C'était chez un ancien notaire, nommé M. des Andelys, qu'avait lieu la
petite réunion où Valentin devait rencontrer madame Delaunay. Il la
trouva, comme il l'espérait, plus belle et plus coquette que jamais.
Malgré la chaîne et les boucles d'oreilles, sa toilette était presque
simple; un simple nœud de ruban de couleur changeante accompagnait son
joli visage, et un autre de pareille nuance serrait sa taille souple et
mignonne. J'ai dit qu'elle était fort petite, brune, et qu'elle avait
de grands yeux; elle était aussi un peu maigre, et différait en cela de
madame de Parnes, dont l'embonpoint montrait les plus belles formes
enveloppées d'un réseau d'albâtre. Pour me servir d'une expression
d'atelier, qui rendra ici ma pensée, l'ensemble de madame Delaunay était
_bien fondu_, c'est-à-dire que rien ne tranchait en elle: ses cheveux
n'étaient pas très noirs, et son teint n'était pas très blanc; elle avait
l'air d'une petite créole. Madame de Parnes, au contraire, était comme
peinte; une légère pourpre colorait ses joues et ravivait ses yeux
étincelants; rien n'était plus admirable que ses épais cheveux noirs
couronnant ses belles épaules. Mais je vois que je fais comme mon héros;
je pense à l'une quand il faut parler de l'autre; souvenons-nous que la
marquise n'allait point à des soirées de notaire.
Quand Valentin pria la veuve de lui accorder une contredanse, un _je suis
engagée_ bien sec fut toute la réponse qu'il obtint. Notre étourdi, qui
s'y attendait, feignit de n'avoir pas entendu, et répondit: Je vous
remercie. Il fit quelques pas là-dessus, et madame Delaunay courut après
lui pour lui dire qu'il se trompait.
--En ce cas, demanda-t-il aussitôt, quelle contredanse me donnerez-vous?
Elle rougit, et n'osant refuser, feuilletant un petit livre de bal où ses
danseurs étaient inscrits: Ce livret me trompe, dit-elle en hésitant; il y
a une quantité de noms que je n'ai pas encore effacés, et qui me troublent
la mémoire. C'était bien le cas de tirer le portefeuille à portrait,
Valentin n'y manqua pas.--Tenez, dit-il, écrivez mon nom sur la première
page de cet album. Il me sera plus cher encore.
Madame Delaunay se reconnut cette fois: elle prit le portefeuille, regarda
son portrait, et écrivit à la première page le nom de Valentin; après
quoi, en lui rendant le portefeuille, elle lui dit assez tristement:--Il
faut que je vous parle, j'ai deux mots nécessaires à vous dire; mais je ne
puis pas danser avec vous.
Elle passa alors dans une chambre voisine où l'on jouait, et Valentin la
suivit. Elle paraissait excessivement embarrassée.--Ce que j'ai à vous
demander, dit-elle, va peut-être vous sembler très ridicule, et je sens
moi-même que vous aurez raison de le trouver ainsi. Vous m'avez fait
une visite ce matin, et vous m'avez... pris la main, ajouta-t-elle
timidement. Je ne suis ni assez enfant ni assez sotte pour ignorer que si
peu de chose ne fâche personne et ne signifie rien. Dans le grand monde,
dans celui où vous vivez, ce n'est qu'une simple politesse; cependant nous
nous trouvions seuls, et vous n'arriviez ni ne partiez; vous conviendrez,
ou, pour mieux dire, vous comprendrez peut-être par amitié pour moi....
Elle s'arrêta, moitié par crainte et moitié par ennui de l'effort qu'elle
faisait. Valentin, à qui ce préambule causait une frayeur mortelle,
attendait qu'elle continuât, lorsqu'une idée subite lui traversa l'esprit.
Il ne réfléchit pas à ce qu'il faisait, et, cédant à un premier mouvement,
il s'écria:
--Votre mère l'a vu?
--Non, répondit la veuve avec dignité; non, monsieur, ma mère n'a rien vu.
Comme elle achevait ces mots, la contredanse commença, son danseur vint la
chercher et elle disparut dans la foule.
Valentin attendit impatiemment, comme vous pouvez croire, que la
contredanse fût finie. Ce moment désiré arriva enfin; mais madame Delaunay
retourna à sa place, et, quoi qu'il fit pour l'approcher, il ne put lui
parler. Elle ne semblait pas hésiter sur ce qui lui restait à dire, mais
penser comment elle le dirait.
Valentin se faisait mille questions qui toutes aboutissaient au même
résultat: Elle veut me prier de ne plus revenir chez elle. Une pareille
défense, cependant, sur un aussi léger prétexte, le révoltait. Il y
trouvait plus que du ridicule; il y voyait ou une sévérité déplacée, ou
une fausse vertu prompte à se faire valoir.--C'est une bégueule ou une
coquette, se dit-il. Voilà, madame, comme on juge à vingt-cinq ans.
Madame Delaunay comprenait parfaitement ce qui se passait dans la tête du
jeune homme. Elle l'avait bien un peu prévu; mais, en le voyant, elle
perdait courage. Son intention n'était pas tout à fait de défendre sa
porte à Valentin; mais, tout en n'ayant guère d'esprit, elle avait
beaucoup de cœur, et elle avait vu clairement, le matin, qu'il ne
s'agissait pas d'une plaisanterie, et qu'elle allait être attaquée.
Les femmes ont un certain tact qui les avertit de l'approche du combat.
La plupart d'entre elles s'y exposent ou parce qu'elles se sentent sur
leurs gardes, ou parce qu'elles prennent plaisir au danger. Les
escarmouches amoureuses sont le passe-temps des belles oisives. Elles
savent se défendre, et ont, quand elles veulent, l'occasion de se
distraire. Mais madame Delaunay était trop occupée, trop sédentaire, elle
voyait trop peu de monde, elle travaillait trop aux ouvrages d'aiguille,
qui laissent rêver et font quelquefois rêver; elle était trop pauvre, en
un mot, pour se laisser baiser la main. Non pas qu'aujourd'hui elle se
crût en péril; mais qu'allait-il arriver demain, si Valentin lui parlait
d'amour, et si, après-demain, elle lui fermait sa maison, et si, le jour
suivant, elle s'en repentait? L'ouvrage irait-il pendant ce temps-là?
Y aurait-il le soir le nombre de points voulu? (Je vous expliquerai ceci
plus tard.) Mais qu'allait-on dire, en tout cas? Une femme qui vit presque
seule est bien plus exposée qu'une autre. Ne doit-elle pas être plus
sévère? Madame Delaunay se disait qu'au risque d'être ridicule, il fallait
éloigner Valentin avant que son repos ne fût troublé. Elle voulait donc
parler, mais elle était femme, et il était là; le _droit de présence_ est
le plus fort de tous, et le plus difficile à combattre.
Dans un moment où tous les motifs que je viens d'indiquer brièvement se
représentaient à elle avec force, elle se leva. Valentin était en face
d'elle, et leurs regards se rencontrèrent; depuis une heure, le jeune
homme réfléchissait, seul, à l'écart, et lisait aussi de son côté dans les
grands yeux de madame Delaunay chaque pensée qui l'agitait. A sa première
impatience avait succédé la tristesse. Il se demandait si en effet c'était
là une prude ou une coquette; et plus il cherchait dans ses souvenirs,
plus il examinait le visage timide et pensif qu'il avait devant lui, plus
il se sentait saisi d'un certain respect. Il se disait que son étourderie
était peut-être plus grave qu'il ne l'avait cru. Quand madame Delaunay
vint à lui, il savait ce qu'elle allait lui demander. Il voulait lui en
éviter la peine; mais il la trouva trop belle et trop émue, et il aima
mieux la laisser parler.
Ce ne fut pas sans trouble qu'elle s'y décida, et qu'elle en vint à tout
expliquer. La fierté féminine, en cette circonstance, avait une rude
atteinte à subir. Il fallait avouer qu'on était sensible, et cependant
ne pas le laisser voir; il fallait dire qu'on avait tout compris, et
cependant paraître ne rien comprendre. Il fallait dire enfin qu'on avait
peur, dernier mot que prononce une femme; et la cause de cette crainte
était si légère! Dès ses premières paroles, madame Delaunay sentit
qu'il n'y avait pour elle qu'un moyen de n'être ni faible, ni prude, ni
coquette, ni ridicule, c'était d'être vraie. Elle parla donc; et tout son
discours pouvait se réduire à cette phrase: Éloignez-vous; j'ai peur de
vous aimer.
Quand elle se tut, Valentin la regarda à la fois avec étonnement, avec
chagrin et avec un inexprimable plaisir. Je ne sais quel orgueil le
saisissait; il y a toujours de la joie à se sentir battre le cœur. Il
ouvrait les lèvres pour répondre, et cent réponses lui venaient en même
temps; il s'enivrait de son émotion et de la présence d'une femme qui
osait lui parler ainsi. Il voulait lui dire qu'il l'aimait, il voulait lui
promettre de lui obéir, il voulait lui jurer de ne la jamais quitter, il
voulait la remercier de son bonheur, il voulait lui parler de sa peine;
enfin mille idées contradictoires, mille tourments et mille délices lui
traversaient l'esprit, et, au milieu de tout cela, il était sur le point
de s'écrier malgré lui: Mais vous m'aimez!
Pendant toutes ces hésitations, on dansait un galop dans le salon: c'était
la mode en 1825; quelques groupes s'étaient lancés et faisaient le tour de
l'appartement; la veuve se leva; elle attendait toujours la réponse du
jeune homme. Une singulière tentation s'empara de lui, en voyant passer la
joyeuse promenade.--Eh bien! oui, dit-il, je vous le jure, vous me voyez
pour la dernière fois. En parlant ainsi, il entoura de son bras la taille
de madame Delaunay. Ses yeux semblaient dire: Cette fois encore soyons
amis, imitons-les. Elle se laissa entraîner en silence, et bientôt, comme
deux oiseaux, ils s'envolèrent au bruit de la musique.
Il était tard, et le salon était presque vide; les tables de jeu étaient
encore garnies; mais il faut savoir que la salle à manger du notaire
faisait un retour sur l'appartement, et qu'elle se trouvait alors
complètement déserte. Les galopeurs n'allaient pas plus loin; ils
tournaient autour de la table, puis revenaient au salon. Il arriva que,
lorsque Valentin et madame Delaunay passèrent à leur tour dans cette
salle à manger, aucun danseur ne les suivait; ils se trouvèrent donc,
tout à coup seuls au milieu du bal. Un regard rapide, jeté en arrière,
convainquit Valentin qu'aucune glace, aucune porte, ne pouvait le trahir;
il serra la jeune veuve sur son cœur, et, sans lui dire une parole, posa
ses lèvres sur son épaule nue.
Le moindre cri échappé à madame Delaunay aurait causé un affreux scandale.
Heureusement pour l'étourdi, sa danseuse se montra prudente; mais elle ne
put se montrer brave en même temps, et elle serait tombée s'il ne l'avait
retenue. Il la retint donc, et, en entrant au salon, elle s'arrêta,
appuyée sur son bras, pouvant à peine respirer. Que n'eût-il pas donné
pour pouvoir compter les battements de ce cœur tremblant! Mais la musique
cessait; il fallut partir, et, quoi qu'il put dire à madame Delaunay, elle
ne voulut point lui répondre.
V
Notre héros ne s'était point trompé lorsqu'il avait craint de compter trop
vite sur l'indolence de la marquise. Il était encore, le lendemain, entre
la veille et le sommeil, lorsqu'on lui apporta un billet à peu près conçu
ainsi:
«Monsieur, je ne sais qui vous a donné le droit de m'écrire dans de
pareils termes. Si ce n'est pas une méprise, c'est une gageure ou une
impertinence. Dans tous les cas, je vous renvoie votre lettre, qui ne peut
pas m'être adressée.»
Encore tout plein d'un souvenir plus vif, Valentin se souvenait à peine de
sa déclaration envoyée à madame de Parnes. Il relut deux ou trois fois le
billet avant d'en comprendre clairement le sens. Il en fut d'abord assez
honteux, et cherchait vainement quelle réponse il pouvait y faire. En se
levant et se frottant les yeux, ses idées devinrent plus nettes. Il lui
sembla que ce langage n'était pas celui d'une femme offensée. Ce n'était
pas ainsi que s'était exprimée madame Delaunay. Il relut la lettre qu'on
lui renvoyait, il n'y trouva rien qui méritât tant de colère; cette lettre
était passionnée, folle peut-être, mais sincère et respectueuse. Il jeta
le billet sur sa table et se promit de n'y plus penser.
De pareilles promesses ne se tiennent guère; il n'y aurait peut-être plus
pensé, en effet, si le billet, au lieu d'être sévère, eût été tendre ou
seulement poli, car la soirée de la veille avait laissé dans l'âme du
jeune homme une trace profonde. Mais la colère est contagieuse: Valentin
commença par essuyer son rasoir sur le billet de la marquise; puis il
le déchira et le jeta à terre; puis il brûla sa déclaration; puis il
s'habilla et se promena à grands pas par la chambre; puis il demanda à
déjeuner, et ne put ni boire ni manger; puis enfin, il prit son chapeau,
et s'en fut chez madame de Parnes.
On lui dit qu'elle était sortie; voulant savoir si c'était vrai, il
répondit: C'est bon, je le sais, et traversa lestement la cour. Le portier
courait après lui, lorsqu'il rencontra la femme de chambre. Il aborda
celle-ci, la prit à l'écart, et, sans autre préambule, lui mit un louis
dans la main. Madame de Parnes était chez elle; il fut convenu avec la
servante que personne n'aurait vu Valentin, et qu'on l'aurait laissé
passer par mégarde. Il entra là-dessus, traversa le salon, et trouva la
marquise seule dans sa chambre à coucher.
Elle lui parut, s'il faut tout dire, beaucoup moins en colère que son
billet. Elle lui fit pourtant, vous vous y attendez, des reproches de sa
conduite, et lui demanda fort sèchement par quel hasard il entrait ainsi.
Il répondit d'un air naturel qu'il n'avait point rencontré de domestique
pour se faire annoncer, et qu'il venait offrir, en toute humilité, les
très humbles excuses de sa conduite.
--Et quelles excuses en pouvez-vous donner? Demanda madame de Parnes.
Le mot de méprise qui se trouvait dans le billet revint par hasard à la
mémoire de Valentin; il lui sembla plaisant de prendre ce prétexte, et de
dire ainsi la vérité. Il répondit donc que la lettre insolente dont se
plaignait la marquise n'avait pas été écrite pour elle, et qu'elle lui
avait été apportée par erreur. Persuader une pareille affaire n'était pas
facile, comme bien vous pensez. Comment peut-on écrire un nom et une
adresse par méprise? Je ne me charge pas de vous expliquer par quelle
raison madame de Parnes crut ou feignit de croire à ce que Valentin lui
disait. Il lui raconta, du reste, plus sincèrement qu'elle ne le pensait,
qu'il était amoureux d'une jeune veuve, que cette veuve, par le hasard le
plus singulier, ressemblait beaucoup à madame la marquise, qu'il la voyait
souvent, qu'il l'avait vue la veille; il dit, en un mot, tout ce qu'il
pouvait dire, en retranchant le nom et quelques petits détails que vous
devinerez.
Il n'est pas sans exemple qu'un amoureux novice se serve de fables de
ce genre pour déguiser sa passion. Dire à une femme qu'on en aime une
autre qui lui est semblable en tout point, c'est à la rigueur un moyen
romanesque qui peut donner le droit de parler d'amour; mais il faut, je
crois, pour cela, que la personne auprès de laquelle on emploie de pareils
stratagèmes y mette un peu de bonne volonté: fut-ce ainsi que la marquise
l'entendit? je l'ignore. La vanité blessée plutôt que l'amour avait amené
Valentin; plutôt que l'amour la vanité flattée apaisa madame de Parnes;
elle en vint même à faire au jeune homme quelques questions sur sa veuve;
elle s'étonnait de la ressemblance dont il lui parlait; elle serait,
disait-elle, curieuse d'en juger par ses yeux.--Quel est son âge?
demandait-elle; est-elle plus petite ou plus grande que moi? a-t-elle de
l'esprit? où va-t-elle? est-ce que je ne la connais pas?
A toutes ces demandes, Valentin répondait, autant que possible, la
vérité. Cette sincérité de sa part avait, à chaque mot, l'air d'une
flatterie détournée.--Elle n'est ni plus grande ni plus petite que vous,
disait-il; elle a, comme vous, cette taille charmante, comme vous ce pied
incomparable, comme vous ces beaux yeux pleins de feu. La conversation,
sur ce ton, ne déplaisait pas à la marquise. Tout en écoutant d'un air
détaché, elle se mirait du coin de l'œil. A dire vrai, ce petit manège
choquait horriblement Valentin; il ne pouvait comprendre cette demi-vertu
ni cette demi-hypocrisie d'une femme qui se fâchait d'une parole franche,
et qui s'en laissait conter à travers une gaze. En voyant les œillades
que la marquise se renvoyait à elle-même dans la glace, il se sentait
l'envie de lui tout dire, le nom, la rue, le baiser du bal, et de prendre
ainsi sa revanche complète sur le billet qu'il avait reçu.
Une question de madame de Parnes soulagea la mauvaise humeur du jeune
homme. Elle lui demanda d'un air railleur s'il ne pouvait du moins lui
dire le nom de baptême de sa veuve.--Elle s'appelle Julie, répliqua-t-il
sur-le-champ. Il y avait dans cette réponse si peu d'hésitation et tant de
netteté, que madame de Parnes en fut frappée.--C'est un assez joli nom,
dit-elle; et la conversation tomba tout à coup.
Il arriva alors une chose peut-être difficile à expliquer et peut-être
aisée à comprendre. Dès que la marquise crut sérieusement que cette
déclaration qui l'avait choquée n'était réellement pas pour elle, elle en
parut surprise et presque blessée. Soit que la légèreté de Valentin lui
semblât trop forte, s'il en aimait une autre, soit qu'elle regrettât
d'avoir montré de la colère mal à propos, elle devint rêveuse, et, ce qui
est étrange, en même temps irritée et coquette. Elle voulut revenir sur
son pardon, et, tout en cherchant querelle à Valentin, elle s'assit à sa
toilette; elle dénoua le ruban qui entourait son cou, puis le rattacha;
elle prit un peigne, sa coiffure semblait lui déplaire; elle refaisait une
boucle d'un côté, en retranchait une de l'autre; comme elle arrangeait son
chignon, le peigne lui glissa des mains, et sa longue chevelure noire lui
couvrit les épaules.
--Voulez-vous que je sonne? demanda Valentin; avez-vous besoin de votre
femme de chambre?
--Ce n'est pas la peine, répondit la marquise, qui releva d'une main
impatiente ses cheveux déroulés, et y enfonça son peigne. Je ne sais ce
que font mes domestiques: il faut qu'ils soient tous sortis, car j'avais
défendu ce matin qu'on laissât entrer personne.
--En ce cas, dit Valentin, j'ai commis une indiscrétion, je me retire.
Il fit quelques pas vers la porte, et allait sortir en effet, quand la
marquise, qui tournait le dos, et apparemment n'avait pas entendu sa
réponse, lui dit:
--Donnez-moi une boîte qui est sur la cheminée.
Il obéit; elle prit des épingles dans la boîte et rajusta sa coiffure.
--A propos, dit-elle, et ce portrait que vous aviez fait?
--Je ne sais où il est, répondit Valentin; mais je le retrouverai, et, si
vous le permettez, je vous le donnerai lorsque je l'aurai retouché.
Un domestique vint, apportant une lettre à laquelle il fallait une
réponse. La marquise se mit à écrire; Valentin se leva et entra dans le
jardin. En passant près du pavillon, il vit que la porte en était ouverte;
la femme de chambre qu'il avait rencontrée en arrivant y essuyait les
meubles; il entra, curieux d'examiner de près ce mystérieux boudoir qu'on
disait délaissé. En le voyant, la servante se mit à rire avec cet air de
protection que prend tout laquais après une confidence. C'était une fille
jeune et assez jolie; il s'approcha d'elle délibérément et se jeta sur un
fauteuil.
--Est-ce que votre maîtresse ne vient pas quelquefois ici? demanda-t-il
d'un air distrait.
La soubrette semblait hésiter à répondre; elle continuait à ranger; en
passant devant la chaise longue de forme moderne, dont je vous ai, je
crois, parlé, elle dit à demi-voix:
--Voilà le fauteuil de madame.
--Et pourquoi, reprit Valentin, madame dit-elle qu'elle ne vient jamais?
--Monsieur, répondit la servante, c'est que l'ancien marquis, ne vous
déplaise, a fait des siennes dans ce pavillon. Il a mauvais renom dans le
quartier; quand on y entend du tapage, on dit: C'est le pavillon de
Parnes; et voilà pourquoi madame s'en défend.
--Et qu'y vient faire madame? demanda encore Valentin.
Pour toute réponse, la soubrette haussa légèrement les épaules, comme pour
dire: Pas grand mal.
Valentin regarda par la fenêtre si la marquise écrivait encore. Il avait
mis, tout en causant, la main dans la poche de son gilet; le hasard voulut
que dans ce moment il fût dans la veine dorée; un caprice de curiosité
lui passa par la tête; il tira un double louis neuf qui reluisait
merveilleusement au soleil, et dit à la soubrette:
--Cachez-moi ici.
D'après ce qui s'était passé, la soubrette croyait que Valentin n'était
pas mal vu de sa maîtresse. Pour entrer d'autorité chez une femme, il faut
une certaine assurance d'en être bien reçu, et quand, après avoir forcé
sa porte, on passe une demi-heure dans sa chambre, les domestiques savent
qu'en penser. Cependant la proposition était hardie: se cacher pour
surprendre les gens, c'est une idée d'amoureux et non une idée d'amant;
le double louis, quelque beau qu'il fût, ne pouvait lutter avec la crainte
d'être chassée.--Mais, après tout, pensa la servante, quand on est aussi
amoureux, on est bien près de devenir amant. Qui sait? au lieu d'être
chassée, je serai peut-être remerciée. Elle prit donc le double louis en
soupirant, et montra en riant à Valentin un vaste placard où il se jeta.
--Où êtes-vous donc? demandait la marquise qui venait de descendre dans le
jardin.
La servante répondit que Valentin était sorti par le petit salon. Madame
de Parnes regarda de côté et d'autre, comme pour s'assurer qu'il était
parti; puis elle entra dans le pavillon, y jeta un coup d'œil, et s'en
fut après avoir fermé la porte à clef.
Vous trouverez peut-être, madame, que je vous fais un conte
invraisemblable. Je connais des gens d'esprit, dans ce siècle de prose,
qui soutiendraient très gravement que de pareilles choses ne sont pas
possibles, et que, depuis la Révolution, on ne se cache plus dans un
pavillon. Il n'y a qu'une réponse à faire à ces incrédules: c'est qu'ils
ont sans doute oublié le temps où ils étaient amoureux.
Dès que Valentin se trouva seul, il lui vint l'idée très naturelle qu'il
allait peut-être passer là une journée. Quand sa curiosité fut satisfaite,
et après qu'il eut examiné à loisir le lustre, les rideaux et les
consoles, il se trouva avec un grand appétit vis-à-vis d'un sucrier
et d'une carafe.
Je vous ai dit que le billet du matin l'avait empêché de déjeuner; mais il
n'avait, en ce moment, aucun motif pour ne pas dîner. Il avala deux ou
trois morceaux de sucre, et se souvint d'un vieux paysan à qui on
demandait s'il aimait les femmes.--J'aime assez une belle fille, répondit
le brave homme, mais j'aime mieux une bonne côtelette. Valentin pensait
aux festins dont, au dire de la soubrette, ce pavillon avait été témoin;
et, à la vue d'une belle table ronde qui occupait le milieu de la chambre,
il aurait volontiers évoqué le spectre des petits soupers du défunt
marquis.--Qu'on serait bien ici, se disait-il, par une soirée ou par une
nuit d'été, les fenêtres ouvertes, les persiennes fermées, les bougies
allumées, la table servie! Quel heureux temps que celui où nos ancêtres
n'avaient qu'à frapper du pied sur le parquet pour faire sortir de terre
un bon repas! Et en parlant ainsi, Valentin frappait du pied; mais rien
ne lui répondait que l'écho de la voûte et le gémissement d'une harpe
détendue.
Le bruit d'une clef dans la serrure le fit retourner précipitamment à son
placard: était-ce la marquise, ou la femme de chambre? Celle-ci pouvait le
délivrer, ou du moins lui donner un morceau de pain. M'accuserez-vous
encore d'être romanesque si je vous dis qu'en ce moment il ne savait
laquelle des deux il eût souhaité de voir entrer?
Ce fut la marquise qui parut. Que venait-elle faire? La curiosité fut si
forte, que toute autre idée s'évanouit. Madame de Parnes sortait de table;
elle fit précisément ce que Valentin rêvait tout à l'heure, elle ouvrit
les fenêtres, ferma les persiennes et alluma deux bougies. Le jour
commençait à tomber. Elle posa sur la table un livre qu'elle tenait, fit
quelques pas en fredonnant, et s'assit sur un canapé.
--Que vient-elle faire? se répétait Valentin. Malgré l'opinion de la
servante, il ne pouvait se défendre d'espérer qu'il allait découvrir
quelque mystère.--Qui sait? pensait-il, elle attend peut-être quelqu'un.
Je me trouverais jouer un beau rôle s'il allait arriver un tiers!
La marquise, ouvrait son livre au hasard, puis le fermait, puis semblait
réfléchir. Le jeune homme crut s'apercevoir qu'elle regardait du côté du
placard. A travers la porte entre-bâillée, il suivait tous ses mouvements;
une étrange idée lui vint tout à coup: la femme de chambre avait-elle
parlé? la marquise savait-elle qu'il était là?
Voilà, direz-vous, une idée bien folle, et surtout bien peu vraisemblable.
Comment supposer qu'après son billet, la marquise, instruite de la
présence du jeune homme, ne l'eût pas fait mettre à la porte, ou tout au
moins ne l'y eût pas mis elle-même? Je commence, madame, par vous assurer
que je suis du même avis que vous; mais je dois ajouter, pour l'acquit de
ma conscience, que je ne me charge, sous aucun prétexte, d'éclaircir des
idées de ce genre. Il y a des gens qui supposent toujours, et d'autres qui
ne supposent jamais; le devoir d'un historien est de raconter et de
laisser penser ceux qui s'en amusent.
Tout ce que je puis dire, c'est qu'il est évident que la déclaration de
Valentin avait déplu à madame de Parnes; qu'il est probable qu'elle n'y
songeait plus; que, selon toute apparence, elle le croyait parti; qu'il
est plus probable encore qu'elle avait bien dîné, et qu'elle venait faire
la sieste dans son pavillon; mais il est certain qu'elle commença par
mettre un de ses pieds sur son canapé, puis l'autre; puis qu'elle posa
la tête sur un coussin, puis qu'elle ferma doucement les yeux; et il me
paraît difficile, après cela, de ne pas croire qu'elle s'endormit.
Valentin eut envie, comme dit Valmont, d'essayer de passer pour un songe.
Il poussa la porte du placard; un craquement le fit frémir; la marquise
avait ouvert les yeux, elle souleva la tête et regarda autour d'elle.
Valentin ne bougeait pas, comme vous pouvez croire. N'entendant plus rien
et n'ayant rien vu, madame de Parnes se rendormit; le jeune homme avança
sur la pointe du pied, et, le cœur palpitant, respirant à peine, il
parvint, comme Robert le Diable, jusqu'à Isabelle assoupie.
Ce n'est pas en pareille circonstance qu'on réfléchit ordinairement.
Jamais madame de Parnes n'avait été si belle; ses lèvres entr'ouvertes
semblaient plus vermeilles; un plus vif incarnat colorait ses joues; sa
respiration, égale et paisible, soulevait doucement son sein d'albâtre,
couvert d'une blonde légère. L'ange de la nuit ne sortit pas plus beau
d'un bloc de marbre de Carrare, sous le ciseau de Michel-Ange. Certes,
même en s'offensant, une telle femme surprise ainsi doit pardonner le
désir qu'elle inspire. Un léger mouvement de la marquise arrêta cependant
Valentin. Dormait-elle? Cet étrange doute le troublait malgré lui.--Et
qu'importe? se dit-il; est-ce donc un piège? Quel travers et quelle folie!
pourquoi l'amour perdrait-il de son prix en s'apercevant qu'il est
partagé? Quoi de plus permis, de plus vrai, qu'un demi-mensonge qui se
laisse deviner? Quoi de plus beau qu'elle si elle dort? quoi de plus
charmant si elle ne dort pas?
Tout en se parlant ainsi, il restait immobile, et ne pouvait s'empêcher de
chercher un moyen de savoir la vérité. Dominé par cette pensée, il prit un
petit morceau de sucre qui restait encore de son repas, et, se cachant
derrière la marquise, il le lui jeta sur la main; elle ne remua pas. Il
poussa une chaise, doucement d'abord, puis un peu plus fort; point de
réponse. Il étendit le bras et fit tomber à terre le livre que madame de
Parnes avait posé sur la table. Il la crut éveillée cette fois, et se
blottit derrière le canapé; mais rien ne bougeait. Il se leva alors, et,
comme la persienne entr'ouverte exposait la marquise au serein, il la
ferma avec précaution.
Vous comprenez, madame, que je n'étais pas dans le pavillon, et, du moment
que la persienne fut fermée, il m'a été impossible d'en voir davantage.