_Dériver_. Lorsqu'un vaisseau reçoit le vent de côté, il s'écarte sans

cesse de la ligne droite sur laquelle il dirige sa route. Je ne connais

point de moyen sûr d'évaluer la dérive. Les pilotes y sont souvent

embarrassés: à la fin du voyage ils rejettent leurs erreurs sur les

courans.

_Dunette_. Espèce de tente, d'une charpente légère, sur l'arrière du

vaisseau.

E.

_Écoute_. Ce sont des ouvertures obliques au bord du vaisseau, par où

passent les cordes des voiles inférieures. Ces ouvertures ressemblent à

celles qu'on pratique au mur des parloirs dans les couvents, _pour

écouter_. Comme il y a dans la marine beaucoup de termes portugais, il

n'est pas étonnant qu'il s'y trouve des expressions monastiques.

_Écoutilles_. Sont de grandes ouvertures semblables à des trappes, au

milieu des ponts du vaisseau. C'est par ces portes horizontales qu'on

descend dans les cales.

_Entre-pont_. Dans les premiers vaisseaux, on fit les cales couvertes

d'un seul plancher, qu'on appela un pont. Les matelots logeaient dans la

cale, sous ce pont. Quand on fit de plus grands bâtimens, on trouva plus

commode de séparer l'équipage des marchandises en leur ménageant un

logement _entre_ le _pont_ et la cale.

_Espontille_. Petits pilastres de bois qui supportent les ponts.

_Est_. Le nom d'un des quatre vents principaux. C'est l'orient. On

prétend que _est_ signifie le voilà, en parlant du soleil. _Sud_,

propter _sudorem_, parce qu'à midi le soleil est chaud. _Ouest_. _Où

est-il?_ parce qu'il disparaît au couchant.

F.

_Fasier_. Lorsque le vent, au lieu d'enfler la voile, prend par le côté

et l'agite en différens sens, on dit qu'elle fasie; il vient peut-être

de _phase_, révolution.

_Focs_. Voiles triangulaires disposées entre les mâts: elles ne servent

que quand le vent souffle de côté. Leur nom pourrait bien venir de

_focus_, foyer, soit parce que quelques-unes sont au-dessus des

cuisines, soit parce que, leur plan étant dans l'axe du vaisseau, elles

se trouvent dans les foyers de ses courbes.

G.

_Gaillards_. Ce sont les extrémités du pont supérieur. Celui de

l'arrière s'étend jusqu'au grand mât; celui de l'avant commence au mât

de misaine et va jusqu'à la proue. C'est où se rassemble l'équipage pour

se promener et se réjouir. Il peut avoir la même origine que _galerie_.

Le gaillard d'arrière est réservé aux seuls officiers et passagers, qui

n'en sont pas plus gais.

_Galerie_. Espèce de balcon placé sur l'arrière des grands vaisseaux.

C'est à la fois un ornement et une commodité. Il vient du vieux mot

_gala_; _se galer_, se réjouir.

_Garans_. Sont des cordages qu'on passe, dans le gros temps, à la barre

du gouvernail, pour l'assurer davantage, ou la _garantir_.

_Grains_. Sont de petits orages de peu de durée. Ce sont, en quelque

sorte, des _grains_, ou des parcelles de mauvais temps.

_Grappins_. Ancres des chaloupes. Celles du vaisseau n'ont que deux

becs; celles-ci en ont quatre, ce qui leur donne la forme d'une

_grappe_. Le poids des grosses ancres ne permet pas de leur donner

quatre branches. D'ailleurs, par leur forme, elles pourraient

s'accrocher au bord. Je crois qu'il serait possible d'en faire à trois

becs qui n'auraient pas cette incommodité, et qui auraient toujours

l'avantage d'enfoncer à la fois deux de leurs becs dans le fond.

H.

_Haubans_. Échelles de corde, qui assurent les mâts, par où grimpent les

matelots.

_Hauteur_ (Prendre.) A midi, avec des quarts de cercle, ou plutôt des

huitièmes, appelés octans, on voit à quelle hauteur le soleil est sur

l'horizon. C'est par-là que l'on trouve la latitude.

_Hauts-fonds_. Ce sont les fonds élevés, qui sont couverts de peu d'eau.

La mer, dans ces endroits, change de couleur, et les vagues, aux

environs, sont plus fortes.

_Hisser_. Élever en l'air quelque fardeau au moyen des poulies. Ce nom

vient du bruit même de la manoeuvre. On ne doit pas me chicaner

celui-là. Les Latins appelaient _hiatus_ le choc de deux voyelles.

_Hune_ (Mât de.) Il y a, comme on sait, trois mâts sur les grands

vaisseaux: le grand mât, qui est à peu près au milieu; le mât d'artimon,

qui est sur l'avant. On ne compte pas le beaupré, qui est incliné, et

qui n'est pas _mâté_, c'est-à-dire, perpendiculaire. Le mât de pavillon

ne porte pas de voile.

Les mâts ont une très-grande élévation. Il n'est pas possible de trouver

des pièces de bois d'une longueur suffisante, surtout pour le grand mât

et le mât de misaine, qui ont quelquefois plus de cent trente pieds

d'élévation: on les fait à trois étages. Dans le mât du milieu, l'arbre

inférieur s'appelle le grand mât; le supérieur, grand mât de hune; le

troisième, qui est le plus élevé, grand mât de perroquet. Aux endroits

où ils sont attachés, il y a un espace autour en forme ronde, appelé

hune. Les huniers sont les voiles des mâts de hune.

L.

_Latitude_. On sait que la latitude d'un lieu est sa distance à

l'équateur; et sa longitude, sa distance au premier méridien. Autrefois,

on commençait à le compter du pic de Ténériffe; aujourd'hui chaque

nation maritime fait passer son premier méridien par sa capitale. Il est

bon d'y faire attention, quand on voit des cartes ou des relations

étrangères.

_Ligne_. Il y a des gens simples qui croient qu'on voit la Ligne au

ciel: quelquefois de mauvais plaisans s'amusent, sur le vaisseau, à la

leur faire voir dans une lunette où ils mettent un fil; y a aussi des

marins qui ne savent pas ce que c'est que l'équateur, et qui ne

connaissent la Ligne, que parce qu'elle est marquée d'un trait bien noir

sur leurs cartes.

_Lisses_. Sont des barrières le long des passavans. Ce terme est pris

des tournois. Les chevaliers entraient et sortaient des lisses

(_Lices_.) Il me semble que le nom de garde-fous conviendrait mieux à

des vaisseaux.

_Louvoyer_. Ce mot peut venir de voie et de loup. Les loups s'approchent

de leur proie en se tenant sous le vent, et en s'avançant en zigzag.

Voyez _Bord_.

M.

_Marquis de Castries_. Ce n'est point un nom de marine, mais celui d'un

officier très-respectable: c'était aussi le nom de notre vaisseau.

Le bon Plutarque dit que les Grecs appelaient leurs vaisseaux,

_l'Heureuse-Prévoyance_, _la Double-Sûreté_, _la Bonne-Navigation_. On

peut voir, à ces noms, qu'ils n'étaient pas grands marins: ils avaient

peur.

Les Portugais et les Espagnols ont beaucoup de _Saint-Antoine de

Padoue_, de _Saint-François_, etc.: ils sont dévots.

Les Anglais naviguent sur le _Northumberland_, sur le _Devonshire_, sur

la _Ville-de-Londres_; et les Hollandais ont beaucoup de _Batavia_,

_d'Amsterdam_; ce sont des noms de villes ou de provinces: ils sont

républicains.

J'ai vu des vaisseaux du roi, qui s'appelaient _la Boudeuse_, _l'Heure

du Berger_, _la Brune_ et _la Blonde_, etc. A la bonne heure; ces

noms-là valent bien ceux de _Flore_ ou de _Galatée_; mais pourquoi

prendre pour des noms de guerre, _l'Hector_, _le Sphinx_ ou _l'Hercule_?

N'avons-nous pas _le Turenne_, _le Condé_, _le Richelieu_, _le Sully_,

etc...? Pourquoi ne formons-nous pas des escadres de nos grands hommes?

Il me semble que des noms chers à la nation en redoubleraient le

courage.

On pourrait nommer nos frégates du nom de nos dames célèbres par leur

beauté ou par leur esprit. J'aimerais mieux _la Marquise de Sévigné_,

_de Brionne_, ou _la Comtesse d'Egmont_, que Thétis et toutes ses

Néréides.

_Mât_. Voyez _Hune_.

_Matelots_. Vient de _mât_ et du vieux mot _ost_, troupe, l'ost du mât.

On disait l'ost des Grecs, pour l'armée des Grecs.

_Misaine_ (Voile de.) C'est la plus utile dans les gros temps: elle agit

à l'extrémité du vaisseau, et le fait obéir promptement à l'action du

gouvernail.

_Mouiller_. Jeter l'ancre à la mer. On dit aussi _mouiller_ l'ancre.

P.

_Panne_ (Mettre en.) Lorsqu'un vaisseau veut s'arrêter sans mouiller son

ancre, il cargue ses basses voiles; il dispose les voiles de l'avant, de

manière que le vent les coiffe contre le mât, tandis qu'il enfle celles

de l'arrière. Dans cette situation, le vent fait, sur la voilure, deux

efforts contraires qui se compensent. Le vaisseau reste comme immobile.

_Perroquet_. C'est la voile supérieure aux huniers. De loin, cette

petite voile, surmontée de la girouette, a quelque ressemblance avec cet

oiseau.

_Perruche_. C'est une voile placée au-dessus du perroquet. Il n'y a que

les grands vaisseaux qui en fassent usage. Ces deux petites voilures

sont d'une médiocre utilité. Elles sont à l'extrémité d'un trop grand

levier, et leur effort ne sert guère qu'à faire ployer le mât en avant;

il vaudrait mieux augmenter la largeur des voiles, que leur élévation.

_Plat-bord_. C'est la partie du pont qui avoisine le bord. Le bord du

vaisseau est, en quelque sorte, perpendiculaire. Le pont, qui, dans un

sens, est aussi un _bord_, est dans une situation horizontale ou à

_plat_.

_Plus près_ (Être au.) Lorsque le vent vient du point même où le

vaisseau veut aller, on dispose la voilure de manière à s'approcher du

vent le _plus près_ qu'on peut.

_Pont_. C'est le plancher du vaisseau; il est un peu convexe, pour

l'écoulement de l'eau. Un vaisseau à trois ponts, est celui dont le

creux est divisé en trois étages.

Q.

_Quarts_. On devrait plutôt dire des _quints_. Sur mer, on divise le

jour de vingt-quatre heures en cinq portions appelées _quarts_. Le

premier commence depuis midi jusqu'à six heures. Le second, depuis six

heures jusqu'à minuit. Les trois derniers quarts sont formés des douze

heures qui restent, et chacun d'eux est de quatre heures. L'équipage,

partagé en deux brigades, veille et se relève alternativement.

R.

_Récifs_. Sont des rochers à fleur d'eau, où la mer brise, et où les

vaisseaux se mettent en pièces quand ils y échouent. Ce mot peut venir

du latin _rescindere_, couper, trancher. Il y a des _récifs_ sur la côte

de Bretagne, qu'on appelle les _charpentiers_.

_Ris_. On devrait dire des _rides_. On prend des _ris_ dans le hunier,

lorsqu'on ride une partie de cette voile sur sa vergue, quand la

violence du vent ne permet pas de l'exposer tout entière.

_Roulis_. Balancement d'un vaisseau sur sa largeur. Le _tangage_ est son

balancement sur sa longueur. Un vaisseau _roule_ vent arrière; il

_tangue_ au plus près. Le premier mouvement est moins dangereux; le

second fatigue beaucoup la quille et la _mâture_.

S.

_Sabords_. Sont des ouvertures par où passent les canons. Ce mot peut

venir de _sas_ et de _bord_, trous ou pertuis au bord. En quelques

endroits on appelle _sas_, un crible: on dit sasser la farine.

_Sainte-Barbe_. C'est le nom de la patronne et du lieu où l'on met les

poudres. C'était une martyre qui fut renfermée dans le souterrain d'une

tour. Comme nous y logeons aussi nos poudres, nos canonniers les ont

mises sous sa protection. Ils la représentent aux genoux de son père

armé d'un grand sabre, dont il va lui couper la tête, au pied d'une tour

dont la plate-forme est couverte d'artillerie. Ce fait, que l'on

rapporte, je crois, au temps de Dioclétien, est contredit par la nature,

et ces tableaux par le costume.

T.

_Tangage_. Voyez _Roulis_.

_Tribord_. Voyez _Bâbord_.

V.

_Vent_ (Venir au.) Lorsqu'un vaisseau a trop de voilure sur l'arrière,

sa proue vient dans le vent. Les voiles du mât d'artimon contribuent

beaucoup à ce mouvement.

_Vergue_. De _virga_, verge ou branche. Les vergues du mât sont comme

les branches d'un arbre.

_Virer_. Tourner. On vire le câble; on vire de bord. Comme ces

manoeuvres emploient beaucoup d'efforts, il y a apparence que _virer_

vient de _vis_, force, dont on a fait aussi _vir_ un homme.

Y.

_Yole_. Petite chaloupe fort légère et jolie. Ce nom-là pourrait fort

bien venir du grec. Je n'en serais pas fâché pour l'honneur de notre

marine. C'est la seule science qui ait emprunté ses termes des barbares

du nord ou des Portugais. Si quelque savant veut se donner la peine de

rechercher cette origine, je le prie de faire attention qu'Hercule fut

un des premiers marins, et que son ami Iolas était avec lui.

Je ne garantis aucune de ces étymologies; mais elles ont cela de

commode, qu'en rapprochant le nom des choses, de leurs usages, elles les

expliquent; et c'est ce que je me suis proposé.

VOYAGE EN SILÉSIE.

Lorsque je revenais de Russie en France, je me trouvai avec un bon

nombre de voyageurs de différentes nations, sur le chariot de poste qui

mène de Riga à Breslau. Nous étions rangés deux à deux, assis sur des

bancs de bois, nos malles sous nos pieds, le ciel sur nos têtes,

voyageant jour et nuit, exposés à toutes les injures de l'air, et ne

trouvant dans les auberges de la route que du pain noir, de l'eau-de-vie

de grain, et du café. Telle est la manière de voyager en Russie, en

Prusse, en Pologne, et dans la plupart des pays du Nord. Après avoir

traversé, tantôt de grandes forêts de sapins et de bouleaux, tantôt des

campagnes sablonneuses, nous entrâmes dans des montagnes couvertes de

hêtres et de chênes, qui séparent la Pologne de la Silésie.

Quoique mes compagnons de voyage sussent le français, langue aujourd'hui

universelle en Europe, ils parlaient fort peu. Un matin au lever de

l'aurore, nous nous trouvâmes sur une colline auprès d'un château situé

dans une position charmante. Plusieurs ruisseaux circulaient à travers

ses longues avenues de tilleuls, et formaient, au bas, des îles plantées

de vergers au milieu des prairies. Au loin, autant que la vue pouvait

s'étendre, nous apercevions les riches campagnes de la Silésie,

couvertes de moissons, de villages, et de maisons de plaisance arrosées

par l'Oder, qui les traversait comme un ruban d'argent et d'azur. «Oh!

la belle vue! s'écria un peintre italien qui allait à Dresde; il me

semble voir le Milanais.» Un astronome de l'académie de Berlin se mit à

dire: «Voilà de grandes plaines, on pourrait y tracer une longue base,

et par ces clochers avoir une belle suite de triangles.» Un baron

autrichien, souriant dédaigneusement, répondit au géomètre: «Sachez que

cette terre est des plus nobles d'Allemagne; tous ces clochers que vous

voyez là-bas en dépendent.--Cela étant, repartit un marchand suisse, les

habitans y sont donc serfs. Par ma foi, c'est un pauvre pays.» Un

officier hussard prussien, qui fumait sa pipe, la retira gravement de sa

bouche, et se mit à dire d'un ton ferme: «Personne ici ne relève que du

roi de Prusse. Il a délivré les Silésiens du joug de l'Autriche et de

ses nobles. Je me souviens qu'il nous a fait camper ici il y a quatre

ans. Oh! les belles campagnes pour donner une bataille! j'établirais mes

magasins dans le château, et mon artillerie sur ses terrasses. Je

borderais la rivière avec mon infanterie, je mettrais ma cavalerie sur

les ailes; et avec trente mille hommes j'attendrais ici toutes les

forces de l'empire. Vive Frédéric!» A peine s'était-il remis à fumer,

qu'un officier russe prit la parole. «Je ne voudrais pas, dit-il, vivre

dans un pays comme la Silésie, ouvert à toutes les armées. Nos cosaques

l'ont ravagée dans la dernière guerre, et sans nos troupes réglées qui

les continrent, ils n'y auraient pas laissé une chaumière debout. C'est

encore pis à présent. Les paysans peuvent y plaider contre leurs

seigneurs. Les bourgeois y ont même de plus grands priviléges dans leurs

municipalités. J'aime mieux les environs de Moscou.» Un jeune étudiant

de Leipsick répondit aux deux officiers: «Messieurs, comment pouvez-vous

parler de guerre dans des lieux si charmans? Permettez-moi de vous

apprendre que le nom même de Silésie vient de _Campi Elysii_, Champs

Élysiens. Il vaut mieux s'écrier avec Virgile:

... Lycori,

... Hîc ipso tecum consumerer ævo.

ô Lycoris! c'est ici, qu'avec toi, je voudrais être dissous par le

temps.» A ces mots, prononcés avec chaleur, une aimable marchande de

modes de Paris, que l'ennui du voyage avait endormie, se réveilla, et à

la vue de ce beau paysage, s'écria à son tour: «Oh le délicieux pays! il

n'y manque que des Français. Qu'avez-vous à soupirer, dit-elle à un

jeune rabbin qui était à ses côtés?--Voyez, dit le docteur juif, cette

montagne là-bas avec sa pointe, elle ressemble au mont Sinaï.» Tout le

monde se mit à rire. Mais un vieux ministre luthérien d'Erfurt, en Saxe,

fronça le sourcil, et dit en colère: «La Silésie est une terre maudite,

puisque la vérité en est bannie. Elle est sous le joug du papisme. Vous

verrez, à l'entrée de Breslau, le palais des anciens ducs de Silésie,

qui sert aujourd'hui de collége aux jésuites, quoique chassés de toute

l'Europe.» Un gros marchand hollandais, pourvoyeur de l'armée prussienne

dans la dernière guerre, lui repartit: «Comment pouvez-vous appeler

maudite une terre couverte de tant de biens? Le roi de Prusse a fort

bien fait de conquérir la Silésie; c'est le plus beau fleuron de sa

couronne. J'y aimerais mieux un arpent de jardin, qu'un mille carré dans

la Marche sablonneuse de Brandebourg.» Nous arrivâmes, ainsi disputant,

à Breslau, où nous mîmes pied à terre dans une fort belle auberge. En

attendant le dîner, on parla du maître du château. Le ministre saxon

assura que c'était un scélérat, qui commandait l'artillerie prussienne

au siége de Dresde; qu'il avait écrasé, avec des bombes empoisonnées,

cette malheureuse ville, dont la moitié des maisons était encore

abattue, et qu'il n'avait acquis sa terre que par des contributions

levées en Saxe. «Vous vous trompez, répondit le baron; il ne l'a eue que

par son mariage avec une comtesse autrichienne, qui s'est mésalliée en

l'épousant. Sa femme est aujourd'hui bien à plaindre: aucun de ses

enfans ne pourra entrer dans les chapitres nobles de l'Allemagne, car

leur père n'est qu'un officier de fortune.--Ce que vous dites là, reprit

le hussard prussien, lui fait honneur, et il en serait comblé

aujourd'hui en Prusse, s'il ne l'avait perdu en sortant, à la paix, du

service du roi, c'est un officier qui ne peut plus se montrer.» L'hôte,

qui faisait mettre le couvert, dit: «Messieurs, on voit bien que vous ne

connaissez pas le seigneur dont vous parlez; c'est un homme aimé et

considéré de tout le monde: il n'y a pas un mendiant dans ses domaines.

Quoique catholique, il secourt les pauvres passans, de quelque pays et

religion qu'ils soient. S'ils sont saxons, il les loge et les nourrit

pendant trois jours, en compensation du mal qu'il a été obligé de leur

faire pendant la guerre. Il est adoré de sa femme et de ses

enfans.--Apprenez, répondit à l'hôte le ministre luthérien, qu'il n'y a

ni charité ni vertu dans sa communion. Tout son fait est pure

hypocrisie, comme les vertus des païens et des papistes.»

Nous avions parmi nous plusieurs catholiques qui allaient élever une

terrible dispute; lorsque l'hôte s'étant mis à la principale place de la

table, suivant l'usage de l'Allemagne, fit servir le dîner. Alors on

garda un profond silence, et chacun se mit à boire et à manger en

voyageur. On fit fort bonne chère. On servit au dessert des pêches, des

raisins et des melons. L'hôte dit alors à sa femme d'apporter, en

attendant le café, quelques bouteilles de vin de Champagne, dont il

voulait régaler la compagnie en l'honneur, dit-il, du seigneur du

château, auquel il avait des obligations particulières. Les bouteilles

étant arrivées, il les posa auprès de la dame française, en la priant

d'en faire les honneurs. La joie parut alors sur tous les visages, et la

conversation se ranima. Ma compatriote présenta à l'hôte le premier

verre de son vin, en lui disant qu'on était aussi bien traité chez lui

que dans les meilleures auberges de Paris, et qu'elle n'avait point

connu de Français qui le surpassât en galanterie. L'officier russe

convint qu'il y avait plus de fruits à Breslau qu'à Moscou; il compara

la Silésie à la Livonie pour la fertilité; et il ajouta que la liberté

des paysans rendait un pays mieux cultivé, et leur seigneur plus

heureux. L'astronome observa que Moscou était à peu près à la même

latitude que Breslau, et par conséquent susceptible des mêmes

productions. L'officier hussard dit: «En vérité, je trouve que le

seigneur du château, sur les terres duquel nous avons passé, a fort bien

fait de quitter le service. Après tout, notre grand Frédéric, après

avoir fait glorieusement la guerre, passe une partie de son temps à

jardiner et à cultiver lui-même des melons à Sans-Souci.» Tout le monde

fut de l'avis du hussard. Le ministre saxon même se mit à dire que la

Silésie était une belle et bonne province, que c'était dommage qu'elle

fût dans l'erreur; mais qu'il ne doutait pas que la liberté de

conscience étant établie dans les états du roi de Prusse, tous les

habitans, et surtout le maître du château, ne se rendissent à la vérité,

et n'embrassassent la confession d'Ausbourg: «car, ajouta-t-il, Dieu ne

laisse point une bonne action sans récompense, et c'en est une qu'on ne

peut trop louer dans un militaire qui a fait du mal aux gens de mon pays

pendant la guerre, de leur faire du bien pendant la paix.» L'hôte alors

proposa de boire à la santé de ce brave seigneur, ce qui fut exécuté aux

applaudissemens de toute la compagnie.

Il n'y eut pas jusqu'au jeune rabbin qui ne voulût aussi trinquer avec

elle. Il dînait seul et tristement, de ses provisions, dans un coin de

la salle, suivant la coutume des juifs en voyage; il se leva, et vint

présenter sa grande tasse de cuir à la dame, qui la lui remplit jusqu'au

bord. Il la vida d'un seul trait; alors elle lui dit: «Que vous en

semble, docteur? La terre qui produit de si bon vin ne vaut-elle pas

bien la terre promise?--Sans doute, madame, répondit-il, d'un air riant,

surtout quand ce bon vin est versé par d'aussi jolies mains.--Souhaitez

donc, lui dit-elle, que votre messie naisse en France, afin qu'il y

rassemble vos tribus de toutes les parties du monde.--Plût à Dieu!

repartit l'israélite; mais auparavant il faudrait qu'il fît la conquête

de l'Europe, où nous sommes presque partout si misérables. Il faudrait

que ce fût un nouveau Cyrus, qui en forçât les différens peuples de

vivre en paix entre eux et avec le genre humain.--Dieu vous entende!

s'écrièrent la plupart des convives.»

J'admirais la variété d'opinions de tant de personnes qui disputaient

avant de se mettre à table, et qui étaient d'un si parfait accord

lorsqu'elles en sortaient. J'en conclus que l'homme était méchant dans

le malheur, car c'en est un pour bien des gens d'être à jeun; et qu'il

était bon dans le bonheur, car, quand il a bien dîné, il est en paix

avec tout le monde, comme le sauvage de Jean-Jacques.

J'en tirai une autre conséquence plus importante, c'est que toutes ces

opinions qui avaient pour la plupart ébranlé la mienne tour à tour,

venaient uniquement des éducations différentes de mes compagnons de

voyage; et je ne doutai pas que chacun d'eux ne retournât à la sienne

quand il serait de sang-froid.

Désirant fixer mon jugement sur les sujets de la conversation, je

m'adressai à un voisin qui avait constamment gardé le silence, et

m'avait paru d'une humeur toujours égale: «Que pensez-vous, lui dis-je,

de la Silésie, et du seigneur du château?--La Silésie, me répondit-il,

est un fort bon pays, puisqu'elle produit des fruits en abondance; et le

seigneur du château est un excellent homme, puisqu'il fait du bien à

tous les malheureux. Quant à la manière d'en juger, elle diffère dans

chaque individu, suivant sa religion, sa nation, son état, son

tempérament, son sexe, son âge, la saison de l'année, l'heure même du

jour, et surtout d'après l'éducation qui donne la première et la

dernière teinture à nos jugemens; mais quand on rapporte tout au bonheur

du genre humain, on est sûr de juger comme Dieu agit. C'est sur la

raison générale de l'univers que nous devons régler nos raisons

particulières, comme nous réglons nos montres sur le soleil.»

Depuis cette conversation, j'ai tâché de juger de tout comme ce

philosophe; j'ai trouvé même qu'il en était de notre globe et de ses

habitans comme de la Silésie: chacun s'en fait une idée d'après son

éducation. Les astronomes n'y voient qu'un globe fait en fromage de

Hollande, qui tourne autour du soleil avec quelques newtoniens; les

militaires, des champs de bataille et des grades; les nobles, des terres

seigneuriales et des vassaux; les prêtres, des communians et des

excommuniés; les marchands, des branches de commerce et de l'argent; les

peintres, des paysages; les épicuriens, des paradis terrestres. Mais le

philosophe le considère par ses relations avec les besoins des hommes,

et les hommes eux-mêmes par celles qu'ils ont entre eux.

LE CAFÉ DE SURATE.

Voyage à l'Ile-de-France (2/2) · 第 7 / 9 段