de lettres. Voyez comme les journaux de parti en ont agi avec Voltaire
pendant sa vie. Ils l'ont fait passer pour un fripon qui vendait ses
manuscrits à plusieurs libraires à la fois, et pour un lâche
superstitieux sans cesse effrayé de la crainte de la mort. Enfin sa
correspondance secrète et intime pendant trente ans a été publiée: elle
a prouvé qu'il était l'homme de lettres le plus généreux; qu'il donnait
le produit de la plupart de ses ouvrages à ses libraires, à des acteurs,
et à des gens de lettres malheureux; que, presque toujours malade, il
s'était si bien familiarisé avec l'idée de la mort, qu'il se jouait
perpétuellement des fantômes que la superstition a placés au-delà des
tombeaux, pour gouverner les âmes faibles pendant leur vie. Aujourd'hui
le journal des Débats poursuit sa mémoire, et, ce qui est le comble de
l'absurdité, il veut faire passer pour un imbécille l'écrivain de son
siècle qui avait le plus d'esprit. Oui, quand je vois dans un
feuilleton, un grand homme, utile au genre humain par ses talens et ses
travaux, mis en pièces par des gens de lettres éclairés de ses lumières,
qui n'ont imité de lui que les arts faciles et germains de médire et de
flatter; et quand je lis ensuite, à la fin de ce même feuilleton,
l'éloge d'un misérable charlatan, je crois voir un taureau déchiré dans
une arène par une meute de chiens qu'il a nourris des fruits de ses
labeurs, ainsi que les spectateurs barbares de son supplice, tandis que
ces mêmes animaux, dressés à lécher les jarrets d'un âne, terminent
cette scène féroce par une course ridicule.
MOI.
Le calomniateur est un serpent qui se cache à l'ombre des lauriers, pour
piquer ceux qui s'y reposent. Homère a eu son Zoïle; Virgile, Bavius et
Mævius; Corneille, un abbé d'Aubignac, etc. La fleur la plus belle a son
insecte rongeur.
MON AMI.
J'en conviens; mais il n'y a jamais eu chez les anciens, d'établissemens
littéraires uniquement destinés à déchirer les gens de lettres tous les
jours de la vie. Le nombre s'en augmente sans cesse. Il y a déjà plus de
journalistes, que d'auteurs. Ceux-ci abandonnent même leurs laborieux et
stériles travaux pour le lucratif métier de raisonner, à tort et à
travers, sur ceux d'autrui.
MOI.
Vous avez raison. Mais ce genre de littérature a aussi son utilité.
Combien de citoyens, occupés de leurs affaires, ne sont pas à portée de
savoir ce qui se passe en politique, dans les lettres et dans les arts!
ils trouvent dans les journaux des connaissances tout acquises, qui
n'exigent de leur part aucune réflexion. L'âme a besoin de nourriture
comme le corps; et il est remarquable que le nombre des journaux s'est
accru, chez nous, à mesure que celui des sermons y a diminué.
MON AMI.
Et c'est par cela même que je les trouve dangereux. En donnant des
raisonnemens tout faits, ils ôtent la faculté de raisonner, et celle
d'être juste, par des jugemens dictés souvent par l'esprit de parti. Ils
paralysent à la fois les esprits et les consciences. Ceux qui les lisent
habituellement, s'accoutument à les recommander comme des oracles.
Entrez dans nos cafés, et voyez la quantité de gens qui oublient leurs
amis, leur commerce et leur famille, pour se livrer à cette oisive
occupation. Qu'en rapportent-ils chez eux? quelque maxime de morale?
quelque principe de conduite? non; mais un sarcasme bien mordant ou une
calomnie impudente contre des gens de lettres estimables.
MOI.
Au moins vous en excepterez quelques journalistes sensés, tels que le
Moniteur, le Publiciste, etc.; quant aux autres, je n'ai point trop à
m'en plaindre.
MON AMI.
Comment! pas même de ceux qui traitent de romans vos Études, où vous
avez employé trente ans d'observations?
MOI.
Plût à Dieu qu'ils fussent persuadés que mes Études sont des romans
comme Paul et Virginie! les romans sont les livres les plus agréables,
les plus universellement lus, et les plus utiles. Ils gouvernent le
monde. Voyez l'Iliade et l'Odyssée, dont les héros, les dieux, les
événemens, sont presque tous de l'invention d'Homère; voyez combien de
souverains, de peuples, de religions, en ont tiré leur origine, leurs
lois, et leur culte. De nos jours même, quel empire ce poëme exerce
encore sur nos académies, nos arts libéraux, nos théâtres! C'est le dieu
de la littérature de l'Europe.
MON AMI.
Je vous avoue que je suis fort dégoûté de la nôtre. Je ne veux plus
courir dans une carrière où des études pénibles vous attendent à
l'entrée, l'envie et la calomnie au milieu, des persécutions et
l'infortune à la fin.
MOI.
Quoi! n'auriez-vous cultivé les lettres que dans la vaine espérance
d'être honoré des hommes pendant votre vie? Rappelez-vous Homère.
MON AMI.
Qui voudrait cultiver les muses sans cette perspective de gloire
qu'elles prolongent au loin sur notre horizon? Elle consola sans doute
Homère pendant sa vie. Voyez comme elle s'est étendue après sa mort.
MOI.
Sans doute la gloire acquise par les lettres est la plus durable. Ce
n'est même qu'à sa faveur que les autres genres de gloire parviennent à
la postérité. Mais les monumens qui l'y transmettent, n'ont pas l'esprit
de vie comme ceux de la nature. Ils sont de l'invention des hommes, et
par conséquent caducs et misérables comme eux. Qu'est-ce qu'un livre,
après tout? il est pour l'ordinaire conçu par la vanité; ensuite il est
écrit avec une plume d'oie, au moyen d'une liqueur noire extraite de la
galle d'un insecte, sur du papier fait de chiffon ramassé au coin des
rues. On l'imprime ensuite avec du noir de fumée. Voilà les matériaux
dont l'homme, parvenu à la civilisation, fabrique ses titres à
l'immortalité. Il en compose ses archives, il y renferme l'histoire des
nations, leurs traités, leurs lois, et tout ce qu'il conçoit de plus
sacré et de plus digne de foi. Mais qu'arrive-t-il? A peine l'ouvrage
paraît au jour, que les journalistes se hâtent d'en rendre compte. S'ils
en disent du mal, le public le tourne en ridicule; s'ils le louent, des
contrefacteurs s'en emparent. Il ne reste bientôt plus à l'auteur que le
droit frivole de propriété, que les lois ne lui peuvent assurer pendant
sa vie, et dont elles dépouillent ses enfans peu d'années après sa mort.
Que se proposait-il donc dans sa pénible carrière? de plaire aux hommes,
à des êtres qui, comme le dit Marc-Aurèle, se déplaisent à eux-mêmes dix
fois le jour. Oh! mon ami, un homme de lettres doit se proposer un but
plus sublime dans le cours de sa vie: c'est d'y chercher la vérité.
Comme la lumière est la vie des corps, dont elle développe avec le temps
toutes les facultés, la vérité est la vie de l'âme, qui lui doit
pareillement les siennes. Quel plus noble emploi que de la répandre dans
un monde encore plus rempli d'erreurs et de préjugés, que la terre n'est
couverte des ombres de la nuit et de celles même du jour?
Le philosophe doit extirper les erreurs du sein des esprits pour y faire
germer la vérité, comme un laboureur extirpe les ronces de la terre pour
y planter des chênes. Si de noires épines en ont épuisé tous les sucs,
si le sol est plein de roches, son rude travail n'est pas perdu: ses
nerfs en acquièrent de nouvelles forces.
MON AMI.
Je travaillerai aussi pour la vérité sans tant de fatigues. Je me ferai
journaliste. Je m'assiérai au rang de mes juges.
MOI.
Pourriez-vous vous abaisser à servir les haines d'autrui? N'en doutez
pas, il y a des hommes qui n'aspirent qu'au retour de la barbarie. Ils
se réjouissent de voir les gens de lettres en guerre. Ils excitent entre
eux des querelles pour les livrer au mépris public. S'ils le pouvaient,
ils crèveraient les yeux au genre humain: ils le priveraient de la
lumière comme de la vérité, pour le mieux asservir.
MON AMI.
Dieu me préserve d'être jamais de leur nombre! Je ferai le journal des
journaux. Les auteurs fournissent aux journalistes la plupart des idées
et des tirades dont ils remplissent leurs feuilles; les journalistes me
fourniront à leur tour la malignité dont j'aurai besoin. Je tournerai
contre eux leurs propres flèches, et je m'attirerai bientôt tous leurs
lecteurs.
MOI.
Si jamais vous entreprenez des feuilles périodiques, faites-les dignes
d'une âme généreuse, et des hautes destinées où s'élève la France.
Encouragez, à leur naissance, les talens timides, en vous rappelant les
faibles débuts de Corneille, de Racine et de Fontenelle. Préparez au
siècle nouveau des artistes, des poètes, des historiens. Ce n'est point
de héros qu'il manque, c'est d'écrivains capables de les célébrer.
N'insérez dans vos feuilles que ce qui méritera les souvenirs de la
postérité. Mettez-y les découvertes du génie, et les actes de vertu en
tout genre. Ne craignez pas que vos jeunes talens fléchissent sous de si
nobles fardeaux: ils n'en prendront qu'un vol plus assuré; et la
reconnaissance des races futures suffira pour les rendre illustres. Vos
feuilles deviendront pour la France ce que sont depuis tant de siècles
pour la Chine les annales de son empire.
En parcourant cette carrière, que vous indique l'amour de la patrie,
étendez de temps en temps vos regards sur les autres parties du monde:
votre journal renfermera un jour les archives du genre humain.
Mon jeune ami se leva, me serra la main, et se retira plein d'émotion.
FIN DU TOME SECOND.
NOTES.
1 PAGE 60.
Danaüs vient d'Égypte chez les Grecs exprès pour leur apprendre à faire
des puits, tant la plus belle partie de l'Europe et la première
civilisée était encore dans l'enfance. Les Grecs furent si étonnés de
voir les filles de Danaüs tirer de l'eau d'un puits sans le vider,
qu'ils s'imaginèrent que c'était un tonneau inépuisable, ou que le seau
du puits était criblé; et voilà la fable des Danaïdes. On n'a pas de
date de l'arrivée de Danaüs, parce qu'il y a trois mille ans les peuples
policés de l'Europe n'avaient pas de chronologie.
Quatre cent cinquante ans avant la fondation de Rome, Minos construisit
les premiers bateaux. Dédale, dans le même temps, inventa les outils,
l'art du charpentier, et les voiles de vaisseaux, qui passèrent pour des
ailes; de là l'histoire de son fils Icare.
L'art de sculpter commença à Scio 300 ans avant la fondation de Rome.
Celui de peindre et de jeter en fonte ne fut inventé que du temps de
Phidias, l'an de Rome 308. D'autres arts encore plus utiles avaient une
moindre antiquité.
Voyons en quel temps ils ont commencé chez les Romains. Avant Servius
Tullius on ne battait point monnaie. Il fut le premier qui en fit
frapper de cuivre. C'étaient des as qui pesaient deux livres, comme les
pièces de Suède d'aujourd'hui. Ce ne fut que l'an de Rome 585 que l'on
battit pour la première fois de la monnaie d'argent, et ce ne fut qu'en
647 que l'on frappa de la monnaie d'or[12]. On ne vécut à Rome que de
bouillie ou de fromentée jusqu'à l'année 580, où pour la première fois
les boulangers et les médecins grecs vinrent s'établir à Rome.
[12] Depuis les Romains, on a imaginé de la monnaie de papier. Comme
on voit, tout se perfectionne. J'ai perdu, sur cette perfection de
l'art, trente-trois pour cent. Je ne sais pas si les autres arts
font d'aussi grands progrès.
L'agriculture n'était pas plus avancée. Les Grecs avaient tiré la vigne
de l'Asie, selon Plutarque. Elle passa ensuite chez les Latins; mais le
vin était si rare sous Numa, qu'il défendit qu'on en arrosât les bûchers
des funérailles. Lucius Papinianus, général contre les Samnites, fit
voeu d'en offrir un petit gobelet à Jupiter s'il gagnait la bataille:
tant le vin alors était rare, dit Pline.
Selon Fenestella, l'an de Rome 183, il n'y avait point d'oliviers en
Italie, en Espagne, ni en Afrique. Pline dit qu'en 440 il n'y avait
d'oliviers en Italie qu'à 40 milles de la mer, et que l'huile ne devint
commune qu'en 690: mais sous Caton on n'avait pas encore imaginé
d'exprimer de l'huile d'autres graines que de l'olive.
Quant aux légumes, les Romains tirèrent les échalottes, ou ascalonites,
d'Ascalon en Judée; les oignons, et la chicorée dont le nom _chicorium_
est égyptien, de Chypre et d'Égypte; la menthe et cinq sortes de navets,
de Grèce; la poirée blanche, de Sicile; les choux, de Naples; les
cardons, de Carthage; le chervi ou carvi, de Carie; les melons de
Lacédémone et de Béotie.
Ils avaient importé de même la plupart de leurs arbres fruitiers des
pieds plus orientaux: les figuiers, des environs de Troie, d'Hyrcanie et
de Syrie; les citronniers, de la Médie; les noyers et les pêchers, de la
Perse; le néflier, le cognassier, le cyprès et le plane, de Crète; le
châtaignier, de Sardaigne; le myrte, de la Grèce; les lauriers, de
Delphes et de Chypre; les grenadiers, d'Afrique; beaucoup d'espèce de
pommiers et de poiriers, du royaume d'Epire. Les pruniers, du temps de
Caton, étaient fort rares: ceux que nous appelons de Damas, venaient
d'Arménie. De son temps, il n'y avait point d'amandiers en Italie. Les
avelines vinrent à Rome du royaume de Pont, d'où Lucullus apporta aussi
les cerises; les pistaches furent apportées de Syrie par Vitellius, et
les jujubes, par le consul Papinianus, sous Auguste.
Les Gaulois ont tiré de l'Italie leurs arts et leurs végétaux. De quoi
vivaient-ils donc quand les Romains n'avaient encore ni légumes, ni
fruits, ni pain, ni vin, ni argent, ni industrie? S'ils vivaient en
peuples pasteurs, ils n'étaient pas nombreux. Et qu'étaient-ce alors que
les nations du Nord? Celles qui firent une incursion en Italie du temps
de Marius, étaient probablement des nations errantes comme celles du
Canada. Les Scythes les chassaient vers l'occident et vers le midi.
2 PAGE 60.
Les jeunes filles chantaient à Rome, dans les jeux séculaires:
Ritè maturos aperire partus
Lenis Ilithyia, tuere matres,
Sive tu Lucina probas vocari,
Seu Genitalis;
Diva, producas sobolem, Patrumque
Prosperes decreta super jugandis
Feminis, prolisque novæ feraci
Lege maritâ.
HORAT., Carmen seculare.
Ce qui veut dire: «Donnez à nos mères d'heureux accouchemens, douce
Lucine, qui présidez à la naissance des hommes; déesse de la génération,
préparez pour nous une nouvelle postérité, et faites réussir les lois du
sénat en faveur des mariages.»
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES
DANS CE VOLUME.
Lettre XX. Départ de Bourbon. Arrivée au Cap. page 5
Lettre XXI. Au Cap. Voyage à Constance et à la montagne de
la Table. 11
Lettre XXII. Qualité de l'air et du sol du cap de
Bonne-Espérance; plantes, insectes et animaux. 23
Lettre XXIII. Esclaves, Hottentots, Hollandais. 33
Lettre XXIV. Suite de mon journal au Cap. 42
Lettre XXV. Départ du Cap. Description de l'Ascension. 47
Lettre XXVI. Conjectures sur l'antiquité du sol de l'Ascension,
de l'Ile-de-France, du cap de Bonne-Espérance, et de l'Europe. 54
Lettre XXVII. Observations sur l'Ascension. Départ. Arrivée
en France. 62
Lettre XXVIII et dernière. Sur les voyageurs et les voyages. 73
Conseils à un jeune colon de l'Ile-de-France. 85
Dialogue premier. Des arbres. 91
Dialogue second. Des fleurs. 105
Dialogue troisième. Des fruits. 115
Explication de quelques termes de marine. 131
Voyage en Silésie. 151
Le Café de Surate. 163
Dialogue sur la critique et le journaux. 179
Notes. 195
FIN DE LA TABLE DU TOME SECOND.
note du transcripteur
La numérotation des pages de l'original comporte une lacune de deux
pages entre _Le café de Surate_, et le _Dialogue sur la critique_,
correspondant vraisemblablement à une erreur de numérotation, le texte
étant par ailleurs complet.