Le pont neuf jeté sur le torrent du Gapeau portait une inscription
analogue. Au delà même de la commune de Lathuile, Gédéon trouva moyen
de faire graver son nom dans le marbre ou l'airain. Ayant conquis la
commune, il s'agissait de conquérir le canton et, sans abandonner la
mairie de Lathuile, d'arriver au conseil général.
Par un bonheur providentiel, le siège devint vacant, le titulaire
s'étant retiré après fortune faite. Depuis longtemps Gédéon avait
disposé ses batteries, tenu conseil avec le sous-préfet, gagné
l'influence des chefs de parti. Sa candidature n'étonna personne.
Mais, cette fois, il importait de prendre une attitude.
Laquelle? Toute la question était là.
Pour enlever les suffrages des gens de Lathuile, point n'avait été
besoin d'écrire un programme ou de prononcer un discours. Les voisins de
l'établissement thermal n'avaient point désiré connaître la couleur
du candidat, s'il était bleu, blanc ou rouge, s'il regrettait
Louis-Philippe, Henri V ou Napoléon III. On avait voté pour le
propriétaire du grand château, pour le bienfaiteur du pays.
Mais les conseils généraux peuvent avoir à remplir un rôle politique.
Dans le cas d'une dissolution des Assemblées législatives par la
force, ils s'assemblent immédiatement, sans décret de convocation, et
s'emparent, à titre temporaire, de l'administration du pays. Assurément
cette extrémité demeure exceptionnelle, mais elle est écrite dans la loi
organique.
Force fut donc à Prégamain de sortir son drapeau.
Il y songea pendant huit jours, rôdant autour des hommes et des
idées qui avaient gouverné la France, étudiant les lois, consultant
l'histoire, fouillant les pamphlétaires et les commentateurs, agitant le
pour et le contre, cherchant à discerner parmi les opinions l'opinion en
faveur, parmi les partis le parti d'avenir.
En prenant place à l'extrême droite on s'assurait des relations
flatteuses: là s'étaient échoués les fils des preux, les descendants
des grandes races, les Rohan, les Léon, les La Rochefoucauld, les
Montmorency. Mais ces messieurs jouissaient d'une affreuse réputation
dans les Basses-Alpes; on les y soupçonnait de préméditer le
rétablissement de la dîme, des corvées, du droit de cuissage.
A l'extrême gauche, Gédéon redoutait le voisinage de certains
personnages inquiétants, républicains farouches ou novateurs téméraires.
En conséquence, il opta pour la politique des centres. Là siégeaient
les vieux parlementaires, les libéraux, les hommes de prudence et de
sagesse; là, l'insupportable rigidité des principes savait se plier au
besoin, selon les circonstances, et se façonner à la complicité des
intérêts.
Il n'adopta donc ni l'une ni l'autre des trois couleurs, jugeant plus
habile de les arborer toutes ensemble. Point de politique de parti, une
politique patriotique et véritablement nationale! Cependant, sur les
avis de son notaire, Gédéon se décida à pencher légèrement vers la
gauche. Il entendait demeurer au centre, mais moins près de l'opposition
que des gens en place. Au conseil général, il appuierait adroitement
la préfecture, en conseiller jaloux de son indépendance, mais vraiment
impartial. Plus tard, à la Chambre, il se tiendrait à la disposition du
ministère, sans prendre aucun engagement formel, se réservant, aux jours
de bataille, de se porter librement du côté du plus fort.
Ainsi résolu, il rédigea sa profession de foi dont voici le texte exact:
«Chers contribuables,
«Répondant à l'appel qui m'est adressé par un grand nombre d'entre vous,
je pose ma candidature au siège de conseiller général pour le canton de
Lathuile, devenu vacant par la démission de M. Cordenbois.
«Mon nom vous est connu, les travaux considérables exécutés dans votre
arrondissement par mes soins ne sont ignorés de personne. Une étude
sincère et approfondie de vos besoins me fait espérer que mes efforts au
sein de l'assemblée départementale ne resteront pas inutiles.
«Soucieux de contribuer à la prospérité du canton, au développement
des richesses agricoles et industrielles de cette belle contrée, je
m'efforcerai de justifier vos suffrages par une application constante.
«Au point de vue politique, ami de la liberté et respectueux du droit,
je travaillerai à l'affermissement du gouvernement actuel et des
institutions qui nous régissent. Patrie, liberté, morale, justice, telle
est ma devise.
«Vive la France!
«(_Signé_) GÉDÉON PRÉGAMAIN,
«Maire de Lathuile.»
Il se trouva, parmi les électeurs, quelques esprits grincheux disposés
à repousser ce programme comme par trop superficiel. Un vétérinaire du
canton saisit cette occasion d'entrer en lice, et, s'appuyant sur la
partie avancée de la population, inscrivit en tête de son manifeste la
réduction de l'impôt et la suppression des armées permanentes. Gédéon
para le coup en promettant la séparation de l'Église et de l'État;
à quoi le vétérinaire, perdant l'esprit et la mémoire, répondit par
l'engagement de voter le service obligatoire pour les religieux et les
séminaristes. Cette contradiction le perdit, mais la lutte se prolongea
acharnée.
Il y eut des polémiques. Le vétérinaire était soutenu par une feuille
radicale de Sisteron; Prégamain fonda un journal: l'_Écho de Lathuile_.
«Eh quoi! s'écriait-il, en son Premier-Lathuile, pensez-vous qu'un pays
malade puisse être guéri comme un cheval morveux ou comme un mouton
atteint de la clavelée?»
«Eh quoi! ripostait le vétérinaire, oseriez-vous prétendre que le canton
a besoin de votre eau purgative?»
Gédéon parla dans une réunion publique, couvrit son adversaire de
sarcasmes et vit sa candidature acclamée.
Au scrutin, il l'emporta de douze cents voix.
Vinrent les élections générales législatives. Le vétérinaire revint à
la charge, mais cette fois encore il en fut pour la honte de son
impuissante ambition. Au mois d'août 1881, Gédéon Prégamain fut proclamé
député de l'arrondissement de Sisteron (Basses-Alpes). Malgré les
manoeuvres de son concurrent, il obtenait une majorité honorable et
pouvait compter sur une validation incontestée.
Dès qu'il eut connaissance du scrutin proclamé par la commission de
recensement, il s'enferma dans son château, voulant s'épanouir à l'aise,
loin des regards profanes.
Retiré dans son cabinet, seul, bien seul, il mesura par la pensée le
chemin parcouru, se vit tel qu'il avait été jadis, clerc d'avoué, affamé
et inconnu, être obscur, pauvre diable errant que, seule, la statistique
eût appelé une âme, ver de terre infime. Il confronta son passé avec son
présent, comme Murat devenu roi eût pu contempler son fouet de postillon
à côté de son sceptre, comme Michel Ney, devenu maréchal de France, se
souvenait d'avoir travaillé en qualité d'ouvrier tonnelier. Il pensa:
«Je suis parti de là-bas, je m'arrête ici, je parviendrai la-haut.»
--J'y touche! s'écria-t-il en un élan d'exaltation tapageuse. Je touche
au sommet, je mets le pied sur la cime. Quelques pas encore, quelques
efforts, quelques jours, un peu de patience et je saurai m'élever au
faîte des plus puissants!... Combien j'eus raison de me confier à mon
étoile, d'écouter les voix mystérieuses qui donnaient à mon oreille les
fanfares d'un avenir glorieux! Hier je n'étais rien, aujourd'hui je suis
un des sept cents prédestinés qui dictent la loi à la patrie. Mon vote
contient le secret de demain... Avec un discours je peux faire changer
les gouvernements; avec un mot: «Oui» ou «Non», je puis à mon gré
convier les peuples à de fraternels embrassements ou déchaîner la guerre
à travers l'Europe. Ma volonté, c'est la France grande ou petite,
humiliée ou libre, riche ou ruinée; c'est notre armée conquérante ou
vaincue, nos chemins de fer rayonnant sur le territoire, notre marine
couvrant de ses voiles les deux océans. Et demain?... Aujourd'hui, je
suis l'homme qui décide, demain je serai le maître qui agit... Ministre!
je deviendrai ministre!... J'aurai le droit de dire: «Je veux!...» Les
ambassadeurs me souriront et s'attacheront à gagner ma bienveillance,
les souverains m'enverront des cordons de moire et des croix de
diamants!... Mon nom figurera en tête des proclamations et au bas des
traités... Une armée de reporters suivra mes voyages, relatera mes
paroles, s'inquiétera de ma santé, copiera le menu de mes repas, et
commentera mes moindres actions... D'un froncement de sourcil je ferai
trembler le commerce et baisser les cours de la Bourse!... Mon nom sera
connu, répété, admiré, craint... Déjà, je suis célèbre. Il n'est pas un
coin du monde où ne parvienne l'eau de ma source. Tous les malades et
les gens sains, les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, les
puissants et les chétifs, les heureux et les mélancoliques, les enfants
et les vieillards, songent à moi comme à un sauveur... Par certain côté,
la terre m'appartient. Je ne l'ai ni enseignée comme Jésus, ni conquise
comme Charlemagne, ni asservie comme Napoléon, ni agrandie comme Colomb,
ni renouvelée comme Voltaire, ni chantée comme Homère; non! mais j'ai
purgé des mondes!