Trois jours après--l'enterrement était décidé pour midi--je me levai
de bon matin en vue de réfléchir à la petite allocution que je devais
prononcer au cimetière, sur la prière générale. La veille, toutes les
dispositions de la funèbre cérémonie avaient été arrêtées. Le nombre des
discours devenait important et il fallait compter avec l'imprévu, avec
les délégations des sociétés savantes de province dont Félicien était
président d'honneur, avec la jeunesse, les Écoles, toujours si empressée
aux funérailles des grands hommes. Ma mission se limitait à prononcer
quelques paroles au nom des plus intimes amis du mort. Quinze à vingt
lignes au plus.
Étant de nature médiocrement éloquente, je pris les précautions de
rigueur, c'est-à-dire que je traçai sur une feuille de papier la teneur
de mon petit discours, me réservant d'en graver les termes dans ma
mémoire au cours de la matinée. J'eus lieu d'être assez satisfait de
mon ouvrage. C'était simple, grave, ému, pas banal: une bonne moyenne
d'oraison funèbre.
Ah! ce fut un bel enterrement! Je tenais un des cordons du poêle; les
cinq autres étaient tenus par:
Un membre de l'Académie française;
Un membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres;
Le chef de cabinet de M. le ministre de l'instruction publique et des
beaux-arts;
Un député du département de l'Orne, dont Félicien était originaire;
Un ancien élève de l'École normale, qui comptait le défunt parmi ses
plus brillants lauréats.
Derrière le catafalque aux grands voiles de deuil semés d'étoiles
d'argent et qui pliaient sous les palmes et les couronnes, venaient, à
la suite des maîtres des cérémonies portant voilées sur des coussins de
velours violet les décorations du mort:
La famille;
Un aide de camp du Maréchal-Président;
Le bureau de l'Académie française;
Les délégations de l'Institut;
La Société des gens de lettres, conduite par M. Emmanuel Gonzalès;
Les membres de la Société des auteurs dramatiques;
Les représentants des nombreuses Sociétés savantes dont Félicien s'était
montré le zélé protecteur;
Des artistes, des savants, des journalistes, un imposant cortège
d'admirateurs, de disciples et de fidèles.
Et nous défilions à travers la foule pieusement rangée, entre deux
haies de soldats en grande tenue, aux accents de la musique de la
garde républicaine dont les silences étaient marqués par le grondement
prolongé des tambours étouffé sous les draperies funéraires.
Dans Paris, c'était comme un recueillement. Les fronts se découvraient
sur notre passage. Ah! la France perdait un de ceux qui comptent pour sa
gloire, un sublime esprit, un grand coeur! L'âme de la foule semblait
prier.
Magnifique spectacle qui jamais ne s'effacera de mes yeux!
A la Madeleine, la messe fut chantée par Bosquin et Melchissedec, de
l'Opéra, Mmes Mézeray et Vidal, de l'Opéra-Comique. Alexandre Georges
tenait les orgues.
Au cimetière du Père-Lachaise, l'inhumation eut lieu dans un caveau
provisoire offert par la ville de Paris. Quand la bière eut été
descendue dans la tombe, les orateurs, désignés à tour de rôle par un
maître de cérémonies, s'avancèrent et parlèrent. Ce fut long, mais beau.
Enfin mon tour arriva. Je fis deux pas en avant, m'arrêtant au bord même
du tombeau, et je prononçai:
«L'ami vénéré que nous avons perdu, le grand penseur, le...»
Mais il me fut impossible d'achever, non pas que je ne fusse incertain
de mon débit ou que l'émotion me prît à la gorge. Non, ce n'est pas
cela. Mais un souvenir me revenait qui changea complètement le cours
de mes idées. J'oubliai la cérémonie, le deuil de tous ces coeurs
empressés, cette foule recueillie qui attendait mes paroles, et je
ne vis plus que la scène, la ridicule scène de l'autre soir: moi en
chemise, au milieu de la chambre à coucher, Henriette évanouie, mes
vêtements épars, et lui, Félicien, en tenue de gala, son bougeoir à la
main et pleurant comme un veau. A cette vision furtive, je fus un moment
bien près d'éclater de rire. Je fermai les yeux, redoutant de découvrir
brusquement Félicien assis au fond de la tombe, son bougeoir à la main.
Quelqu'un me prit le bras et m'entraîna à l'écart. J'entendais ces mots
vagues dans la foule:
--Pauvre homme... L'émotion, sans doute... Songez donc, c'était son
meilleur ami... Quelle perte!...
Mais je me remis aussitôt et, tandis que l'on m'éloignait, je ne perdais
aucune des paroles de l'orateur qui avait pris ma place:
«Au nom du Cercle artistique et littéraire d'Alençon, j'apporte sur
cette tombe encore entr'ouverte...»
Une demi-heure après je quittai le cimetière, poursuivi par des
reporters en quête de renseignements intimes sur Félicien. Je leur
répondis de mon mieux, y apportant de la complaisance, heureux de
contribuer par mes révélations à la gloire du mort. Je racontai les
débuts difficiles, misérables, de mon ami, sa lutte courageuse contre
l'adversité, sa vie de famille, si simple, si touchante, sa femme--son
unique amour--et sa fille--une adorable enfant belle comme les anges. Je
sus taire quelques manies excentriques ou ridicules du défunt. Bref, je
m'acquittai de ce soin à merveille.
Vers cinq heures je montai saluer Henriette entourée de sa famille.
Visite inévitable.
Henriette fut d'une distinction accomplie; ni trop émue, ni trop
glaciale. Elle accepta mes condoléances avec un sourire triste--un de
ces sourires comme on en rencontre sur les dessins des romances--et elle
m'annonça son départ pour le lendemain. Elle se retirait pour quelques
semaines à Saumur, chez ses parents.
Excellente idée.
Je lui répondis que, de mon côté, je comptais m'éloigner aussitôt de
Paris, où me harcelaient depuis quelques jours tant et de si douloureux
souvenirs.
Ce fut tout. Elle ne chercha point à me parler à l'écart, ne me demanda
pas où je comptais me rendre, ne souffla mot d'une correspondance
possible. Il semblait que tout fût fini, bien fini, entre nous, sans
qu'aucune parole d'adieu fût nécessaire, que nous allions vivre
désormais étrangers l'un à l'autre, plus encore qu'étrangers: ignorés
l'un de l'autre.
Ainsi je pris congé, simplement, de cette insignifiante créature,
la mère de ma fille. Je sortis après avoir répondu aux étreintes
reconnaissantes de la famille. Pensez donc! Je m'étais donné tant de
mal, m'occupant de tous les préparatifs, remplaçant les parents dans les
sombres corvées de ces jours funèbres. J'avais tenu à visser moi-même
les boulons de la bière où moi-même j'avais enseveli Félicien.
Eh bien--me croira qui voudra--si un instant j'ai aimé Henriette, ou,
pour mieux dire, si à un seul instant je l'ai ardemment désirée, désirée
follement, désirée avec angoisse, désirée douloureusement,--c'est ce
jour-là, ce dernier jour, quand je l'aperçus si blanche, si pâle, si
froide dans ses longs vêtements sinistres, avec ses yeux noirs, fixes
et durs, dilatés par les insomnies, et où luisait la fascination d'une
flamme d'enfer!
V
Où aller?
J'avais fort peu voyagé, mais je ne me sentais aucun goût instinctif
pour une contrée plutôt que pour une autre. J'eus d'abord l'idée d'aller
m'oublier dans quelque pays désolé et vide, mais j'y renonçai aussitôt
par cette raison que le voyage ne me servirait en rien si, en me tenant
hors de chez moi, il ne me tirait pas hors de moi-même. Le but devait
être plutôt d'occuper toutes les forces vives de mon esprit à des objets
nouveaux, à des paysages qui renouvelleraient constamment l'émoi de la
surprise. Sous ce rapport, j'avais le choix, mais il me manquait les
éléments d'une préférence.
Je me rappelai fort heureusement un pays dont il avait été parlé
fréquemment devant moi par Félicien: l'Italie.
Dans sa jeunesse, au sortir de l'École normale, Félicien attaché comme
secrétaire à une commission du ministère de l'instruction publique
envoyée dans les environs de Naples pour je ne sais quelles fouilles
scientifiques, avait été si profondément épris de la grande patrie
latine que, sa mission terminée, il avait sollicité et obtenu
l'autorisation de prolonger son voyage. Pendant une année, il avait
couru du nord au midi de la grande péninsule, émerveillé, ravi,
frissonnant d'émotion...
Souvent, le soir, entre Henriette et moi, il revenait complaisamment
sur les mille incidents de ce voyage dont il avait conservé une sorte
d'éblouissement; il nous racontait ses interminables flâneries dans
Rome, ses courses en Sicile, les trois mois qu'il était resté à
Florence, ne pouvant s'en arracher, mangeant de la vache enragée, vivant
avec deux lires par jour, couchant dans les mansardes des _trattoria_,
pour allonger un peu son séjour. Et Pise, et Bologne, et Ferrare, et
Venise, et Naples!
Au retour il avait publié ses deux premiers ouvrages: l'_Ame de Rome_ et
les _Pères de Florence_, livres superbes dont le succès est encore dans
toutes les mémoires.
Que de fois Félicien ne m'avait-il pas dit:
--Un de ces jours, nous ferons ce voyage-là ensemble... Tu verras!
Je me décidai pour l'Italie, et, ayant disposé tous mes préparatifs,
j'eus soin de serrer dans ma valise les deux livres de Félicien, tous
deux enrichis d'une dédicace fraternelle.
Le lendemain, à huit heures du matin, je prenais le chemin de fer pour
Marseille dans l'intention d'entrer en Italie par Vintimille.
Comme bientôt je me félicitai d'avoir quitté Paris. C'était au point
que je m'étonnais de n'avoir pas eu plutôt et plus souvent des idées
de voyage. Depuis des années, j'étais demeuré confiné dans Paris, comme
bloqué par la neige ou par une invincible armée assiégeante. Pendant
tout le temps de ma liaison avec Henriette, je ne m'étais senti aucun
goût, aucun désir plus vif qu'un furtif caprice; au point que je crois
comprendre aujourd'hui que le charme singulier de cette femme était fait
en quelque sorte d'une suspension de la vie, d'une interruption de
la présence d'esprit, d'une absence rêveuse où se prélassaient mes
instincts paresseux. Et il me vint alors cette conviction que, sans
la déplorable aventure, je ne me serais peut-être jamais séparé
d'Henriette, et qu'enfin, se fortifiant dans l'habitude, notre criminel
attachement serait devenu un lien respectable grâce aux années. Dans les
premiers temps de mon voyage, Henriette me manqua parfois, notamment les
jours de pluie.
Insensiblement, les enchantements de la route suffirent à m'absorber.
Je regardais et j'étudiais ardemment, avec un intérêt profond, patient,
obstiné que jamais auparavant je n'avais apporté aux choses de l'art et
de la nature. On eût dit véritablement que la crise récente venait de
développer en moi une nervosité maladive, une susceptibilité farouche
à toutes les manifestations extérieures, la faculté jusqu'alors
insoupçonnée de sentir vite et profondément. J'éprouvais comme des goûts
nouveaux, une inquiétude constante d'impressions, de tressaillements
subits, inexplicables en présence d'une idée ou d'un objet jusqu'alors
indifférents; à cette transformation de mon tempérament s'ajoutait une
parfaite netteté d'esprit qui me faisait concevoir et exprimer, non
sans élégance, des pensées inopinément écloses en moi. Je devenais plus
irritable, mais je devenais aussi plus clairvoyant. Enfin, tout un monde
de sensations s'éveillait et chantait, un monde nouveau plus peuplé,
sinon plus intéressant que le premier. Faut-il croire que l'esprit est
sujet à des transformations comme le corps qui renouvelle ses atomes de
sept en sept années?
Hypothèse probable. Combien d'hommes meurent dans un homme avant sa
mort!
Je serais assez embarrassé de dire ce qui me plut davantage dans mon
voyage...
Rome, peut-être.
J'y arrivais avec une curiosité impatiente surexcitée par une étude
laborieuse du livre de Félicien: l'_Ame de Rome_, oeuvre surhumaine
dont j'avais imprégné ma mémoire. Ainsi se vérifiait--bien que dans des
conditions étranges--le projet que nous avions formé, Félicien et moi,
de visiter l'Italie ensemble. A la vérité, il ne me quittait pas.
J'entendais mentalement des pensées qui lui auraient été personnelles
répondre à certaines questions que je m'adressais; je me découvrais
une manière de voir plus heureuse et plus haute, comme si l'écho de sa
parole eût résonné constamment sous mon front. Je reconnaissais, sans
que personne fût là pour me les nommer, certains monuments, certains
sites dont son livre contenait la magique description. Je revoyais
l'Italie pour ainsi dire et j'éprouvais la douce joie que donnent les
êtres, les lieux retrouvés après un long éloignement.
A de certains moments, cette illusion m'emportait au point que je me
retournais brusquement, dans la certitude que Félicien se trouvait là, à
ma droite, cheminant près de moi en fidèle compagnon, me soufflant
mes plus judicieuses réflexions. Et--particularité frappante--je ne
m'imaginais point un Félicien ordinaire en costume de voyage, mais je me
le représentais tel que je l'avais vu le soir suprême, en habit noir,
cravate blanche, gants blancs, la plaque de grand-officier au côté
droit, des ordres au cou, une petite brochette de petites croix
épinglées sur le revers de l'habit. La sincère amitié que j'avais
vouée à Félicien et que je continuais à sa mémoire, empêchait que la
préoccupation de sa présence me devînt désagréable. Loin de proscrire
son souvenir, j'y revenais constamment; et il m'arriva d'y faire appel.
Ma situation d'ancien intime ami de l'illustre écrivain m'ouvrit bien
des portes; dans les plus nobles salons de la société romaine, j'étais
entouré, questionné, accablé d'égards, et plus d'une soirée fut
consacrée à l'apothéose du défunt, moi parlant d'abondance, plein de mon
sujet, et l'entourage, attentif à mes paroles, suspendu à mes lèvres.
Ce fut ainsi pendant un an... je ne sais pas au juste.
Enfin, las de mes déplacements continuels et de ma vie d'auberges, je
me retirai dans un village des Alpes françaises, à Sospel--un petit
chef-lieu de canton à mi-chemin sur la route de montagnes qui relie Nice
à Coni. J'y louai une petite villa sur le domaine de la Commande, non
loin du torrent de la Bévéra; j'y fis venir quelques meubles de Paris,
mon valet de chambre, ma cuisinière et, installé, me mis au travail.
Une idée m'était venue en route. Pourquoi n'écrirai-je pas une
biographie de Félicien?
De bonne foi, sans parti pris, je m'étais demandé auquel de ses fidèles
revenait cette mission pieuse, cette tâche difficile. Un à un, j'avais
jugé tous ceux qui pouvaient sembler capables d'un pareil travail, et
j'en avais conclu que moi seul pourrais y réussir.
En effet, je remplissais absolument les conditions désirables pour cet
objet.
Quoi de plus rare qu'un bon travail biographique, vraiment complet,
vraiment exact? Dans le plus grand nombre des cas, le biographe
s'adresse directement à l'homme qui doit faire le sujet de son
étude--ou, si l'homme est mort, à ses descendants--reçoit des notes
naturellement suspectes de partialité ou des confidences qui lui
imposent le double devoir de la discrétion et de la reconnaissance. Il
apporte un si bas attachement au service de l'homme qu'il raconte qu'on
le prendrait volontiers pour une sorte de laquais de l'immortalité.
Dans d'autres cas, plus rares, le biographe est un ennemi acharné, un
adversaire emporté par la passion ou égaré par la jalousie. Eugène
Jacquot, dit de Méricourt, a publié beaucoup de ces biographies
inspirées par le plus détestable esprit et auxquelles on pourrait
reprocher encore un nombre effrayant d'erreurs capitales. Le juste
milieu, la biographie vraie, n'existe pour ainsi dire pas.
Ma situation dans le passé et dans le présent me permettait d'agir non
seulement en toute liberté, mais avec une complète assurance. J'avais
été le plus ancien ami du mort, son ami d'enfance, son condisciple à
Bonaparte; j'avais connu son père, sa mère, vécu longtemps dans son
intimité, reçu ses confidences, assisté à ses luttes, connu son jugement
sur les hommes et sur les choses de son temps, sondé sa conscience, lu
comme à livre ouvert dans sa pensée; je connaissais l'homme, l'écrivain,
le poète, le citoyen, toutes les faces du personnage; je possédais les
éléments d'une correspondance puissamment intéressante; mille anecdotes
qui ne m'avaient point paru dignes d'être notées jadis me revenaient
aussi précises que si elles eussent été d'hier.
J'étais le biographe parfait, désigné, fatal.
Aucun des devoirs du biographe ne pouvait m'échapper. En plus de mon
témoignage, n'avais-je pas celui d'Henriette? Et ne me serait-il pas
permis d'en faire usage?--Oh! discrètement! On a dit souvent qu'il
n'existait point de grand homme pour son valet de chambre. Cela est
indiscutable. A plus forte raison, l'épouse est-elle plus directement,
plus immédiatement renseignée, car on se cache d'un domestique.
Or, Henriette possédait une grande qualité: elle était fausse, mais elle
n'était pas menteuse. Elle ne disait pas toujours toute la vérité, mais
elle ne disait que la vérité. Par religion du vrai? Non, par orgueil.
L'orgueil est un défaut qui nous évite de commettre des actions basses.
Elle m'apportait journellement le reflet photographique de son mari, le
récit des petites scènes d'intérieur provoquées par ses manies plutôt
que par son humeur; elle me mettait au courant de ses habitudes intimes,
se plaisant à me raconter souvent--sur l'oreiller--aux instants
d'accalmie,--les ridicules, les puériles tracasseries dont les plus
grands esprits ne sont pas exempts. De sorte que je possédais Félicien
des pieds à la tête, comme personne n'eût pu le connaître.
Et puis, n'y avait-il pas là pour moi un devoir? Je devais m'en
préoccuper, n'ayant jamais transigé avec le devoir. Oui, c'était mon
devoir d'écrire la biographie de Félicien: sa vie et ses oeuvres. La
postérité avait intérêt à connaître l'homme dont elle recevrait les plus
précieux enseignements. Étant donné qu'aucune excuse ne me dispenserait
de rendre à l'avenir ce sincère témoignage, je ne pouvais me dérober.
Assurément, ce serait une tâche pénible, longue, laborieuse; un travail
auquel il me faudrait appliquer toutes mes facultés, la puissance
du souvenir, la religion du passé; j'en avais pour longtemps à me
recueillir avant d'écrire une ligne, pour longtemps à écrire après avoir
médité.
Peu importait.
Sur mes instructions, mon valet de chambre m'apporta à Sospel toutes les
lettres que m'avait adressées Félicien. Je pris plaisir à les relire,
lentement, les relisant et les relisant encore, songeant, non sans
trouble, à l'honneur qui rejaillirait sur moi de leur publication--car
les protestations d'amitié, les hommages ne m'y étaient point
marchandés.
Je m'absorbai dans cette étude pendant plusieurs mois.
Sospel est une très vieille ville, traversée par le torrent de la
Bévéra, entourée comme en un cirque de très hautes montagnes: le mont
Braus, le Barbonnet, le Mangiabo, la Testa di Cane, la colline de
Santa-Lucia. C'est un coin pittoresque, mais depuis longtemps mort. On
s'y trouve à cinq cents mètres au-dessus du niveau de la mer, entre des
bois d'olivier--la seule ressource du pays--et quelques vignes. Les
étrangers n'y viennent pas, les passants y sont rares, les habitants
parlent un langage aussi différent de l'italien que du français, une
sorte de patois difforme et violent où se retrouvent les traces de la
naïveté paysanne et de cette âpreté que les grandes solitudes donnent à
la voix humaine comme au chant des oiseaux et aux accents des bêtes.
La vie qu'on y peut mener, c'est la vie bestiale ou la vie
contemplative,--regarder le sol dont on tire sa pâture ou admirer les
sommets neigeux que hante le rêve. Aucune autre alternative. Soyez
poète ou ruminez. Les gens du pays ruminent, quelques passants vont et
viennent qui songent. Ceux-là, l'habitant les exploite.
En une heure, si l'on suit la Bévéra par une route à mulets, on descend
en Italie entre deux villages liguriens, la Piena et Olivetta, le
premier perché sur une haute roche comme une aire d'aigles, le second
caché dans la verdure comme un refuge de tourterelles. Par la grande
route on gravit le col de Brouis pour dégringoler ensuite vers une
succession de localités singulières: Breil, les pieds dans le torrent de
la Roya; la Giondola, qu'entourent des glaciers à pic; Saorge, accroché
aux flancs de la montagne sur un précipice de cinq cents pieds; Fontan,
la frontière italienne, avec sa population de déserteurs, de douaniers
et de contrebandiers.
Il faut quatre heures environ pour gagner le chemin de fer, qui
s'allonge sous la route de la Corniche entre Nice et Gênes. Les sentiers
sont mauvais, ce qui arrête les touristes. En hiver, ils disparaissent
sous trois pieds de neige, ce qui arrête jusqu'au service de la poste.
Je suis resté là... Combien de temps?...
Je ne me le rappelle plus exactement.
Le certain, c'est que j'y arrivai dans les premiers jours de novembre et
que je n'y fus convenablement installé que vers la fin de janvier.
Mes premières semaines furent consacrées à des promenades. Chaque jour,
après déjeuner, je montais au sommet de Santa-Lucia où subsistait le mur
ruiné d'une antique forteresse sarrazine. Assis dans l'herbe, le dos
tourné au soleil, j'y traçai les premières notes de mon travail,
m'attachant à les classer avec ordre, car le plus souvent les souvenirs
affluaient à mon cerveau dans un tumulte d'inspiration orageuse. Les
faits se représentaient en foule, avec le tohu-bohu et le mouvement
compliqué des foules. Il y avait lutte entre ma mémoire sensibilisée par
le travail et mon énergie violentée.
Je classais, je classais...
Une chose curieuse, c'est qu'au retour de ces promenades j'éprouvais
une gêne, un alourdissement de tous mes membres, une fatigue cérébrale
accablante, l'absorption de toutes mes forces vives par l'unique
préoccupation de mon oeuvre. Le portrait de Félicien, accroché dans mon
cabinet de travail improvisé, me paraissait remplir toute la chambre
et faire pâlir les objets dont il était entouré. Ma trop persistante
application à relire la correspondance du mort amenait que maintenant
des phrases toutes faites me venaient aux lèvres dès que j'ouvrais la
bouche et que je prononçais ces phrases malgré moi, sans motif, dans
la solitude. Mon esprit évidemment était tendu vers les diverses faces
d'une même image, d'une seule idée, et s'accoutumait à cette tension
préméditée. Il y a une gymnastique du cerveau comme il y a une
gymnastique des muscles. L'esprit se plie volontiers à la discipline
qu'il a lui-même imaginée. C'est affaire de volonté, tout simplement.
J'avais voulu penser à Félicien, je pensais à Félicien. Si je n'avais
pas voulu penser à Félicien, je l'aurais oublié bientôt.
Ceci n'est pas douteux.
La preuve en est qu'Henriette n'ayant aucune part, sinon minime, dans
mon oeuvre, ne se rappelait que faiblement et de loin en loin à mon
souvenir. Je l'évoquais mollement, sans regret et sans désir, comme
j'aurais évoqué une camaraderie vague. Aucune nouvelle ne m'en était
parvenue depuis mon départ de Paris, et je ne m'étais ni affligé ni
froissé de cet obstiné silence.
Décidément, de ce côté tout était bien fini. Le temps écoulé avait
émoussé jusqu'à la précision de sa mémoire. Je ne la voyais plus que
flottante, indécise, sans forme personnelle, sans couleur propre,
sans caractère intime, pêle-mêle avec les autres femmes que j'avais
possédées.
Il faut arriver à un certain âge pour connaître combien facilement le
passé s'évapore. Un jour vient où l'homme résume ses impressions mortes
par un chiffre d'une humilité navrante; et, comme dans les exhumations,
il pourrait faire tenir tous ses souvenirs--amours, amitiés, ambitions,
misères--dans un tout petit cercueil.
Oublier! Ce doit être bon! J'ai eu à Sospel des soirs bienfaisants.
C'était à l'heure mixte où le soleil, près de disparaître derrière les
neiges éternelles de Turini, laissait tomber dans la vallée l'or rouge
de ses dernières clartés, tandis qu'au loin, par-delà les rochers
alpestres, montait le frissonnement des rayons lunaires. Quelle paix!
Quelle sérénité! Quel doux bercement de l'heure!
De légères vapeurs d'azur s'élevaient du torrent vers les grêles
oliviers des collines; la transparence de l'air s'irisait de
demi-teintes charmantes, de tons fins d'une tendresse exquise; les
maisons se fermaient sur la hâte des troupeaux et s'allumaient de lueurs
de braises.
Je contemplais de la terrasse de ma villa. Tout se taisait. La nuit
ouvrait bientôt sur la nature la richesse de ses écrins bleus. Il me
semblait voir pleurer les étoiles, si délicieusement pâles à ce moment.
Par secousses, le râle d'un épervier traversait la tranquillité sonore
du soir comme une plainte lugubre. C'était presque la mort, c'est-à-dire
la plus complète et la plus sincère impression de la nature; car, ce qui
fait l'attrait de la campagne, c'est qu'on s'y sent mourir un peu.
Ces soirs-là, le sommeil m'accablait plus vite. Le sommeil, la
mort,--deux termes qui se lient et dont le second parachève le premier.
Dormir console souvent de vivre. Si l'homme n'avait pas le sommeil, mort
temporaire, suspension absolue des douleurs et des chagrins, il n'aurait
peut-être pas la patience d'attendre jusqu'à la mort!