Il y avait à Surate un café où beaucoup d'étrangers s'assemblaient

l'après-midi. Un jour il y vint un seidre persan, ou docteur de la loi,

qui avait écrit toute sa vie sur la théologie, et qui ne croyait plus en

Dieu. Qu'est-ce que Dieu? disait-il; d'où vient-il? qu'est-ce qui l'a

créé? où est-il? Si c'était un corps, on le verrait: si c'était un

esprit, il serait intelligent et juste; il ne permettrait pas qu'il y

eût des malheureux sur la terre. Moi-même, après avoir tant travaillé

pour son service, je serais pontife à Ispahan, et je n'aurais pas été

forcé de m'enfuir de la Perse après avoir cherché à éclairer les hommes.

Il n'y a donc point de Dieu. Ainsi le docteur, égaré par son ambition, à

force de raisonner sur la première raison de toutes choses, était venu à

perdre la sienne, et à croire que c'était non sa propre intelligence qui

n'existait plus, mais celle qui gouverne l'univers. Il avait pour

esclave un Cafre presque nu, qu'il laissa à la porte du café. Pour lui,

il fut se coucher sur un sofa, et il prit une tasse de coquenar ou

d'opium. Lorsque cette boisson commença à échauffer son cerveau, il

adressa la parole à son esclave, qui était assis sur une pierre au

soleil, occupé à chasser les mouches qui le dévoraient, et lui dit:

Misérable noir! crois-tu qu'il y ait un Dieu? Qui peut en douter? lui

répondit le Cafre. En disant ces mots, le Cafre tira d'un lambeau de

pagne qui lui ceignait les reins, un petit marmouset de bois, et dit:

Voilà le dieu qui m'a protégé depuis que je suis au monde; il est fait

d'une branche de l'arbre fétiche de mon pays. Tous les gens du café ne

furent pas moins surpris de la réponse de l'esclave que de la question

de son maître.

Alors un brame haussant les épaules, dit au nègre: Pauvre imbécille!

comment! tu portes ton dieu dans ta ceinture! Apprends qu'il n'y a point

d'autre dieu que Brama, qui a créé le monde, et dont les temples sont

sur les bords du Gange. Les brames sont ses seuls prêtres, et c'est par

sa protection particulière qu'ils subsistent depuis cent vingt mille

ans, malgré toutes les révolutions de l'Inde. Aussitôt un courtier juif

prit la parole, et dit: Comment les brames peuvent-ils croire que Dieu

n'a de temples que dans l'Inde, et qu'il n'existe que pour leur caste?

Il n'y a d'autre Dieu que celui d'Abraham, qui n'a d'autre peuple que

celui d'Israël. Il le conserve, quoique dispersé par toute la terre,

jusqu'à ce qu'il l'ait rassemblé à Jérusalem pour lui donner l'empire

des nations, lorsqu'il y aura relevé son temple, jadis la merveille de

l'univers. En disant ces mots, l'Israélite versa quelques larmes. Il

allait parler encore, lorsqu'un Italien en robe bleue lui dit en colère:

Vous faites Dieu injuste, en disant qu'il n'aime que le peuple d'Israël.

Il l'a rejeté depuis plus de dix-sept cents ans, comme vous en pouvez

juger par sa dispersion même. Il appelle aujourd'hui tous les hommes

dans l'église romaine, hors laquelle il n'y a point de salut. Un

ministre protestant, de la mission danoise de Trinquebar, répondit en

pâlissant au missionnaire catholique: Comment pouvez-vous restreindre le

salut des hommes à votre communion idolâtre? apprenez qu'il n'y aura de

sauvés que ceux qui, suivant l'Évangile, adorent Dieu en esprit, et en

vérité, sous la loi de Jésus. Alors un Turc, officier de la douane de

Surate, qui fumait sa pipe, dit aux deux chrétiens d'un air grave:

Padres, comment pouvez-vous borner la connaissance de Dieu à vos

églises? la loi de Jésus a été abolie depuis l'arrivée de Mahomet, le

paraclet prédit par Jésus lui-même, le verbe de Dieu. Votre religion ne

subsiste plus que dans quelques royaumes, et c'est sur ses ruines que la

nôtre s'est élevée dans la plus belle portion de l'Europe, de l'Afrique,

de l'Asie, et de ses îles. Elle est aujourd'hui assise sur le trône du

Mogol, et se répand jusque dans la Chine, ce pays de lumières. Vous

reconnaissez vous-même la réprobation des Juifs à leur humiliation;

reconnaissez donc la mission du prophète à ses victoires. Il n'y aura de

sauvés que les amis de Mahomet et d'Omar; car pour ceux qui suivent Ali,

ce sont des infidèles. A ces mots, le seidre qui était de Perse, où le

peuple suit la secte d'Ali, se mit à sourire; mais il s'éleva une grande

querelle dans le café, à cause de tous les étrangers qui étaient de

diverses religions, et parmi lesquels il y avait encore des chrétiens

abyssins, des Cophtes, des Tartares lamas, des Arabes ismaélites, et des

Guèbres ou adorateurs du feu. Tous disputaient sur la nature de Dieu et

sur son culte, chacun soutenant que la véritable religion n'était que

dans son pays.

Il y avait là un lettré de la Chine, disciple de Confucius, qui

voyageait pour son instruction. Il était dans un coin du café, prenant

du thé, écoutant tout et ne disant mot. Le douanier turc, s'adressant à

lui, lui cria d'une voix forte: Bon Chinois, qui gardez le silence, vous

savez que beaucoup de religions ont pénétré à la Chine. Des marchands de

votre pays, qui avaient besoin ici de mes services, me l'ont dit, en

m'assurant que celle de Mahomet était la meilleure. Rendez comme eux

justice à la vérité: que pensez-vous de Dieu et de la religion de son

prophète? Il se fit alors un grand silence dans le café. Le disciple de

Confucius, ayant retiré ses mains dans les larges manches de sa robe, et

les ayant croisées sur sa poitrine, se recueillit en lui-même, et dit

d'une voix douce et posée: Messieurs, si vous me permettez de vous le

dire, c'est l'ambition qui empêche, en toutes choses, les hommes d'être

d'accord; si vous avez la patience de m'entendre, je vais vous en citer

un exemple qui est encore tout frais à ma mémoire. Lorsque je partis de

la Chine pour venir à Surate, je m'embarquai sur un vaisseau anglais qui

avait fait le tour du monde. Chemin faisant, nous jetâmes l'ancre sur la

côte orientale de Sumatra. Sur le midi, étant descendus à terre avec

plusieurs gens de l'équipage, nous fûmes nous asseoir sur le bord de la

mer, près d'un petit village, sous des cocotiers, à l'ombre desquels se

reposaient plusieurs hommes de divers pays. Il y vint un aveugle qui

avait perdu la vue à force de contempler le soleil. Il avait eu

l'ambitieuse folie d'en comprendre la nature, afin de s'en approprier la

lumière. Il avait tenté tous les moyens de l'optique, de la chimie, et

même de la nécromancie, pour renfermer un de ses rayons dans une

bouteille; n'ayant pu en venir à bout, il disait: La lumière du soleil

n'est point un fluide, car elle ne peut être agitée par le vent; ce

n'est point un solide, car on ne peut en détacher des morceaux; ce n'est

point un feu, car elle ne s'éteint point dans l'eau; ce n'est point un

esprit, puisqu'elle est visible; ce n'est point un corps, puisqu'on ne

peut le manier; ce n'est pas même un mouvement, puisqu'elle n'agite pas

les corps les plus légers: ce n'est donc rien du tout. Enfin, à force de

contempler le soleil et de raisonner sur sa lumière, il en avait perdu

les yeux, et qui pis est, la raison. Il croyait que c'était non pas sa

vue, mais le soleil qui n'existait plus dans l'univers. Il avait pour

conducteur un nègre qui, ayant fait asseoir son maître à l'ombre d'un

cocotier, ramassa par terre un de ses cocos et se mit à faire un lampion

avec sa coque, une mèche avec son caire, et à exprimer de sa noix un peu

d'huile pour mettre dans son lampion. Pendant que le nègre s'occupait

ainsi, l'aveugle lui dit en soupirant: Il n'y a donc plus de lumière au

monde? Il y a celle du soleil, répondit le nègre. Qu'est-ce que le

soleil? reprit l'aveugle. Je n'en sais rien, répondit l'Africain, si ce

n'est que son lever est le commencement de mes travaux, et son coucher

en est la fin. Sa lumière m'intéresse moins que celle de mon lampion,

qui m'éclaire dans ma case: sans elle, je ne pourrais vous servir

pendant la nuit. Alors, montrant son petit coco, il dit: Voilà mon

soleil. A ce propos, un homme du village qui marchait avec des

béquilles, se mit à rire; et croyant que l'aveugle était un aveugle-né,

il lui dit: Apprenez que le soleil est un globe de feu qui se lève tous

les jours dans la mer, et qui se couche tous les soirs à l'occident dans

les montagnes de Sumatra. C'est ce que vous verriez vous-même, ainsi que

nous tous, si vous jouissiez de la vue. Un pêcheur prit alors la parole

et dit au boiteux: On voit bien que vous n'êtes jamais sorti de votre

village. Si vous aviez des jambes, et que vous eussiez fait le tour de

l'île de Sumatra, vous sauriez que le soleil ne se couche point dans ses

montagnes; mais il sort tous les matins de la mer, et il y rentre tous

les soirs pour se rafraîchir; c'est ce que je vois tous les jours le

long des côtes. Un habitant de la presqu'île de l'Inde dit alors au

pêcheur: Comment un homme qui a le sens commun peut-il croire que le

soleil est un globe de feu, et que chaque jour il sort de la mer, et

qu'il y rentre sans s'éteindre? Apprenez donc que le soleil est une

deuta ou divinité de mon pays, qu'il parcourt tous les jours le ciel sur

un char, tournant autour de la montagne d'Or de Merouwa; que lorsqu'il

s'éclipse, c'est qu'il est englouti par les serpens ragou et kétou, dont

il n'est délivré que par les prières des Indiens sur les bords du Gange.

C'est une ambition bien folle à un habitant de Sumatra de croire qu'il

ne luit que sur l'horizon de son île; elle ne peut entrer que dans la

tête d'un homme qui n'a navigué que dans une pirogue. Un Lascar, patron

d'une barque de commerce qui était à l'ancre, prit alors la parole, et

dit: C'est une ambition encore plus folle de croire que le soleil

préfère l'Inde à tous les pays du monde. J'ai voyagé dans la mer Rouge,

sur les côtes de l'Arabie, à Madagascar, aux îles Moluques et aux

Philippines; le soleil éclaire tous ces pays, ainsi que l'Inde. Il ne

tourne point autour d'une montagne; mais il se lève dans les îles du

Japon, qu'on appelle pour cette raison Jepon ou Gé-puen, naissance du

soleil, et il se couche bien loin à l'occident, derrière les îles

d'Angleterre. J'en suis bien sûr, car je l'ai ouï dire dans mon enfance

à mon grand-père, qui avait voyagé jusqu'aux extrémités de la mer. Il

allait en dire davantage, lorsqu'un matelot anglais de notre équipage

l'interrompit, en disant: Il n'y a point de pays où l'on connaisse mieux

le cours du soleil qu'en Angleterre: apprenez donc qu'il ne se lève et

ne se couche nulle part. Il fait sans cesse le tour du monde; et j'en

suis bien certain, car nous venons de le faire aussi, et nous l'avons

rencontré partout. Alors, prenant un rotin des mains d'un des auditeurs,

il traça un cercle sur le sable, tâchant de leur expliquer le cours du

soleil d'un tropique à l'autre; mais n'en pouvant venir à bout, il prit

à témoin de tout ce qu'il voulait dire le pilote de son vaisseau. Ce

pilote était un homme sage qui avait entendu toute la dispute sans rien

dire, mais quand il vit que tous les auditeurs gardaient le silence pour

l'écouter, il prit alors la parole, et leur dit: «Chacun de vous trompe

les autres, et en est trompé. Le soleil ne tourne point autour de la

terre, mais c'est la terre qui tourne autour de lui, lui présentant tour

à tour en vingt-quatre heures, les îles du Japon, les Philippines, les

Moluques, Sumatra, l'Afrique, l'Europe, l'Angleterre, et bien d'autres

pays. Le soleil ne luit point seulement pour une montagne, une île, un

horizon, une mer, ni même pour la terre; mais il est au centre de

l'univers, d'où il éclaire avec elle cinq autres planètes qui tournent

aussi autour de lui, et dont quelques-unes sont bien plus grosses que la

terre, et bien plus éloignées qu'elle du soleil. Tel est entre autres

Saturne, de trente mille lieues de diamètre, et qui en est à deux cent

quatre-vingt-cinq millions de lieues de distance. Je ne parle pas des

lunes qui renvoient aux planètes éloignées du soleil sa lumière, et qui

sont en bon nombre. Chacun de vous aurait une idée de ces vérités, s'il

jetait seulement, la nuit, les yeux au ciel, et s'il n'avait pas

l'ambition de croire que le soleil ne luit que pour son pays.» Ainsi

parla, au grand étonnement de ses auditeurs, le pilote qui avait fait le

tour du monde et observé les cieux.

Il en est de même, ajouta le disciple de Confucius, de Dieu comme du

soleil. Chaque homme croit l'avoir à lui seul, dans sa chapelle, ou au

moins dans son pays. Chaque peuple croit renfermer dans ses temples

celui que l'univers visible ne renferme pas. Cependant, est-il un temple

comparable à celui que Dieu lui-même a élevé pour rassembler tous les

hommes dans la même communion? Tous les temples du monde ne sont faits

qu'à l'imitation de celui de la nature. On trouve, dans la plupart, des

lavoirs ou bénitiers, des colonnes, des voûtes, des lampes, des statues,

des inscriptions, des livres de la loi, des sacrifices, des autels et

des prêtres. Mais dans quel temple y a-t-il un bénitier aussi vaste que

la mer, qui n'est point renfermée dans une coquille? d'aussi belles

colonnes que les arbres des forêts, ou ceux des vergers chargés de

fruits? une voûte aussi élevée que le ciel, et une lampe aussi éclatante

que le soleil? Où verra-t-on des statues aussi intéressantes que tant

d'êtres sensibles qui s'aiment, qui s'entr'aident et qui parlent? des

inscriptions aussi intelligibles et plus religieuses que les bienfaits

mêmes de la nature? un livre de la loi aussi universel que l'amour de

Dieu fondé sur notre reconnaissance, et que l'amour de nos semblables

sur nos propres intérêts? des sacrifices plus touchans que ceux de nos

louanges pour celui qui nous a tout donné, et de nos passions pour ceux

avec lesquels nous devons tout partager? enfin un autel aussi saint que

le coeur de l'homme de bien, dont Dieu même est le pontife? Ainsi, plus

l'homme étendra loin la puissance de Dieu, plus il approchera de sa

connaissance; et plus il aura d'indulgence pour les hommes, plus il

imitera sa bonté. Que celui donc qui jouit de la lumière de Dieu

répandue dans tout l'univers, ne méprise pas le superstitieux qui n'en

aperçoit qu'un petit rayon dans son idole, ni même l'athée qui en est

tout-à-fait privé, de peur qu'en punition de son orgueil, il ne lui

arrive comme à ce philosophe qui, voulant s'approprier la lumière du

soleil, devint aveugle, et se vit réduit, pour se conduire, à se servir

du lampion d'un nègre.

Ainsi parla le disciple de Confucius; et tous les gens du café qui

disputaient sur l'excellence de leurs religions, gardèrent un profond

silence.

DIALOGUE

SUR

LA CRITIQUE ET LES JOURNAUX.

Un jour je vis entrer chez moi un jeune homme de mes amis, qui se

destine aux lettres; il tenait à sa main un journal. Quoique

naturellement gai, il avait l'air sombre.

MOI.

Que m'apportez-vous là? lui dis-je.

MON AMI.

Une nouvelle méchanceté du journal des Débats: vous en êtes l'objet.

MOI.

Vous me surprenez. J'ai toujours cru son rédacteur bien disposé pour mes

ouvrages.

MON AMI.

Avez-vous été le voir à l'occasion de votre nouvelle édition?

MOI.

Non, je ne l'ai même jamais vu. Il est journaliste; et j'ai pour maxime

que quand on donne à un particulier le pouvoir de nous honorer, on lui

donne en même temps celui de nous déshonorer.

MON AMI.

Lisez, lisez; vous verrez comme il parle de vous. Il dit que vous n'êtes

propre qu'à faire des romans; que votre Théorie des Marées n'est qu'un

roman; que vous avez la manie d'en parler sans cesse; que vos principes

de morale sont exagérés; que vous n'avez aucune connaissance en

politique. Pardonnez-moi si je répète ses injures, mais j'en suis

indigné. Ce sont des personnalités dont vous devez faire justice.

MOI.

Je lis rarement ce journal, parce que je trouve sa critique amère, et

souvent injuste. Son rédacteur est d'ailleurs un homme d'esprit; mais

ses satires répugnent à mes principes de morale; voilà peut-être

pourquoi il les trouve exagérés. Quant à mon ignorance en politique, il

n'est guère question de cette science moderne dans mes Études de la

Nature. Mais pourquoi en a-t-il parlé?

MON AMI.

C'est peut-être que vos ennemis lui auront dit que vous ambitionniez

quelque place.

MOI.

Voyons donc ce redoutable feuilleton; et après l'avoir lu tout entier:

Je ne trouve pas, lui dis-je que j'aie tant à m'en plaindre. D'abord il

commence par me blâmer, et finit par me louer. Celui qui veut nuire fait

précisément le contraire; il loue au commencement, et blâme à la fin. Le

premier paraît un ennemi impartial, qui est forcé enfin de reconnaître

vos bonnes qualités; le second semble être un ami équitable qui ne

demande qu'à vous louer, mais qui est contraint ensuite d'avouer vos

défauts par le sentiment de la justice. L'un et l'autre savent bien que

la dernière impression est la seule qui reste dans la tête du lecteur.

C'est le dernier coup de la cloche qui la fait long-temps vibrer.

MON AMI.

Permettez-moi de vous dire que tout journaliste qui condamne une

opinion, ou qui la loue, est tenu de motiver sa critique ou son éloge.

Bayle est là-dessus un vrai modèle. Lorsqu'il réfute une erreur, il y

supplée la vérité. Tout critique qui se conduit autrement est ou

ignorant ou de mauvaise foi. Le vôtre est à la fois l'un et l'autre.

MOI.

Oh! cela est trop fort: il ne me blâme que sur le fond des choses, qu'il

n'entend pas, et que peut-être, on le charge de blâmer; mais il me loue

de bonne foi sur le style. Il dit positivement que je suis un des plus

grands écrivains du siècle.

MON AMI.

Voilà un bel éloge!

MOI.

Sans doute, et l'un des plus beaux qu'on puisse donner aujourd'hui. Quel

est l'homme de loi, par exemple, qui ne serait pas plus flatté de passer

dans les affaires pour un fameux orateur, que pour un bon juge? la forme

est tout, le fond est peu de chose. Celui-ci n'intéresse que les

particuliers mis en cause; celle-là regarde le public, qui donne les

réputations. Sachez donc que le rédacteur du feuilleton m'a donné la

plus grande des louanges, et qu'il la préférerait pour lui-même à toutes

celles dont on voudrait l'honorer, comme d'être juste, bon logicien,

penseur profond, observateur éclairé. Les anciens pensaient à peu près

là-dessus comme les modernes. Beaucoup de Romains en faisaient le

principal mérite de Cicéron. J'ai ouï dire que ce père de l'éloquence

latine, passant un jour sur la place aux harangues, quelques citoyens

oisifs qui s'y promenaient l'entourèrent, et le prièrent de monter à la

tribune. «Que voulez-vous que j'y fasse? leur dit-il; je n'ai rien à

vous dire.--N'importe, s'écrièrent-ils, parlez-nous toujours. Que nous

ayons le plaisir d'entendre vos périodes si belles, si harmonieuses, qui

flattent si délicieusement les oreilles.» Je crois que M. de Laharpe

nous a conservé ce beau trait dans son Cours de littérature française.

Il le trouvait admirable, et le citait comme une preuve du grand goût

que les Romains avaient pour l'éloquence.

MON AMI.

C'est nous les représenter comme des imbécilles. Quel goût pouvaient-ils

trouver à entendre parler à vide? Je sais qu'il est commun à beaucoup de

nos lecteurs de journaux; mais le journaliste des Débats, qui ne sait

point faire de belles périodes, remplit tant qu'il peut son feuilleton

de malignité: voilà pourquoi il a tant de vogue. Il sait bien que le

nombre des méchans est encore plus grand que celui des imbécilles.

MOI.

Comptez-vous pour rien l'éloge si pur que le critique a fait de Paul et

Virginie?

MON AMI.

Quoi! ne voyez-vous pas que c'est pour se donner à lui-même un air de

sensibilité qui le rende recommandable à une multitude de ses lecteurs,

qui se plaignent sans cesse d'en avoir trop, tandis qu'ils se repaissent

tous les jours de ses sarcasmes? Vos ennemis louent les moindres parties

de vos travaux, pour se donner le droit, en paraissant vos amis, de

blâmer les plus importantes. Oui, je vous le dis avec franchise, les

journalistes sont des pirates qui infectent toute la littérature, ainsi

que les contrefacteurs. Ceux-ci, moins coupables, n'en veulent qu'à

l'argent; les autres, soudoyés par divers partis, attaquent les

réputations de ceux qui ne tiennent à aucun. Ils se coalisent entre eux,

quoique sous divers pavillons; ils font la guerre aux morts et aux

vivans. Quel sera désormais le sort des gens de lettres qui, sous les

auspices des muses, se dirigent vers la fortune et la gloire? A peine un

jeune homme, riche de ses seules études, s'embarque sur la mer des

opinions humaines, qu'il est coulé à fond en sortant du port: il ne lui

reste d'autre ressource que de prendre parti avec les brigands. C'est

alors que, sans peine et presque sans travail, il sera payé, redouté,

honoré, et pourra parvenir à tout.

MOI.

Vous tombez vous-même dans le défaut que vous leur reprochez. La passion

vous rend injuste. Nos journalistes ne sont point des pirates: ce sont,

pour l'ordinaire, de paisibles paquebots qui passent et repassent sur le

fleuve de l'Oubli, qu'ils appellent fleuve de Mémoire, nos fugitives

réputations. Amis et ennemis, tous leur sont indifférens. Ils n'ont

d'autre but, au fond, que de remplir leur barque, afin de gagner

honnêtement leur vie.

Ce n'est pas une petite affaire de mettre tous les jours à la voile avec

une nouvelle cargaison. Un journaliste à vide serait capable de remplir

ses feuilles de leur propre critique. J'en ai eu un jour une preuve

assez singulière. Un d'entre eux, voulant plaire à un parti puissant qui

le protégeait, s'avisa d'attaquer ma Théorie du mouvement des mers.

Comme il n'entendait pas plus celle des astronomes que la mienne, il me

fut aisé de le réfuter. Je lui répondis par un autre journal; et

j'insérai dans ma réponse quelques légères épigrammes sur sa double

ignorance. Je crus qu'il en serait piqué. Point du tout. Il m'écrivit

tendrement pour se plaindre de ce que je n'avais pas eu assez de

confiance en lui pour lui adresser ma réponse, en m'assurant que

quoiqu'il y fût maltraité, il l'aurait imprimée avec la fidélité la plus

exacte, et qu'elle aurait fait le plus grand honneur à ses feuilles. Il

est clair qu'il n'avait eu, en me provoquant, d'autre but que l'innocent

désir de gagner de l'argent en remplissant son journal. Peu de temps

après, il fut obligé d'y renoncer. Cependant les mathématiciens qui

l'avaient armé d'argumens contre moi, et poussé en avant comme leur

champion, vinrent à son secours. Ils lui firent avoir une place à la

fois lucrative et honorable. Il y a apparence que s'il eût imprimé ma

réponse, il serait resté journaliste. Mais comme les objections qu'il

m'avait faites paraissent toutes seules sur son champ de bataille, elles

avaient un certain air victorieux dont son parti pouvait fort bien se

féliciter comme d'un triomphe.

MON AMI.

Celui dont vous vous moquez était un de ces oiseaux innocens qui

voltigent au tour des greniers pour y ramasser quelques grains. Mais le

journal des Débats est un oiseau de proie: son plaisir est de s'acharner

aux réputations d'écrivains célèbres, surtout après leur mort. Comment

ne traite-t-il pas ce pauvre Jean-Jacques! A-t-il besoin de quelque

philosophe d'une grande autorité en morale? c'est Jean-Jacques qu'il

loue. Ses lecteurs, accoutumés à se repaître de sa malignité,

viennent-ils à s'ennuyer de ses éloges? c'est Jean-Jacques qu'il

déchire; il le dénonce comme la source de toute corruption.

MOI.

Il en agit donc avec lui comme les matelots portugais avec Saint-Antoine

de Pade ou de Padoue. Ces bonnes gens ont une petite statue de ce saint

au pied de leur grand mât. Dans le beau temps, ils lui allument des

cierges; dans le mauvais, ils l'invoquent; mais dans le calme, ils lui

disent des injures et le jettent à la mer au bout d'une corde, jusqu'à

ce que le bon vent revienne.

MON AMI.

Voyage à l'Ile-de-France (2/2) · 第 8 / 9 段