de visages écarlates et
ruisselants de larmes. On le suppliait de s'en aller. Un cri retentit
dans les tribunes:
--Enlevez-le!
Jamais une assemblée politique n'avait autant ri. C'était de la
démence, de l'épilepsie. Le président avait renoncé à rétablir l'ordre.
Brusquement, il saisit son chapeau et se couvrit.
La séance était levée.
Les députés quittèrent la salle en tumulte, abandonnant Gédéon pétrifié
sur la tribune.
Le malheureux avait enfin compris!
Le hasard ne l'avait élevé que pour le précipiter de plus haut. Cette
source purgative à laquelle il avait attaché son nom, dont il avait fait
l'instrument de sa notoriété et de sa gloire, devenait maintenant une
cause de dérision. On avait refusé de voir en lui le représentant, le
législateur, pour considérer seulement l'homme qui vendait une purge. Le
prétexte était absurde, mais la catastrophe semblait irréparable.
Immobile devant les gradins déserts, il considéra son portefeuille
bourré de documents et de notes. Des pleurs amers lui venaient aux
paupières, mais il ne lui fut pas même permis de pleurer. Un huissier
vint lui remettre son paletot et son chapeau. On allait fermer la salle.
Il sortit, décidé à se jeter dans la Seine. A aucun prix, il n'aurait
consenti à réintégrer le domicile conjugal.
Que pensait Théodora? Qu'avait pu dire le notaire?
Ah! ce notaire! Avec quelle joie Prégamain se fût enivré de son sang!
Car il était cause de tout, cet homme! Seul, il s'était mis en travers
de ces beaux projets de voyage au fond de l'Afrique; seul, il avait eu
l'idée du domaine de Lathuile et de la source minérale.
Enfin...
Mais le vétérinaire! Il rirait aussi demain, cet empoisonneur de
bestiaux, en savourant dans les journaux le compte rendu de la séance!
Il triompherait. Il dirait aux électeurs:
--Ne vous l'avais-je pas prédit?...
Ainsi, tant d'efforts accomplis, tant de millions dépensés aboutissaient
à une catastrophe gigantesque. Jamais homme n'avait été à ce point
ridicule. Il ne s'agissait pas cette fois d'une légère question
d'amour-propre, d'une intention malicieuse soupçonnée dans un mot
équivoque. Non, Gédéon se sentait ridicule devant l'univers. La France
entière, représentée par ses députés du territoire, de l'Algérie, de la
Guadeloupe, de la Martinique, de la Cochinchine, s'était moquée de lui.
Il avait entendu le rire formidable d'une nation. Et demain grâce au
télégraphe, on ne rirait pas seulement en France, mais partout, à
Berlin, à Saint-Pétersbourg, à New-York, à Calcutta! L'histoire n'avait
point encore enregistré de chute aussi profonde.
Errant au hasard dans les rues, il échoua devant un restaurant où il fut
s'asseoir à l'écart moins pour manger que pour se reposer; car sorti du
Palais-Bourbon vers trois heures, il avait marché jusqu'à sept heures du
soir. Tremblant d'être reconnu dans la salle, il demanda un cabinet et,
par contenance, commanda à dîner.
Dès le premier service, il congédia le garçon.
--Laissez-moi, dit-il. Je sonnerai.
Un grand politique l'a dit: Il faut tout prendre au sérieux, il ne faut
rien prendre au tragique.
--Voyons, pensait Gédéon, il s'agit de regarder tranquillement où
nous en sommes... J'ai été bafoué, berné, hué, conspué. Soit. Ne nous
dissimulons pas que cette journée aura un lendemain. En ce moment,
les journalistes me mettent en chansons. De même qu'on a métamorphosé
Limayrac en fleur comme Narcisse, peut-être va-t-on me changer comme
Biblis en source. Pendant une bonne semaine, je serai livré en pâture
aux chroniqueurs, aux échotiers, à la férocité des plaisanteries.
Bien... Les gens de Sisteron pousseront des hurlements et mon ancien
concurrent se montrera implacable... Parfait... Mais à tout bien
considérer, cette mésaventure peut-elle être qualifiée d'originale?...
Nenni!... On m'attaquera, mais qui n'a-t-on pas attaqué? On me bafouera,
mais qui peut se flatter d'échapper à l'ironie? On ira jusqu'à me
calomnier, mais connaît-on des bornes à l'audace des calomniateurs?...
Si j'en crois le témoignage de l'histoire, la célébrité naît
généralement des persécutions; les grands hommes sont, pour la plupart,
de grands calomniés. Comme on attaquait Thiers! Comme on attaque
Gambetta! Comme on attaque Bismark! Comme on calomnie Garibaldi! Comme
on raille Jules Simon! Aucun d'eux n'a pourtant songé à se jeter à
l'eau. Confiants dans leurs destins, ces hommes prédestinés dédaignent
la raillerie, méprisent l'outrage. Ils vont, ils marchent, ils
persistent... Je suivrai ce noble exemple; je serai, moi aussi, fort,
vaillant, dédaigneux! En définitive, on ne me blaguera jamais autant
qu'on a blagué Napoléon Ier!
Il s'arrêta pour goûter son potage qu'il trouva excellent.
--J'étais fou de désespérer, se dit-il encore. Certes, l'assaut a été
rude, j'en suis encore suant et rompu; mais les morceaux sont intacts.
Si je compare ma situation à celle du malheureux dont nul ne s'occupe,
je dois, au contraire, me féliciter. Tout ceci n'est qu'une épreuve.
Jusqu'à présent les choses marchaient trop facilement, je menaçais
d'arriver trop vite. Que diable! un temps d'arrêt ne compromet pas un
voyage! On se repose, on médite, on prend des forces pour repartir
bientôt. La commission des congés comprendra ma position et m'accordera
quelques semaines; les électeurs liront mon discours dans l'_Écho
de Lathuile_, et je ruinerai mon concurrent en installant dans
l'arrondissement un vétérinaire dont les consultations seront
gratuites... On m'aura nargué pendant huit jours, mais dans deux ou
trois mois personne ne pensera plus à l'incident... On oublie si vite
à Paris!... D'ailleurs ma conscience ne me reproche rien, et je puis
affirmer qu'en cette affaire tous les torts appartiennent à mes
collègues... Je venais en homme sérieux discuter sérieusement une
question sérieuse; j'étais de bonne foi et de bon vouloir. Eux, ils
ont été bêtes et féroces, ils ont ri à propos de choses qui ne se
rattachaient nullement au débat, et m'ont grossièrement fermé la bouche.
Eux seuls ont causé le scandale, eux seuls doivent en rougir. Il se
trouvera bien, je l'espère, un journal pour présenter la chose sous cet
aspect... Du reste, j'ai l'_Écho de Lathuile_ et je compte bien m'en
servir.
Dans les heures de crise, la moindre consolation semble précieuse.
Malgré son trouble, le malheureux Gédéon avait dressé un menu de premier
ordre et commandé un délicieux repas. La solitude lui rendait un peu
de calme, la bonne chair lui remit un peu de courage au coeur. Il se
réjouissait d'avoir évité l'avenue Marceau, la mauvaise humeur de
Théodora, le dépit du notaire, la venue possible des visiteurs et des
pétitionnaires. Il se promit de rentrer assez tard, de se distraire,
d'entrer dans un théâtre ou dans une salle de concert pour passer
gaiement la soirée et achever de se remettre. Depuis longtemps il ne
s'était plus permis la moindre distraction. Ce soir, il méritait bien
une petite fête. Oui, mais s'il était rencontré, reconnu, montré au
doigt?... Eh bien, on le reconnaîtrait, voilà tout! On verrait qu'il se
montrait sans peur, étant sans reproche.
Dans cette intention, il acheva plus rapidement son repas. L'espérance,
la confiance lui revenaient avec l'appétit. Il but une bouteille de
chambertin et une demi-bouteille de Roederer, histoire de s'égayer un
brin. De nouveau, il vit tout en rose,--en rose pâle, mais en rose.
Comme il allumait un cigare et se versait un troisième verre de
chartreuse jaune, une voix le fit tressaillir.
On causait dans le cabinet voisin, et l'on venait de prononcer le nom de
l'élu de Sisteron. Gédéon prêta l'oreille.
Bientôt il distingua deux voix, des voix d'homme, des voix qui ne lui
étaient pas étrangères. Qui pouvait être là? Vainement il chercha un
petit trou, une fente, une fissure dans la cloison, une ouverture qui
lui permettrait de reconnaître les dîneurs. Il lui fallut se résigner à
entendre sans rien voir.
Maintenant, les voisins--des jeunes gens à juger par le son des
voix--causaient de choses indifférentes, théâtre, chevaux, femmes,
baccarat. Cependant Gédéon ne pouvait douter qu'on eût prononcé son nom;
il s'entêta et voici ce qu'il entendit:
................................
«--Au fond, vois-tu, mon cher, cela m'est parfaitement égal, mais elle
est si cocasse, ton idée, que je m'amuse à regarder dedans. Tu es bien
le premier...
«--Mais pas du tout. C'est une loi humaine. On est dégoûté des choses
par ceux qui les obtiennent, des maisons où on est reçu par ceux qu'on
y reçoit, des femmes par ceux qu'elles ont aimés. Une femme conserve
toujours quelque chose de l'homme qu'elle trompe ou qu'elle quitte; elle
a des idées, des mots qui lui sont restés de l'autre.
«--Soit.
«--Dès lors, il est prudent de choisir. Aussi, tiens, la personne dont
nous parlions tout à l'heure...
«--La petite madame Prégamain?
«--Oui... Eh bien, elle est gentille, elle s'habille bien, elle possède
ce petit air de candeur qui est exquis chez une femme adultère. Il n'est
pas difficile de deviner qu'elle s'ennuie à périr; je lui ai fait un
doigt de cour et, parole d'honneur, cela promettait de marcher vite et
bien... Tu me suis?...
«--Oui, va toujours.
«--Eh bien, mon cher, que te dirais-je?... Elle me sauterait au cou que
je m'empresserais de prendre la fuite.
«--Pauvre petite femme!...
«--Ne ris pas. Elle s'en mordra les pouces. Aussi, on n'épouse pas un
homme comme ce Prégamain!
«--Le fait est...
«--J'étais bien sûr que tu partagerais mon opinion. Non, mais te vois-tu
amoureux de cette femme-là, lui prenant les mains, lui disant de jolies
choses, me traînant à ses genoux!
«--Tu vas loin.
«--Ma démonstration sera plus complète... Dis-moi, pourrais-tu jamais,
en aucun moment, oublier la fonction du mari en ce bas-monde, son eau
médicinale, l'usage de cette eau, le rôle de cette eau!... Prononce donc
ce nom «Prégamain» dans un salon et tu auras commis ce qu'on appelle un
impair. On ne parle pas de ces choses-là...
«--D'accord.
«--Et ce nom dont tu ne veux pas, même pour un instant, dans tes
causeries, tu pourrais le graver dans ta pensée? Ce mot dont ton oreille
ne veut pas, tu en remplirais ton coeur? Allons donc!... Ce nom qui fait
rire ou qui évoque d'autres sensations d'un genre plus déplaisant, tu le
prononcerais avec recueillement, avec tendresse? Tu mettrais ton âme à
dire cela? Tu mettrais de la passion là-dedans?...
«--Je t'en prie, tais-toi. Ce que tu dis est abominable.
«--Bon, tu as compris. Il n'est tel que les grands arguments pour
engendrer les fortes convictions. Bref, mon vieux, on peut prendre pour
maîtresse la femme d'un grand homme ou d'un manant, mais pas la femme
d'un bonhomme ridicule, pas une madame Prégamain... Je m'imagine qu'elle
doit sentir l'huile de ricin, cette femme-là... Là, franchement, une
maîtresse qui ferait songer aux tribulations de M. de Pourceaugnac, à M.
Purgon, une maîtresse qui évoquerait des idées d'hôpital?
«--Oh! impossible!...
«--Absolument impossible!
«--Ce serait une horreur!
«--Une horreur horrible!
........................... ...........................
En sortant du restaurant, Gédéon ne ressemblait plus à un homme, mais à
un spectre. Il était pâle comme une cire, froid comme un sorbet, et pour
ainsi dire automatique. Il marchait sans voir personne, sans prendre
garde au bruit des voitures, d'un pas allongé et régulier. Il atteignit
ainsi les boulevards à la hauteur du faubourg Montmartre, et les suivit
dans la direction de la Madeleine.
Le théâtre des Variétés était ouvert, mais il n'entra pas aux Variétés,
il passa devant la salle des Nouveautés sans en apercevoir les portes,
devant l'Opéra sans distinguer sa façade illuminée.
Les espérances conçues pendant le repas s'étaient enfuies dans le néant,
les consolations entrevues avaient disparu. Prégamain n'avait plus du
tout l'air d'un homme qui projette une folle soirée.
De la même allure il franchit la rue Royale et monta l'avenue des
Champs-Elysées jusqu'à l'Arc de Triomphe de la place de l'Étoile. Là, il
tourna par la gauche et suivit l'avenue Marceau jusqu'à la porte de son
hôtel.
La maison était sens dessus dessous, par suite de l'absence prolongée du
maître. Théodora n'avait pas dîné et pleurait comme une fontaine, brisée
qu'elle était par cet ouragan d'émotions: la séance, la disparition
du député. En entendant rentrer son mari, elle se précipita dans
l'antichambre, lui sauta au cou, heureuse de le retrouver, d'être
rassurée enfin. Mais il la repoussa brutalement.
--Ne m'approchez pas! s'écria-t-il. Ne m'approchez pas!!... misérable!!!
Épouvantée, elle obéit, courut se réfugier dans son boudoir, se sentant
devenir folle.
Gédéon entra dans son cabinet, s'y enferma à double tour.
Son bureau était chargé de papiers, de lettres, de dossiers, de
journaux. Il repoussa tout cela d'un coup de poing, faisant table nette;
puis il prit un feuillet blanc, une plume, et il écrivit.
Un quart d'heure après, une formidable détonation plongeait dans
l'épouvante la luxueuse demeure. On courut au cabinet, on força la porte
et l'on trouva le député de Sisteron étendu sur le tapis, une plaie
sanglante au front.
La lettre par laquelle il expliquait sa fatale détermination était ainsi
conçue:
«Pour atteindre au premier rang, j'ai dépensé deux ans de travail
acharné, plus de six millions de francs; j'ai enrichi deux cents
familles et remué toute une contrée.
«Je voulais devenir illustre comme personne, et il m'est prouvé que je
ne puis même pas être trompé par ma femme comme tout le monde.
«J'en ai assez.
«G. P.»
On crut partout que Prégamain s'était tué par désespoir, à cause de son
terrible échec parlementaire.
Comme le public s'abuse, hein!