Je n'avais pas encore écrit une seule ligne de mon livre que,
brusquement, j'abandonnai à tout jamais le projet de l'écrire.
Pourquoi?
C'est que mon goût de la première heure était devenu la fatigue de
toutes les heures. J'en avais assez et je m'interrogeais sérieusement,
opiniâtrement, sur l'état de mes esprits.
De plus, je devenais malade. La fatigue sans doute. D'irrésistibles
insomnies me laissaient au matin brisé et endolori. J'éprouvais des maux
de tête constants qui déroutaient le savoir du modeste médecin de Sospel
et me faisaient cruellement souffrir. Aucun, parmi les remèdes connus,
ne servait à me soulager. Pour conquérir quelques heures de répit, je
n'avais d'autre moyen que d'entreprendre de longues courses à pied, par
tous les temps, sur toutes les routes, jusqu'à ce que, rompu de fatigue,
j'eusse tué en moi jusqu'à la force d'éprouver. Et c'était chaque jour
d'interminables promenades, des ascensions enragées d'où je revenais
affamé et chancelant, pour me laisser tomber sur mon lit après avoir
gloutonnement dévoré quelque mauvais repas de village pauvre.
De la biographie de Félicien, il n'était plus question; mais je
n'oubliais point pour cela le mari de ma maîtresse. J'y pensais
beaucoup, souvent; je relisais ses livres, ses lettres; j'apprenais avec
satisfaction le succès d'une souscription ouverte à Paris en vue de lui
élever une tombe monumentale au cimetière du Père-Lachaise.
N'allez pas supposer au moins que le souvenir de Félicien entrât pour
quelque chose dans mes souffrances. Vous feriez erreur. Mes souffrances
étaient purement physiques--vous entendez bien--purement physiques; mes
facultés intellectuelles s'exerçaient aisément, même mieux, avec plus
d'application que par le passé.
Et c'était moins une maladie qu'une cure. La nature est soumise à des
règles, notamment à un besoin d'équilibre. Une longue inaction
dans Paris avait favorisé en moi un germe d'embonpoint qui, en se
développant, pouvait entraîner tous les inconvénients de l'obésité. Je
marchais, je prenais de l'exercice, par hygiène, pour combattre les
principes maladifs résultant de l'atmosphère détestable d'une grande
ville. De là mes fatigues; mais le moral--je le répète--n'était
nullement atteint. J'étais maître de moi.
Dans le cas contraire, si j'avais, par exemple, ressenti des souffrances
découlant d'un malaise moral, c'est que j'aurais eu... quoi?
Des idées noires?
Des chagrins?
Non.
Des remords?
Ah! nous y voilà! Des remords! Leur premier mouvement à tous sera de
supposer que j'avais des remords. C'est une manie.
Mais--je vous le demande un peu--à propos de quoi aurais-je eu des
remords?
Je ne suis pas un saint; il s'en faut. Je sais mes qualités et n'ignore
point mes défauts. J'ai commis un grand crime, une trahison, une
lâcheté--tout ce que vous voudrez--mais, je l'affirme, je ne connais pas
le remords, je n'ai jamais éprouvé le remords, et il n'est pas possible
que je l'éprouve. Il y a pour cela des raisons absolues, des raisons de
premier ordre.
Je vais les énumérer.
L'homme a cette supériorité sur les bêtes et sur la femme d'être un
animal raisonnable et prudent. Il a consacré d'innombrables heures à
édicter des mesures de préservation contre lui-même, à limiter ses
actions, à endiguer le domaine ouvert à ses appétits--lesquels appétits
se réclament de la nature et semblent, au premier abord, de droit. Ces
appétits ne se révèlent pas seulement par eux-mêmes, c'est-à-dire par
le désir qu'éprouve l'homme de les satisfaire; ils se compliquent du
sentiment de la préférence qui les modifie et souvent les dénature au
gré d'influences singulières que nous nommerons--si vous le voulez bien
et faute d'un autre mot--psychologiques. Préférer, cela est redoutable.
Si l'homme ne préférait jamais, il serait parfait. Ses ambitions
seraient égales, ses désirs seraient raisonnables, ses goûts seraient
sensés, ses folies mêmes auraient une frontière: la résignation facile
ou l'indolente indifférence. Le secret de toute vertu est là; et les
puissants du jour penchés sur l'étude du bien public, inventeurs de
systèmes ou élaborateurs de lois, feront sagement de ne pas chercher
ailleurs l'inconnu des réformes sociales dont la réalisation tardive
tourmente les peuples. Y pourront-ils quelque chose? Non. Le mal est
fait; l'homme préfère. Il a mangé le fruit de l'arbre de la science du
bien et du mal; il discerne, il compare, il choisit, sans s'apercevoir
qu'il devient ainsi lui-même son propre ennemi et que, de chacun de ses
choix arrêtés, sort pour lui une torture ou le germe d'une faiblesse
nouvelle, d'un appétit vierge. Car entre l'homme et son désir, il y a
toujours disproportion.
C'est de la préférence--à l'état de goût chez les uns, de passion chez
beaucoup d'autres--que sont nés chez l'homme le souci des scrupules et
l'entraînement au mal. La civilisation a essayé d'étendre sur l'ensemble
de ces forces diverses, contradictoires, une réglementation dont les
éléments, d'abord épars au fond des consciences, ont été réunis peu à
peu par la suite, sous forme de lois et dans l'unité des codes.
A cet égard, il n'y a jamais eu entente absolue ni concert universel.
Il suffit de jeter un regard sur les différentes législations qui
gouvernent le monde pour constater l'effarement du jugement humain. Ici,
la loi s'inspire des grandes lignes d'une religion, de l'Évangile, par
exemple, et s'applique dans l'interprétation la plus étendue de la parole
divine. Ailleurs, elle prend sa source et son prestige dans les caprices
d'un autocrate, et, en dépit de tout frein comme de toute logique,
impose une domination absolue d'autant plus dévotement observée qu'on la
sent peser plus stupide et plus féroce. Ailleurs encore, elle répond
à certaines conditions particulières de climat et de position
géographique; elle relève de la politique et de l'hygiène. Ailleurs
enfin, elle semble comme l'héritière indigne de la légende et tire sa
force de la fable. Quelquefois elle est juste; trop souvent elle est
seulement forte. Il importe de ne point oublier qu'elle fut toujours
édictée par des maîtres. Au demeurant--j'y reviens--elle est diverse.
Ici, en Europe, la famille est institution sacrée. A Pucchana, une tribu
des îles océaniques, il est normal qu'un fils assomme ses vieux parents
dès le jour où ils deviennent incapables de subvenir à leurs besoins par
la chasse et par la pêche.
Chez nous, le mariage est indissoluble, nous sommes monogames; la
polygamie est la loi en Turquie, et l'époux mahométan chasse comme une
esclave telle ou telle de ses femmes qui a cessé de lui plaire.
Un mari parisien dont les harmonies conjugales ont été troublées par
quelque scandaleuse aventure devient un objet de risée ou de pitié; sur
les bords du fleuve Rouge, le mortel assez fortuné pour qu'on lui ait
enlevé sa femme devient un objet d'envie, de jalousie et d'admiration.
On tient pour infâme l'Européen capable de livrer son épouse à autrui;
en Perse, le voyageur assez mal inspiré pour repousser les offres
adultères de son hôte courrait la chance de se voir couper le nez et les
oreilles.
Le vol était flétri à Rome, récompensé à Sparte.
Bref, de tout temps, l'esprit humain est à tâtons. Il lui est impossible
de s'élever réellement, d'atteindre aux grandes et éclatantes vérités
devant lesquelles s'agenouillerait la totalité de l'espèce. Il s'est
fait des lois, il n'a pas trouvé la loi. De là, une illusion dont se
félicitent, l'une après l'autre, les générations. On croit bénévolement
au progrès, à des conquêtes. Hélas! de tout temps les choses ont été
aussi mauvaises; seulement elles paraissent un peu meilleures à l'orgueil
des vivants, et cela les console.
Amour-propre national à part, je proclame que la plus équitable de ces
lois mauvaises est la loi française. J'en trouve la preuve dans le
témoignage constant de l'Europe: on nous suit, on nous imite. Les
quelques améliorations dont pourrait se targuer l'étranger ont passé
par nos codes, ont été dans l'origine des vérités chez nous et, si nous
sommes devenus plus pauvres, il n'en faut accuser que l'extrême mobilité
de nos institutions politiques. C'est chez nous qu'a été choisi le
modèle, à tort ou à raison. Les législations qui se respectent partent
du code Napoléon ou y reviennent. Ce n'est pas une appréciation, c'est
un fait.
Eh bien, je suis le fidèle observateur de la loi française.
Il est vraiment admirable que les hommes aient, dès les premiers âges,
cherché une règle en dehors ou au delà de la loi proclamée. Pourquoi
faire? Dans quel but? Par quel mobile? Est-ce par une perversité de
leur nature ou en conséquence de cet instinct de révolte dont tout être
pensant est atteint? De là, les philosophies, aussi diverses, aussi
contradictoires que les lois; de là les théories morales progressistes
ou réactionnaires; de là les systèmes et les coteries. De cet amas de
formules le génie de l'homme n'a rien pu tirer d'indiscuté. Nous
en sommes encore au chaos, et ce chaos ne compte plus ses
victimes.--L'homme n'a que ce qu'il mérite. C'est bien fait pour lui.
Avec un peu de raison, par le renoncement à ce sentiment de préférence,
source de tous ses tourments, il pouvait arriver sinon à l'unité
jurique--ce qui impliquerait le règne impossible de la fraternité
universelle--du moins à une sorte d'harmonie entre les législations. Il
lui eût suffi pour cela de tuer en lui la prétention des supériorités
personnelles, de se soumettre, de reconnaître loyalement, dans l'âge de
raison, les faits accomplis, et d'abandonner sa conscience aux seuls
jugements qui entraînent une consécration.
Il faut être bête à ramer des choux pour se torturer à plaisir, alors
que tout s'accorde pour votre tranquillité. Ce sont évidemment des
malades, les hommes assez faibles pour s'imposer à eux-mêmes un tribunal
imaginaire et des pénalités fictives. La vie n'est-elle donc pas assez
difficile? Les pénalités effectives ne sont-elles pas assez lourdes à
ceux que leur mauvaise fortune y expose? N'est-ce pas une preuve de
folie que cet acharnement à s'interpeller, à se frapper de sa propre
main?
Vous me direz: La conscience!...
Je n'y contredis point. La conscience n'est pas un vain mot. J'ai une
conscience, vous avez une conscience; nous avons tous une conscience.
Les bêtes seules n'en ont pas.
La conscience! Voilà un terme très positif; il n'offre rien de vague, il
comporte une suite d'obligations, de devoirs, de responsabilités. C'est
un des plus beaux mots du langage humain.
Mais encore faut-il s'entendre.
Où reportez-vous la conscience?
Quelle est son essence?
Ou--pour mieux dire--quelles sont ses lois?
Votre conscience diffère peut-être de la mienne; vous pourriez alors
vous tromper. Si vous ne conservez point pour base de tous vos jugements
une règle certaine,--invariable, au moins immédiatement avant et
immédiatement après que vous jugez,--vous vous exposez à de continuelles
erreurs, vous ne parvenez à rien d'absolu.
Il y a la conscience des chrétiens, la conscience des musulmans, la
conscience des mormons, la conscience des guerriers anthropophages de
Boulou-Pari. Il y a la morale qu'un homme crée lui-même, qu'il puise
dans ses réflexions, dans son expérience; et il y a la conscience
recueillie dans les leçons de l'enfance, reçue toute faite, et qui
appartient au bagage scolaire de tout bachelier dûment diplômé. Il y
a la conscience des hommes et la conscience des femmes, fort
dissemblables, l'homme prononçant le plus souvent selon son intérêt et
la femme selon sa passion. Il y a la conscience implacable et celle
ouverte aux circonstances atténuantes. Qu'était Robespierre? Une
conscience, mais terrible. Qu'était Vincent de Paul? Une conscience,
mais charitable. Un sculpteur représentera-t-il la Conscience
impassible, austère, le bras levé pour le châtiment--ou douce,
souriante, la main tendue en signe de pardon?
Que d'images diverses! Que de sujets à erreurs!
Dans ces conditions, tout homme soucieux de son repos--le repos est le
seul bonheur qui vaille d'être acheté--doit subordonner sa conscience
aux réalités de la loi. Ainsi, tout péril est d'avance évité; on ne se
trompe plus, on marche dans la vie avec certitude, d'un pied ferme, en
s'appuyant sur une conscience savante qui a tout prévu et qui punit
tout.
Cette conscience ne vous dit pas seulement:
«Le vol est un crime, le meurtre est un crime, l'adultère est un crime,
le faux est un crime.»
Elle va plus loin. Elle ajoute:
«Si tu voles, tu seras puni de telles peines; si tu tues, si tu prends
la femme d'autrui, si tu deviens faussaire, de telle et de telle autre
peine.»
Rien d'imprévu, aucun tâtonnement. Les responsabilités sont définies et
mesurées. La justice--à l'abri des caprices engendrés par la différence
des tempéraments et par la mobilité des impressions--a pesé d'avance
chaque faute en lui assignant son étiage dans l'échelle des châtiments.
Notons encore que, dans ce cas, les jugements de la conscience ne sont
point perdus, qu'ils entraînent des faits qui les consacrent. Si tel
individu mérite la perte de sa liberté, il est emprisonné pendant un
laps de temps calculé selon la gravité de sa faute. S'il a mérité la
mort, la conscience publique--on dit «la conscience publique» parce
qu'elle est précisément la conscience de tous--la conscience publique
reçoit immédiatement satisfaction. En aucun cas, elle ne laissera
volontairement échapper le coupable. Elle est en ceci supérieure aux
consciences relatives, inspirées des églises ou des philosophies, et qui
permettent aux scélérats de mourir en repos, avec des respects inclinés
autour de leur lit de mort--ce qui constitue un dangereux exemple autant
qu'un scandaleux spectacle.
Ceci posé, j'avoue--je ne l'ai jamais nié d'ailleurs--avoir violé la loi
en commettant le délit d'adultère--ce n'est qu'un délit--de complicité
avec Henriette.
Nul ne le sait, mais ma conscience me le reproche, et j'écoute
attentivement cette voix intérieure.
Je suis coupable et je sais dans quelle mesure. Je me juge sévèrement.
Pourquoi? Parce qu'il le faut, parce que je suis homme.
Examinons.
J'ai transgressé la loi en commettant un adultère--évidemment. Je dois
me le reprocher, mais je ne peux véritablement me reprocher que cela.
Les circonstances accessoires restent accessoires, le fait seul vaut
d'être examiné.
Félicien est mort; c'est un malheur! Mais rien ne montre un lien entre
cette mort et ma faute. Un médecin a été mandé qui a expliqué la mort
par une attaque d'apoplexie foudroyante. Voilà la vérité, la seule
vérité.
Il ne manquent pas de gens capables d'en imaginer une autre, de
rechercher par exemple si une brutale surprise, un chagrin trop violent
pour les forces humaines n'aurait pas amené chez Félicien une congestion
mortelle. Cherchons, comparons, rendons-nous compte, à la fin! Il ne se
passe pas de jour qu'un mari ne surprenne sa femme en flagrant délit
d'adultère--je parle seulement de ceux qui n'ont pas honte de faire
constater la chose par un commissaire de police. Combien parmi ces maris
éprouvés sont morts au spectacle de leur infortune? Aucun. On n'en cite
pas un seul. Mais ceux-là, m'objectera-t-on, avaient pu se préparer à
l'irritante apparition; ils avaient soupçonné, épié, découvert. Soit,
prenons les autres. Prenons le mari classique, celui qui a manqué le
train du soir ou qui revient de voyage sans avoir prévenu. Meurt-il?
Non. Jamais. S'il a une arme, il tue; s'il n'en a pas, il crie. Mais on
n'en a pas encore rencontré un seul qui soit tombé foudroyé.
Félicien souffrait d'une prédisposition à l'apoplexie. Il avait le cou
court, la face souvent empourprée; l'habitude de rester assis pendant
plusieurs heures par jour devant sa table de travail l'avait rendu épais
et sanguin. Il devait finir comme il a fini. Un peu plus tôt, un peu
plus tard, on n'échappe pas aux fatalités de son tempérament. Je puis
donc parler librement de cette mort, car elle ne pèse pas sur ma
conscience. Nul ne parviendrait à prouver, même après avoir lu cette
loyale confession, que la terrible scène du soir ait été pour quelque
chose dans cette fin tragique. Si, par une témérité du parquet, j'avais
à répondre devant la justice du décès de Félicien, il n'y aurait qu'une
voix parmi les jurés et les membres de la cour pour me renvoyer indemne
de toute accusation. Il n'y a eu ni empoisonnement, ni meurtre, ni
violences, mais seulement un phénomène bien connu des médecins. Au
moment où il a succombé, Félicien se trouvait seul dans son cabinet de
travail, après une journée assez agitée. Il ne faut pas oublier qu'il
venait d'être nommé grand-officier de la Légion d'honneur, qu'il avait
bien dîné, bu peut-être un peu plus qu'à l'ordinaire; ajoutez qu'en
sortant de son appartement il s'était promené dans les rues par une
soirée assez froide. Il n'en faut pas davantage pour amener une
révolution dans l'organisme, alors surtout que la digestion n'est pas
achevée.
Tous les médecins vous diront cela.
Reste le fait d'adultère.
Oh! pour celui-là, je ne le nie pas?
Mais quel est le châtiment de l'adultère!
Trois mois de prison, ni plus ni moins. J'ai mérité trois mois de
prison.
Et j'irais me forger des chimères, me créer des épouvantes, harceler
ma pensée, frissonner, trembler, suer la pour--pour cent malheureuses
journées d'emprisonnement!
Comment! je me jetterais à corps perdu dans de folles divagations,
je m'obstinerais à regarder constamment, même les yeux fermés, une
lamentable figure, ce Félicien funambulesque que je sortirais de sa
tombe à force de volonté et de souvenir. J'aurais d'atroces insomnies,
des hallucinations de ronde macabre, des visions de cimetière! Je
sentirais dans les ténèbres mes cheveux se dresser sur mon crâne, ma
chevelure devenir vivante, sensible; j'entendrais des sanglots s'élever
de l'enfer pour se ruer à mes oreilles, pareils aux hurlements d'une
chienne devant un charnier!
Non, non, non! Cela n'est pas! Si quelque tourment moral doit m'être
infligé, il ne doit pas excéder, en bonne justice, ce que j'aurais
souffert d'un emprisonnement de trois mois.
Je repousse le remords comme une iniquité. Je proteste. Je ne veux pas
des apparitions sanglantes, des doigts glacés qui se posent, invisibles,
sur le front des damnés et y laissent le stigmate de pourpre d'une
brûlure ineffaçable.
Allons donc!
Cauchemars que tout cela!
Autrefois, je ne dis pas; des choses comme celles-là étaient possibles.
Oreste fuyait sous la persécution des Erynnies, courait comme un aliéné
en jetant à la nature entière les cris furieux de son épouvante. Mais
c'était à une époque où l'homme, incapable encore de raison, avait
besoin de contempler des images pour comprendre, de donner une forme,
une couleur visible aux réalités invisibles. Ignorant, poétique,
il vivait en pleine mythologie; il lui fallait des statues, des
incarnations. Alors il était impossible de se soustraire aux influences
extérieures; elles entraient dans l'esprit par les yeux.
Aujourd'hui nous avons jeté bas les vieilles idoles. Dans le désert
morose où nous marchons, nous pouvons fouler aux pieds la poussière
marmoréenne des dieux tombés. Les symboles dont l'aspect troublait si
pernicieusement les cervelles humaines se sont écroulés un à un dans le
passé. Plus de statues. Les grands fleuves où pendant des siècles avait
tremblé leur reflet sont taris, comme épuisés par le temps, et roulent
tristement leurs eaux mortes sur leurs torrents desséchés. Bientôt toute
trace de l'ancien monde aura définitivement disparu; nous serons guéris
des allégories et nous ne risquerons plus de gémir sous des tourments
inconnus.
Il était jadis un ciel peuplé de divinités menaçantes;--du moins l'homme
y croyait. La science, la raison, ont successivement tué chacune de ces
chimères qui faisaient de l'ombre sur nos pensées. Nous savons qu'il
n'y a rien là-haut, au-dessus de nos têtes, rien, pas même de l'air
respirable. Nous pouvons vieillir en toute sécurité.
Pour concevoir le remords, il faudrait donc que je fusse devenu fou,
véritablement.
Et je ne suis pas fou!
Je vous prends tous à témoin que je ne suis pas fou!