1837
[Illustration: Dessin de Bidat; gravé par Meunier: LES DEUX MAITRESSES:
Cent fois le soir, près de la lampe, le jeune homme
avait suivi des yeux, sur le canevas les doigts habiles de la veuve]
I
Croyez-vous, madame, qu'il soit possible d'être amoureux de deux personnes
à la fois? Si pareille question m'était faite, je répondrais que je n'en
crois rien. C'est pourtant ce qui est arrivé à un de mes amis, dont je
vous raconterai l'histoire, afin que vous en jugiez vous-même.
En général, lorsqu'il s'agit de justifier un double amour, on a d'abord
recours aux contrastes. L'une était grande, l'autre petite; l'une avait
quinze ans, l'autre en avait trente. Bref, on tente de prouver que deux
femmes, qui ne se ressemblent ni d'âge, ni de figure, passions
différentes. Je n'ai pas ce prétexte pour m'aider ici, car les deux
femmes dont il s'agit se ressemblaient, au contraire, un peu. L'une était
mariée, il est vrai, et l'autre veuve; l'une riche, et l'autre très
pauvre; mais elles avaient presque le même âge, et elles étaient toutes
deux brunes et fort petites. Bien qu'elles ne fussent ni sœurs ni
cousines, il y avait entre elles un air de famille: de grands yeux noirs,
même finesse de taille; c'étaient deux ménechmes femelles. Ne vous
effrayez pas de ce mot; il n'y aura pas de quiproquo dans ce conte.
Avant d'en dire plus de ces dames, il faut parler de notre héros. Vers
1825 environ, vivait à Paris un jeune homme que nous appellerons Valentin.
C'était un garçon assez singulier, et dont l'étrange manière de vivre
aurait pu fournir quelque matière aux philosophes qui étudient l'homme.
Il y avait, en lui, pour ainsi dire, deux personnages différents. Vous
l'eussiez pris, en le rencontrant un jour, pour un petit maître de la
Régence. Son ton léger, son chapeau de travers, son air d'enfant prodigue
en joyeuse humeur, vous eussent fait revenir en mémoire quelque _talon
rouge_ du temps passé. Le jour suivant, vous n'auriez vu en lui qu'un
modeste étudiant de province se promenant un livre sous le bras.
Aujourd'hui il roulait carrosse et jetait l'argent par les fenêtres;
demain il allait dîner à quarante sous. Avec cela, il recherchait en toute
chose une sorte de perfection et ne goûtait rien qui fût incomplet. Quand
il s'agissait de plaisir, il voulait que tout fût plaisir, et n'était pas
homme à acheter une jouissance par un moment d'ennui. S'il avait une loge
au spectacle, il voulait que la voiture qui l'y menait fût douce, que le
dîner eût été bon, et qu'aucune idée fâcheuse ne put se présenter en
sortant. Mais il buvait de bon cœur la piquette dans un cabaret de
campagne, et se mettait à la queue pour aller au parterre. C'était alors
un autre élément, et il n'y faisait pas le difficile; mais il gardait dans
ses bizarreries une sorte de logique, et s'il y avait en lui deux hommes
divers, ils ne se confondaient jamais.
Ce caractère étrange provenait de deux causes: peu de fortune et un grand
amour du plaisir. La famille de Valentin jouissait de quelque aisance,
mais il n'y avait rien de plus dans la maison qu'une honnête médiocrité.
Une douzaine de mille francs par an dépensés avec ordre et économie, ce
n'est pas de quoi mourir de faim; mais quand une famille entière vit
là-dessus, ce n'est pas de quoi donner des fêtes. Toutefois, par un
caprice du hasard, Valentin était né avec des goûts que peut avoir le fils
d'un grand seigneur. A père avare, dit-on, fils prodigue; à parents
économes, enfants dépensiers. Ainsi le veut la Providence, que cependant
tout le monde admire.
Valentin avait fait son droit, et était avocat sans causes, profession
commune aujourd'hui. Avec l'argent qu'il avait de son père et celui qu'il
gagnait de temps en temps, il pouvait être assez heureux, mais il aimait
mieux tout dépenser à la fois et se passer de tout le lendemain. Vous vous
souvenez, madame, de ces marguerites que les enfants effeuillent brin à
brin? _Beaucoup_, disent-ils à la première feuille; _passablement_, à la
seconde, et, à la troisième, _pas du tout_. Ainsi faisait Valentin de ses
journées; mais le _passablement_ n'y était pas, car il ne pouvait le
souffrir.
Pour vous le faire mieux connaître, il faut vous dire un trait de son
enfance. Valentin couchait, à dix ou douze ans, dans un petit cabinet
vitré, derrière la chambre de sa mère. Dans ce cabinet d'assez triste
apparence, et encombré d'armoires poudreuses, se trouvait, entre autres
nippes, un vieux portrait avec un grand cadre doré. Quand, par une belle
matinée, le soleil donnait sur ce portrait, l'enfant, à genoux sur son
lit, s'en approchait avec délices. Tandis qu'on le croyait endormi, en
attendant que l'heure du maître arrivât, il restait parfois des heures
entières le front posé sur l'angle du cadre; les rayons de lumière,
frappant sur les dorures, l'entouraient d'une sorte d'auréole où nageait
son regard ébloui. Dans cette posture, il faisait mille rêves; une extase
bizarre s'emparait de lui. Plus la clarté devenait vive, et plus son cœur
s'épanouissait. Quand il fallait enfin détourner les yeux, fatigués de
l'éclat de ce spectacle, il fermait alors ses paupières, et suivait avec
curiosité la dégradation des teintes nuancées dans cette tache rougeâtre
qui reste devant nous quand nous fixons trop longtemps la lumière; puis il
revenait à son cadre, et recommençait de plus belle. Ce fut là, m'a-t-il
dit lui-même, qu'il prit un goût passionné pour l'or et le soleil, deux
excellentes choses du reste.
Ses premiers pas dans la vie furent guidés par l'instinct de sa passion
native. Au collège, il ne se lia qu'avec des enfants plus riches que
lui, non par orgueil, mais par goût. Précoce d'esprit dans ses études,
l'amour-propre le poussait moins qu'un certain besoin de distinction.
Il lui arrivait de pleurer au milieu de la classe, quand il n'avait pas,
le samedi, sa place au banc d'honneur. Il achevait ses humanités et
travaillait avec ardeur, lorsqu'une dame, amie de sa mère, lui fit cadeau
d'une belle turquoise: au lieu d'écouter la leçon, il regardait sa bague
reluire à son doigt. C'était encore l'amour de l'or tel que peut le
ressentir un enfant curieux. Dès que l'enfant fut homme, ce dangereux
penchant porta bientôt ses fruits.
A peine eut-il sa liberté, qu'il se jeta sans réflexion dans tous les
travers d'un fils de famille. Né d'humeur gaie, insouciant de l'avenir,
l'idée qu'il était pauvre ne lui venait pas, et il ne semblait pas s'en
douter. Le monde le lui fit comprendre. Le nom qu'il portait lui
permettait de traiter en égaux des jeunes gens qui avaient sur lui
l'avantage de la fortune. Admis par eux, comment les imiter? Les parents
de Valentin vivaient à la campagne. Sous prétexte de faire son droit, il
passait son temps à se promener aux Tuileries et au boulevard. Sur ce
terrain, il était à l'aise; mais, quand ses amis le quittaient pour monter
à cheval, force lui était de rester à pied, seul et un peu désappointé.
Son tailleur lui faisait crédit; mais à quoi sert l'habit quand la poche
est vide? Les trois quarts du temps il en était là. Trop fier pour vivre
en parasite, il prenait à tâche de dissimuler ses secrets motifs de
sagesse, refusait dédaigneusement des parties de plaisir où il ne pouvait
payer son écot, et s'étudiait à ne toucher aux riches que dans ses jours
de richesse. Ce rôle, difficilement soutenu, tomba devant la volonté
paternelle; il fallut choisir un état. Valentin entra dans une maison de
banque. Le métier de commis ne lui plaisait guère, encore moins le travail
quotidien. Il allait au bureau l'oreille basse; il avait fallu renoncer
aux amis en même temps qu'à la liberté; il n'en était pas honteux, mais il
s'ennuyait. Quand arrivait, comme dit André Chénier, le jour de la veine
dorée, une sorte de fièvre le saisissait. Qu'il eût des dettes à payer ou
quelque emplette utile à faire, la présence de l'or le troublait à tel
point, qu'il en perdait la réflexion. Dès qu'il voyait briller dans ses
mains un peu de ce rare métal, il sentait son cœur tressaillir, et ne
pensait plus qu'à courir, s'il faisait beau. Quand je dis courir, je me
trompe; on le rencontrait, ce jour-là, dans une bonne voiture de louage,
qui le menait au Rocher de Cancale; là, étendu sur les coussins, respirant
l'air ou fumant son cigare, il se laissait bercer mollement, sans jamais
songer à demain. Demain, pourtant, c'était l'ordinaire, il fallait
redevenir commis; mais peu lui importait, pourvu qu'à tout prix il eût
satisfait son imagination. Les appointements du mois s'envolaient ainsi en
un jour. Il passait, disait-il, ses mauvais moments à rêver, et ses bons
moments à réaliser ses rêves: tantôt à Paris, tantôt à la campagne, on le
rencontrait avec son fracas, presque toujours seul, preuve que ce n'était
pas vanité de sa part. D'ailleurs il faisait ses extravagances avec la
simplicité d'un grand seigneur qui se passe un caprice. Voilà un bon
commis! direz-vous; aussi le mit-on à la porte.
Avec la liberté et l'oisiveté revinrent des tentations de toute espèce.
Quand on a beaucoup de désirs, beaucoup de jeunesse et peu d'argent, on
court grand risque de faire des sottises. Valentin en fit d'assez grandes.
Toujours poussé par sa manie de changer des rêves en réalité, il en vint à
faire les plus dangereux rêves. Il lui passait, je suppose, par la tête de
se rendre compte de ce que peut être la vie d'un tel qui a cent mille
francs à manger par an. Voilà mon étourdi qui, toute une journée, n'en
agissait ni plus ni moins que s'il eût été le personnage en question.
Jugez où cela peut conduire avec un peu d'intelligence et de curiosité.
Le raisonnement de Valentin sur sa manière de vivre était, du reste,
assez plaisant. Il prétendait qu'à chaque créature vivante revient de
droit une certaine somme de jouissance; il comparait cette somme à une
coupe pleine que les économes vident goutte à goutte, et qu'il buvait,
lui, à grands traits.--Je ne compte pas les jours, disait-il, mais
les plaisirs; et le jour où je dépense vingt-cinq louis, j'ai cent
quatre-vingt-deux mille cinq cents livres de rente. Au milieu de toutes
ces folies, Valentin avait dans le cœur un sentiment qui devait le
préserver, c'était son affection pour sa mère. Sa mère, il est vrai,
l'avait toujours gâté; c'est un tort, dit-on, je n'en sais rien; mais,
en tout cas, c'est le meilleur et le plus naturel des torts. L'excellente
femme qui avait donné la vie à Valentin fit tout au monde pour la lui
rendre douce. Elle n'était pas riche, comme vous savez. Si tous les petits
écus glissés en cachette dans la main de l'enfant chéri s'étaient trouvés
tout à coup rassemblés, ils auraient pourtant fait une belle pile.
Valentin, dans tous ses désordres, n'eut jamais d'autre frein que l'idée
de ne pas rapporter un chagrin à sa mère; mais cette idée le suivait
partout. D'un autre côté, cette affection salutaire ouvrait son cœur à
toutes les bonnes pensées, à tous les sentiments honnêtes. C'était pour
lui la clef d'un monde qu'il n'eût peut être pas compris sans cela. Je ne
sais qui a dit le premier qu'un être aimé n'est jamais malheureux; celui
là eût pu dire encore: «Qui aime sa mère n'est jamais méchant.» Quand
Valentin regagnait le logis, après quelque folle équipée, traînant l'aile
et tirant le pied, sa mère arrivait et le consolait. Qui pourrait compter
les soins patients, les attentions en apparence faciles, les petites joies
intérieures, par lesquels l'amitié se prouve en silence, et rend la vie
douce et légère? J'en veux citer un exemple en passant.
Un jour que l'étourdi garçon avait vidé sa bourse au jeu, il venait de
rentrer de mauvaise humeur. Les coudes sur sa table, la tête dans ses
mains, il se livrait à ses idées sombres. Sa mère entra, tenant un gros
bouquet de roses dans un verre d'eau, qu'elle posa doucement sur la table,
à côté de lui. Il leva les yeux pour la remercier, et elle lui dit en
souriant: Il y en a pour quatre sous. Ce n'était pas cher, comme vous
voyez; cependant le bouquet était superbe. Valentin, resté seul, sentit
le parfum frapper son cerveau excité. Je ne saurais vous dire quelle
impression produisit sur lui une si douce jouissance, si facilement venue,
si inopinément apportée; il pensa à la somme qu'il avait perdue, il se
demanda ce qu'en aurait pu faire la main maternelle qui le consolait à si
bon marché. Son cœur gonflé se fondit en larmes, et il se souvint des
plaisirs du pauvre qu'il venait d'oublier.
Ces plaisirs du pauvre lui devinrent chers, à mesure qu'il les connut
mieux. Il les aima parce qu'il aimait sa mère; il regarda peu à peu autour
de lui, et ayant un peu essayé de tout, il se trouva capable de tout
sentir. Est-ce un avantage? Je n'en puis rien dire encore. Chance de
jouissance, chance de souffrance. J'aurai l'air de faire une plaisanterie
si je vous dis qu'en avançant dans la vie, Valentin devint à la fois
plus sage et plus fou; c'est pourtant la vérité pure. Une double existence
se développait en lui. Si son esprit avide l'entraînait, son cœur le
retenait au logis. S'enfermait-il, décidé au repos, un orgue de Barbarie,
jouant une valse, passait sous la fenêtre et dérangeait tout. Sortait-il
alors, et, selon sa coutume, courait-il après le plaisir, un mendiant
rencontré en route, un mot touchant trouvé par hasard dans le fatras d'un
drame à la mode, le rendaient pensif, et il retournait chez lui.
Prenait-il la plume, et s'asseyait-il pour travailler, sa plume distraite
esquissait sur les marges d'un dossier la silhouette d'une jolie femme
qu'il avait rencontrée au bal. Une bande joyeuse, réunie chez un ami,
l'invitait-elle à rester à souper, il tendait son verre en riant, et
buvait une copieuse rasade; puis il fouillait dans sa poche, voyait
qu'il avait oublié sa clef, qu'il réveillerait sa mère en rentrant; il
s'esquivait et revenait respirer ses roses bien-aimées.
Tel était ce garçon, simple et écervelé, timide et fier, tendre et
audacieux. La nature l'avait fait riche, et le hasard l'avait fait pauvre;
au lieu de choisir, il prit les deux partis. Tout ce qu'il y avait en lui
de patience, de réflexion et de résignation ne pouvait triompher de
l'amour du plaisir, et ses plus grands moments de déraison ne pouvaient
entamer son cœur. Il ne lutta ni contre son cœur, ni contre le plaisir
qui l'attirait. Ce fut ainsi qu'il devint double, et qu'il vécut en
perpétuelle contradiction avec lui-même, comme je vous le montrais tout
à l'heure. Mais c'est de la faiblesse, allez-vous dire. Eh! mon Dieu, oui;
ce n'est pas là un Romain, mais nous ne sommes pas ici à Rome [1].
Nous sommes à Paris, madame, et il est question de deux amours.
Heureusement pour vous, le portrait de mes héroïnes sera plus vite
fait que celui de mon héros. Tournez la page, elles vont entrer en scène.
[Note 1: Ce premier chapitre est rempli de souvenirs d'enfance de
l'auteur.]