Devenir amoureux n'est pas le difficile, c'est de savoir dire qu'on l'est.
Valentin, muni de son esquisse, sortit de bonne heure le lendemain. Il
commença par la marquise. Un heureux hasard, plus rare que l'on ne pense,
voulut qu'il la trouvât ce jour-là telle qu'il l'avait rêvée la veille.
On était alors au mois de juillet. Sur un banc de bois, garni de frais
coussins, sous un beau chèvrefeuille en fleur, les bras nus, vêtue d'un
peignoir, ainsi pouvait paraître une nymphe aux yeux d'un berger de
Virgile; ainsi parut aux yeux du jeune homme la blanche Isabelle, marquise
de Parnes. Elle le salua d'un de ces doux sourires qui coûtent si peu
quand on a de belles dents, et lui montra assez nonchalamment un tabouret
fort éloigné d'elle. Au lieu de s'asseoir sur ce tabouret, il le prit pour
se rapprocher, et comme il cherchait où se mettre: Où allez-vous donc?
Demanda la marquise.
Valentin pensa que sa tête s'était échauffée outre mesure, et que la
réalité indocile allait moins vite que le désir. Il s'arrêta, et,
replaçant le tabouret un peu plus loin encore qu'il n'était d'abord,
s'assit, ne sachant trop quoi dire. Il faut savoir qu'un grand laquais,
à mine insolente et rébarbative, était debout devant la marquise, et
lui présentait une tasse de chocolat brûlant, qu'elle se mit à avaler à
petites gorgées. La présence de ce tiers, l'extrême attention que mettait
la dame à ne pas se brûler les lèvres, le peu de souci qu'en revanche
elle prenait du visiteur, n'étaient pas faits pour encourager. Valentin
tira gravement l'esquisse qu'il avait dans sa poche, et, fixant ses yeux
sur madame de Parnes, il examina alternativement l'original et la copie.
Elle lui demanda ce qu'il faisait. Il se leva, lui donna son dessin, puis
se rassit sans en dire davantage. Au premier coup d'œil, la marquise
fronça le sourcil, comme lorsqu'on cherche une ressemblance, puis elle se
pencha de côté, comme on fait lorsqu'on l'a trouvée. Elle avala le reste
de sa tasse; le laquais s'en fut, et les belles dents reparurent avec le
sourire.
--C'est mieux que moi, dit-elle enfin; vous avez fait cela de mémoire?
Comment vous y êtes-vous pris?
Valentin répondit qu'un si beau visage n'avait pas besoin de poser pour
qu'on pût le copier, et qu'il l'avait trouvé dans son cœur. La marquise
fit un léger salut, et Valentin approcha son tabouret.
Tout en causant de choses indifférentes, madame de Parnes regardait le
dessin.
--Je trouve, dit-elle, qu'il y a dans ce portrait une physionomie qui
n'est pas la mienne. On dirait que cela ressemble à quelqu'un qui me
ressemble, mais que ce n'est pas moi qu'on a voulu faire.
Valentin rougit malgré lui, et crut sentir qu'au fond de l'âme il aimait
madame Delaunay; l'observation de la marquise lui en parut un témoignage.
Il regarda de nouveau son dessin, puis la marquise, puis il pensa à la
jeune veuve. Celle que j'aime, se dit-il, est celle à qui ce portrait
ressemble le plus. Puisque mon cœur a guidé ma main, ma main m'expliquera
mon cœur.
La conversation continua (il s'agissait, je crois, d'une course de chevaux
qu'on avait faite au champ de Mars la veille).
--Vous êtes à une lieue, dit madame de Parnes. Valentin se leva, s'avança
vers elle.
--Voilà un beau chèvrefeuille, dit-il en passant.
La marquise étendit le bras, cassa une petite branche en fleur et la lui
offrit gracieusement.
--Tenez, dit-elle, prenez cela, et dites-moi si c'est vraiment moi dont
vous avez cherché la ressemblance, ou si, en en peignant une autre, vous
l'avez trouvée par hasard.
Par un petit mouvement de fatuité, Valentin, au lieu de prendre la
branche, présenta en riant à la marquise la boutonnière de son habit,
afin qu'elle y mît le bouquet elle-même; pendant qu'elle s'y prêtait de
bonne grâce, mais non sans quelque peine, il était debout, et regardait le
pavillon dont je vous ai parlé, et dont une persienne était entr'ouverte.
Vous vous souvenez que madame de Parnes passait pour n'y jamais aller.
Elle affectait même quelque mépris pour ce boudoir galant et recherché,
qu'elle trouvait de mauvaise compagnie. Valentin crut voir cependant que
les fauteuils dorés et les tentures brillantes ne souffraient pas de
la poussière. Au milieu de ces meubles à forme grecque, superbes et
incommodes comme tout ce qui vient de l'empire, certaine chaise longue
évidemment moderne lui parut se détacher dans l'ombre. Le cœur lui
battit, je ne sais pourquoi, en songeant que la belle marquise se servait
quelquefois de son pavillon; car pourquoi ce fauteuil eût-il été là, sinon
pour aller s'y asseoir? Valentin saisit une des blanches mains occupées
à le décorer, et la porta doucement à ses lèvres; ce qu'en pensa la
marquise, je n'en sais rien. Valentin regardait la chaise longue; madame
de Parnes regardait le dessin de Valentin; elle ne retirait pas sa main,
et il la tenait entre les siennes. Un domestique parut sur le perron; une
visite arrivait. Valentin lâcha la main de la marquise, et (chose assez
singulière) elle ferma brusquement la persienne.
La visite entrée, Valentin fut un peu embarrassé; car il vit que la
marquise cachait son esquisse, comme par mégarde, en jetant son mouchoir
dessus. Ce n'était pas là son compte: il prit le parti le plus court, il
souleva le mouchoir et s'empara du papier; madame de Parnes fit un léger
signe d'étonnement.
--Je veux y retoucher, lui dit-il tout haut; permettez-moi d'emporter
cela.
Elle n'insista pas, et il s'en fut avec.
Il trouva madame Delaunay qui faisait de la tapisserie, sa mère était
assise près d'elle. La pauvre femme, pour tout jardin, avait quelques
fleurs sur sa croisée. Son costume, toujours le même, était de couleur
sombre, car elle n'avait pas de robe du matin; tout superflu est signe de
richesse. Une velléité de fausse élégance lui faisait porter cependant des
boucles d'oreille de mauvais goût et une chaîne de chrysocale. Ajoutez à
cela des cheveux en désordre et l'apparence d'une fatigue habituelle; vous
conviendrez que le premier coup d'œil ne lui rendait pas en ce moment la
comparaison favorable.
Valentin n'osa pas, en présence de la mère, montrer le dessin qu'il
apportait. Mais lorsque trois heures sonnèrent, la vieille dame, qui
n'avait pas de servante, sortit pour préparer son dîner. C'était l'instant
qu'attendait le jeune homme. Il tira donc de nouveau son portrait, et
tenta sa seconde épreuve. La veuve n'avait pas grande finesse, elle ne se
reconnut pas, et Valentin, un peu confus, se vit obligé de lui expliquer
que c'était elle qu'il avait voulu faire. Elle en parut d'abord étonnée,
puis enchantée, et, croyant simplement que c'était un cadeau que Valentin
lui offrait, elle alla décrocher un petit cadre en bois blanc à la
cheminée, en ôta un affreux portrait de Napoléon qui y jaunissait depuis
1810, et se disposa à y mettre le sien.
Valentin commença par la laisser faire; il ne pouvait se résoudre à gâter
ce mouvement de joie naïve. Cependant l'idée que madame de Parnes lui
redemanderait sans doute son dessin le chagrinait visiblement; madame
Delaunay, qui s'en aperçut, crut avoir commis une indiscrétion; elle
s'arrêta embarrassée, tenant son cadre et ne sachant qu'en faire.
Valentin, qui, de son côté, sentait qu'il avait fait une sottise en
montrant ce portrait qu'il ne voulait pas donner, cherchait en vain à
sortir d'embarras. Après quelques instants de gêne et d'hésitation, le
cadre et le papier restèrent sur la table, à côté du Napoléon détrôné,
et madame Delaunay reprit son ouvrage.
--Je voudrais, dit enfin Valentin, qu'avant de vous laisser cette petite
ébauche, il me fût permis d'en faire une copie.
--Je crois que je ne suis qu'une étourdie, répondit la veuve. Gardez ce
dessin qui vous appartient, si vous y attachez quelque prix. Je ne suppose
pourtant pas que votre intention soit de le mettre dans votre chambre,
ni de le montrer à vos amis.
--Certainement non; mais c'est pour moi que je l'ai fait, et je ne
voudrais pas le perdre entièrement.
--A quoi pourra-t-il vous servir, puisque vous m'assurez que vous ne le
montrerez pas?
--Il me servira à vous voir, madame, et à parler quelquefois à votre image
de ce que je n'ose vous dire à vous-même.
Quoique cette phrase, à la rigueur, ne fût qu'une galanterie, le ton dont
elle était prononcée fit lever les yeux à la veuve. Elle jeta sur le jeune
homme un regard, non pas sévère, mais sérieux; ce regard troubla Valentin,
déjà ému de ses propres paroles; il roula l'esquisse et allait la remettre
dans sa poche, quand madame Delaunay se leva et la lui prit des mains
d'un air de raillerie timide. Il se mit à rire, et à son tour s'empara
lestement du papier.
--Et de quel droit, madame, m'ôteriez-vous ma propriété? Est-ce que cela
ne m'appartient pas?
--Non, dit-elle assez sèchement; personne n'a le droit de faire un
portrait sans le consentement du modèle.
Elle s'était rassise à ce mot, et Valentin, la voyant un peu agitée,
s'approcha d'elle et se sentit plus hardi. Soit repentir d'avoir laissé
voir le plaisir qu'elle avait d'abord ressenti, soit désappointement, soit
impatience, madame Delaunay avait la main tremblante. Valentin, qui venait
de baiser celle de madame de Parnes, et qui ne l'avait pas fait trembler
pour cela, prit, sans autre réflexion, celle de la veuve. Elle le regarda
d'un air stupéfait, car c'était la première fois qu'il arrivait à Valentin
d'être si familier avec elle. Mais, quand elle le vit s'incliner et
approcher ses lèvres de sa main, elle se leva, lui laissa prendre sans
résistance un long baiser sur sa mitaine, et lui dit avec une extrême
douceur:
--Mon cher monsieur, ma mère a besoin de moi; je suis fâchée de vous
quitter.
Elle le laissa seul sur ce compliment, sans lui donner le temps de la
retenir et sans attendre sa réponse. Il se sentit fort inquiet, il eut
peur de l'avoir blessée; il ne pouvait se décider à s'en aller, et restait
debout, attendant qu'elle revînt. Ce fut la mère qui reparut, et il
craignit, en la voyant, que son imprudence ne lui coûtât cher; il n'en fut
rien: la bonne dame, de l'air le plus riant, venait lui tenir compagnie
pendant que sa fille repassait sa robe pour aller le soir à son petit bal.
Il voulut attendre encore quelque temps, espérant toujours que la belle
boudeuse allait pardonner: mais la robe était, à ce qu'il paraît, fort
ample; le temps de se retirer arriva, et il fallut partir sans connaître
son sort.
Rentré chez lui, notre étourdi ne se trouva pourtant pas trop mécontent de
sa journée. Il repassa peu à peu dans sa tête toutes les circonstances de
ses deux visites; comme un chasseur qui a lancé le cerf, et qui calcule
ses embuscades, ainsi l'amoureux calcule ses chances et raisonne sa
fantaisie. La modestie n'était pas le défaut de Valentin. Il commença par
convenir avec lui-même que la marquise lui appartenait. En effet,
il n'y avait eu de la part de madame de Parnes ombre de sévérité ni de
résistance. Il fit cependant réflexion que, par cette raison même, il
pouvait bien n'y avoir eu qu'une ombre légère de coquetterie. Il y a de
très belles dames de par le monde qui se laissent baiser la main, comme le
pape laisse baiser sa mule: c'est une formalité charitable; tant mieux
pour ceux qu'elle mène en paradis. Valentin se dit que la pruderie de la
veuve promettait peut-être plus, au fond, que le laisser-aller de la
marquise. Madame Delaunay après tout, n'avait pas été bien rigide. Elle
avait doucement retiré sa main, et s'en était allée repasser sa robe. En
pensant à cette robe, Valentin pensa au petit bal: c'était le soir même;
il se promit d'y aller.
Tout en se promenant par la chambre, et tout en faisant sa toilette, son
imagination s'exaltait. C'était la veuve qu'il allait voir, c'était à elle
qu'il songeait. Il vit sur sa table un petit portefeuille assez laid,
qu'il avait gagné dans une loterie. Sur la couverture de ce portefeuille
était un méchant paysage à l'aquarelle, sous verre, et assez bien monté.
Il remplaça adroitement ce paysage par le portrait de madame de Parnes;
je me trompe, je veux dire de madame Delaunay. Cela fait, il mit ce
portefeuille en poche, se promettant de le tirer à propos et de le faire
voir à sa future conquête.--Que dira-t-elle? se demanda-t-il. Et que
répondrai-je? se demanda-t-il encore. Tout en ruminant entre ses dents
quelques-unes de ces phrases préparées d'avance qu'on apprend par cœur et
qu'on ne dit jamais, il lui vint l'idée beaucoup plus simple d'écrire
une déclaration en forme, et de la donner à la veuve.
Le voilà écrivant; quatre pages se remplissent. Tout le monde sait combien
le cœur s'émeut durant ces instants où l'on cède à la tentation de
fixer sur le papier un sentiment peut-être fugitif: il est doux, il est
dangereux, madame, d'oser dire qu'on aime. La première page qu'écrivit
Valentin était un peu froide et beaucoup trop lisible. Les virgules s'y
trouvaient à leur place, les alinéas bien marqués, toutes choses qui
prouvent peu d'amour. La seconde page était déjà moins correcte; les
lignes se pressaient à la troisième, et la quatrième, il faut en convenir,
était pleine de fautes d'orthographe.
Comment vous dire l'étrange pensée qui s'empara de Valentin tandis qu'il
cachetait sa lettre? C'était pour la veuve qu'il l'avait écrite, c'était à
elle qu'il parlait de son amour, de son baiser du matin, de ses craintes
et de ses désirs; au moment d'y mettre l'adresse, il s'aperçut, en se
relisant, qu'aucun détail particulier ne se trouvait dans cette lettre, et
il ne put s'empêcher de sourire à l'idée de l'envoyer à madame de Parnes.
Peut être y eut-il, à son insu, un motif caché qui le porta à exécuter
cette idée bizarre. Il se sentait, au fond du cœur, incapable d'écrire
une pareille lettre pour la marquise, et son cœur lui disait en même
temps que, lorsqu'il voudrait, il en pourrait récrire une autre à madame
Delaunay. Il profita donc de l'occasion, et envoya, sans plus tarder, la
déclaration faite pour la veuve à l'hôtel de la Chaussée-d'Antin.