LA PETITE

_A Hector Tessard

en témoignage

de ma haute estime

et

de ma reconnaissante affection._

--Tiens, elle est en retard...

Et Roland, soucieux, demanda un journal.

--Tu ne dînes pas? interrogea un camarade.

--Si bien... tout à l'heure.

Il essaya de lire une feuille du soir mais sans pouvoir s'intéresser à

cette lecture. Autour de lui, dans la brasserie, les dîneurs accoutumés

prenaient place, avec un tapage jovial de saluts échangés. D'instant en

instant la porte s'ouvrait, donnant passage à un nouveau venu. Aucun

philistin. Chacun retrouvait son coin et sa chaise. Au fond, les deux

tables des peintres, accouplées d'une rallonge de tôle, et portant le

couvert de Fernand Vermon, de Michel Willine, de David et du vieux

Legaz; à droite, Judey, Roucher, Charlerie, Valréau, le clan des

chroniqueurs et des poètes; plus loin, la table où, par deux fois

chaque jour, le graveur Rebouteux s'asseyait solitaire; à gauche, sous

l'escalier en pas-de-vis, la place des gamines, les modèles et les

bonnes filles sans état social: Nelly, Sarah, Mimi, Nana Merher,

Victorine la Rousse et Bertha, une grande créature pâle coiffée de

superbes cheveux noirs.

--Faut-il mettre le couvert de monsieur?

--Oui, fit Roland.

Peu à peu la brasserie s'emplissait. Peintres et sculpteurs, chassés des

ateliers par l'approche du soir, descendaient de Montmartre, de la place

Pigalle, de la rue Lepic, du boulevard de Clichy, suivis ou rejoints

par la cohue des marchands de tableaux anxieux de brocanter une affaire

entre le dessert et le café. On s'abordait avec des tutoiements de vieux

camarades; on s'interrogeait:--Ça marche-t-il, ton grand machin?--Euh,

euh...--A propos, j'ai vu ce matin tes deux panneaux décoratifs chez

Bague... c'est très fort, tu sais... non, non, sérieusement, mes

compliments, mon vieux.--Et Legendre?

--Parti pour Rome hier soir; tout l'atelier Bouguereau l'a conduit au

chemin de fer.--Voyons, cinq cents francs? marchons-nous pour cinq cents

francs?--Allons bon! on va décorer Dutil... ça, c'est raide!--Vous direz

tout ce que vous voudrez, mais je crois que Cabanel...

--Non, je ne prépare plus au bitume, ça remonte trop; vois les Baudry

de l'Opéra!--As-tu regardé les aquarelles de Détaille?... c'est d'un

mauvais!--Bertauld?... il y a trois mois qu'on ne l'a vu!--Tiens,

Jourdeuil!... et ça va bien?--Non, garçon, pas de gomme...

Roland regarda l'heure. Déjà sept heures. Où pouvait-elle rester si

tard? Voyons. Après déjeuner, en le quittant, Gilberte devait se rendre

chez le père Hermann, de l'Institut, qui avait besoin d'elle pour une

Hérodiade. Bon. C'était convenu; elle lui avait promis une séance. Elle

était partie à midi, de façon à arriver rue d'Assas vers une heure.

Combien de temps, cette séance? Mettons jusqu'à cinq heures. A partir

de cinq heures, plus moyen de travailler; la lumière change, change,

change... Donc, à cinq heures--cinq heures et demie--Gilberte était

libre. Une heure pour revenir:--six heures et demie. Et bientôt sept

heures et demie!...

Puis il se souvint que le père Hermann était un peu bavard. Ce vieux-là

demeurait plus jeune que les jeunes, malgré ses soixante-cinq ans. Il

avait conservé des manies d'étudiant négligé et paresseux, une rage

d'écoles buissonnières dans les gargotes douteuses et les cabarets

louches du quartier latin, l'habitude de tremper son absinthe sur un

coin de table banale en écoutant bavarder les nouveaux, les rapins

corrects et gantés de notre époque, et en accablant de madrigaux

platoniques les belles filles qu'il régalait somptueusement de café noir

et de cerises à l'eau-de-vie, s'efforçant de les faire rire quand elles

avaient les dents jolies. Avec cela, rangé, convenable comme un parfait

notaire. Probablement il avait emmené Gilberte dans un caboulot du

boulevard Saint-Michel ou de la rue Soufflet, et tous deux jabotaient

tranquillement, les coudes sur la table. Un retard, après tout; un petit

retard.

--Faut-il servir monsieur?

--Tout à l'heure.

Cependant les autres modèles étaient arrivés: Nelly, la grosse Anglaise

blonde qui posait les Parisiennes chez de Nittis; Victorine, le rapin

de Sarah Bernhardt, qu'employait Alfred Stevens; Nana Mehrer, le modèle

ordinaire de Jules Lefebvre qui a exécuté d'après elle sa _Vérité_ pour

le musée du Luxembourg; Gabrielle, l'esclave mauresque de Benjamin

Constant; Mimi, une des blanches nymphes de Corot; Maria la Belge, de

l'atelier Gérome; Nini, la Biblis du sculpteur Suchetet; Élise Fanet, le

modèle de Manet; et jusqu'à Sarah l'Anglaise qui arrivait toujours après

toutes les autres, grise du gin avalé en route dans les cabarets du

quartier Pigalle.

Les clients continuaient d'entrer. Deux ou trois fois, la porte s'ouvrit

pour une bande annoncée par un tumulte de voix joyeuses--de gros timbres

d'hommes et des rires frais de filles en gaieté. C'étaient les petites

troupes fugitives du _Rat Mort_ ou de la _Nouvelle Athènes_, les

camarades attablés là-haut sur leur absinthe avec ceux du boulevard

Rochechouart et de l'avenue Trudaine, les colons du _Clou_ et du _Chat

Noir_, amenant de nouvelles figures ou jaloux de prendre un peu l'air.

Puis des gens qu'on voyait de loin en loin, une fois ou deux fois par

mois, des musiciens, des ingénieurs, des hommes de Bourse, pris d'une

dilection intermittente pour ce petit estaminet d'artistes.

Ceux-là prenaient à peine le temps de s'asseoir et d'avaler quelque

chose avec beaucoup d'eau.

Des irrégulières passaient, s'accoudaient à un pilier de fonte ou

s'arrêtaient devant un coin de table pour échanger un: «Ça va bien? Au

revoir!» Quelques-unes possédaient une place dans le coin des modèles;

c'était Éva, la maîtresse d'un marchand de couleurs de la rue Fontaine;

Louisa, séparée de son mari--un ancien chef d'escadron, oui, mon

cher!--et vivant d'aumônes; Louise Dupin, la brocanteuse, avec, sous

le bras, un paquet d'esquisses escroquées dans les ateliers et qu'elle

vendait à des amateurs naïfs.

Maintenant tous les becs de gaz étaient allumés, et la salle aux murs

blanc et or flamboyait dans une atmosphère lourde de ragoûts fumants et

de bouteilles éventées. Une horreur! C'était à étouffer. On se passait

la carte, un menu pauvre avec des plats de buffet de chemin de fer. Les

voix, d'abord languissantes, suspendues, se réveillaient bientôt; on

causait avec plus d'entrain, non plus seulement dans le voisinage étroit

limité par le couvert, mais de table à table, d'un bout de la salle à

l'autre. La causerie courait en tous sens, spirituelle et désordonnée,

se heurtant aux idées et aux folies, touchant à tout dans de beaux élans

d'effronterie juvénile et sincère, et pouvant se décanter en une essence

bizarre mêlée de paradoxes éperdus et de pensées profondes. De cette

rumeur de paroles bourdonnantes, librement dites, s'envolaient par

éclairs un mot juste, un jugement sain et droit, une observation fine,

une formule poétique qui donnaient à ce tapage une incomparable grâce de

jeunesse.

Dans leur coin, sous l'escalier, caquetaient les gamines essoufflées, la

bouche pleine, à travers leurs fringales de vingt ans. Quelques-unes,

sérieuses, parlaient peinture, défendaient les peintres qui les

employaient et les tableaux pour lesquels elles avaient posé. Une petite

blonde, d'apparence poitrinaire, demeurait stupide, enfoncée dans le

divan adossé à la muraille, la tête en arrière, le regard errant au

plafond avec une expression de contemplation bête et heureuse. D'autres

se querellaient, jalouses, enragées, avec des attitudes dignes et en

pinçant les lèvres pour s'appeler «chère madame».

Enfin on entendit un bruit de voiture devant la brasserie, dans la rue

de La Rochefoucauld; puis la porte s'ouvrit et l'on vit apparaître

Gilberte au bras d'un beau vieillard décoré qu'elle poussait un peu.

--Mais entrez donc!...

Il y eut un brusque arrêt des conversations. Tous se levèrent pour

saluer.

--Monsieur Hermann!

C'était le père Hermann, rayonnant, épanoui, avec sa bonne figure de

vieux fleuve, sa belle barbe blanche, son chapeau à larges bords, son

éternelle redingote noire boutonnée très haut et ornée de sa rosette

rouge de commandeur; le père Hermann très fier de donner le bras à la

plus belle fille de Paris.

Ce fut à qui lui offrirait une place.

--Voilà! dit-il. J'en étais sûr! Je les dérange, je les gêne!...

Écoutez, je ne voulais pas; c'est la petite qui m'a enlevé... Hein! à

mon âge!...

--Tiens! fit Gilberte, il voulait me garder à dîner chez Foyot; j'ai

préféré vous l'amener...

Et, s'adressant à Roland, elle ajouta:

--Tu penses!...

Le vieil Hermann allait de table en table, distribuant des «bonjour,

toi,» et des «bonsoir, ça va bien?» tutoyant toute la bande, les vieux,

les jeunes, les gamines.

--Eh bien, Vermon, et ta médaille d'honneur, quand est-ce?... Bonjour,

Florin; ah! tu peux te vanter de me faire faire du mauvais sang, toi,

avec tes aquarelles des Folies-Bergère... Ah ça, mon vieux Legaz, tu ne

veux donc plus venir me voir? En voilà un vilain lâcheur!... Toi, David,

je ne te dis plus bonjour, tu as trop de talent... Tiens, Willine, je

causais de toi hier avec Pothey. Comment, tu ne connais pas Pothey?

Pothey de la _Muette?_ Pothey qui a tant de cheveux? A la bonne heure!

je me disais aussi... Ah bah! Nelly! et tu as le toupet de m'écrire que

tu es malade les jours de pose!... Bonjour Elise, bonjour... Sacrebleu!

que ça me fait du bien de voir cette jeunesse autour de moi!

Il alla serrer la main à Roland.

--Je vais vous dire... nous sommes allé prendre quelque chose à la

taverne anglaise--vous savez, derrière la Sorbonne... Je voulais la

garder, elle n'a pas voulu. Sans rancune, hein?... Voyons, voyons, où

va-t-on me mettre?... D'abord, je veux être à côté de la petite.

Roland lui avança une chaise; et, tandis que les autres achevaient leur

repas, tous trois commencèrent à dîner--un pauvre dîner de cinquante

sous servi dans de la faïence grossière garni d'un couvert de métal

anglais.

Mais de bon appétit, hein! Le vieil Hermann dévorait, achevait un plat

avant que les autres y eussent touché, vidait prestement son verre et

disait à Gilberte:

--Je devrais venir ici plus souvent... De te voir, ma fille, ça me

redonne faim!

Roland écoutait, mal à l'aise, rongeant son frein, montrant une

politesse contrainte et gauche, réprimant avec peine des envies qui

lui prenaient de s'en aller brusquement, tout de suite, en jetant sa

serviette, au risque d'un gros scandale. Pourquoi diable Gilberte

avait-elle amené ce vieux fou? N'aurait-elle pu s'en débarrasser et

revenir seule? Outre qu'il connaissait peu le père Hermann, il lui en

voulait--à lui comme à tous ceux qui employaient Gilberte. Cela était un

supplice de se trouver côte à côte avec un de ces grands artistes qui,

pour un louis ou deux, achetaient le droit de contempler, à loisir et

toute nue, la femme qu'il aimait. Quand une de ces rencontres redoutées

le surprenait, il se sentait rougir à la fois de colère et de honte. Sa

pensée se remplissait de dégoûts, d'épouvantes et de désirs.

Plus que tout autre, le père Hermann lui était odieux. C'était le vieil

artiste qui avait découvert--inventé, comme il disait--Gilberte, et qui

l'avait faite célèbre. Il y avait de cela deux ans bientôt. D'après

cette petite ouvrière, alors commune et mal nippée, Hermann avait peint

des déesses et des impératrices. Cette trouvaille, vers la fin de

sa carrière, avait rendu au peintre un renouveau de jeunesse et de

puissance, retrempé pour ainsi dire son génie. Aussi aimait-il la petite

d'une tendresse quasi-paternelle où il entrait une indéfinissable

reconnaissance et comme une sorte de jalousie. Oui, il était jaloux, ce

vieux, et jaloux sans amour, jaloux seulement par égoïsme d'artiste.

Dans les premiers temps--après qu'il avait enlevé Gilberte à son atelier

de couture--il s'était imposé la tâche de veiller sur elle, de la loger,

de l'instruire, de lui donner des goûts d'élégance en harmonie avec sa

beauté. Aussi lui donnait-il de bons conseils--comme un vrai papa; et il

se montrait affligé, colère--comme un amant--lorsqu'il apprenait que,

cédant à des instances ou à des promesses, elle était allé poser chez

d'autres.

--Elle me fait des infidélités, disait-il alors.

Cette jalousie singulière ne s'arrêtait pas aux soucis du peintre;

elle allait plus loin, posait sur les actions, les démarches, les

préférences, les habitudes de la jeune fille. Longtemps, par exemple,

il s'était défié de Roland, en qui il soupçonnait un amant, et il avait

suivi, surveillé, épié la petite, ne se trouvant rassuré qu'au jour

où il eut conscience que le jeune poète était seulement un amoureux

éconduit.

Pour cela encore, Roland le détestait; mais, sachant l'admiration de

Gilberte pour le maître, il concentrait ses rancunes. A chaque fois

qu'il se trouvait en présence du vieux, il s'appliquait à lui faire

bonne mine, le saluait avec une vénération humble.

Ce soir, l'épreuve était plus rude, se compliquait de la présence de

Gilberte. Jusqu'alors Roland avait coudoyé le vieil académicien dans

des salons neutres et sévères où ses bavardages pouvaient être plus

facilement évités. Quand Gilberte lui disait:

--J'ai séance chez le père Hermann. Viens donc m'y prendre à cinq

heures... Il t'aime beaucoup et me demande souvent ce que tu deviens.

Il avait toujours imaginé des prétextes pour refuser. Savoir que

Gilberte allait rue d'Assas lui était un supplice; entendre parler du

maître lui déplaisait et l'agaçait. Il évitait de le rencontrer. Pour la

première fois, il se trouvait entre le vieillard et la petite.

Le dîner eût été lugubre sans l'intarissable bavardage d'Hermann pour

qui c'était une fête de passer les ponts et de monter vers les quartiers

où se sont cantonnés depuis quelques années nos peintres et nos

sculpteurs qui manqueraient de lumière dans les vieilles ruelles de la

rive gauche, et de recueillement dans le mouvement énervé du boulevard.

Certes, il était joyeux de retrouver là de jeunes talents, des renommées

naissantes, des esprits vaillants et hardis, mais sa plus haute

satisfaction était de pouvoir contempler encore, même dans ce cadre

étriqué et vulgaire, l'adorable modèle auquel il devait ses derniers

succès.

Pour employer une expression triviale, il la mangeait des yeux,

accordant peu ou point d'attention à Roland et aux autres, dédaignant

les câlineries des gamines. Et il allait, il allait...

Comme neuf heures sonnaient, il but son café d'un trait et se leva en

disant:

--Voici l'heure à laquelle on couche les garçons de mon âge... Roland,

si vous le voulez bien, nous allons rentrer cette enfant-là, et puis

vous me reconduirez un bout de chemin.

Gilberte demeurait à deux pas, rue de Laval, au coin de la rue Bréda.

Arrivée devant sa porte, elle tendit les deux mains à ses amis et

disparut.

Hermann alluma un cigare et prit familièrement le bras du poète.

--Quelle princesse, hein! dit-il en marchant et en désignant d'un geste

par-dessus l'épaule la maison qu'ils quittaient.

Puis, après une pause:

--Voyez-vous, Roland, mon garçon, cette enfant-là, ce n'est pas une

femme, c'est un monde. Il y a deux ans j'étais vidé, usé, fini quoi!

Une vieille barbe du Salon, un birbe à palmes vertes, quelque chose de

lamentable et de comique... Je peignais par routine, sans plaisir, je

faisais des portraits de magistrats et de femmes du monde, des types

embêtants... Eh bien, du jour ou j'ai eu déniché cette merveille-là,

changement à vue! Je me retrouve du talent, parole d'honneur, ce qui

ne m'était plus arrivé depuis 1865. Je me reprends à aimer mon art

franchement, passionnément, naïvement, comme je l'aimais à vingt ans,

quand j'arrivai à Paris. Absolument comme à vingt ans!... Toutes les

beautés que je rêvais alors et dont j'avais plein le coeur, plein la

tête, cette enfant-là me les a données... et sans compter, royalement.

Je lui dois de connaître Junon et d'avoir contemplé Cléopâtre. Cette

fille de concierge semble issue d'une race de dieux. A elle seule,

elle est aussi belle que Sémiramis, Pasiphaë, Imperia et la princesse

Borghèse, plus belle peut-être, car elle réunit, elle résume les beautés

éparses entre mille et mille femmes... Je ne suis pas encore arrivé à

saisir la tête d'expression de sa figure; elle les a toutes... Sur la

moindre indication, elle prend la pose, toute seule, naturellement pour

ainsi dire, avec une facilité et une rapidité d'assimilation qui sont un

don. Je n'ai trouvé ça chez aucune autre... Elle n'est pas un modèle,

elle est le modèle, le seul. Un pli du front, un mouvement de la lèvre,

une flamme où une langueur dans le regard, et elle se transforme,

elle se transfigure, elle revêt une beauté nouvelle, une splendeur

inattendue, un charme inconnu. Elle n'est pas seulement la forme pure,

créée pour la contemplation et l'ivresse des artistes; elle n'est pas

seulement la coupe divine, d'où se répand l'idéal, elle est l'esprit,

elle est l'âme, mon cher, elle fait penser... Admirable créature et

sublime tragédienne... Il ne faut pas se leurrer; ce qui survivra dans

mon oeuvre aura été inspiré par elle... Vous avez vu mon _Ophélie_?...

Eh bien, vous verrez mon _Hérodiade_... une Hérodiade blonde, c'est de

l'aplomb, ça, hein?... Eh bien, on jurerait une autre femme!... Plus

rien d'Ophélie n'a survécu dans le modèle; c'est farouche, c'est

terrible, ça a une allure d'horreur sacrée!... Voulez-vous me donner un

peu de feu?...

Ils firent quelques pas en silence; puis le vieillard reprit:

--A propos, j'ai lu votre volume de vers, le dernier, les _Tendresses_.

C'est beau, c'est très beau, et ça ne me plaît pas... Ne défendez

pas votre oeuvre, je m'explique; je vais du moins essayer de vous

expliquer... D'abord, vous avez du talent, beaucoup, beaucoup de talent,

de la sincérité, quelque chose d'honnête et de naïf qui séduit le

lecteur et le fait votre ami dès les premières pages... Mais croyez-vous

qu'il suffise en art de faire bien?... C'est une théorie; beaucoup

pensent qu'on répond à toutes les exigences de l'esprit en se bornant

à déployer une habileté maîtresse. Mais j'ai aussi ma théorie, et la

voici: On n'est un artiste qu'à la condition d'embrasser la nature

tout entière. Comprenez-vous? Par exemple, un peintre animalier est

un peintre animalier, mais il n'est pas un peintre. S'il n'est ému ni

devant l'homme ni devant la mer, s'il réserve toutes les ressources de

sa personnalité au culte des petits moutons et des chevaux anglais, cela

suffit, il est classé. Possible qu'il montre du talent et soit compté

pour un grand homme; ce n'est pas un artiste, c'est un spécialiste...

Vous, Roland, vous n'êtes peut-être pas un spécialiste, mais à coup sûr,

vous êtes un égoïste.

--Je ne comprends pas, fit Roland.

--Attendez... En art, on devient égoïste par accident. C'est votre cas

et ç'a été le cas de bien d'autres, parmi les premiers même... Tenez,

prenons par exemple Beethoven devenu sourd. Vous en êtes là. De même

que Beethoven n'entendait plus la chanson des bois, la plainte du vent,

l'éternelle et profonde symphonie de la nature et qu'il écoutait alors

pleurer en lui les mélodies de son coeur; de même vous avez perdu toute

tendresse pour les choses et les créatures qui vous entourent. Vous

écoutez chanter dans votre poitrine un jeune oiseau grisé d'amour qui

roucoule vos refrains à vous et qui pleure vos propres larmes; qu'il

vous survienne un espoir, qu'une souffrance vous atteigne, qu'une joie

vous éclaire, et vous consentez à vous émouvoir. Vous, toujours vous,

vous seul; ou plutôt l'amour qui est en vous. A part cela, au delà, rien

n'existe. Le monde croulerait que vous n'auriez pas un frémissement;

c'est tout au plus si vous regretteriez ce que ce monde aurait pu

produire pour parer votre idole... Et encore? Vous êtes amoureux, mon

pauvre ami, c'est-à-dire prisonnier. Vous vivez enfermé dans une pensée,

dans une seule ambition, dans un seul désir, dans un unique rêve, dans

une étroite servitude; et vous marchez à petits pas d'enfant tandis que

vous pourriez traverser le monde à grandes enjambées en sentant palpiter

tout entière, dans votre poitrine, l'immense humanité!

Il y eut encore un moment de silence. Maintenant Roland ne songeait plus

à interrompre l'académicien; il l'écoutait attentivement au contraire.

Le vieux s'arrêta pour rallumer son cigare, et il dit en reprenant le

bras du jeune homme:

--Si encore cet amour vivait dans votre livre. Mais non.... Entre nous,

il n'y a pas un seul vers de vos _Tendresses_ qui ne soit adressé à

Gilberte, n'est-ce pas...? Oui? Bon. Eh bien, Gilberte n'existe pas dans

le poème; elle en est absente. Votre oeuvre pourrait avoir été inspirée

par toute autre femme, la première venue qui serait jolie, Nana Mehrer

ou Bertha.... Vous êtes tellement préoccupé de vos sensations, du soin

de donner une forme à vos mélancolies, de mettre du sang dans les veines

de vos images, que vous avez oublié... qui? L'idole elle-même... qui

est pourtant autrement belle que vos rêves, enfant...! Tenez, le grand

sentiment de l'artiste, celui qui fait les grands artistes, ce n'est pas

l'amour, ce n'est pas un ambitieux désir, non, c'est plutôt ce dont il

souffre et ce qui le fait saigner: c'est le sacrifice.... Voulez-vous me

donner un peu de feu?

Ils étaient arrivés près de la Seine, sur la place du Châtelet et ils se

tenaient arrêtés entre les deux théâtres, comme s'ils eussent tacitement

consenti à se séparer là. Mais le père Hermann n'avait pas tout dit.

--Venez par ici, jeune homme. Je connais dans ce coin un verre de bière

hongroise dont vous me direz des nouvelles....

Quand ils furent attablés sur le trottoir de l'avenue Victoria, devant

une grande brasserie toute flamboyante:

--Je vous ai rasé, hein? fit le maître en changeant de ton, brusquement.

--Mais non! mais non!

--Mais si! C'est un privilège de mon âge; il ne faut pas m'en vouloir

pour cela.... Il est très vraisemblable que je vous aurai rabâché des

bêtises, mais j'ai mon idée et je la dis.... Si vous étiez peintre, vous

me comprendriez mieux.... C'est si rare, une femme véritablement et

parfaitement belle! Je n'en ai connu qu'une avant de rencontrer la

petite; c'était une figurante du Théâtre Historique--vous n'avez pas

connu ça, vous--un chef-d'oeuvre. C'est elle qui a posé la _Source_

d'Ingres et la _Marguerite_ d'Ary Scheffer. Elle a mal tourné.... Le

malheur de ces reines-là, c'est qu'un soir elles rencontrent de beaux

garçons et qu'elles se mettent à les aimer. Alors bonsoir...! La déesse

est embrigadée dans des habitudes de ménage, elle sent le pot-au-feu et

n'a pas peur de se noircir les mains. Au bout de deux mois, elle

est finie; la taille s'épaissit, la gorge tombe, les hanches se

déforment.... S'il arrive un moutard, c'est le comble! Le lendemain des

couches la femme est encore jolie, mais elle n'est plus belle.... Faites

donc la _Source_ d'après une maman! Prenez donc séance avec la mère

Gigogne pour ressusciter Léda ou Salambô...! C'a été l'histoire de la

figurante en question. Je l'ai racontée à Gilberte et je crois que ça

lui a fait de l'effet.... Allons bon! voici qu'il pleut. Je n'ai que le

temps de rentrer, je me sauve!

Ils allaient se séparer au coin de la rue, sur le trottoir, quand

le maître, regardant Roland en face, lui mit les deux mains sur les

épaules:

--Mon fils, dit-il, retenez bien ceci: Le jour ou Gilberte aura un

amant, ce sera peut-être une bonne affaire pour l'industrie mais ce sera

une perte irréparable pour l'art.... Aimez cette enfant-là en artiste,

en grand artiste courageux et dévoué; aimez-la sans désir, comme vous

aimeriez une impératrice ou une femme qui serait morte avant d'avoir pu

se donner à vous. Croyez-moi, les créatures comme elles valent mieux

qu'un baiser; elles méritent des chefs-d'oeuvre. La petite est née

pour l'art et pour les artistes, non pour la vie même. Son rôle est

de traverser seulement la vie pour entrer dans la gloire des

immortelles.... On n'est pas amoureux de Minerve, voyons...? On la

chante, on la célèbre.... Seriez-vous bien avancé si vous lui faisiez

un enfant? Bah! faites-lui une ode! Faites-lui gravir le Parnasse et

laissez-nous essayer de lui ouvrir les portes du Louvre où elle trônera

parmi les plus radieuses et parmi les plus pures. Des filles comme ça,

c'est trop beau pour les hommes.... Donnez-moi donc un peu de feu...?

Là. Je vais être trempé; bonsoir...!--Au revoir, maître!

Une heure après, Gilberte, ayant éteint sa lampe et voilé l'âtre où se

mouraient les tisons réduits en braises roses, revenait à sa fenêtre et

apercevait, à travers les lames alternées des persiennes, Roland, lourd

de pluie, engoncé dans son ulster, le chapeau sur les oreilles entêté et

tenant bon sous l'averse. Il allait, venait, rasant les murs, dans une

allure de sergent de ville ou de factionnaire, emplissant le quartier du

bruit de ses bottes, considéré avec inquiétude par les passants que le

temps et l'heure faisaient plus rares. Tantôt il marchait vers la

rue Frochot, s'arrêtait au coin de la place, levait la tête vers les

croisées de la petite; tantôt il retournait à la rue La Rochefoucauld,

s'abritait sous une porte cochère, puis revenait vers la rue Bréda.

Une à une les boutiques se fermaient, laissant le pavé noir et triste.

La rue de Laval était maintenant toute sombre. Point de bruit ou presque

point; de temps à autre le claquement lourd d'une porte retombant sur

le pas hâtif d'un locataire attardé, ou le tremblement d'une voiture

traversant la chaussée dans un scintillement de lanternes cahotantes et

de flaques éclaboussées.

Enfin, après un dernier regard aux fenêtres de Gilberte, Roland tourna

le coin de la rue Frochot, et disparut.

La petite laissa retomber son rideau.

Peut-être lui avait-on répété trop souvent qu'elle était jolie.

Toute gamine, elle avait laissé pressentir un étrange et farouche

orgueil. A l'âge où les fillettes chérissent des poupées et apprennent,

par les coins qu'elles leur donnent, en même temps l'art redoutable

des coquettes et la sollicitude auguste des mères, Gilberte aimait les

rubans pour elle seule. Dans cette maison de la rue des Martyrs dont sa

mère gardait la loge, c'était, parmi les locataires, à qui la gâterait,

lui donnerait des bonbons et de petites pièces blanches. Elle possédait

plein un carton de défroques pimpantes dont son art précoce formait des

parures; et son plus grand chagrin était de voir confisquer le carton

par la mère Bouvilain, dans ses accès de colère rouge.

Le jour où il fallut entrer chez une couturière, elle pleura. D'abord,

ça lui avait souri, cette idée de sortir, d'avoir chaque jour une

échappée dans les rues, à travers les passants, le long des boutiques

opulentes des beaux quartiers; mais quand, au premier soir, on rentrant,

elle se retrouva les mains salies, les doigts piqués de petites taches

noires; quand elle se sentit fatiguée, rompue, souffrante, l'horreur du

travail la saisit et elle apporta désormais dans sa tâche des rancunes

sournoises d'esclave fière. Le seul bon moment de la journée restait

l'heure de flânerie d'après déjeuner. Tout l'atelier sortait en bande,

courait aux boutiques de charcutier et chez les fruitières. Six sous de

petit salé. Deux sous de pommes vertes qui faisaient grincer les dents

et donnaient une vivacité chaude au carmin des lèvres. On mangeait sur

un banc du boulevard, près du bureau des omnibus, et on mettait les

morceaux doubles. La dînette achevée, les ouvrières secouaient leur

tablier de lustrine et, bras dessus bras dessous, parcouraient le

boulevard, accrochées au passage par des provocations bêtes et des rires

grivois de commis en ribote. A une heure on rentrait, on rapportait dans

l'atelier morose et discipliné plus de bonne humeur et de courage à la

besogne, des sujets à potins pour caqueter derrière la patronne, de

vagues et lents refrains de valses envolés d'un orgue de Barbarie au

voisin carrefour. Mais dès lors réapparaissaient la servitude et les

répugnances du labour quotidien, les longues tristesses courbées; et

Gilberte s'assombrissait en des rages muettes.

Vens la dix-huitième année il lui survint une aventure. Irma, sa

camarade d'atelier, une grosse fille réjouie que des employés du

voisinage guettaient chaque soir à sa sortie, Irma lui proposa une

partie de campagne; on irait manger une friture à Asnières avec M.

André, un employé du _Bon Marché_, qui amènerait un de ses amis. La

petite consentit mollement, n'étant ni rebutée, ni tentée, mais elle se

promit d'être prudente.

Le dimanche suivant eut lieu la promenade, une promenade bête dans une

campagne couverte d'usines puantes et de villas ridicules, le long du

fleuve troublé par des eaux d'égout et qui roulait des chats crevés dans

ses ondes boueuses. C'était laid et sale. La journée s'écoula presque

tout entière dans les cafés du quai occupés par des canotiers

tapageurs et par d'affreuses filles maquillées comme des figurantes de

café-concert. Après déjeuner, on traversa la Seine pour gagner l'île des

Ravageurs dont la bohème grossière des calicots et des pierreuses avait

envahi les escarpolettes et les baraquements vermoulus. Le dîner fut

servi sur une terrasse de gargote où venaient tomber les poussières du

chemin de halage. En bas, sur la chaussée, se succédaient les musiciens

ambulants, aveugles joueurs d'accordéon, chanteurs comiques à cheveux

blancs, petits pifferari italiens raclant sur de pauvres violons les

chansons de là-bas. Et tout autour, le brouhaha des lazzis violents

montant de la berge, coupés de deux en deux minutes par le sifflet des

locomotives et le grondement sourd des trains roulant sur le pont de

fer.

Gilberte s'ennuya. Vers dix heures du soir, au moment d'entrer au bal

des Canotiers, elle s'aperçut que M. André et son ami Édouard étaient

légèrement ivres. Elle refusa de danser, malgré les insistances de son

cavalier devenu singulièrement galant, et malgré l'exemple d'Irma qui ne

manquait pas un quadrille. Les trois jeunes gens montraient une

gaieté turbulente et nerveuse, couraient d'un bout à l'autre du bal,

interpellant des inconnus, lançant des apostrophes d'une cocasserie

calculée et lourde, offrant des bocks et tutoyant les passants. Ils

avaient rencontré des camarades et cela formait une bande en goguette

secouée par l'orchestre dans des poussières lumineuses. Gilberte étant

une poseuse--une mijaurée, disait Édouard--restait dans un coin obscur

du jardin, près d'un guéridon de tôle peinte, devant une chope vide.

Tout à coup des cris, des injures, un tumulte de voix exaspérées.

La petite, grimpée sur sa chaise, aperçut au milieu du bal M. André

gesticulant dans un groupe. Il était pâle, suant, furieux, et se

débattait contre quatre gros canotiers aux bras nus, aux biceps énormes,

et qui le cognaient serré. André, sans chapeau, la cravate arrachée, une

longue raie sanglante au front, hurlait, les traitait tous de «sales

voyous», appelait la police. Puis un silence brusque; des gardes

municipaux tombant dans le tas, séparant les combattants, arrêtant tout

le monde. Tremblante, elle vit emmener M. André, les canotiers, Irma qui

pleurait; tandis que la foule suivait en ricanant, laissant la salle

vide. Comme elle sortait, Edouard la rattrapa. Ce n'était rien,

l'affaire. Une peignée, quoi! à cause d'un canotier qui avait embrassé

Irma, André s'était fâché. Vlan! une gifle! Était-ce bête! Se manger

le nez pour des plaisanteries comme ça, dans une fête, un dimanche! Il

donnait tort à son ami, carrément. Pour lui, il avait plein le dos de

cette partie de campagne, et il rentrait se coucher. Oh, mais oui!

Gilberte parlant d'attendre Irma, il protesta. Pourquoi faire? Aller au

commissariat, se faire emballer avec les autres? Non, par exemple!

--Voyez-vous, ma petite, il vaut mieux rentrer. On les relâchera

seulement pour le dernier train...

Très triste, effrayée de rester seule, Gilberte suivit le jeune homme.

Aussi bien elle était impatiente d'échapper à cette cohue. Un fiacre

traversait la rue de Paris, rentrant à vide; Edouard l'y poussa, prit

place à côté d'elle--et la voiture partit.

D'abord un silence. Edouard avait baissé une glace et fumait près de la

portière en regardant vaguement la route. Gilberte, peureuse, s'était

tassée en son coin, ramenant ses jupes, se faisant petite. Un effroi lui

galopait dans la cervelle, et le souvenir de cette journée écoeurante

dénouée par une lutte sauvage la rendait tremblante. La voiture ne

roulait pas assez vite à son gré; elle eût voulu être déjà rentrée,

remonté dans sa mansarde, séparée définitivement par la porte cochère de

la bacchanale où elle regrettait de s'être aventurée. Ah! quand on l'y

repincerait, il ferait chaud! Pour sûr!... Par bonheur encore Édouard

s'était trouvé là, disposé à la reconduire; sans cela que serait-elle

devenue au milieu des voyous et des pochards d'Asnières? Et Irma? Et M.

André? Que leur arrivait-il là-bas, chez le commissaire?...

Édouard jeta un cigarette, releva le carreau et tourna la tête. Sans que

rien eût pu lui faire pressentir l'attaque, Gilberte sentit une main

robuste et décidée se glisser autour de sa taille entre sa robe et le

capiton de la voiture. Dans un mouvement rapide, la main s'avança, la

saisit fortement, l'attira, tandis qu'une autre main par devant lui

tenait la gorge et qu'elle sentait passer sur son visage, près de sa

bouche, une grosse moustache rude imprégnée de tabac et d'eau-de-vie.

Elle essaya de repousser le calicot mais vainement. Il la tenait avec

une solidité massive d'éteau, lui brisait les bras et tordait rudement

ses poignets, l'assaillant en silence et avec une sorte de rage, comme

une brute. Et il lui parlait tout bas, en sifflant:

--Voyons, voyons, bébé, ne fais pas la bête... sois convenable... A-t-on

jamais vu! En voilà des manières! Pourquoi es-tu venue alors?

Elle luttait de toutes ses forces.

--Laissez-moi! Je vous dis de me laisser! Voulez-vous me laisser?...

Laissez-moi, ou je crie!

--Crie, va!

Redoublant d'efforts, il parvint à la maintenir d'une seule main en lui

tenant les deux bras douloureusement joints derrière la taille. Pour

mieux la dompter il s'était levé debout dans le fiacre et, un genou plié

sur le coussin, il essayait, avec sa main libre, de lui renverser la

tête en arrière. Elle fut prise. Une gloutonnerie de baisers grossiers,

emportés comme des coups de dents, s'abattit sur son visage, lui mouilla

les joues, les paupières, le front, la nuque, tomba sur sa bouche avec

force, avec des secousses de brutalité farouche. Elle eut l'horrible

sensation de se sentir à la fois comprimée et bâillonnée par ces lèvres

immondes et velues, s'imposant au point de lui faire du mal; et pendant

qu'elle râlait un râle nerveux sous cette caresse bestiale, l'autre main

d'Édouard, rapide, violente, s'attaquait à son corsage, arrachant les

boutons, crevait les boutonnières élargies, rompait les cordons, et

descendait sur son cou, sur sa poitrine, s'accrochait à ses seins comme

une araignée énorme et lourde. Elle essaya d'appeler, mais aucun cri ne

sortit de sa gorge asséchée par l'épouvante; aucun son sinon ce râle

monotone, sourd qui faiblissait, faiblissait... Et cette bouche toujours

collée invinciblement sur sa bouche, cette haleine chaude qui lui

enflammait la face, ce front moite de sueur qu'elle sentait dégoutter

sur son front... Un étourdissement la prit, comme à une tête abattue; il

lui sembla qu'autour d'elle tout tournait dans une ronde de vertige, le

fiacre, les lanternes cloisonnées de flammes vertes, les maisons qu'elle

devinait allongées en bordure des deux côtes de la route, et la route

elle-même, tout le tremblement. Un tournoiement lui affadissait

l'estomac, lui donnait mal au coeur, la faisait inerte et quasi-saoule.

Edouard aurait pu la lâcher sans avoir à redouter la plus molle

résistance.

Malgré la furie sanguine à laquelle il appartenait, Edouard s'aperçut de

cette défaillance. Il lui avait fallu toute sa force jusqu'alors pour

dompter la belle fille, et il en était à bout. Sans un cahotement de

la voiture qui avait jeté de côté l'enfant, peut-être il lui eut été

impossible de s'en rendre maître, car elle s'était rudement défendue.

Quand il la vit ainsi, assouplie, vaincue; quand il devina la fatigue

dans l'énervement lâche de ses poignets meurtris et dans le soulèvement

ralenti de sa poitrine, il lui fit des caresses plus douces, des

caresses calculées, savantes, et lui donna des baisers moins rudes.

Toujours en la maintenant cependant. Puis, par degrés, croyant à une

hypocrisie de grisette rouée ou profitant lâchement de sa victoire, il

s'enhardit. Alors elle eut un cri déchirant, un hurlement féroce; elle

bondit, se releva, serrant les genoux et saisissant à pleines mains les

cheveux du calicot, et, comme il osait encore, elle se pencha sur lui,

furieuse, affolée, et le mordit cruellement, à même l'oreille.

--Ah! nom de Dieu!

Il allait l'assommer quand la voiture s'arrêta net, dans un large cercle

de lumière traversé par des hommes en uniforme et fermé par une grille

allongée entre deux épaisses murailles. C'était le poste des préposés de

l'octroi, la porte de Paris sur l'avenue de Clichy. Gilberte et Édouard

reprirent hâtivement une attitude correcte; elle en rajustant son

corsage défait et fripé, lui en essuyant, à l'aide de son mouchoir, un

filet de sang qui lui coulait de l'oreille sur son col de chemise. Un

homme vint ouvrir la portière.

--Vous n'avez rien à déclarer?

Édouard répondit d'une voix brève:

--Non.

Mais la petite n'attendit point que la voiture reprit sa marche. D'un

saut, elle fut à terre, laissant le calicot rager au fond de son fiacre.

Et comme il se levait pour la suivre, elle regarda fixement, d'un regard

dur, haineux, et lui dit avec une voix que la colère rendait tremblante:

--Si vous descendez, je vous fais arrêter.

Le jeune homme eut peur--peur d'une mauvaise affaire et peur aussi du

ridicule. Il partit en jetant à la petite une injure crapuleuse.

Le premier tramway qui passa emmena Gilberte chez elle.

Cette nuit-là, il lui fut impossible de dormir. Pendant des heures, elle

se tint debout, en chemise, devant le miroir de sa commode, à regarder

sur son cou, sur son visage et sur ses seins les traces des doigts et

les marques des baisers de ce misérable. Les doigts avaient creusé

comme des sillons rouges, d'un rouge violacé et sale, effilés de stries

sanglantes là où la peau avait cédé sous la contraction des ongles; les

baisers avaient laissé des signes minces, allongés comme des coupures,

et laissant transparaître sous l'épiderme du sang prêt à jaillir. Elle

vit ses bras humiliés et noirs, marbrés de plaques affreuses, et ses

poignets endoloris dont l'un--le poignet gauche--saignait, éraflé par un

mince bracelet d'argent qui s'était brisé dans la lutte.

Longtemps elle alla du miroir à son lavabo, une éponge à la main, se

couvrant d'eau pour effacer les stigmates. Les taches reparaissaient

plus vives, rallumées par cette fraîcheur; et, dépitée, Gilberte sentait

grossir en elle des colères infinies. Les sillons rouges du sein

l'exaspéraient, ils éclataient sur sa peau blanche d'une blancheur de

jeune ivoire comme l'empreinte d'un tatouage flétrissant. De plus, sa

chair était brûlante, souffrante partout où le lâche avait posé ses

mains. Est-ce qu'elle allait tomber malade maintenant à cause de cet

homme? Il ne manquerait plus que cela! Elle se voyait gardant le lit,

mise à la diète, couverte de compresses. Oh! le misérable!...

Dans l'espérance du sommeil, d'un repos, elle éteignit sa bougie et se

mit au lit. Mais non. Une surexcitation maîtresse lui tint les yeux

ouverts dans la nuit. Jusqu'au jour, elle demeura accroupie sur sa

couche, les coudes aux genoux, le menton dans ses doux poings fermés.

Elle revit la scène du fiacre, la lutte, Édouard penché sur elle,

cette tête d'homme rouge, suante, qu'éclairaient, dans des lumières

fantastiques, les lanternes de la voiture et les becs de gaz fuyant

sur la chaussée; elle frissonna au souvenir des contacts qui l'avaient

salie, des paroles ordurières qu'elle avait entendues, du danger évité,

de sa peau tuméfiée et douloureuse. Elle répéta cent fois:

--Alors, c'est ça?... C'est donc ça?...

Les incidents de la soirée tourbillonnaient dans sa pensée comme une

fantasmagorie macabre. Voilà donc pour quelles satisfactions basses elle

voyait autour d'elle tant de filles tourner mal. Des faux plaisirs, des

promenades assommantes, des restaurants poussiéreux, des bals canailles,

l'absinthe, la bière, l'eau-de-vie, et le poste de police. Et les

hommes? des brutes. Ah ça! elle avait donc le diable au corps, cette

Irma, avec sa rage d'envolées chaque dimanche? Et son André... encore un

joli monsieur celui-là!...

--Alors, c'est ça?... C'est donc ça?...

Oh! ce fiacre... Et penser que, toute la journée, ce misérable Édouard

lui avait répété qu'il était amoureux d'elle; et qu'Irma lui en parlait

comme d'un garçon très bien. Amoureux... L'amour...

--Alors, c'est ça?... C'est donc ça?

Et, durant la désolation de cette nuit muette, Gilberte humiliée sentit

fleurir en elle, comme une sauvage touffe d'immortelles rouges, la

haine, l'effroi et l'insurmontable dégoût de l'homme.

C'est par le peintre du troisième qu'elle connut, peu après, le père

Hermann. On lui avait demandé d'abord une heure ou deux de séance, par

pure complaisance, en promettant de lui faire son portrait.

Le premier louis que lui offrit le bonhomme,--pour sa peine--elle le

refusa, se montrant très surprise d'être récompensée pour si peu; mais

le vieillard insista, déclara qu'il n'entendait pas lui faire perdre son

temps, ajouta qu'il aurait encore et souvent besoin d'elle. Puis comme

elle ne comprenait pas, il lui expliqua que c'était un métier d'être

modèle, et cita des femmes qui gagnent à poser quatre, cinq, six cents

francs par mois.

--Alors, si je voulais?...

--Toi, petite, tu es une fortune.

--Ah?...

Il n'eut pas grand'peine à la décider. Aussi bien Gilberte détestait

sa besogne de couturière, cette besogne obscure et fatigante. Sur

l'assurance qu'on ne la laisserait manquer de rien, elle se sauva de la

loge maternelle avec son pauvre baluchon de bardes et le précieux

carton rempli de rubans aux couleurs violentes. Près d'Hermann, elle

n'éprouvait aucune crainte. Outre que l'académicien était bien vieux, il

rassurait la petite par des procédés mêlés de tendresse, de sollicitude

et d'un étrange respect. Il ne lui prenait pas la taille, n'essayait pas

de l'étourdir avec des promesses; et, quand il l'embrassait, c'était

pour ainsi dire en papa, doucement, sur le front, parmi les frisons de

ses boucles blondes, ou bien encore sur les deux joues, de bon coeur,

comme on fait aux bébés. Pas l'ombre d'une coquetterie ni d'une

provocation; un peu de galanterie, mais de cette galanterie enjouée et

bienveillante qui est propre aux vieillards aimables. Ainsi, dans

ses jours de belle humeur, il achetait à la petite des babioles

admirablement choisies pour lui plaire et l'embellir; il choisissait des

étoffes pour ses robes, des chapeaux, s'occupait d'elle, non point tout

à fait peut-être comme un père s'occupe de sa fille, mais au moins à la

façon d'un oncle qui protège et gâte sa nièce.

Le jour où il lui commanda pour la première fois de se dévêtir, il

fut abasourdi de tant de docilité. Gilberte ne montra pas la moindre

hésitation. Posément, comme si elle se fut déshabillée dans sa chambre

pour se mettre au lit, elle ôta son corsage, mit à nu ses épaules rondes

d'un dessin harmonieux et pur, ses bras d'amazone antique, gracieux et

souples, veloutés d'un imperceptible duvet de soie dorée donnant à la

chair ces ombres vermeilles que se plaît à caresser le pinceau d'Henner.

Sous ses doigts actifs, les cordons de ses jupes se dénouèrent, le

corset céda, délivrant une poitrine jeune et charmante; deux petits

pieds légèrement meurtris par des fatigues anciennes sortirent d'une

paire de mules longues comme des mains d'enfant. Quand elle se vit on

chemise, les jambes nues, elle eut un moment de réflexion silencieuse

trahie seulement par un froncement de sourcils dont s'ombragèrent ses

yeux profonds; puis un mouvement d'épaules, un petit geste de la tête

qui voulait dire «Allons donc!...» La chemise tomba, s'arrondit à ses

pieds comme une peau de cygne, tandis que dans une allure adorable,

Gilberte, les deux mains au chignon, répandait, sur ses épaules nues et

jusque sur ses talons roses, les lourdes cascades d'or de sa chevelure.

Cette séance vit naître l'esquisse de la _Bacchante_, page superbe que

Paris admira au Salon de 1876, et qui valut au maître la grande médaille

d'honneur. Le public et la critique furent unanimes; ce fut plus

qu'un grand succès pour l'académicien, un triomphe. Avant cette année

mémorable, Hermann s'était vu classer parmi les anciens qui survivent à

leur gloire et dorment sur les lauriers flétris de leurs jeunes années.

On disait de lui: «Il est fini.» Eh bien, pas du tout; il reparaissait

tout à coup aussi jeune que les plus jeunes, avec une toile admirable

qui ne devait rien à personne ni à aucune école. C'était beau, et

c'était hardi. Les plus avancés convinrent qu'on pouvait appartenir

à l'Institut et cependant avoir du génie. On chercha la clef de ce

surprenant mystère, l'explication du miracle; on parla d'un voyage à

travers les musées étrangers, d'études nouvelles, de Velasquez, de

Michel-Ange, des flamands... et nul ne songea à la jolie fille, vêtue

comme une petite reine, qui venait chaque matin, une heure durant,

contempler le chef-d'oeuvre du maître, et écouter, avec des frissons

d'orgueil, bourdonner autour d'elle l'admiration de la foule.

Dès lors, elle appartint à Hermann, corps et âme. Elle devint à la fois

son esclave et son enfant, sa chose enfin. Quand le vieux bavardait,

parlait de son art, de ses admirations, de la passion naïve qui avait

survécu dans son coeur aux amertumes et aux désenchantements d'une

longue carrière, quand il racontait les maîtres, l'éblouissante famille

des esprits et des talents gardant ses traditions géniales depuis

Giotto jusqu'à Manet, la petite écoutait avec une attention religieuse,

s'efforçait de comprendre, ouvrait son intelligence à cette initiation

du beau et du grand.

Peu à peu un germe d'idéal naquit en elle.

Il lui sembla qu'en la délivrant du servage, en l'arrachant à la loge

obscure de la rue des Martyrs, le père Hermann lui avait ouvert, toutes

grandes, les portes d'un monde inconnu, merveilleux, dont les lumières

la laissaient éblouie. Et quels dédains lorsqu'il lui arrivait de songer

à son existence passée qu'elle entrevoyait par ombres fugitives, comme

un cauchemar invraisemblable! Combien elle se jugeait différente des

filles parmi lesquelles elle avait vécu. Irma, cette grue! Et son

enfance. Les escaliers à balayer, les lettres à monter aux locataires,

les soirées enfermées dans la loge avec sa mère revêche et grognon, les

robes noires de laine dure, les tabliers de percale, les manches usées

aux coudes, les travaux rebutants!... Et maintenant, quelque chose comme

une royauté, la gloire d'être utile, la conscience que l'art lui devrait

une splendeur, qu'elle resterait un objet d'admiration pour les âges

futurs!... Ce mot magique, «l'art,» sonnait à son oreille avec un éclat

triomphant de trompette guerrière précédant un défilé majestueux de

créatures héroïques: des déesses, des fées aériennes, des dryades

assoupies dans l'ombre fraîche des bois, des impératrices aux vêtements

tissés de pierreries et foulant aux pieds des peaux de tigre, des

courtisanes nues bercées sur des tapis de pourpre ou emportées par des

galères fleuries.

Au Salon, devant la _Bacchante_, elle goûtait une volupté délicieuse.

Les paupières mi-closes, la narine dilatée comme pour aspirer un parfum

brûlant à ses genoux, elle écoutait la musique des hommages. Toujours

on louait le maître, mais souvent aussi on parlait d'elle. Quelques-uns

admiraient à voix basse, avec des respects; d'autres, bavards,

détaillaient la _Bacchante_ avec un sang-froid connaisseur d'anatomiste.

C'étaient ses bras, ses genoux, sa taille, ses hanches, ses mains de

patricienne, ses pieds de princesse chinoise, cette peau sous laquelle

on devinait le frémissement d'une sève jeune et riche... D'autres encore

donnaient à leur admiration une forme brutale, une tournure de désir

effrontément exprimé; et ces louanges audacieuses secouaient la petite

d'un frisson. Elle ne se sentait pas offensée; bien au contraire, il

lui plaisait d'entendre l'hommage des rustres, ça lui faisait l'effet

d'avoir dompté des bêtes, c'était comme une pointe d'odeur aigre corsant

l'encens épars autour d'elle. Volontiers elle serait restée là des

heures, une journée entière, à entendre se mêler les voix chuchotantes,

tandis que, rêveuse, elle se voyait non plus en _Bacchante_, non plus

dans cette pose emportée et délirante qui la faisait pareille à une

vierge ivre, mais plus belle encore et par mille fois différente, tour

à tour semblable à chacune des beautés glorieuses immortalisées par la

main prestigieuse des maîtres.

Un égoïsme souverain la possédait et, de bonne foi, par une illusion que

d'ailleurs Hermann se plaisait à aviver, elle s'imaginait avoir droit

à une part dans le triomphe de la _Bacchante_. L'académicien ne lui

avait-il pas répété qu'il lui devait ce succès? D'ailleurs, à ce premier

Salon, elle avait comparé. Certes, il y avait là, et par centaine, des

nymphes, des faunesses, mais aucune n'offrait à la pensée, en même temps

qu'aux yeux, la réalisation de l'absolu dans le beau. Il manquait à ces

visages quelque chose d'indéfinissable et de nécessaire. Ces filles

gardaient un air bête, n'avaient assurément pas compris la pose,

n'étaient pas entrées «dans la peau du bonhomme», comme disent les

comédiens. Enfin «ce n'était pas ça». Puis, au bras d'Hermann, elle avait

fait la connaissance de quelques-unes de ces filles. Ah! ma foi, toutes

des Irmas, ni plus ni moins. Toutes des rouleuses, des niaises, très peu

modèles; préoccupées surtout d'un amant, d'une noce à faire, d'un

dîner en cabinet particulier, et des robes à étrenner dans des bals de

barrière. Un beau monde, vraiment! Une jolie collection! Deux ou trois

seulement paraissaient capables de poser véritablement l'ensemble. Et

encore! Les autres fichues, éreintées, avec des tailles épaissies, des

poitrines tombantes, des joues creuses, Pas une n'aurait pu poser la

_Bacchante_. Et des manières!... Et des voix!... un parler rauque

sortant d'une gorge brûlée par l'absinthe et crevée par des chansons de

beuglant. Quelques-unes toussaient à faire pitié et, bien certainement

ne verraient pas le prochain avril. Bientôt tutoyée par ces filles,

Gilberte se laissa faire, joua au bon garçon, redoutant de paraître

maniérée; mais elle les jugea avec hauteur et, au fond, ne se trouva

jamais que des mépris pour ce troupeau.

Ces fiertés inattendues ravissaient l'académicien. Après avoir

longtemps redouté de perdre la petite, il commençait maintenant à

se tranquilliser. Il l'avait surveillée d'abord, et de très près,

sollicitant ses confidences et lui offrant des pièges cherchant dans

les paroles ou les démarches de cette créature singulière la trace d'un

vice, d'un regret, d'un penchant. Rien. Elle était bien à lui, à lui

et à cet idéal bizarre qu'il avait fait luire en elle. Elle demeurait

chaste, calme, glacée, ne songeant jamais à sa mère, ni à ses soeurs, ni

à une amie quelconque, se devinant une âme et ne se sentant ni coeur ni

sens,--femme seulement pour l'art et sous le rapport plastique. Dans

l'univers, elle n'aimait rien, rien,--sinon ce vieux de soixante-cinq

ans, qu'elle eût quitté sans l'ombre d'un regret s'il avait tout à coup

renoncé à peindre.

Au café de La Rochefoucauld, qu'elle avait adopté comme restaurant en

venant s'installer rue de Laval, elle fut plusieurs fois assaillie ou

tentée.

Ce fut d'abord David, un bellâtre niais, qui essaya de la mener à mal

en lui offrant de temps à autre les cinquante sous de son dîner; puis

Willine, un charmeur spirituel, doux et d'une politesse caressante;

enfin l'aquarelliste Florin qui, deux mois durant, la suivit obstinément

par les rues.

Elle les repoussa tous, mais sans hauteur, avec esprit, en bonne fille.

A David elle répondit par quelques mots brefs, secs, polis, auxquels

nulle réplique n'était possible; elle traita différemment Willine dont

le langage séduisant l'intéressait; Florin fut bafoué gaiement. Certes,

aucun de ces hommes ne lui faisait peur. Tandis qu'ils lui parlaient,

elle songeait à autre chose, au tableau commencé, à sa séance de la

journée, aux triomphes prochains. On ne pouvait lui reprocher aucune

affection de pruderie. Jamais elle ne cherchait des allures de reine

offensée et ne prononçait ce mot bête où se révèle l'hypocrisie comique

des filles: «Monsieur, pour qui me prenez-vous?» Aussi bientôt, la

colonie de La Rochefoucauld l'aima d'une amitié fortifiée par beaucoup

d'estime. Le vieux Legaz l'avait proclamée «une fille sérieuse», et cela

suffit pour garder des négligences et des malpropretés du trottoir cette

belle créature qui exerçait fièrement un métier douteux et demeurait

vierge en ignorant la pudeur.

Car dans ce milieu d'hommes cavaliers et bons vivants, la petite ne

s'effarouchait pas d'une parole, même vive. Bien qu'elle n'intervint

jamais dans les conversations où de vigoureux propos étaient échangés,

aucune rougeur ne lui montait à la face. On eut dit un vieux garçon

sans vergogne dont les oreilles auraient pris en de certains milieux

suspects, l'habitude des plaisanteries salées. Dans les premières

semaines, seulement, elle écoutait ces choses d'un air grave, avec une

attention bizarre, et comme pour les graver dans sa mémoire.

Quand une grossièreté venait lui heurter l'oreille, Gilberte éprouvait

pour ainsi dire une impression rassurante, et son mépris des hommes

s'augmentait encore. Oui, brutaux et grossiers, tels étaient bien les

hommes. Celui-ci parlait indiscrètement de sa maîtresse, une femme

mariée, une raseuse, un crampon, qu'il allait lâcher, et un peu plus

vite que ça. D'autres se vantaient de n'aimer jamais; les amourettes

prennent du temps et coûtent gros. D'autres encore formulaient des

théories capables de donner la nausée à un greffier de cour d'assises...

Un seul l'étonna parmi ces plaisants effrontés: Roland. Ce grand garçon

n'était pas en tout semblable aux autres. Gilberte commença par lui

trouver de la distinction, du charme, quelque chose de féminin qui lui

allait à ravir, une timidité touchante et polie. En outre, il était

moins parleur, ne se livrait point, écoutait en montrant un vague dédain

ennuyé. La petite réfléchit et s'arrêta à cette supposition que le poète

Roland se recueillait sous une tristesse; elle imagina une sorte

de roman douloureux comme en ont produit les amateurs de l'école

poitrinaire. Mais quelle apparence?... Le jeune homme avait ses heures

de gaieté et d'enthousiasme; il lui arrivait de divaguer comme les

autres. Mais alors encore il restait différent des autres, et son rire

sonnait avec une intonation claire, franche, qui surprenait fatalement

Gilberte et lui faisait lever la tête, comme à un appel.

Aussi Roland devint-il bien vite un camarade. Le hasard rapprocha leurs

tables et, un beau soir, que le café était bondé, il n'y eut qu'une

table pour eux deux--accident qui s'établit dès le lendemain en

habitude. Gilberte s'était renseignée. Roland était pauvre; on lui

savait un petit emploi à la Bibliothèque nationale dont le salaire lui

suffisait pour vivre modestement, il avait publié trois volumes de beaux

vers dont l'un avait été couronné par l'Académie française, enfin il

publiait dans les journaux littéraires de courtes «nouvelles», finement

ciselées et que les vrais lettrés estimaient fort. Au café, on le voyait

depuis trois ou quatre années, et toujours seul. Jamais une maîtresse

n'était arrivée à son bras, jamais un ami n'avait partagé son dîner.

De loin en loin, il s'absentait, demeurait un mois sans paraître. Et

c'était tout.

Sans le vouloir, Gilberte se montra plus réservée envers Roland qu'à

l'égard de tout autre. Peut-être bien après tout que ce garçon-là était

simplement un hypocrite, qu'il avait quelque chose à cacher. Elle le

trouvait singulier, inquiétant, un peu trop semblable à elle-même. Pas

une maîtresse, pas un ami; comme unique préoccupation le travail, la

lecture, l'art. Aucun goût pour les filles. Il tutoyait cependant la

bande des modèles, ne refusait pas une jolie main tendue et s'attablait

même quelquefois à côté de Victorine ou de Bertha, mais cela avec une

indifférence visible, en homme qui veut agir comme tout le monde et

épouse sans répugnance les habitudes du milieu qu'il s'est choisi.

Jamais il ne lui arrivait de sortir avec l'une d'elles, ainsi que

d'autres le faisaient parfois, le soir. De tous les habitués, seul

il gardait une allure mystérieuse qui invitait à la réserve et à la

prudence.

Après quelques jours, les défiances de Gilberte s'évanouirent. A n'en

pas douter, Roland était sincère. On pouvait même le trouver naïf. Bien

qu'il eût vingt-cinq ans, il conservait des admirations enthousiastes;

à l'entendre, la petite s'imaginait Hermann jeune. Oui, un croyant, un

passionné comme Hermann. L'habitude aidant, la présence du poète devint

bientôt nécessaire au modèle; elle l'attendait lorsqu'elle arrivait

avant lui, se sentait à de certaines heures des impatiences de le

rejoindre. Malgré la promesse qu'elle s'était faite de quitter le café

chaque soir aussitôt après son dessert grignoté, elle s'attardait en

face du jeune homme et oubliait les heures en l'écoutant. Les soirs

où il arrivait tout de noir vêtu et avec sa cravate blanche, elle lui

faisait mauvaise mine, montrait des moues d'enfant en pénitence, lui

reprochait son goût pour les Français et pour l'Opéra. Puis elle

rentrait plus tôt qu'à l'ordinaire, remontait à son petit logement de

la rue de Laval, ennuyée, avec des regrets, une sensation de vide et

d'absence.

Lui se plaisait autant à cette camaraderie charmante. Ça formait comme

un petit ménage sans ménagère, sans pot-au-feu, sans prose. C'était

gentil, enfin. Cette petite apportait une grâce dans sa vie pauvre.

Jusqu'alors il lui semblait avoir vécu comme dans un bois sans oiseaux.

Son amitié s'ingéniait vers des attentions délicates. Souvent il

apportait à Gilberte des bibelots sans grande valeur mais toujours

choisis avec un goût d'artiste. Absolument comme le père Hermann, mais

avec quarante années de moins. Il lui donnait des livres, des gravures,

des chinoiseries, de vieux bijoux découverts chez les antiquaires de la

rue de Provence et de la rue Lafayette, Au dîner, il ne lui parlait

ni d'elle ni de lui-même, mais d'un poème publié le matin, du drame

représenté hier, d'Alfred de Vigny, de Victor Hugo.

Jamais un mot d'amour; une seule fois, il songea à lui dire qu'elle

était belle, et il réussit a bien le dire, car elle savait maintenant

l'art de bien dire. De même que le père Hermann l'avait initiée à

l'admiration des couleurs vermeilles et des formes divines, de même

Roland lui révélait les mystères de la pensée et les charmes endormeurs

du rhythme. Le vieux peintre avait épuré son goût, le poète élevait son

esprit. Il lui expliquait les maîtres dans l'art d'écrire, lui composait

une petite bibliothèque choisie, s'appliquait à l'intéresser et à

l'instruire.

C'était charmant. Et quelle bonne poignée de mains, le soir, en se

quittant. Ils se disaient au revoir en plein café, devant tout le monde.

Cela, Roland y tenait. Il ne fallait pas que les mauvaises langues--les

gamines attablées sous l'escalier--pussent jaser. Le premier il eut

cette pensée délicate. Gilberte lui en fut reconnaissante, mais

seulement comme d'une simple politesse. Qu'est-ce que cela pouvait

bien lui faire, l'opinion de ces filles? Et en quoi leurs potins

pourraient-ils l'atteindre?

Quand elle parla au père Hermann de son nouvel ami, l'académicien fut

hanté d'une inquiétude.

--Ah diable!...

Alors il lui raconta l'histoire de l'autre, la belle figurante du

Théâtre-Historique qui avait si mal tourné. Il l'avait rencontrée un

an après son collage avec ce clown du boulevard du Crime; eh bien, la

pauvre fille était méconnaissable, absolument méconnaissable. Un paquet!

Hein? Comprend-on ça? Avoir été la _Source_ d'Ingres, pouvoir devenir

Vénus, Omphale, Diane, est-ce qu'on sait?... Et se résigner à n'être que

Mme Clown!...

Gilberte avait écouté ce récit sans en comprendre l'opportunité. Est-ce

que Roland était amoureux d'elle? Est-ce qu'elle aimait Roland? Ah bien

oui!... avec ça qu'ils y pensaient!... Vrai, s'il ne devait rester

qu'eux deux sur la terre, le monde finirait bien vite.

Elle ne répondit pas au vieux maître.

En effet, son affection pour Roland restait admirablement innocente.

Elle ne pensait pas à mal, considérant le poète comme un autre Hermann,

un Hermann jeune, un maître nouveau qu'il lui était permis de tutoyer

et de traiter un peu en frère aîné. D'ailleurs Roland ne songeait pas à

elle. Donc...

Elle avait raison alors. Roland n'était pas amoureux.

Un soir, après dîner, il se leva, tendant la main vers son chapeau.

--Comment, tu pars?...

--Mais oui.

--Où vas-tu?

--A l'Opéra-Comique.

--Ah...

Elle avait dit «ah» d'un air ennuyé, en fronçant le sourcil. Roland,

tranquillement, mettait son pardessus.

--Tu vas seul?

--Oui.

Elle hésita un moment, craignant de se montrer indiscrète et redoutant

un refus; mais enfin elle ajouta:

--Veux-tu m'emmener?

--Certes.

Le jeune homme avait été surpris. Jamais encore la petite ne lui avait

adressé pareille demande. D'ordinaire, ils se quittaient paisiblement.

Maintenant, l'enfant s'ennuyait peut-être. Après tout, elle n'avait pas

une existence bien gaie.

Dix minutes plus tard ils partaient. Gilberte s'amusait fort. Au bras de

Roland elle avait une démarche légère, vive, et sa robe de soie donnait

un joli froufrou.

Après le spectacle, ils remontèrent lentement la rue Fontaine et la rue

Bréda, en causant amicalement. Devant la porte de sa maison Gilberte

retint un instant son ami, ayant encore quelque chose à lui dire. Ils

parlèrent de la pièce, de la musique qu'ils venaient d'entendre, des

actrices, etc. Enfin ils se dirent adieu.

La petite avait tiré le bouton de la sonnette. Ils se tenaient la main

et, comme la porte s'ouvrait, Roland, sans trop savoir ce qu'il faisait,

machinalement, se pencha vers Gilberte pour lui donner un baiser.

Elle se recula, disant d'un ton emporté par la colère:

--Ah! non! non!

Et s'échappant brusquement, elle entra chez elle et rejeta vivement la

porte.

En se déshabillant, dans sa chambre, elle eut un accès de tristesse

nerveuse; elle pleura.

Comment! Roland aussi? Il avait voulu l'embrasser, il lui tenait la

main, il l'attirait. Alors, c'était donc un homme comme tous les

autres?... Un souvenir lui revint: Edouard, le fiacre, la route

d'Asnières, ses larmes et son humiliation de la douloureuse nuit. Son

parti fut arrêté. Elle ne retournerait pas à La Rochefoucauld, ne

reverrait plus Roland, jamais, jamais.

Et puis? Et après? Certes,--elle le comprenait maintenant--il était

impossible de vivre en sauvage, comme une ourse, sans serrer de temps en

temps une main amie, sans entendre une parole cordiale et tendre. Il y

avait bien le père Hermann, oui; mais ce n'était pas la même chose. Où

aller demain? Au café de La Rochefoucauld on connaissait ses petites

habitudes, on lui gardait son coin, on la servait bien; il lui faudrait

peut-être pendant des semaines aller de brasserie en café et de crémerie

en estaminet avant de se trouver aussi convenablement. Et puis, c'était

à deux pas...

En y réfléchissant bien, elle reconnut avoir été sévère, injuste même

envers son ami. En définitive, qu'avait donc fait Roland de si énorme?

Un baiser; pan même, l'offre seulement d'un baiser. Eh bien? quand on

est ami depuis longtemps, la belle affaire? Le père Hermann l'embrassait

tous les jours... Oui, mais ce n'était pas la même chose.

C'est égal, Roland devait avoir d'elle une jolie opinion. Juste un soir

qu'il s'était montré si gentil, si aimable, si complaisant? Car enfin,

il avait été charmant, au théâtre. Non, franchement, elle se sentait

des torts; et demain elle ne manquerait de lui dire... Voyons, voyons,

qu'est-ce qu'elle pourrait lui dire demain?...

Elle dormait depuis longtemps qu'elle y pensait encore.

Roland ne sut pas lui tenir rancune. Quand il la revit, il lui prit la

main et lui dit seulement:

--Rassures-toi... Je ne recommencerai plus.

Gilberte, pour la première fois de sa vie, se sentit rougir. Le sang lui

monta au visage avec une chaleur. Elle fut gênée, maladroite, niaisement

sérieuse.

Roland, la voyant toute drôle, parla peu. Aucune allusion ne fut faite

à la soirée de la veille, absolument comme s'ils n'étaient pas allés

ensemble au théâtre. C'est à peine s'ils osaient se regarder, et

ils ressemblaient à deux grands enfants pris en faute. Cet incident

minuscule, ce baiser nonchalamment demandé et repoussé avec une extrême

énergie courroucée, faisait qu'ils n'étaient plus des amis amis comme

la veille. Il y avait quelque chose de changé, de nouveau; un embarras

indéfinissable et positif.

Le jeune homme se sentait disposé à trouver tout cela ridicule, mais une

incompréhensible timidité l'arrêta. Eh bien, oui, il y avait quelque

chose de changé.

Si, la veille, au moment où il avait voulu embrasser la petite, celle-ci

avait avancé ses belles joues, simplement, tranquillement, sans malice,

Roland serait rentré chez lui parfaitement distrait. Mais elle avait

résisté, elle s'était fâchée. Pourquoi? C'était donc bien vilain, ce

qu'il avait voulu faire? En quoi? Il était impossible de penser qu'il

avait véritablement offensé Gilberte. Un modèle!... Certes, un modèle,

soit; mais pas à comparer aux autres modèles. Après tout, s'il lui

déplaisait d'être embrassée, à cette petite; elle était bien libre...

Ils se quittèrent comme ils s'étaient rejoints, avec la même familiarité

compassée et les mêmes sourires voulus.

Ce soir-là, pour la première fois, Roland vint contempler les croisées

de la petite.

Et Gilberte, retenue derrière ses persiennes par une instinctive

espérance, le regarda longtemps.

Roland ne comprend pas.

Maintenant il passe toutes ses soirées chez Gilberte. La petite colonie

bohème croit «qu'ils sont ensemble», et les gamines attablées sous

l'escalier du café La Rochefoucauld affirment «que c'était fait depuis

longtemps».

Bah!

Chaque soir, après dîner, ils montent dans la chambrette de la rue de

Laval, et Roland redescend avant minuit.

Quelles heures! Dès le premier jour, le lien des causeries s'est rompu.

De longs silences font peser sur leurs pensées une délicieuse angoisse.

Roland se prosterne en des agenouillements, murmure des paroles qui sont

des prières, des prières qui sont des strophes: le bavardage exquis,

enivré, fou, charmant des premiers aveux. Des larmes brûlantes, puis des

sourires ravis. Des mots que l'on dit comme ça, sans savoir, pour rien,

et où il y a de la grâce et de la tendresse.

Muette, presque machinale, Gilberte abandonne au poète ses petites mains

marmoréennes qu'il couvre de baisers éperdus. Tandis qu'il parla, elle

écoute à peine, la tête renversée au dossier du fauteuil, le regard

perdu. Pas un mot ne tombe de sa lèvre.

--Qu'as-tu, Gilberte? A quoi penses-tu?

--Je n'ai rien... Je ne pense à rien.

--M'aimes-tu?

--Oui.

Et c'est tout.

Un soir, énervé, grisé par le désir, Roland a pris l'enfant à la taille,

a voulu l'attirer vers lui dans un mouvement plus emporté. La petite

s'est indignée. Elle a fait entendre des reproches sévères, durs,

cruels, des menaces de disparaître pour toujours.

Voyons, il faut être sage, raisonnable. Ne peut-on point s'aimer sans

s'appartenir? Ne serait-ce pas bien plus gentil de toujours s'aimer

ainsi? Pourquoi pas? On serait de bons camarades, on vivrait heureux. A

la bonne heure!

Roland ne comprend pas.

Durant l'été, ils eurent des promenades, des échappées d'école

buissonnière à travers les verdures.

Le dimanche, dès sept heures, ils prenaient le chemin de fer

et débarquaient en un petit village de Seine-et-Oise, à

Saint-Ouen-l'Aumône; ils remontaient le chemin de halage entre la

rivière aux eaux vertes et les grands champs de blé mûr. On déjeunait

entre Pontoise et Auvers, au cabaret de la mère Chennevières, sous une

tonnelle ombragée de clématites, proche un verger où picoraient des

poules. Le passeur les menait à l'île de Vaux et les y laissait jusqu'au

soir, libres et seuls parmi les hautes fougères sous les arbres pleins

d'oiseaux. Quand ils rentraient--fort tard--chargés de fleurs, Gilberte

ne recevait pas Roland.

Lui ayant entendu parler de cette île, le père Hermann voulut la voir.

La petite l'y conduisit un jour de semaine, sans en rien dire à Roland.

L'île est étroite et semble profonde, tant les massifs y sont pressés.

Là où il n'y a qu'un rideau d'arbres, on dirait une forêt. L'herbe et

les bruyères y grandissent sans culture, appelant les abeilles et les

fleurs sauvages. Pas de solitude plus délicieuse, plus sûre, plus

parfumée. L'île reste mystérieuse aux passants de la rive comme aux

bateliers qui se font remorquer entre l'écluse de Parmain et le barrage

de Conflans.

Au retour, le père Hermann dit à Gilberte:

--Vois-tu, ma petite, c'est un bijou, ton îlot. Je comprends que vous y

teniez, et Roland est décidément un garçon d'esprit. Il sait choisir. Il

serait peintre qu'il ne choisirait pas mieux... Il faudra voir. Voilà

quelques années que ces messieurs des expositions libres me fatiguent

les oreilles avec leur «plein-air...» Du «plein-air», parbleu, j'en

ferai quand je voudrai... Et ça ne tardera pas. Tout à l'heure j'y

pensais en te regardant courir dans le gazon... C'est superbe, la

vraie nature, le ciel, les arbres avec les feux de lumière dans les

feuilles... Si j'avais eu seulement une boîte à pouce!... Tu vas me

faire le plaisir de venir me poser une Ève dans ce paradis terrestre.

Et pas plus tard que demain... La saison s'avance. Bientôt ce sera

l'automne. Il y a déjà un peu de rouille au bout des branches. Tant

mieux!... Vois-tu une Ève là-dedans, non, mais vois-tu?...

Le tableau fut commencé dès le lendemain.

Chaque matin, Gilberte et le vieil Hermann se rejoignaient à la gare

du Nord, gagnaient Saint-Ouen-l'Aumône et couraient se cacher au plus

profond de l'île, en une étroite clairière abritée de vieux chênes,

tapissée de lierres et de vigne sauvage. La petite fit montre d'une

patience admirable, posa son Ève attentivement, sans se plaindre du

froid ni de la fatigue. Aux repos, elle s'enroulait dans un vaste

manteau de fourrure, s'étendait dans le gazon, en plein soleil. Puis,

sur un signe du maître, elle reprenait la pose et la gardait avec une

docilité parfaite. Et la séance se prolongeait, sans qu'une parole fut

échangée entre le peintre et le modèle, jusqu'aux heures indécises où

la lumière change, tremble, s'estompe, sombre lentement dans les

demi-teintes du couchant.

On rentrait à Paris toujours vers la même heure, pour que Gilberte put

retrouver Roland. La petite ne dit rien au poète de cette étude en plein

air. Elle lui laissa supposer qu'elle se rendait comme de coutume à

l'atelier d'Hermann, derrière le Luxembourg. Roland ne soupçonna rien.

Un soir seulement, voyant Gilberte frissonnante, il s'inquiéta.

L'enfant toussait. Par instants sa voix s'étranglait d'une oppression

douloureuse, s'arrêtait dans une quinte sèche, creuse, qui la secouait

toute. Bientôt le mal s'aggrava. Une pâleur mate flétrit le visage

exquis de Gilberte, creusa ses paupières d'un cercle bistré. L'affreuse

toux devint fréquente, aiguë.

--Ce n'est rien, disait-elle en souriant.

Vainement Roland tenta de la retenir, de la contraindre au repos. Elle

refusa, voulant terminer l'Ève, prise d'une rage, encourageant le vieil

académicien à multiplier les séances. Vers la fin de septembre elle

consentit à se soigner. Le tableau était achevé.

Dès les premières atteintes du mal, Gilberte s'était senti touchée par

la mort. Oh! il n'y avait pas à douter; ça y était. Un froid mortel dans

la poitrine, des frissons de glace, des moiteurs continues, une fièvre

qui devenait chaque jour plus brûlante et plus douloureuse. Elle s'était

résignée tout de suite, mesurant les mois et les semaines, songeant aux

premières neiges. Cela sans un regret, avec une sorte d'héroïsme, une

griserie de dévouement et de sacrifice.

Mais avant de mourir, elle voulut vivre.

Elle se donna à Roland.

Ils se sont aimés trois mois.

Maintenant Gilberte est mourante. L'hiver et la passion ont exalté la

souffrance, hâté la fin.

Étendue sur son grand lit voilé de mousselines blanches, la petite a des

sourires heureux. Une fierté la rassure et la console. Cette fille se

sait immortelle. Elle aura le Louvre; elle aura la gloire.

Elle a eu l'amour quand elle s'est devinée inutile pour l'art.

Devant l'agonie, un caprice de modèle lui revient. Elle veut le père

Hermann, avec un panneau et sa vieille boîte de campagne. La petite

posera une dernière fois. Elle y tient; il a bien fallu y consentir.

Le maître est venu, sombre, brisé, vaincu. D'abord il a pleuré.

Bientôt il s'est mis à l'oeuvre, avec une précipitation fiévreuse.

La petite a pris une attitude, a cherché la pose, le mouvement voulu,

dramatique, composé. Quelque chose comme la tête de la morte dans la

_Fille du Tintoret_ de Léon Cognet. Elle a ordonné la disposition des

draperies, l'arrangement des dentelles, la tenture sombre du fond. Des

fleurs éparses, de grands rameaux verts couvrent le lit, enjolivant la

mourante d'une grâce dernière, d'un parfum.

Le père Hermann a achevé l'étude sans émoi, l'oeil sec, hanté par les

seules préoccupations du peintre.

Alors Roland a compris. Il a compris quelle créature étrange, rare,

double il avait aimée. Un gros chagrin l'a saisi d'abord, mais presque

aussitôt, se voyant oublié à cette heure suprême, il a partagé l'égoïsme

idéal, uniquement tourné vers l'art, de ce vieillard et de cette enfant.

Il n'a plus vu en Gilberte que le modèle, l'être superbe, faux,

prédestiné, le monstre divin.

Et il lui a semblé que c'était une autre femme qui mourait.

Les fantômes, étude cruelle · 第 16 / 37 题