Ce matin-là, le _Journal officiel_ publia un décret présidentiel aux
termes duquel Félicien était élevé à la dignité de grand-officier
dans l'ordre national de la Légion d'honneur. Titres exceptionnels.
Commandeur du 15 août 1868.
Ce fut pour nous un jour de fête, bien que nous fussions tous préparés à
cet événement. Depuis plusieurs semaines les journaux l'annonçaient, et
Félicien en avait été officiellement avisé par un de ses collègues de
l'Académie française, à cette époque ministre, président du conseil.
Depuis longtemps, d'ailleurs, cette haute récompense était due à notre
ami, qui l'eût obtenue beaucoup plus tôt s'il ne se fût fait accuser de
froideur à l'égard du nouveau régime.
Félicien accueillit sa promotion avec une feinte indifférence. Il
affectait constamment le dédain des vanités humaines, mais je l'ai
toujours soupçonné de n'y pas rester insensible. Le soir de cet heureux
jour, je dînai chez lui en petit comité, avec Henriette et le jeune
secrétaire de Félicien.
Dès avant le dessert, le secrétaire obtint la permission de se retirer.
Aussitôt je conseillai à mon ami de se rendre au palais de l'Elysée pour
y porter, selon l'usage, ses remerciements au Maréchal. J'ajoutai qu'il
y avait bal ce soir-là à la présidence et que, par conséquent, sa
démarche serait toute naturelle. Il hésitait, prétextant une fatigue, le
besoin de prendre du repos, le désir de ne point sortir; mais j'insistai
tant qu'il se décida.
Il s'habilla et partit. Je restai seul avec Henriette.
Mais je n'avais pas lu les journaux du soir. De là tous nos
désagréments.
Or, le matin même, une des petites filles de S. M. la reine Victoria
venait d'être enlevée à l'affection du peuple anglais, à la suite d'une
courte et douloureuse maladie. Aussitôt, dans Londres et dans toutes les
villes des trois royaumes unis, tous les magasins avaient été fermés.
L'Angleterre prenait le deuil. Et, par une coutume d'ailleurs absurde,
les gouvernements des deux mondes, aussitôt avisés par le télégraphe,
s'étaient empressés de renoncer à toutes les joies d'ici-bas. En
conséquence, le bal offert ce soir-là à l'élite de la société parisienne
par le président de la République était ajourné, selon l'étiquette.
A l'Elysée, Félicien fut reçu par un officier d'ordonnance de M. le
général Borel, lequel lui expliqua que sa promotion dans la Légion
d'honneur n'avait pas empêché la jeune princesse anglaise de succomber
et que, dans cette circonstance, le Maréchal-Président avait dû renvoyer
à huitaine les cavaliers seuls et les polkas déjà commandés à Desgranges
et à son orchestre. Il présenta ses félicitations au nouveau dignitaire
et le reconduisit avec force salutations jusqu'au seuil de la salle des
Aides de Camp. Félicien, ennuyé de sa course inutile, s'empressa de
rentrer.
A ce moment, je venais de céder aux infernales coquetteries de ma
complice. Ne devions-nous pas compter sur deux bonnes heures au moins de
solitude? Quand nous nous aperçûmes du retour de Félicien, il était trop
tard; nous l'entendions traverser la salle à manger, puis le salon.
La porte s'ouvrit et il nous apparut sur le seuil, surpris en pleine
stupeur.
Ma position était périlleuse autant que ridicule. Félicien possédait
tous les avantages. D'abord il était correctement vêtu, habit noir,
cravate blanche, sa plaque neuve au côté droit à demi cachée sous le
revers de l'habit, deux ordres au cou, une brochette de croix à la
boutonnière, des gants blancs. Moi, j'étais en chemise, assis au bord du
lit, les jambes nues pendantes, me disposant à me rhabiller.
Ridicule, ridicule situation!
Je l'avoue, j'eus peur.
Le visage de Félicien avait été envahi brusquement par une pâleur
mortelle. Rien en lui ne remua. Il resta là fixe, glacé, hagard, tenant
bêtement son bougeoir allumé, ce dont j'aurais probablement ri sans la
solennité du cas. Il nous couvrit d'un regard terrible, ses yeux dilatés
par la stupéfaction et la colère allant de moi à ma complice qui avait
pris le parti de s'évanouir. Cela dura peu de temps, une seconde, un
siècle. J'attendais immobile, indécis, mais me disant qu'en somme cette
position ne s'éterniserait pas.
De la main gauche, Félicien saisit une chaise appuyée au mur, près de
la porte. Bien certainement, cette chaise allait devenir une arme
redoutable; il l'élèverait sur ma tête, marcherait sur moi, m'ouvrirait
le crâne d'un seul coup. Mais non. Félicien se laissa tomber sur cette
chaise et fondit en larmes. Je le vois encore assis, pleurant, son
bougeoir à la main.
Ce n'était pas le moment de perdre du temps. Rapidement, sans cesser de
surveiller Félicien, dont aucun mouvement ne m'échappait, je repris mes
vêtements un à un et j'y rentrai. Jamais peut-être je ne me suis habillé
si vite. Après quelques secondes, je me trouvais au centre de la chambre
à coucher, chapeau sur la tête, canne à la main.
L'autre sanglotait toujours.
Ridicule, ridicule situation!
Périlleuse aussi.
Pour sortir, il me fallait passer près, tout près de Félicien, si près
qu'il serait peut-être impossible que mon pardessus ne frôlât pas son
genou. Je n'hésitai pas, bien que persuadé qu'il allait, cette fois,
se jeter sur moi, chercher à m'étrangler, engager la lutte, une lutte
sauvage à coups de poing, à coups de pied, à coups de dents, une
bataille de cochers ou d'escarpes.
Je passai, non sans saluer correctement, car, dans les pires
circonstances, je reste homme du monde. Il ne bougea point. Je traversai
le salon, la salle à manger, l'antichambre. Là, j'attendis un instant,
la main sur le bouton de la porte de sortie. Félicien pleurait toujours
et, par les portes laissées ouvertes derrière moi, j'apercevais encore
la lueur de son bougeoir. Pourquoi me suis-je arrêté dans l'antichambre?
Pourquoi ai-je attendu? Qu'est-ce que j'attendais? Jamais je n'ai pu me
l'expliquer. Enfin, je compris la parfaite inutilité de ma présence.
J'ouvris la dernière porte, que j'eus bien soin de refermer derrière
moi, et je me trouvai sur l'escalier.
Une minute après, j'arpentais rapidement le boulevard Malesherbes. Le
dernier tramway venait de partir. Et pas de fiacres!
C'était la soirée aux embêtements.
Ma première impression fut toute de soulagement. J'étais
enchanté--enchanté--d'être sorti de la bagarre sans horions, et c'est
alors, alors seulement, que je songeai à Henriette. Dans quelle
situation allait-elle se trouver? Quels périls lui faudrait-il
affronter? Quelles difficultés devrait-elle vaincre?
Penser que si j'avais, à mon habitude, parcouru, même distraitement,
le _National_, la _France_ et le _Temps_, rien de tout cela ne serait
arrivé! Car les journaux du soir, comme je pus m'en assurer en rentrant,
annonçaient, avec le décès de la princesse anglaise, l'ajournement du
bal donné en son palais par le Maréchal-Président.
Fatale omission! Il avait fallu l'émoi joyeux causé par le nouveau
succès de mon ami pour occasionner cet oubli, chez moi, l'homme le plus
rangé, le plus routinier de la terre!
Que devenait Henriette? Félicien ne semblait point disposé d'assouvir
sur elle une rage homicide. Ou peut-être attendait-il mon départ pour
éclater. Non. J'avais encore plein l'oreille de l'écho de ses sanglots
lointains, des gémissements bêtes, des pleurs d'enfant, d'idiot.
C'est égal, pas très crâne, l'ami Félicien. Un autre se serait monté,
aurait vu rouge, parlé de tout tuer, ameuté les domestiques, la maison.
Tout de même, je pouvais compter sur une affaire pour le lendemain;
l'affaire de rigueur avec une cause puérile qui ne donnerait le change à
personne, un duel sérieux pour un prétexte futile en apparence. Bien que
dénuée de scandale, l'aventure devait aboutir. Félicien n'oserait point
laisser les choses en l'état, empocher son camouflet, sous peine de
passer à mes yeux pour le dernier des propres-à-peu.
Je regagnai mon logis à pied, perdu dans un monde de réflexions
déplaisantes. Au fond, j'aurais préféré que tout cela n'arrivât point.
Se laisser prendre ainsi, était-ce assez bête?
Quelle leçon pour l'avenir!
C'était la première fois que j'avais cédé imprudemment. D'ordinaire, je
me tenais sur mes gardes, malgré les provocations d'Henriette, toujours
audacieuse jusqu'à la folie. Les femmes sont toutes la même, jamais la
peur ne leur est un frein. Henriette montrait souvent des témérités
effrayantes, me serrant la main sous la table, cherchant rapidement mes
lèvres entre deux portes, à un pas du salon rempli de visiteurs. Sur
mes observations, elle se scandalisait de la poltronnerie des hommes et
protestait de la bravoure des femmes. Aucun moyen de lui faire entendre
raison. Je cédais toujours, finalement, brusquement poussé hors de ma
prudence par un amour-propre à mes yeux chevaleresque.
Maudit point d'honneur qui m'avait fait faiblir encore ce soir-là!
Henriette, dont je croyais connaître toutes les ressources de
coquetterie, m'avait surpris par des séductions inattendues. Dans quel
but et à quel propos? Elle avait passé deux heures chez moi et je
pensais bien que nous n'aurions plus rien à nous dire. En exhortant
Félicien à se rendre au bal de l'Elysée, j'étais de bonne foi; je lui
donnais bien innocemment, dans une intention parfaitement désintéressée,
un excellent conseil. Je n'avais pas la moindre arrière-pensée--parole
d'honneur! A quel pernicieux et funeste désir avait donc cédé Henriette?
Je ne saurais le dire en toute certitude, mais je crois comprendre
qu'elle fut impatiente de tromper effectivement un grand-officier de
la Légion d'honneur. Cette explication semblera absurde, saugrenue à
beaucoup d'hommes pratiques; ce m'est une raison de plus de l'admettre
comme unique et véritable.
Pauvre Félicien! J'aurais donné gros pour que cette aventure accablât
plutôt un autre de mes amis, un de ceux que je rencontrais avec
indifférence et par échappées. Outre que je prenais une large part à
son chagrin, je ne perdais pas de vue que cet incident--fâcheux à tous
égards--allait bouleverser complètement mon existence.
Où irais-je maintenant le soir fumer ma pipe et boire une tasse de thé?
Comme j'avais dépassé le boulevard extérieur et que je me trouvais entre
l'hôtel du peintre Edouard Détaille et celui de Mlle Louise Valtesse, il
me vint une idée plus sombre.
Certes, je pouvais compter sur un duel avec Félicien, mais, en y
réfléchissant bien, un autre danger me menaçait contre lequel je devais
rester complètement désarmé. Henriette viendrait peut-être me trouver,
chassée, honteuse, sans trousseau, sans un sou, et me proposerait de
prendre la fuite avec elle, de partir pour l'Italie, pour l'Égypte ou
pour l'Amérique, pour un pays quelconque entrevu parmi ses rêveries
bourgeoises. Que faire en ce cas? Répondre par un refus serait indigne
d'un galant homme. Obtempérer devenait toute une affaire, un exil, un
déménagement. Et je calculais par la pensée les tracas, les fatigues,
les dépenses d'une vie, errante d'abord, compliquée à tout moment par la
crainte d'une rencontre, par le besoin de se cacher, d'aller de ville en
ville, d'hôtel en hôtel, pour nous abattre enfin dans une petite commune
perdue, un trou, à l'abri des excursions des touristes et assez éloignée
d'une ligne de chemin de fer!...
J'avais cependant organisé sagement ma vie, écarté les amitiés inutiles,
les maîtresses encombrantes, les occupations graves. La belle avance!
si, proche la quarantaine, je devais me trouver arraché à mes habitudes
et me voir une femme sur les bras!
Un crampon! Ni plus ni moins. L'expression est vive, mais je n'en sais
point qui rende mieux la chose.
A peine cette pensée eut-elle pris place en ma cervelle qu'elle en
chassa impitoyablement toutes les autres. La question Henriette
qui, dans le début de la crise, m'apparaissait comme une quantité
négligeable, devint la question importante, la question capitale. Le
reste, Félicien, la scène du soir, ma vie troublée, l'obligation de
chercher un autre ménage pour ma tasse de thé le soir, mon duel certain,
les conséquences mêmes de ce duel, tout cela me parut secondaire. La
femme me faisait peur beaucoup plus que le mari, et j'aurais voulu
pouvoir quitter Paris en toute hâte, par le premier train du matin,
pour échapper--même à l'aide d'un moyen douteux--à la visite émouvante
qu'Henriette me préparait sans doute pour le coup de neuf heures. Mais
il n'y avait rien à y faire. Je me résignai. Du reste--soit dit sans
vanité--je n'ai jamais décliné aucune responsabilité. Le vin étant tiré,
il fallait le boire. Tant pis pour moi.
Très préoccupé, je tardai à m'endormir. Il était près de trois heures du
matin quand je me sentis gagner par le sommeil.
Mon valet de chambre vint me réveiller à dix heures, selon l'habitude.
Au réveil, mon appréciation des faits de la veille, restait la même
quant au fond. Dans la forme, je la trouvai plus froide et plus
raisonnable. Peut-être que Félicien avait réfléchi de son côté et
qu'il ne m'enverrait pas de témoins, par crainte du scandale et de la
malignité du monde. Après tout, il ne pouvait agir comme le premier mari
venu, ayant une situation à garder. Il tiendrait sans doute à ne pas
ébruiter son sinistre. Enfin, c'était à voir.
Quant à Henriette, elle aurait peut-être l'idée de se retirer dans sa
famille. Aux heures d'affliction, quel plus sûr refuge que le sein d'une
mère? Quel milieu plus favorable au repentir que le foyer paternel? Au
besoin d'ailleurs--et si elle ne comprenait pas d'elle-même la nécessité
d'agir ainsi--mon devoir d'honnête homme m'imposerait de l'éclairer, de
lui indiquer la voie à suivre. Convenait-il que je profitasse de
son égarement pour la perdre à mon profit? Pouvais-je abuser des
circonstances pour accepter le sacrifice de sa réputation, de sa vie
tout entière?
Non, je ne le pouvais pas. Non, je ne le devais pas. C'est affaire aux
esprits timorés, aux consciences molles, de céder à la première approche
de l'entraînement, de s'abandonner aux tentations. Les caractères
sérieux résistent d'abord, reprennent possession de leurs ressources
individuelles, puis mesurent, calculent, pèsent le pour et le
contre, examinent le bon et le mauvais côté des choses. Si Henriette
s'abandonnait, je la retiendrais au bord du précipice et je lui en
montrerais la profondeur. Il ne faudrait pas de longs raisonnements
pour lui faire entendre qu'à tout bien considérer notre aventure était
banale, ordinaire, et ne justifierait aucunement des mesures extrêmes.
Un ménage rompu, la grande nouveauté! Un foyer ruiné, était-ce bien
original? Étions-nous les premiers dans cette situation? Non, certes
non. Les femmes séparées ne se comptent plus et toutes ont retrouvé,
après quelques semaines écoulées--le délai d'un deuil de cour--un centre
de relations, des salons indulgents, des amis fidèles et même au respect
d'assez bon aloi. Quant aux maris éprouvés, depuis longtemps on n'en
tient plus la statistique. Il faudrait pâlir sur les chiffres.
Parbleu! rien n'était perdu si l'on prenait la chose au sérieux, si l'on
se gardait des coups de tête. Bien décidément--le duel avec Félicien
ayant lieu ou non--Henriette se tirerait d'affaire selon la raison,
selon la sagesse.
Et j'arrivais enfin à comprendre que, des trois intéressés, j'étais,
moi, le seul sérieusement lésé, le seul irrévocablement privé de quelque
chose, le seul profondément atteint. En effet, non seulement je ne
retournerais pas chez Félicien, mais il me faudrait encore prendre
soin de l'éviter, soit cesser de fréquenter certains salons où il se
produisait. Obligation stupide, en vérité, puisque ce n'était pas moi
que l'événement rendait ridicule.
Enfin, il fallait voir.
Vers onze heures, comme je commençais à m'étonner, un groom survint--le
groom d'Henriette--avec une lettre.
J'avais à peine jeté mes regards sur le papier que je fondis en larmes.
Félicien n'était plus.
Dans le courant de la nuit fatale, une heure environ après mon départ,
le malheureux avait succombé à une attaque d'apoplexie. On l'avait
trouvé étendu sur le tapis de son cabinet, la face noire, avec du sang
aux lèvres et sur la barbe.
Un coup de foudre.
Henriette m'informait de ce grand malheur, et m'invitait à passer chez
elle au plus tôt.
Je fis monter le groom et lui demandai quelques menus détails.
C'était en pleine nuit, vers une heure du matin--il devait être une
heure, en effet--que les domestiques avaient été réveillés par les cris
de madame et par de furieux coups de sonnette. Le cadavre était encore
chaud. Madame avait été bien malade, une crise de nerfs prolongée qui
s'était calmée seulement à l'arrivée du médecin. Toute la maison était
sens dessus dessous. On avait prévenu le frère de monsieur et les
parents de madame, qui étaient accourus bien vite. Quel malheur! Un si
bon maître!
Le groom partit.
J'étais accablé de stupeur.
Pauvre Félicien! Un ami, un vrai! Nous nous étions si mal quittés...
Partir ainsi, jeune encore, en pleine gloire, et sans que j'eusse pu lui
serrer la main une dernière fois! Quelle secousse! Aucune des douleurs
éteintes dans le passé ne m'avait frappé si rudement. Il n'est pas
d'être au monde que j'aie autant pleuré.
Je ne sais pourquoi, je ne m'explique pas pourquoi, mais je n'avais
jamais autant pleuré que ce jour-là.