Je vous ai dit que, de ces deux dames, l'une était riche et l'autre
pauvre. Vous devinez déjà par quelle raison elles plurent toutes deux à
Valentin. Je crois vous avoir dit aussi que l'une était mariée et l'autre
veuve. La marquise de Parnes (c'est la mariée) était fille et femme de
marquis. Ce qui vaut mieux, elle était fort riche; ce qui vaut mieux
encore, elle était fort libre, son mari étant en Hollande pour affaires.
Elle n'avait pas vingt-cinq ans, elle se trouvait reine d'un petit royaume
au fond de la Chaussée-d'Antin. Ce royaume consistait en un petit hôtel,
bâti avec un goût parfait entre une grande cour et un beau jardin.
C'était la dernière folie du défunt beau-père, grand seigneur un peu
libertin, et la maison, à dire vrai, se ressentait des goûts de son ancien
maître; elle ressemblait plutôt à ce qu'on appelait jadis une maison à
parties qu'à la retraite d'une jeune femme condamnée au repos par
l'absence de l'époux. Un pavillon rond, séparé de l'hôtel, occupait le
milieu du jardin. Ce pavillon, qui n'avait qu'un rez-de-chaussée, n'avait
aussi qu'une seule pièce, et n'était qu'un immense boudoir meublé avec un
luxe raffiné. Madame de Parnes, qui habitait l'hôtel et passait pour
fort sage, n'allait point, disait-on, au pavillon. On y voyait pourtant
quelquefois de la lumière. Compagnie excellente, dîners à l'avenant,
fringants équipages, nombreux domestiques, en un mot, grand bruit de bon
ton, voilà la maison de la marquise. D'ailleurs une éducation achevée lui
avait donné mille talents; avec tout ce qu'il faut pour plaire sans
esprit, elle trouvait moyen d'en avoir; une indispensable tante la menait
partout; quand on parlait de son mari, elle disait qu'il allait revenir;
personne ne pensait à médire d'elle.
Madame Delaunay (c'est la veuve) avait perdu son mari fort jeune; elle
vivait avec sa mère d'une modique pension obtenue à grand'peine, et à
grand'peine suffisante. C'était à un troisième étage qu'il fallait monter,
rue du Plat-d'Étain, pour la trouver brodant à sa fenêtre; c'était tout
ce qu'elle savait faire; son éducation, vous le voyez, avait été fort
négligée. Un petit salon était tout son domaine; à l'heure du dîner, on y
roulait la table de noyer, reléguée durant le jour dans l'antichambre.
Le soir, une armoire à alcôve s'ouvrait, contenant deux lits. Du reste,
une propreté soigneuse entretenait le modeste ameublement. Au milieu de
tout cela, madame Delaunay aimait le monde. Quelques anciens amis de son
mari donnaient de petites soirées où elle allait, parée d'une fraîche robe
d'organdi. Comme les gens sans fortune n'ont pas de saison, ces petites
fêtes duraient toute l'année. Être pauvre, jeune, belle et honnête, ce
n'est pas un mérite si rare qu'on le dit, mais c'est un mérite.
Quand je vous ai annoncé que mon Valentin aimait ces deux femmes, je n'ai
pas prétendu déclarer qu'il les aimât également toutes deux. Je pourrais
me tirer d'affaire en vous disant qu'il aimait l'une et désirait l'autre;
mais je ne veux point chercher ces finesses, qui, après tout, ne
signifieraient rien, sinon qu'il les désirait toutes deux. J'aime mieux
vous raconter simplement ce qui se passait dans son cœur.
Ce qui le fit d'abord aller souvent dans ces deux maisons, ce fut un assez
vilain motif, l'absence de maris dans l'une et dans l'autre. Il n'est que
trop vrai qu'une apparence de facilité, quand bien même elle n'est qu'une
apparence, séduit les jeunes têtes. Valentin était reçu chez madame de
Parnes parce qu'elle voyait beaucoup de monde, sans autre raison;
un ami l'avait présenté. Pour aller chez madame Delaunay, qui ne recevait
personne, ce n'avait pas été aussi aisé. Il l'avait rencontrée à l'une de
ces petites soirées dont je vous parlais tout à l'heure, car Valentin
allait un peu partout; il avait donc vu madame Delaunay, l'avait
remarquée, l'avait fait danser, enfin, un beau jour, avait trouvé moyen
de lui porter un livre nouveau qu'elle désirait lire. La première visite
une fois faite, on revient sans motif, et au bout de trois mois on est de
la maison; ainsi vont les choses. Tel qui s'étonne de la présence d'un
jeune homme dans une famille que personne n'aborde, serait quelquefois
bien plus étonné d'apprendre sur quel frivole prétexte il y est entré.
Vous vous étonnerez peut-être, madame, de la manière dont se prit le cœur
de Valentin. Ce fut, pour ainsi dire, l'ouvrage du hasard. Il avait,
durant un hiver, vécu, selon sa coutume, assez follement, mais assez
gaiement. L'été venu, comme la cigale, il se trouva au dépourvu. Les uns
partaient pour la campagne, les autres allaient en Angleterre ou aux eaux:
il y a de ces années de désertion où tout ce qu'on a d'amis disparaît;
une bouffée de vent les emporte, et on reste seul tout à coup. Si Valentin
eût été plus sage, il aurait fait comme les autres, et serait parti de son
côté; mais les plaisirs avaient été chers, et sa bourse vide le retenait
à Paris. Regrettant son imprévoyance, aussi triste qu'on peut l'être à
vingt-cinq ans, il songeait à passer l'été, et à faire, non de nécessité
vertu, mais de nécessité plaisir, s'il se pouvait. Sorti un matin par une
de ces belles journées où tout ce qui est jeune sort sans savoir pourquoi,
il ne trouva, en y réfléchissant, que deux endroits où il pût aller, chez
madame de Parnes ou chez madame Delaunay. Il fut chez toutes deux le jour
même, et, ayant agi en gourmand, il se trouva désœuvré le lendemain. Ne
pouvant recommencer ses visites avant quelques jours, il se demanda quel
jour il le pourrait; après quoi, involontairement, il repassa dans sa tête
ce qu'il avait dit et entendu durant ces deux heures devenues précieuses
pour lui.
La ressemblance dont je vous ai parlé, et qui ne l'avait pas jusqu'alors
frappé, le fit sourire d'abord. Il lui parut étrange que deux jeunes
femmes dans des positions si diverses, et dont l'une ignorait l'existence
de l'autre, eussent l'air d'être les deux sœurs. Il compara dans sa
mémoire leurs traits, leur taille et leur esprit; chacune des deux lui fit
tour à tour moins aimer ou mieux goûter l'autre. Madame de Parnes était
coquette, vive, minaudière et enjouée; madame Delaunay était aussi tout
cela, mais pas tous les jours, au bal seulement, et à un degré, pour ainsi
dire, plus tiède. La pauvreté sans doute en était cause. Cependant les
yeux de la veuve brillaient parfois d'une flamme ardente qui semblait se
concentrer dans le repos, tandis que le regard de la marquise ressemblait
à une étincelle brillante, mais fugitive.--C'est bien la même femme, se
disait Valentin; c'est le même feu, voltigeant là sur un foyer joyeux, ici
couvert de cendres. Peu à peu il vint aux détails; il pensa aux blanches
mains de l'une effleurant son clavier d'ivoire, aux mains un peu maigres
de l'autre tombant de fatigue sur ses genoux. Il pensa au pied, et il
trouva bizarre que la pauvre fût la mieux chaussée: elle faisait ses
guêtres elle-même. Il vit la dame de la Chaussée-d'Antin, étendue sur sa
chaise longue, respirant la fraîcheur, les bras nus dès le matin. Il se
demandait si madame Delaunay avait d'aussi beaux bras sous ses manches
d'indienne, et je ne sais pourquoi il tressaillit à l'idée de voir madame
Delaunay les bras nus; puis il pensa aux belles touffes de cheveux noirs
de madame de Parnes, et à l'aiguille à tricoter que madame Delaunay
plantait dans sa natte en causant. Il prit un crayon et chercha à retracer
sur le papier la double image qui l'occupait. A force d'effacer et de
tâtonner, il arriva à l'une de ces ressemblances lointaines dont la
fantaisie se contente quelquefois plutôt que d'un portrait trop vrai.
Dès qu'il eut obtenu cette esquisse, il s'arrêta; à laquelle des deux
ressemblait-elle davantage? Il ne pouvait lui-même en décider; ce fut
tantôt à l'une et tantôt à l'autre, selon le caprice de sa rêverie. Que
de mystères dans le destin! se disait-il; qui sait, malgré les apparences,
laquelle de ces deux femmes est la plus heureuse? Est-ce la plus riche ou
la plus belle? Est-ce celle qui sera la plus aimée? Non, c'est celle qui
aimera le mieux. Que feraient-elles si demain matin elles s'éveillaient
l'une à la place de l'autre? Valentin se souvint du dormeur éveillé, et
sans s'apercevoir qu'il rêvait lui-même en plein jour, il fit mille
châteaux en Espagne, il se promit d'aller, dès le lendemain, faire ses
deux visites, et d'emporter son esquisse pour en voir les défauts; en
même temps il ajoutait un coup de crayon, une boucle de cheveux, un pli à
la robe; les yeux étaient plus grands, le contour plus délicat. Il pensa
de nouveau au pied, puis à la main, puis aux bras blancs; il pensa encore
à mille autres choses; enfin il devint amoureux.