II

Dès le lendemain, Gédéon courut chez le notaire et, sans s'attarder dans

des explications oiseuses, l'invita à lui faire parvenir à Saint-Louis

du Sénégal une somme de deux millions et cinq cent mille francs dont il

disait avoir le plus urgent besoin.

A cette confidence, le tabellion devint tricolore de surprise. Un moment

il eut soupçon que le neveu de Babylas était devenu fou. Deux millions!

Le Sénégal! Il n'aurait pas été plus consterné en voyant pénétrer dans

son étude un de ces personnages d'Hervé qui, rencontrant un vieux

magistrat, s'écrient: «Bonjour, Joséphine. Je m'appelle Fromage de

Gruyère!»

Mais voyant Gédéon calme, froid, sérieux, l'oeil franc, le visage

tranquille, il revint doucement de la terreur à la confiance et,

pressentant quelque projet hasardeux, essaya d'entraîner le futur

explorateur du Congo dans la voie des explications.

--Cher monsieur, lui dit-il, je vais prendre mes mesures pour que cette

grosse somme vous parvienne à l'endroit désigné; mais, auparavant

permettez-moi de vous rappeler que j'ai possédé toute la confiance de

votre vénérable oncle, qu'il n'a jamais fait un placement sans mes avis

et que je serais heureux, fier même, de me voir ainsi honoré par vous...

J'ose donc vous demander--excusez ma hardiesse--quelle destination vous

comptez donner à ces capitaux...

Gédéon fronça le sourcil.

--Croyez bien, s'empressa d'ajouter le notaire, qu'en tout ceci votre

intérêt est mon seul mobile...

Et il attendit, n'osant en dire plus long, timide comme un chasseur qui,

en désespoir de salut, aurait jeté un pain de seigle à un ours.

--Monsieur, commença Gédéon, je ne crois pas avoir à me féliciter, pour

ce qui me concerne des avis dont vous avez comblé mon oncle par rapport

à ses placements, car chaque fois que je lui ai proposé un placement

à mon avantage, il s'y est refusé, sans doute selon vos conseils.

Cependant je conçois votre attachement pour une fortune longtemps

abandonnée à votre gestion, et, par cette considération, je veux bien

vous instruire de mes projets.

Alors, comme un capitaine expose un plan de bataille, il expliqua à

l'officier ministériel les motifs de son prochain départ, sa volonté

de découvrir des contrées nouvelles et d'attacher son nom à de grandes

choses.

Le notaire feignit d'entrer dans ses vues. Certes, le but était louable,

grandiose, et l'Afrique un beau pays.

--Pour un peu je vous accompagnerais, ajouta-t-il. Mais je me connais,

je ferais triste figure en un pareil voyage, et je ne me vois pas bien

dans les rues de Tombouctou, une affreuse ville, dit-on...

--On? interrogea Prégamain. Qui cela, on? Nul n'y a encore pénétré.

--A Tombouctou, cher monsieur? Quelle erreur!

--Il se pourrait?...

--Écoutez plutôt... En 1824, un marmiton, ou un cuisinier, je ne sais au

juste, nommé René Caillé, quitta Saint-Louis du Sénégal avec l'intention

d'atteindre Tombouctou--qu'on nommait Temboctou à cette époque. Caillé

franchissait aisément soixante kilomètres en un jour, ce dont vous

n'êtes probablement pas capable; il était doué d'une vue tellement

perçante qu'il distinguait à l'oeil nu les satellites de Jupiter; vous

n'en êtes pas là. Il savait faire la cuisine et vous ne savez pas

faire la cuisine; au besoin, il demeurait impunément cinq jours sans

nourriture; il parlait arabe, et vous ne parlez pas arabe; il savait

par coeur le Coran tout entier, et vous n'en connaissez pas un verset.

Malgré tous ces avantages, il mit deux ans à gagner Tombouctou et deux

ans à en revenir.

Gédéon sourit.

--J'aurai, répondit-il, des chevaux, des chariots, des vivres, des

armes, des interprètes, des bagages...

--Permettez, interrompit le notaire. En 1830 M. le major Gray, de la

marine anglaise, quittait Sierra-Leone pour se rendre à Tombouctou. Il

avait des chevaux, des chariots, des vivres, des armes, des interprètes

et des bagages. En arrivant à Boulibaba, sur la frontière du Fouta-Toro,

il ne trouva ni un ruisseau, ni un puits et mourut de soif dans le

désert avec toute sa caravane.

--J'emporterai de l'eau, prononça Gédéon.

--En 1841, M. Adrien Partarrieu emporta de l'eau. A Boudou, près du

Fouta-Djalon, il fut entouré, blessé, saisi, puis mis à mort par les

Hottentots.

--Diable!

--Pour M. Leduc de Blairiot, parti en 1850, son sort fut différent.

--Ah?

--Oui. M. Leduc de Blairiot rencontra non des Hottentots mais des

Caffres. Ceux-ci creusèrent une fosse et y descendirent l'explorateur,

puis ils rapportèrent les terres de façon que M. Leduc se trouva enterré

vivant, la tête hors du sol. Alors les Cafres vidèrent sur cette tête un

panier contenant deux cents rats, pleins de santé et d'appétit.

--Fichtre!

--Et maintenant, cher monsieur, bon voyage et bonne chance.

--Mais...

Depuis un instant, Gédéon commençait à méditer sur la nécessité

d'installer des voies ferrées dans le Congo et jusque sur les plateaux

du Haut-Niger. Sa connaissance de la langue arabe ne s'étendait guère

qu'à quelques mots entrés dans l'argot parisien, tels que _macache,

bézef, mouquère, bono turco, maboul_ et ne lui eût point permis de

soutenir une conversation avec un émir. Dix années consacrés à copier

des rôles dans une étude de la rue Joquelet ne lui avaient donné qu'une

idée très vague du Coran. Et en songeant aux privations imposées par

l'entreprise à ce René Caillé qui se passait de manger comme on se passe

d'aller à l'Odéon, le millionnaire se disait qu'après avoir mangé mal

lorsqu'il était pauvre, il serait ridicule de ne plus manger du tout

maintenant qu'il était riche.

Bref, le notaire n'eut pas grand'peine à lui faire entendre qu'on

pouvait occuper une jolie place dans l'histoire sans se faire dévorer

vivant par les rats, pour la plus grande distraction de quelques hommes

primitifs.

--Sans compter, ajouta-t-il, que rien ne vous garantirait la consolation

d'un bel enterrement et d'une tombe monumentale. Les naturels du Congo

aiment généralement leurs frères d'Europe comme nous aimons les oeufs

sur le plat, c'est-à-dire un peu cuits et frais du matin. Dans le cas

probable où vous seriez utilisé là-bas pour un dîner de noces ou pour

un repas de corps, il serait impossible à vos admirateurs--quel que fût

d'ailleurs leur zèle--de rendre les derniers devoirs à votre dépouille

mortelle. Je ne voudrais pas vous décourager, mais, voyons--la main sur

la conscience--croyez-vous qu'il se trouvera des fanatiques pour, au

jour de la Toussaint, aller porter des couronnes d'immortelles et

prononcer des discours sur le ventre de l'anthropophage qui vous aura

englouti... Que diable!... Soyons raisonnables!...

Gédéon n'écoutait plus. Tandis que le notaire pérorait, il songeait

aux moyens divers d'arriver à la célébrité: isthme à percer, canal à

combler, livre à écrire, drame à mettre en scène, etc., etc. Au fond,

le notaire raisonnait juste; Minerve parlait par sa bouche. Le Congo,

Tombouctou, le centre africain, projet absurde, aventure ténébreuse. On

comptait aisément les explorateurs du Congo, mais les noms des

hommes devenus célèbres sans avoir jamais mis les pieds à Tombouctou

fourniraient une liste interminable. Par exemple, Moïse, Homère,

Gutenberg, le chevalier Bayard, Hamlet, François Ier, Van Dyck,

Corneille, Mme de Sévigné, M. Guizot, Labiche, et tant d'autres! Que

diable! on avait bien le temps de découvrir l'Afrique. Rien ne pressait.

On s'en passait fort aisément.

--Tenez, continua le notaire, puisqu'il vous faut du bruit, de la

renommée, pourquoi n'aborderiez-vous pas tranquillement la politique?

Ici, aucun danger à courir, rien à perdre. Selon les circonstances, il

vous serait même possible d'augmenter votre bien. Peut-être, au début,

quelques sacrifices seront nécessaires; mais un homme disposé à dépenser

deux millions et demi pour voler sur les traces d'un marmiton ne

reculera pas devant une dépense de deux ou trois cent mille francs... Au

temps où nous vivons, cher monsieur, le suffrage universel n'a que

faire des intelligences supérieures; les hommes de bonne volonté lui

suffisent. Vous avez la résolution, le désir, l'ambition de parvenir.

C'est pour le mieux... Voulez-vous un sage conseil?... Achetez une

propriété importante dans un arrondissement pauvre, agrandissez,

embellissez, montrez-vous; accordez des prix aux comices agricoles

et aux concours régionaux. Devenez le bienfaiteur des orphéons, des

compagnies de sapeurs-pompiers, des fanfares municipales, des sociétés

philanthropiques. En un an, vous serez conseiller, en dix-huit mois

maire de la commune, en deux ans conseiller général, puis député

aux prochaines élections. Et qui sait?... une fois à la Chambre, ne

pouvez-vous parvenir au ministère?... Enfin, voyez, examinez... Je reste

votre très humble serviteur.

Gédéon répondit:

--Notaire, vous me sauvez la vie... Soit, je consens à devenir ministre.

Un jour, plus tard, nous arrêterons le choix du département ministériel

qu'il me faudra accepter...--Que diriez-vous de la marine?...--mais,

pour le moment, il s'agit de courir au plus pressé. Je bats des mains

à votre idée. Oui, par les moyens que vous indiquez, un homme actif,

riche, décidé, peut se faire un nom en peu de temps. Je renonce à

découvrir le Congo et je me consolerai de ne pouvoir initier mes

contemporaine aux moeurs et usages des peuplades mandingues. Vous m'avez

ouvert les yeux. Dites, parlez, dictez; que faut-il faire? Où est

l'arrondissement pauvre? Où se trouve le domaine à vendre? Où vivent mes

futurs électeurs? Achevez, je suis prêt... Car vous ne m'avez pas dit

tout cela sans garder une arrière-pensée?

--Peut-être...

--Je vous écoute.

--Voici... Au nombre de mes clients se trouvait un ancien page du roi

Charles X, fortement septuagénaire, vieux garçon, retiré dans un petit

village des Basses-Alpes qui s'appelle Lathuile. C'est, je crois, dans

l'arrondissement de Sisteron. Il vient de mourir et ses héritiers

désirent vendre château, parc, terres, forêts, tout enfin. C'est pour

rien: cent mille francs. Achetez Lathuile, réparez le château, faites un

peu de bien, occupez-vous d'agriculture, donnez aux paysans une pompe à

incendie, un pont, une fontaine, un abreuvoir, n'importe quoi. Je crois

même me rappeler que le domaine comprend une source thermale ou minérale

dont on pourrait tirer parti... Au surplus, je vais demander le dossier

si vous jugez que l'affaire vaille d'être examinée...

--Je crois bien!

Sur l'ordre du notaire, un clerc apporta le fameux dossier.

--Voici, poursuivit le notaire. Domaine de Lathuile, comprenant: 1°

un château construit vers la fin du siècle dernier, avec dépendances,

communs, écuries, remises, etc.; 2° un parc de trois cents hectares

entouré de murs; 3° une forêt, dite de la Gardule, comprenant une

superficie de six cent cinquante-sept hectares... Le tout est d'un

revenu cadastral de quatre mille francs. Aucune hypothèque. Point de

charges. Entrée en jouissance immédiate.

--J'achète, interrompit Gédéon.

--Un mot encore. La source minérale est située dans le parc; on la dit

riche en sels de tous genres. Peut-être trouverez-vous à l'exploiter.

Dès lors, Lathuile devient une station balnéaire, vous enrichissez le

pays, et votre affaire est faite.

--J'achète, répondit Gédéon.

Effectivement il acheta. Le train du soir l'emporta vers les

Basses-Alpes, et huit jours ne s'étaient pas écoulés qu'une armée

d'ouvriers s'abattait sur l'humble village, pour restaurer le château,

relever les routes, remettre tout à neuf. Des jardiniers en renom furent

chargés du parc, un des grands ébénistes du faubourg Saint-Antoine

fournit l'ameublement, un chimiste et des médecins s'occupèrent

d'analyser la source qu'un ingénieur se hâtait de capter.

Le notaire ne s'était pas trompé: l'affaire s'annonçait excellente. Les

réparations purent être achevées rapidement et sans trop de frais. L'eau

de la source fut jugée précieuse. Le parc regorgeait de gibier à poil et

de gibier à plume. Le voisinage promettait des excursions intéressantes:

ici c'était un vieux castel élevé par des Templiers; ici un souterrain

profond contenant nombre de grottes pittoresques; là des ruines

romaines, un cirque, un arc de triomphe; là de hautes montagnes chargées

de sapins verts; là de gracieux vallons courant le long d'un torrent

jaseur où frétillaient des truites.

Sur les avis du notaire, Gédéon n'hésita point à faire marcher de front

la gloire et les affaires. Non loin du château, il fit élever un hôtel

superbe, sur le modèle du _Cosmopolite_ de Cauterets, entoura la source

d'un établissement de bains avec piscines, salles d'inhalation, douches,

etc. Lathuile vit sortir de terre deux ou trois belles auberges,

quelques magasins plus beaux que ceux de Sisteron et de Digne, un casino

dont on vantait à l'avance la salle des fêtes et le théâtre, de grands

cafés installés sur le modèle des plus luxueux établissements.

Gédéon se multiplia. Il fit don à la commune d'une pompe superbe achetée

chez le fournisseur des pompiers de Londres; grâce à ses libéralités,

le conseil municipal put relever l'école primaire, construire une salle

d'asile, planter quelques mûriers devant l'église. Le curé reçut sa

part: une chasuble brodée d'or et deux tableaux exécutés sur commande

par un peintre sérieux. Gédéon habilla de neuf le garde-champêtre et

distribua les emplois de l'établissement thermal entre les jeunes gens

les moins ignorants du pays.

Trois médecins de la Faculté de Paris furent attachés à l'exploitation.

Un orchestre prit possession du casino et fut bientôt suivi d'une troupe

de comédiens et de chanteurs. Bref, le 1er septembre, neuf mois environ

après la mort du vieux Babylas, on put lire à la quatrième page des

grands journaux l'annonce suivante:

SOURCE PRÉGAMAIN

PAR LATHUILE (BASSES-ALPES)

_Établissement de premier ordre._

Suivait le détail.

Gédéon recommandait son hôtel, le _Grand-Hôtel de Lathuile_, le plus

vaste et le plus important du département, ayant un grand jardin

au midi, entouré de salons, de restaurants.--Ascenseur hydraulique

desservant tous les étages.--Chambres et salons.--Table d'hôte.--Salons

de lectures et de musique.--Fumoirs.--Billards.--Omnibus à tous les

trains.--Prix modérés.

Une longue description recommandait le casino et les excursions de la

contrée.

Venait ensuite l'analyse de la source:

Eau: 1 litre, Acide carbonique: 42 centigrammes.

Sulphate de chaux 1.5010

Sulphate de magnésie 0.5080

Sulphate de soude 0.0180

Carbonate de chaux 0.1300

Carbonate de magnésie 0.0340

Oxyde de fer 0.0015

Alumine traces

Chlorure de sodium 0.0090

Chlorure de calcium traces

Chlorure de magnésium traces

Silice 0.0140

Iode traces

Phosphate traces

Matière organique traces

------

Total 2.0385

«L'eau de la source Prégamain, ajoutaient les affiches, peut être

utilisée avec succès pour combattre:

«1° Les congestions habituelles;

«2° La disposition à l'inflammation des principaux organes;

«3° L'indisposition chronique des organes de la respiration et de la

circulation;

«4° La détérioration graisseuse du coeur.

«5° En général tous les embarras provenant d'une surabondance de

graisse;

«6° La formation de la gravelle;

«7° Les hémorroïdes;

«8° Et généralement les autres maladies.

A cette énumération faisait suite une attestation signée d'un nom bien

connu des savants. Nous citerons seulement le passage suivant:

«Les propriétés de la source Prégamain se déduisent d'un effet

incontestablement apéritif, diurétique et principalement purgatif,

ce qui l'approprie aux cas nombreux de maladies aiguës ou chroniques

justiciables de cette modification importante.

«On en peut obtenir de bons effets dans les cas de pléthore abdominale,

qui provoque ou entretient les irritations de cette cavité sous forme du

dyspepsie, de constipation, de flatuosités, de douleurs lombaires,

de jaunisse apéritique avec engorgement du foie ou de la rate, et

principalement dans les cas de fièvre intermittente, n'importe le type,

lorsque le malade, tombé de rechute en rechute, n'éprouve plus de bons

résultats de la quinine.

«Ainsi encore dans les maladies des voies urinaires, catarrhe vésical,

irritation des reins, dans certaines formes de maladies cutanées, avec

irritabilité de la part du sujet en raison de l'âge, du tempérament,

d'un traitement intempestif par trop stimulant; encore dans les

palpitations de coeur, paralysies, douleurs rhumatismales, sciatiques,

lombagos et engorgements articulaires pour cause traumatique, etc.,

etc.»

Gédéon n'avait reculé devant aucune dépense. Tandis qu'en France les

murs se couvraient d'affiches et les journaux regorgeaient d'annonces où

le nom «Prégamain» s'étalait en lettres énormes, partout, en Espagne, en

Italie, en Russie, en Autriche, la fameuse source faisait parler d'elle.

La _Nordeutsch Allgemein Zeitung_ vantait les mérites «das natürliche

Prégamain Bitterwasser», et on pouvait lire dans _Il Secolo_ de Rome que

«l'acqua minerale salina amara della fonte Prégamain si usa con successo

spéciale per combattere tutti gli malattia».

Ce fut un triomphe sans précédent. L'Académie de médecine et l'Académie

des sciences proclamèrent l'efficacité de la source Prégamain de

Lathuile. Le médecins émerveillés et séduits abandonnèrent les remèdes

routiniers au profit de l'eau miraculeuse. La vogue parut éteinte pour

les eaux purgatives auxquelles on pouvait attribuer une réputation

solide. Ceux qui prescrivaient d'ordinaire l'eau Royale-Hongroise, l'eau

de Püllna, les flacons d'Hunyadi Janos et la vieille limonade Roger, se

tournèrent exclusivement vers l'établissement de Lathuile.

Superbe affaire! Dès le début de la saison, il fallut songer à agrandir

les locaux. Une usine fut élevée où, dans d'immenses ateliers, trois

mille ouvriers furent occupés nuit et jour à rincer, remplir, boucher,

capsuler et étiqueter les bouteilles qui, par wagons entiers, étaient

expédiées aux quatre coins du monde. D'illustres personnages, ducs,

princes, maréchaux, ambassadeurs, évêques, apportèrent à l'exploitation

le prestige de leur clientèle. On vit autour du parc se multiplier les

hôtels et s'établir la foule des débitants attirés par la foule des

consommateurs.

Pour justifier l'empressement du public, Gédéon recruta pour son casino

les premiers sujets des théâtres de Paris. Il eut Judic, Théo, Granier,

Dupuis, Baron, Lassouche. Il monta de vraies pièces et fit chanter de

vrais opéras. Lathuile devint à la mode et le monde entier connut le nom

de Prégamain.

Enfin, il était célèbre!

Enfin, il ne se sentait plus perdu dans la foule. A Lathuile et

aux environs, il se voyait puissant parmi les plus puissants. Les

municipalités lui faisaient fête, et le sous-préfet de Sisteron

l'accablait de sourires. Il se voyait décerner la place d'honneur dans

les fêtes publiques et la présidence aux distributions des prix des

écoles.

De ce petit pays indigent il avait fait une contrée féerique. Le terrain

valant quatre sous le mètre n'était plus cédé à moins de trente francs.

Les chaumières se transformaient en maisons, les granges en fermes,

les maisons en palais. Tel paysan, réduit au mince revenu de son clos

d'oliviers, possédait maintenant des titres au porteur et des actions de

chemins de fer. Les bergers devenaient garçons de café et, devant les

vingt-cinq louis de pourboire de la saison, souriaient au souvenir des

pauvres gages d'autrefois. Les rouliers s'étaient révélés cochers de

remise, les gardeuses d'oies devenaient de parfaites caméristes. Des

braconniers avaient ouvert des magasins de comestibles, des vagabonds

proprement vêtus servaient de guides aux voyageurs. Maintenant les gens

de Lathuile mangeaient de la viande tous les jours, en bénissant le

directeur de l'établissement thermal. Gédéon était le père, le roi, le

Dieu de ce petit monde.

Volontairement, le maire avait donné sa démission, ne se sentant pas de

force; et Gédéon, cédant aux instances des notables, avait généreusement

posé sa candidature. Jamais succès électoral aussi touchant ne fut

enregistré par le _Journal Officiel_.

Le fait devant rester unique, nous ne manquerons point de le relater

ici. Le dépouillement du scrutin donna les résultats suivants:

Électeurs inscrits 884

Votants 884

Majorité absolue 443

M. Gédéon Prégamain 890 suffrages (élu).

Dès son arrivée au conseil municipal, Gédéon fut nommé maire.

C'était le pied dans l'étrier, le premier échelon gravi.

A partir de cet heureux jour, l'oeuvre ambitieuse du millionnaire

s'acheva par étapes démesurées. Certes, l'éblouissante vision des

premiers rêves ne se réaliserait pas dès demain, il fallait attendre

plusieurs années avant de voir débaptiser l'avenue des Champs-Elysées,

de donner son nom à un fauteuil comme Voltaire, à une plume d'acier

comme Humbolt, ou à un filet de boeuf comme Chateaubriand. Déjà,

cependant, d'humbles monuments attesteraient la gloire de Gédéon; sur

la place de la Mairie, maintenant embellie et ombragée, s'élevait une

fontaine majestueuse au socle de laquelle les passants pouvaient lire:

En l'an 1880

Cette fontaine fut édifiée

Sous la magistrature municipale

Les fantômes, étude cruelle · 第 13 / 37 题