Dès le lendemain, Gédéon courut chez le notaire et, sans s'attarder dans
des explications oiseuses, l'invita à lui faire parvenir à Saint-Louis
du Sénégal une somme de deux millions et cinq cent mille francs dont il
disait avoir le plus urgent besoin.
A cette confidence, le tabellion devint tricolore de surprise. Un moment
il eut soupçon que le neveu de Babylas était devenu fou. Deux millions!
Le Sénégal! Il n'aurait pas été plus consterné en voyant pénétrer dans
son étude un de ces personnages d'Hervé qui, rencontrant un vieux
magistrat, s'écrient: «Bonjour, Joséphine. Je m'appelle Fromage de
Gruyère!»
Mais voyant Gédéon calme, froid, sérieux, l'oeil franc, le visage
tranquille, il revint doucement de la terreur à la confiance et,
pressentant quelque projet hasardeux, essaya d'entraîner le futur
explorateur du Congo dans la voie des explications.
--Cher monsieur, lui dit-il, je vais prendre mes mesures pour que cette
grosse somme vous parvienne à l'endroit désigné; mais, auparavant
permettez-moi de vous rappeler que j'ai possédé toute la confiance de
votre vénérable oncle, qu'il n'a jamais fait un placement sans mes avis
et que je serais heureux, fier même, de me voir ainsi honoré par vous...
J'ose donc vous demander--excusez ma hardiesse--quelle destination vous
comptez donner à ces capitaux...
Gédéon fronça le sourcil.
--Croyez bien, s'empressa d'ajouter le notaire, qu'en tout ceci votre
intérêt est mon seul mobile...
Et il attendit, n'osant en dire plus long, timide comme un chasseur qui,
en désespoir de salut, aurait jeté un pain de seigle à un ours.
--Monsieur, commença Gédéon, je ne crois pas avoir à me féliciter, pour
ce qui me concerne des avis dont vous avez comblé mon oncle par rapport
à ses placements, car chaque fois que je lui ai proposé un placement
à mon avantage, il s'y est refusé, sans doute selon vos conseils.
Cependant je conçois votre attachement pour une fortune longtemps
abandonnée à votre gestion, et, par cette considération, je veux bien
vous instruire de mes projets.
Alors, comme un capitaine expose un plan de bataille, il expliqua à
l'officier ministériel les motifs de son prochain départ, sa volonté
de découvrir des contrées nouvelles et d'attacher son nom à de grandes
choses.
Le notaire feignit d'entrer dans ses vues. Certes, le but était louable,
grandiose, et l'Afrique un beau pays.
--Pour un peu je vous accompagnerais, ajouta-t-il. Mais je me connais,
je ferais triste figure en un pareil voyage, et je ne me vois pas bien
dans les rues de Tombouctou, une affreuse ville, dit-on...
--On? interrogea Prégamain. Qui cela, on? Nul n'y a encore pénétré.
--A Tombouctou, cher monsieur? Quelle erreur!
--Il se pourrait?...
--Écoutez plutôt... En 1824, un marmiton, ou un cuisinier, je ne sais au
juste, nommé René Caillé, quitta Saint-Louis du Sénégal avec l'intention
d'atteindre Tombouctou--qu'on nommait Temboctou à cette époque. Caillé
franchissait aisément soixante kilomètres en un jour, ce dont vous
n'êtes probablement pas capable; il était doué d'une vue tellement
perçante qu'il distinguait à l'oeil nu les satellites de Jupiter; vous
n'en êtes pas là. Il savait faire la cuisine et vous ne savez pas
faire la cuisine; au besoin, il demeurait impunément cinq jours sans
nourriture; il parlait arabe, et vous ne parlez pas arabe; il savait
par coeur le Coran tout entier, et vous n'en connaissez pas un verset.
Malgré tous ces avantages, il mit deux ans à gagner Tombouctou et deux
ans à en revenir.
Gédéon sourit.
--J'aurai, répondit-il, des chevaux, des chariots, des vivres, des
armes, des interprètes, des bagages...
--Permettez, interrompit le notaire. En 1830 M. le major Gray, de la
marine anglaise, quittait Sierra-Leone pour se rendre à Tombouctou. Il
avait des chevaux, des chariots, des vivres, des armes, des interprètes
et des bagages. En arrivant à Boulibaba, sur la frontière du Fouta-Toro,
il ne trouva ni un ruisseau, ni un puits et mourut de soif dans le
désert avec toute sa caravane.
--J'emporterai de l'eau, prononça Gédéon.
--En 1841, M. Adrien Partarrieu emporta de l'eau. A Boudou, près du
Fouta-Djalon, il fut entouré, blessé, saisi, puis mis à mort par les
Hottentots.
--Diable!
--Pour M. Leduc de Blairiot, parti en 1850, son sort fut différent.
--Ah?
--Oui. M. Leduc de Blairiot rencontra non des Hottentots mais des
Caffres. Ceux-ci creusèrent une fosse et y descendirent l'explorateur,
puis ils rapportèrent les terres de façon que M. Leduc se trouva enterré
vivant, la tête hors du sol. Alors les Cafres vidèrent sur cette tête un
panier contenant deux cents rats, pleins de santé et d'appétit.
--Fichtre!
--Et maintenant, cher monsieur, bon voyage et bonne chance.
--Mais...
Depuis un instant, Gédéon commençait à méditer sur la nécessité
d'installer des voies ferrées dans le Congo et jusque sur les plateaux
du Haut-Niger. Sa connaissance de la langue arabe ne s'étendait guère
qu'à quelques mots entrés dans l'argot parisien, tels que _macache,
bézef, mouquère, bono turco, maboul_ et ne lui eût point permis de
soutenir une conversation avec un émir. Dix années consacrés à copier
des rôles dans une étude de la rue Joquelet ne lui avaient donné qu'une
idée très vague du Coran. Et en songeant aux privations imposées par
l'entreprise à ce René Caillé qui se passait de manger comme on se passe
d'aller à l'Odéon, le millionnaire se disait qu'après avoir mangé mal
lorsqu'il était pauvre, il serait ridicule de ne plus manger du tout
maintenant qu'il était riche.
Bref, le notaire n'eut pas grand'peine à lui faire entendre qu'on
pouvait occuper une jolie place dans l'histoire sans se faire dévorer
vivant par les rats, pour la plus grande distraction de quelques hommes
primitifs.
--Sans compter, ajouta-t-il, que rien ne vous garantirait la consolation
d'un bel enterrement et d'une tombe monumentale. Les naturels du Congo
aiment généralement leurs frères d'Europe comme nous aimons les oeufs
sur le plat, c'est-à-dire un peu cuits et frais du matin. Dans le cas
probable où vous seriez utilisé là-bas pour un dîner de noces ou pour
un repas de corps, il serait impossible à vos admirateurs--quel que fût
d'ailleurs leur zèle--de rendre les derniers devoirs à votre dépouille
mortelle. Je ne voudrais pas vous décourager, mais, voyons--la main sur
la conscience--croyez-vous qu'il se trouvera des fanatiques pour, au
jour de la Toussaint, aller porter des couronnes d'immortelles et
prononcer des discours sur le ventre de l'anthropophage qui vous aura
englouti... Que diable!... Soyons raisonnables!...
Gédéon n'écoutait plus. Tandis que le notaire pérorait, il songeait
aux moyens divers d'arriver à la célébrité: isthme à percer, canal à
combler, livre à écrire, drame à mettre en scène, etc., etc. Au fond,
le notaire raisonnait juste; Minerve parlait par sa bouche. Le Congo,
Tombouctou, le centre africain, projet absurde, aventure ténébreuse. On
comptait aisément les explorateurs du Congo, mais les noms des
hommes devenus célèbres sans avoir jamais mis les pieds à Tombouctou
fourniraient une liste interminable. Par exemple, Moïse, Homère,
Gutenberg, le chevalier Bayard, Hamlet, François Ier, Van Dyck,
Corneille, Mme de Sévigné, M. Guizot, Labiche, et tant d'autres! Que
diable! on avait bien le temps de découvrir l'Afrique. Rien ne pressait.
On s'en passait fort aisément.
--Tenez, continua le notaire, puisqu'il vous faut du bruit, de la
renommée, pourquoi n'aborderiez-vous pas tranquillement la politique?
Ici, aucun danger à courir, rien à perdre. Selon les circonstances, il
vous serait même possible d'augmenter votre bien. Peut-être, au début,
quelques sacrifices seront nécessaires; mais un homme disposé à dépenser
deux millions et demi pour voler sur les traces d'un marmiton ne
reculera pas devant une dépense de deux ou trois cent mille francs... Au
temps où nous vivons, cher monsieur, le suffrage universel n'a que
faire des intelligences supérieures; les hommes de bonne volonté lui
suffisent. Vous avez la résolution, le désir, l'ambition de parvenir.
C'est pour le mieux... Voulez-vous un sage conseil?... Achetez une
propriété importante dans un arrondissement pauvre, agrandissez,
embellissez, montrez-vous; accordez des prix aux comices agricoles
et aux concours régionaux. Devenez le bienfaiteur des orphéons, des
compagnies de sapeurs-pompiers, des fanfares municipales, des sociétés
philanthropiques. En un an, vous serez conseiller, en dix-huit mois
maire de la commune, en deux ans conseiller général, puis député
aux prochaines élections. Et qui sait?... une fois à la Chambre, ne
pouvez-vous parvenir au ministère?... Enfin, voyez, examinez... Je reste
votre très humble serviteur.
Gédéon répondit:
--Notaire, vous me sauvez la vie... Soit, je consens à devenir ministre.
Un jour, plus tard, nous arrêterons le choix du département ministériel
qu'il me faudra accepter...--Que diriez-vous de la marine?...--mais,
pour le moment, il s'agit de courir au plus pressé. Je bats des mains
à votre idée. Oui, par les moyens que vous indiquez, un homme actif,
riche, décidé, peut se faire un nom en peu de temps. Je renonce à
découvrir le Congo et je me consolerai de ne pouvoir initier mes
contemporaine aux moeurs et usages des peuplades mandingues. Vous m'avez
ouvert les yeux. Dites, parlez, dictez; que faut-il faire? Où est
l'arrondissement pauvre? Où se trouve le domaine à vendre? Où vivent mes
futurs électeurs? Achevez, je suis prêt... Car vous ne m'avez pas dit
tout cela sans garder une arrière-pensée?
--Peut-être...
--Je vous écoute.
--Voici... Au nombre de mes clients se trouvait un ancien page du roi
Charles X, fortement septuagénaire, vieux garçon, retiré dans un petit
village des Basses-Alpes qui s'appelle Lathuile. C'est, je crois, dans
l'arrondissement de Sisteron. Il vient de mourir et ses héritiers
désirent vendre château, parc, terres, forêts, tout enfin. C'est pour
rien: cent mille francs. Achetez Lathuile, réparez le château, faites un
peu de bien, occupez-vous d'agriculture, donnez aux paysans une pompe à
incendie, un pont, une fontaine, un abreuvoir, n'importe quoi. Je crois
même me rappeler que le domaine comprend une source thermale ou minérale
dont on pourrait tirer parti... Au surplus, je vais demander le dossier
si vous jugez que l'affaire vaille d'être examinée...
--Je crois bien!
Sur l'ordre du notaire, un clerc apporta le fameux dossier.
--Voici, poursuivit le notaire. Domaine de Lathuile, comprenant: 1°
un château construit vers la fin du siècle dernier, avec dépendances,
communs, écuries, remises, etc.; 2° un parc de trois cents hectares
entouré de murs; 3° une forêt, dite de la Gardule, comprenant une
superficie de six cent cinquante-sept hectares... Le tout est d'un
revenu cadastral de quatre mille francs. Aucune hypothèque. Point de
charges. Entrée en jouissance immédiate.
--J'achète, interrompit Gédéon.
--Un mot encore. La source minérale est située dans le parc; on la dit
riche en sels de tous genres. Peut-être trouverez-vous à l'exploiter.
Dès lors, Lathuile devient une station balnéaire, vous enrichissez le
pays, et votre affaire est faite.
--J'achète, répondit Gédéon.
Effectivement il acheta. Le train du soir l'emporta vers les
Basses-Alpes, et huit jours ne s'étaient pas écoulés qu'une armée
d'ouvriers s'abattait sur l'humble village, pour restaurer le château,
relever les routes, remettre tout à neuf. Des jardiniers en renom furent
chargés du parc, un des grands ébénistes du faubourg Saint-Antoine
fournit l'ameublement, un chimiste et des médecins s'occupèrent
d'analyser la source qu'un ingénieur se hâtait de capter.
Le notaire ne s'était pas trompé: l'affaire s'annonçait excellente. Les
réparations purent être achevées rapidement et sans trop de frais. L'eau
de la source fut jugée précieuse. Le parc regorgeait de gibier à poil et
de gibier à plume. Le voisinage promettait des excursions intéressantes:
ici c'était un vieux castel élevé par des Templiers; ici un souterrain
profond contenant nombre de grottes pittoresques; là des ruines
romaines, un cirque, un arc de triomphe; là de hautes montagnes chargées
de sapins verts; là de gracieux vallons courant le long d'un torrent
jaseur où frétillaient des truites.
Sur les avis du notaire, Gédéon n'hésita point à faire marcher de front
la gloire et les affaires. Non loin du château, il fit élever un hôtel
superbe, sur le modèle du _Cosmopolite_ de Cauterets, entoura la source
d'un établissement de bains avec piscines, salles d'inhalation, douches,
etc. Lathuile vit sortir de terre deux ou trois belles auberges,
quelques magasins plus beaux que ceux de Sisteron et de Digne, un casino
dont on vantait à l'avance la salle des fêtes et le théâtre, de grands
cafés installés sur le modèle des plus luxueux établissements.
Gédéon se multiplia. Il fit don à la commune d'une pompe superbe achetée
chez le fournisseur des pompiers de Londres; grâce à ses libéralités,
le conseil municipal put relever l'école primaire, construire une salle
d'asile, planter quelques mûriers devant l'église. Le curé reçut sa
part: une chasuble brodée d'or et deux tableaux exécutés sur commande
par un peintre sérieux. Gédéon habilla de neuf le garde-champêtre et
distribua les emplois de l'établissement thermal entre les jeunes gens
les moins ignorants du pays.
Trois médecins de la Faculté de Paris furent attachés à l'exploitation.
Un orchestre prit possession du casino et fut bientôt suivi d'une troupe
de comédiens et de chanteurs. Bref, le 1er septembre, neuf mois environ
après la mort du vieux Babylas, on put lire à la quatrième page des
grands journaux l'annonce suivante:
SOURCE PRÉGAMAIN
PAR LATHUILE (BASSES-ALPES)
_Établissement de premier ordre._
Suivait le détail.
Gédéon recommandait son hôtel, le _Grand-Hôtel de Lathuile_, le plus
vaste et le plus important du département, ayant un grand jardin
au midi, entouré de salons, de restaurants.--Ascenseur hydraulique
desservant tous les étages.--Chambres et salons.--Table d'hôte.--Salons
de lectures et de musique.--Fumoirs.--Billards.--Omnibus à tous les
trains.--Prix modérés.
Une longue description recommandait le casino et les excursions de la
contrée.
Venait ensuite l'analyse de la source:
Eau: 1 litre, Acide carbonique: 42 centigrammes.
Sulphate de chaux 1.5010
Sulphate de magnésie 0.5080
Sulphate de soude 0.0180
Carbonate de chaux 0.1300
Carbonate de magnésie 0.0340
Oxyde de fer 0.0015
Alumine traces
Chlorure de sodium 0.0090
Chlorure de calcium traces
Chlorure de magnésium traces
Silice 0.0140
Iode traces
Phosphate traces
Matière organique traces
------
Total 2.0385
«L'eau de la source Prégamain, ajoutaient les affiches, peut être
utilisée avec succès pour combattre:
«1° Les congestions habituelles;
«2° La disposition à l'inflammation des principaux organes;
«3° L'indisposition chronique des organes de la respiration et de la
circulation;
«4° La détérioration graisseuse du coeur.
«5° En général tous les embarras provenant d'une surabondance de
graisse;
«6° La formation de la gravelle;
«7° Les hémorroïdes;
«8° Et généralement les autres maladies.
A cette énumération faisait suite une attestation signée d'un nom bien
connu des savants. Nous citerons seulement le passage suivant:
«Les propriétés de la source Prégamain se déduisent d'un effet
incontestablement apéritif, diurétique et principalement purgatif,
ce qui l'approprie aux cas nombreux de maladies aiguës ou chroniques
justiciables de cette modification importante.
«On en peut obtenir de bons effets dans les cas de pléthore abdominale,
qui provoque ou entretient les irritations de cette cavité sous forme du
dyspepsie, de constipation, de flatuosités, de douleurs lombaires,
de jaunisse apéritique avec engorgement du foie ou de la rate, et
principalement dans les cas de fièvre intermittente, n'importe le type,
lorsque le malade, tombé de rechute en rechute, n'éprouve plus de bons
résultats de la quinine.
«Ainsi encore dans les maladies des voies urinaires, catarrhe vésical,
irritation des reins, dans certaines formes de maladies cutanées, avec
irritabilité de la part du sujet en raison de l'âge, du tempérament,
d'un traitement intempestif par trop stimulant; encore dans les
palpitations de coeur, paralysies, douleurs rhumatismales, sciatiques,
lombagos et engorgements articulaires pour cause traumatique, etc.,
etc.»
Gédéon n'avait reculé devant aucune dépense. Tandis qu'en France les
murs se couvraient d'affiches et les journaux regorgeaient d'annonces où
le nom «Prégamain» s'étalait en lettres énormes, partout, en Espagne, en
Italie, en Russie, en Autriche, la fameuse source faisait parler d'elle.
La _Nordeutsch Allgemein Zeitung_ vantait les mérites «das natürliche
Prégamain Bitterwasser», et on pouvait lire dans _Il Secolo_ de Rome que
«l'acqua minerale salina amara della fonte Prégamain si usa con successo
spéciale per combattere tutti gli malattia».
Ce fut un triomphe sans précédent. L'Académie de médecine et l'Académie
des sciences proclamèrent l'efficacité de la source Prégamain de
Lathuile. Le médecins émerveillés et séduits abandonnèrent les remèdes
routiniers au profit de l'eau miraculeuse. La vogue parut éteinte pour
les eaux purgatives auxquelles on pouvait attribuer une réputation
solide. Ceux qui prescrivaient d'ordinaire l'eau Royale-Hongroise, l'eau
de Püllna, les flacons d'Hunyadi Janos et la vieille limonade Roger, se
tournèrent exclusivement vers l'établissement de Lathuile.
Superbe affaire! Dès le début de la saison, il fallut songer à agrandir
les locaux. Une usine fut élevée où, dans d'immenses ateliers, trois
mille ouvriers furent occupés nuit et jour à rincer, remplir, boucher,
capsuler et étiqueter les bouteilles qui, par wagons entiers, étaient
expédiées aux quatre coins du monde. D'illustres personnages, ducs,
princes, maréchaux, ambassadeurs, évêques, apportèrent à l'exploitation
le prestige de leur clientèle. On vit autour du parc se multiplier les
hôtels et s'établir la foule des débitants attirés par la foule des
consommateurs.
Pour justifier l'empressement du public, Gédéon recruta pour son casino
les premiers sujets des théâtres de Paris. Il eut Judic, Théo, Granier,
Dupuis, Baron, Lassouche. Il monta de vraies pièces et fit chanter de
vrais opéras. Lathuile devint à la mode et le monde entier connut le nom
de Prégamain.
Enfin, il était célèbre!
Enfin, il ne se sentait plus perdu dans la foule. A Lathuile et
aux environs, il se voyait puissant parmi les plus puissants. Les
municipalités lui faisaient fête, et le sous-préfet de Sisteron
l'accablait de sourires. Il se voyait décerner la place d'honneur dans
les fêtes publiques et la présidence aux distributions des prix des
écoles.
De ce petit pays indigent il avait fait une contrée féerique. Le terrain
valant quatre sous le mètre n'était plus cédé à moins de trente francs.
Les chaumières se transformaient en maisons, les granges en fermes,
les maisons en palais. Tel paysan, réduit au mince revenu de son clos
d'oliviers, possédait maintenant des titres au porteur et des actions de
chemins de fer. Les bergers devenaient garçons de café et, devant les
vingt-cinq louis de pourboire de la saison, souriaient au souvenir des
pauvres gages d'autrefois. Les rouliers s'étaient révélés cochers de
remise, les gardeuses d'oies devenaient de parfaites caméristes. Des
braconniers avaient ouvert des magasins de comestibles, des vagabonds
proprement vêtus servaient de guides aux voyageurs. Maintenant les gens
de Lathuile mangeaient de la viande tous les jours, en bénissant le
directeur de l'établissement thermal. Gédéon était le père, le roi, le
Dieu de ce petit monde.
Volontairement, le maire avait donné sa démission, ne se sentant pas de
force; et Gédéon, cédant aux instances des notables, avait généreusement
posé sa candidature. Jamais succès électoral aussi touchant ne fut
enregistré par le _Journal Officiel_.
Le fait devant rester unique, nous ne manquerons point de le relater
ici. Le dépouillement du scrutin donna les résultats suivants:
Électeurs inscrits 884
Votants 884
Majorité absolue 443
M. Gédéon Prégamain 890 suffrages (élu).
Dès son arrivée au conseil municipal, Gédéon fut nommé maire.
C'était le pied dans l'étrier, le premier échelon gravi.
A partir de cet heureux jour, l'oeuvre ambitieuse du millionnaire
s'acheva par étapes démesurées. Certes, l'éblouissante vision des
premiers rêves ne se réaliserait pas dès demain, il fallait attendre
plusieurs années avant de voir débaptiser l'avenue des Champs-Elysées,
de donner son nom à un fauteuil comme Voltaire, à une plume d'acier
comme Humbolt, ou à un filet de boeuf comme Chateaubriand. Déjà,
cependant, d'humbles monuments attesteraient la gloire de Gédéon; sur
la place de la Mairie, maintenant embellie et ombragée, s'élevait une
fontaine majestueuse au socle de laquelle les passants pouvaient lire:
En l'an 1880
Cette fontaine fut édifiée
Sous la magistrature municipale