l'après-midi. Un jour il y vint un seidre persan, ou docteur de la loi,
qui avait écrit toute sa vie sur la théologie, et qui ne croyait plus en
Dieu. Qu'est-ce que Dieu? disait-il; d'où vient-il? qu'est-ce qui l'a
créé? où est-il? Si c'était un corps, on le verrait: si c'était un
esprit, il serait intelligent et juste; il ne permettrait pas qu'il y
eût des malheureux sur la terre. Moi-même, après avoir tant travaillé
pour son service, je serais pontife à Ispahan, et je n'aurais pas été
forcé de m'enfuir de la Perse après avoir cherché à éclairer les hommes.
Il n'y a donc point de Dieu. Ainsi le docteur, égaré par son ambition, à
force de raisonner sur la première raison de toutes choses, était venu à
perdre la sienne, et à croire que c'était non sa propre intelligence qui
n'existait plus, mais celle qui gouverne l'univers. Il avait pour
esclave un Cafre presque nu, qu'il laissa à la porte du café. Pour lui,
il fut se coucher sur un sofa, et il prit une tasse de coquenar ou
d'opium. Lorsque cette boisson commença à échauffer son cerveau, il
adressa la parole à son esclave, qui était assis sur une pierre au
soleil, occupé à chasser les mouches qui le dévoraient, et lui dit:
Misérable noir! crois-tu qu'il y ait un Dieu? Qui peut en douter? lui
répondit le Cafre. En disant ces mots, le Cafre tira d'un lambeau de
pagne qui lui ceignait les reins, un petit marmouset de bois, et dit:
Voilà le dieu qui m'a protégé depuis que je suis au monde; il est fait
d'une branche de l'arbre fétiche de mon pays. Tous les gens du café ne
furent pas moins surpris de la réponse de l'esclave que de la question
de son maître.
Alors un brame haussant les épaules, dit au nègre: Pauvre imbécille!
comment! tu portes ton dieu dans ta ceinture! Apprends qu'il n'y a point
d'autre dieu que Brama, qui a créé le monde, et dont les temples sont
sur les bords du Gange. Les brames sont ses seuls prêtres, et c'est par
sa protection particulière qu'ils subsistent depuis cent vingt mille
ans, malgré toutes les révolutions de l'Inde. Aussitôt un courtier juif
prit la parole, et dit: Comment les brames peuvent-ils croire que Dieu
n'a de temples que dans l'Inde, et qu'il n'existe que pour leur caste?
Il n'y a d'autre Dieu que celui d'Abraham, qui n'a d'autre peuple que
celui d'Israël. Il le conserve, quoique dispersé par toute la terre,
jusqu'à ce qu'il l'ait rassemblé à Jérusalem pour lui donner l'empire
des nations, lorsqu'il y aura relevé son temple, jadis la merveille de
l'univers. En disant ces mots, l'Israélite versa quelques larmes. Il
allait parler encore, lorsqu'un Italien en robe bleue lui dit en colère:
Vous faites Dieu injuste, en disant qu'il n'aime que le peuple d'Israël.
Il l'a rejeté depuis plus de dix-sept cents ans, comme vous en pouvez
juger par sa dispersion même. Il appelle aujourd'hui tous les hommes
dans l'église romaine, hors laquelle il n'y a point de salut. Un
ministre protestant, de la mission danoise de Trinquebar, répondit en
pâlissant au missionnaire catholique: Comment pouvez-vous restreindre le
salut des hommes à votre communion idolâtre? apprenez qu'il n'y aura de
sauvés que ceux qui, suivant l'Évangile, adorent Dieu en esprit, et en
vérité, sous la loi de Jésus. Alors un Turc, officier de la douane de
Surate, qui fumait sa pipe, dit aux deux chrétiens d'un air grave:
Padres, comment pouvez-vous borner la connaissance de Dieu à vos
églises? la loi de Jésus a été abolie depuis l'arrivée de Mahomet, le
paraclet prédit par Jésus lui-même, le verbe de Dieu. Votre religion ne
subsiste plus que dans quelques royaumes, et c'est sur ses ruines que la
nôtre s'est élevée dans la plus belle portion de l'Europe, de l'Afrique,
de l'Asie, et de ses îles. Elle est aujourd'hui assise sur le trône du
Mogol, et se répand jusque dans la Chine, ce pays de lumières. Vous
reconnaissez vous-même la réprobation des Juifs à leur humiliation;
reconnaissez donc la mission du prophète à ses victoires. Il n'y aura de
sauvés que les amis de Mahomet et d'Omar; car pour ceux qui suivent Ali,
ce sont des infidèles. A ces mots, le seidre qui était de Perse, où le
peuple suit la secte d'Ali, se mit à sourire; mais il s'éleva une grande
querelle dans le café, à cause de tous les étrangers qui étaient de
diverses religions, et parmi lesquels il y avait encore des chrétiens
abyssins, des Cophtes, des Tartares lamas, des Arabes ismaélites, et des
Guèbres ou adorateurs du feu. Tous disputaient sur la nature de Dieu et
sur son culte, chacun soutenant que la véritable religion n'était que
dans son pays.
Il y avait là un lettré de la Chine, disciple de Confucius, qui
voyageait pour son instruction. Il était dans un coin du café, prenant
du thé, écoutant tout et ne disant mot. Le douanier turc, s'adressant à
lui, lui cria d'une voix forte: Bon Chinois, qui gardez le silence, vous
savez que beaucoup de religions ont pénétré à la Chine. Des marchands de
votre pays, qui avaient besoin ici de mes services, me l'ont dit, en
m'assurant que celle de Mahomet était la meilleure. Rendez comme eux
justice à la vérité: que pensez-vous de Dieu et de la religion de son
prophète? Il se fit alors un grand silence dans le café. Le disciple de
Confucius, ayant retiré ses mains dans les larges manches de sa robe, et
les ayant croisées sur sa poitrine, se recueillit en lui-même, et dit
d'une voix douce et posée: Messieurs, si vous me permettez de vous le
dire, c'est l'ambition qui empêche, en toutes choses, les hommes d'être
d'accord; si vous avez la patience de m'entendre, je vais vous en citer
un exemple qui est encore tout frais à ma mémoire. Lorsque je partis de
la Chine pour venir à Surate, je m'embarquai sur un vaisseau anglais qui
avait fait le tour du monde. Chemin faisant, nous jetâmes l'ancre sur la
côte orientale de Sumatra. Sur le midi, étant descendus à terre avec
plusieurs gens de l'équipage, nous fûmes nous asseoir sur le bord de la
mer, près d'un petit village, sous des cocotiers, à l'ombre desquels se
reposaient plusieurs hommes de divers pays. Il y vint un aveugle qui
avait perdu la vue à force de contempler le soleil. Il avait eu
l'ambitieuse folie d'en comprendre la nature, afin de s'en approprier la
lumière. Il avait tenté tous les moyens de l'optique, de la chimie, et
même de la nécromancie, pour renfermer un de ses rayons dans une
bouteille; n'ayant pu en venir à bout, il disait: La lumière du soleil
n'est point un fluide, car elle ne peut être agitée par le vent; ce
n'est point un solide, car on ne peut en détacher des morceaux; ce n'est
point un feu, car elle ne s'éteint point dans l'eau; ce n'est point un
esprit, puisqu'elle est visible; ce n'est point un corps, puisqu'on ne
peut le manier; ce n'est pas même un mouvement, puisqu'elle n'agite pas
les corps les plus légers: ce n'est donc rien du tout. Enfin, à force de
contempler le soleil et de raisonner sur sa lumière, il en avait perdu
les yeux, et qui pis est, la raison. Il croyait que c'était non pas sa
vue, mais le soleil qui n'existait plus dans l'univers. Il avait pour
conducteur un nègre qui, ayant fait asseoir son maître à l'ombre d'un
cocotier, ramassa par terre un de ses cocos et se mit à faire un lampion
avec sa coque, une mèche avec son caire, et à exprimer de sa noix un peu
d'huile pour mettre dans son lampion. Pendant que le nègre s'occupait
ainsi, l'aveugle lui dit en soupirant: Il n'y a donc plus de lumière au
monde? Il y a celle du soleil, répondit le nègre. Qu'est-ce que le
soleil? reprit l'aveugle. Je n'en sais rien, répondit l'Africain, si ce
n'est que son lever est le commencement de mes travaux, et son coucher
en est la fin. Sa lumière m'intéresse moins que celle de mon lampion,
qui m'éclaire dans ma case: sans elle, je ne pourrais vous servir
pendant la nuit. Alors, montrant son petit coco, il dit: Voilà mon
soleil. A ce propos, un homme du village qui marchait avec des
béquilles, se mit à rire; et croyant que l'aveugle était un aveugle-né,
il lui dit: Apprenez que le soleil est un globe de feu qui se lève tous
les jours dans la mer, et qui se couche tous les soirs à l'occident dans
les montagnes de Sumatra. C'est ce que vous verriez vous-même, ainsi que
nous tous, si vous jouissiez de la vue. Un pêcheur prit alors la parole
et dit au boiteux: On voit bien que vous n'êtes jamais sorti de votre
village. Si vous aviez des jambes, et que vous eussiez fait le tour de
l'île de Sumatra, vous sauriez que le soleil ne se couche point dans ses
montagnes; mais il sort tous les matins de la mer, et il y rentre tous
les soirs pour se rafraîchir; c'est ce que je vois tous les jours le
long des côtes. Un habitant de la presqu'île de l'Inde dit alors au
pêcheur: Comment un homme qui a le sens commun peut-il croire que le
soleil est un globe de feu, et que chaque jour il sort de la mer, et
qu'il y rentre sans s'éteindre? Apprenez donc que le soleil est une
deuta ou divinité de mon pays, qu'il parcourt tous les jours le ciel sur
un char, tournant autour de la montagne d'Or de Merouwa; que lorsqu'il
s'éclipse, c'est qu'il est englouti par les serpens ragou et kétou, dont
il n'est délivré que par les prières des Indiens sur les bords du Gange.
C'est une ambition bien folle à un habitant de Sumatra de croire qu'il
ne luit que sur l'horizon de son île; elle ne peut entrer que dans la
tête d'un homme qui n'a navigué que dans une pirogue. Un Lascar, patron
d'une barque de commerce qui était à l'ancre, prit alors la parole, et
dit: C'est une ambition encore plus folle de croire que le soleil
préfère l'Inde à tous les pays du monde. J'ai voyagé dans la mer Rouge,
sur les côtes de l'Arabie, à Madagascar, aux îles Moluques et aux
Philippines; le soleil éclaire tous ces pays, ainsi que l'Inde. Il ne
tourne point autour d'une montagne; mais il se lève dans les îles du
Japon, qu'on appelle pour cette raison Jepon ou Gé-puen, naissance du
soleil, et il se couche bien loin à l'occident, derrière les îles
d'Angleterre. J'en suis bien sûr, car je l'ai ouï dire dans mon enfance
à mon grand-père, qui avait voyagé jusqu'aux extrémités de la mer. Il
allait en dire davantage, lorsqu'un matelot anglais de notre équipage
l'interrompit, en disant: Il n'y a point de pays où l'on connaisse mieux
le cours du soleil qu'en Angleterre: apprenez donc qu'il ne se lève et
ne se couche nulle part. Il fait sans cesse le tour du monde; et j'en
suis bien certain, car nous venons de le faire aussi, et nous l'avons
rencontré partout. Alors, prenant un rotin des mains d'un des auditeurs,
il traça un cercle sur le sable, tâchant de leur expliquer le cours du
soleil d'un tropique à l'autre; mais n'en pouvant venir à bout, il prit
à témoin de tout ce qu'il voulait dire le pilote de son vaisseau. Ce
pilote était un homme sage qui avait entendu toute la dispute sans rien
dire, mais quand il vit que tous les auditeurs gardaient le silence pour
l'écouter, il prit alors la parole, et leur dit: «Chacun de vous trompe
les autres, et en est trompé. Le soleil ne tourne point autour de la
terre, mais c'est la terre qui tourne autour de lui, lui présentant tour
à tour en vingt-quatre heures, les îles du Japon, les Philippines, les
Moluques, Sumatra, l'Afrique, l'Europe, l'Angleterre, et bien d'autres
pays. Le soleil ne luit point seulement pour une montagne, une île, un
horizon, une mer, ni même pour la terre; mais il est au centre de
l'univers, d'où il éclaire avec elle cinq autres planètes qui tournent
aussi autour de lui, et dont quelques-unes sont bien plus grosses que la
terre, et bien plus éloignées qu'elle du soleil. Tel est entre autres
Saturne, de trente mille lieues de diamètre, et qui en est à deux cent
quatre-vingt-cinq millions de lieues de distance. Je ne parle pas des
lunes qui renvoient aux planètes éloignées du soleil sa lumière, et qui
sont en bon nombre. Chacun de vous aurait une idée de ces vérités, s'il
jetait seulement, la nuit, les yeux au ciel, et s'il n'avait pas
l'ambition de croire que le soleil ne luit que pour son pays.» Ainsi
parla, au grand étonnement de ses auditeurs, le pilote qui avait fait le
tour du monde et observé les cieux.
Il en est de même, ajouta le disciple de Confucius, de Dieu comme du
soleil. Chaque homme croit l'avoir à lui seul, dans sa chapelle, ou au
moins dans son pays. Chaque peuple croit renfermer dans ses temples
celui que l'univers visible ne renferme pas. Cependant, est-il un temple
comparable à celui que Dieu lui-même a élevé pour rassembler tous les
hommes dans la même communion? Tous les temples du monde ne sont faits
qu'à l'imitation de celui de la nature. On trouve, dans la plupart, des
lavoirs ou bénitiers, des colonnes, des voûtes, des lampes, des statues,
des inscriptions, des livres de la loi, des sacrifices, des autels et
des prêtres. Mais dans quel temple y a-t-il un bénitier aussi vaste que
la mer, qui n'est point renfermée dans une coquille? d'aussi belles
colonnes que les arbres des forêts, ou ceux des vergers chargés de
fruits? une voûte aussi élevée que le ciel, et une lampe aussi éclatante
que le soleil? Où verra-t-on des statues aussi intéressantes que tant
d'êtres sensibles qui s'aiment, qui s'entr'aident et qui parlent? des
inscriptions aussi intelligibles et plus religieuses que les bienfaits
mêmes de la nature? un livre de la loi aussi universel que l'amour de
Dieu fondé sur notre reconnaissance, et que l'amour de nos semblables
sur nos propres intérêts? des sacrifices plus touchans que ceux de nos
louanges pour celui qui nous a tout donné, et de nos passions pour ceux
avec lesquels nous devons tout partager? enfin un autel aussi saint que
le coeur de l'homme de bien, dont Dieu même est le pontife? Ainsi, plus
l'homme étendra loin la puissance de Dieu, plus il approchera de sa
connaissance; et plus il aura d'indulgence pour les hommes, plus il
imitera sa bonté. Que celui donc qui jouit de la lumière de Dieu
répandue dans tout l'univers, ne méprise pas le superstitieux qui n'en
aperçoit qu'un petit rayon dans son idole, ni même l'athée qui en est
tout-à-fait privé, de peur qu'en punition de son orgueil, il ne lui
arrive comme à ce philosophe qui, voulant s'approprier la lumière du
soleil, devint aveugle, et se vit réduit, pour se conduire, à se servir
du lampion d'un nègre.
Ainsi parla le disciple de Confucius; et tous les gens du café qui
disputaient sur l'excellence de leurs religions, gardèrent un profond
silence.
DIALOGUE
SUR
LA CRITIQUE ET LES JOURNAUX.
Un jour je vis entrer chez moi un jeune homme de mes amis, qui se
destine aux lettres; il tenait à sa main un journal. Quoique
naturellement gai, il avait l'air sombre.
MOI.
Que m'apportez-vous là? lui dis-je.
MON AMI.
Une nouvelle méchanceté du journal des Débats: vous en êtes l'objet.
MOI.
Vous me surprenez. J'ai toujours cru son rédacteur bien disposé pour mes
ouvrages.
MON AMI.
Avez-vous été le voir à l'occasion de votre nouvelle édition?
MOI.
Non, je ne l'ai même jamais vu. Il est journaliste; et j'ai pour maxime
que quand on donne à un particulier le pouvoir de nous honorer, on lui
donne en même temps celui de nous déshonorer.
MON AMI.
Lisez, lisez; vous verrez comme il parle de vous. Il dit que vous n'êtes
propre qu'à faire des romans; que votre Théorie des Marées n'est qu'un
roman; que vous avez la manie d'en parler sans cesse; que vos principes
de morale sont exagérés; que vous n'avez aucune connaissance en
politique. Pardonnez-moi si je répète ses injures, mais j'en suis
indigné. Ce sont des personnalités dont vous devez faire justice.
MOI.
Je lis rarement ce journal, parce que je trouve sa critique amère, et
souvent injuste. Son rédacteur est d'ailleurs un homme d'esprit; mais
ses satires répugnent à mes principes de morale; voilà peut-être
pourquoi il les trouve exagérés. Quant à mon ignorance en politique, il
n'est guère question de cette science moderne dans mes Études de la
Nature. Mais pourquoi en a-t-il parlé?
MON AMI.
C'est peut-être que vos ennemis lui auront dit que vous ambitionniez
quelque place.
MOI.
Voyons donc ce redoutable feuilleton; et après l'avoir lu tout entier:
Je ne trouve pas, lui dis-je que j'aie tant à m'en plaindre. D'abord il
commence par me blâmer, et finit par me louer. Celui qui veut nuire fait
précisément le contraire; il loue au commencement, et blâme à la fin. Le
premier paraît un ennemi impartial, qui est forcé enfin de reconnaître
vos bonnes qualités; le second semble être un ami équitable qui ne
demande qu'à vous louer, mais qui est contraint ensuite d'avouer vos
défauts par le sentiment de la justice. L'un et l'autre savent bien que
la dernière impression est la seule qui reste dans la tête du lecteur.
C'est le dernier coup de la cloche qui la fait long-temps vibrer.
MON AMI.
Permettez-moi de vous dire que tout journaliste qui condamne une
opinion, ou qui la loue, est tenu de motiver sa critique ou son éloge.
Bayle est là-dessus un vrai modèle. Lorsqu'il réfute une erreur, il y
supplée la vérité. Tout critique qui se conduit autrement est ou
ignorant ou de mauvaise foi. Le vôtre est à la fois l'un et l'autre.
MOI.
Oh! cela est trop fort: il ne me blâme que sur le fond des choses, qu'il
n'entend pas, et que peut-être, on le charge de blâmer; mais il me loue
de bonne foi sur le style. Il dit positivement que je suis un des plus
grands écrivains du siècle.
MON AMI.
Voilà un bel éloge!
MOI.
Sans doute, et l'un des plus beaux qu'on puisse donner aujourd'hui. Quel
est l'homme de loi, par exemple, qui ne serait pas plus flatté de passer
dans les affaires pour un fameux orateur, que pour un bon juge? la forme
est tout, le fond est peu de chose. Celui-ci n'intéresse que les
particuliers mis en cause; celle-là regarde le public, qui donne les
réputations. Sachez donc que le rédacteur du feuilleton m'a donné la
plus grande des louanges, et qu'il la préférerait pour lui-même à toutes
celles dont on voudrait l'honorer, comme d'être juste, bon logicien,
penseur profond, observateur éclairé. Les anciens pensaient à peu près
là-dessus comme les modernes. Beaucoup de Romains en faisaient le
principal mérite de Cicéron. J'ai ouï dire que ce père de l'éloquence
latine, passant un jour sur la place aux harangues, quelques citoyens
oisifs qui s'y promenaient l'entourèrent, et le prièrent de monter à la
tribune. «Que voulez-vous que j'y fasse? leur dit-il; je n'ai rien à
vous dire.--N'importe, s'écrièrent-ils, parlez-nous toujours. Que nous
ayons le plaisir d'entendre vos périodes si belles, si harmonieuses, qui
flattent si délicieusement les oreilles.» Je crois que M. de Laharpe
nous a conservé ce beau trait dans son Cours de littérature française.
Il le trouvait admirable, et le citait comme une preuve du grand goût
que les Romains avaient pour l'éloquence.
MON AMI.
C'est nous les représenter comme des imbécilles. Quel goût pouvaient-ils
trouver à entendre parler à vide? Je sais qu'il est commun à beaucoup de
nos lecteurs de journaux; mais le journaliste des Débats, qui ne sait
point faire de belles périodes, remplit tant qu'il peut son feuilleton
de malignité: voilà pourquoi il a tant de vogue. Il sait bien que le
nombre des méchans est encore plus grand que celui des imbécilles.
MOI.
Comptez-vous pour rien l'éloge si pur que le critique a fait de Paul et
Virginie?
MON AMI.
Quoi! ne voyez-vous pas que c'est pour se donner à lui-même un air de
sensibilité qui le rende recommandable à une multitude de ses lecteurs,
qui se plaignent sans cesse d'en avoir trop, tandis qu'ils se repaissent
tous les jours de ses sarcasmes? Vos ennemis louent les moindres parties
de vos travaux, pour se donner le droit, en paraissant vos amis, de
blâmer les plus importantes. Oui, je vous le dis avec franchise, les
journalistes sont des pirates qui infectent toute la littérature, ainsi
que les contrefacteurs. Ceux-ci, moins coupables, n'en veulent qu'à
l'argent; les autres, soudoyés par divers partis, attaquent les
réputations de ceux qui ne tiennent à aucun. Ils se coalisent entre eux,
quoique sous divers pavillons; ils font la guerre aux morts et aux
vivans. Quel sera désormais le sort des gens de lettres qui, sous les
auspices des muses, se dirigent vers la fortune et la gloire? A peine un
jeune homme, riche de ses seules études, s'embarque sur la mer des
opinions humaines, qu'il est coulé à fond en sortant du port: il ne lui
reste d'autre ressource que de prendre parti avec les brigands. C'est
alors que, sans peine et presque sans travail, il sera payé, redouté,
honoré, et pourra parvenir à tout.
MOI.
Vous tombez vous-même dans le défaut que vous leur reprochez. La passion
vous rend injuste. Nos journalistes ne sont point des pirates: ce sont,
pour l'ordinaire, de paisibles paquebots qui passent et repassent sur le
fleuve de l'Oubli, qu'ils appellent fleuve de Mémoire, nos fugitives
réputations. Amis et ennemis, tous leur sont indifférens. Ils n'ont
d'autre but, au fond, que de remplir leur barque, afin de gagner
honnêtement leur vie.
Ce n'est pas une petite affaire de mettre tous les jours à la voile avec
une nouvelle cargaison. Un journaliste à vide serait capable de remplir
ses feuilles de leur propre critique. J'en ai eu un jour une preuve
assez singulière. Un d'entre eux, voulant plaire à un parti puissant qui
le protégeait, s'avisa d'attaquer ma Théorie du mouvement des mers.
Comme il n'entendait pas plus celle des astronomes que la mienne, il me
fut aisé de le réfuter. Je lui répondis par un autre journal; et
j'insérai dans ma réponse quelques légères épigrammes sur sa double
ignorance. Je crus qu'il en serait piqué. Point du tout. Il m'écrivit
tendrement pour se plaindre de ce que je n'avais pas eu assez de
confiance en lui pour lui adresser ma réponse, en m'assurant que
quoiqu'il y fût maltraité, il l'aurait imprimée avec la fidélité la plus
exacte, et qu'elle aurait fait le plus grand honneur à ses feuilles. Il
est clair qu'il n'avait eu, en me provoquant, d'autre but que l'innocent
désir de gagner de l'argent en remplissant son journal. Peu de temps
après, il fut obligé d'y renoncer. Cependant les mathématiciens qui
l'avaient armé d'argumens contre moi, et poussé en avant comme leur
champion, vinrent à son secours. Ils lui firent avoir une place à la
fois lucrative et honorable. Il y a apparence que s'il eût imprimé ma
réponse, il serait resté journaliste. Mais comme les objections qu'il
m'avait faites paraissent toutes seules sur son champ de bataille, elles
avaient un certain air victorieux dont son parti pouvait fort bien se
féliciter comme d'un triomphe.
MON AMI.
Celui dont vous vous moquez était un de ces oiseaux innocens qui
voltigent au tour des greniers pour y ramasser quelques grains. Mais le
journal des Débats est un oiseau de proie: son plaisir est de s'acharner
aux réputations d'écrivains célèbres, surtout après leur mort. Comment
ne traite-t-il pas ce pauvre Jean-Jacques! A-t-il besoin de quelque
philosophe d'une grande autorité en morale? c'est Jean-Jacques qu'il
loue. Ses lecteurs, accoutumés à se repaître de sa malignité,
viennent-ils à s'ennuyer de ses éloges? c'est Jean-Jacques qu'il
déchire; il le dénonce comme la source de toute corruption.
MOI.
Il en agit donc avec lui comme les matelots portugais avec Saint-Antoine
de Pade ou de Padoue. Ces bonnes gens ont une petite statue de ce saint
au pied de leur grand mât. Dans le beau temps, ils lui allument des
cierges; dans le mauvais, ils l'invoquent; mais dans le calme, ils lui
disent des injures et le jettent à la mer au bout d'une corde, jusqu'à
ce que le bon vent revienne.
MON AMI.