L'araignée, qui met ses oeufs dans un sac, y laisse une ouverture; le
ver à soie, qui s'enferme dans un cocon, en rend le tissu fort serré,
excepté à l'endroit de la tête où il se ménage une sortie. C'est une
précaution commune à tous les vers. Mais comme les animaux qui
travaillent en société ont plus d'adresse que les autres, ceux-ci en ont
une bien merveilleuse. Pendant qu'on travaille à construire le bâtiment
et à rassembler le lait de la nouvelle colonie, de peur que les oiseaux
ne détruisent l'ouvrage, on l'environne d'une substance désagréable au
goût, comme le brou des noix qui est amer; quelquefois aussi on fortifie
la ville nouvelle de palissades pointues, comme celles qui hérissent la
coque de la châtaigne.
LA DAME.
Vous leur accordez bien de l'expérience: qui leur a dit que les oiseaux
viendraient les attaquer?
LE VOYAGEUR.
Celui qui a dit au lapin de se creuser des terriers, et à la huppe de
suspendre son nid au bout de trois fils. Leur postérité agira toujours
de même, comme les canards qui vont à l'eau sans avoir vu leurs pères
nager.
LA DAME.
Je ne suis plus étonnée que la rose ait des épines; ceux qui l'ont bâtie
ont pris pour toute la plante les précautions que ceux du châtaignier
ont prises pour le fruit. Je suis charmée de leur prévoyance, la fleur
la mérite.
LE VOYAGEUR.
Cette défense est commune à plusieurs arbrisseaux qui naissent sur les
lisières des bois, exposés aux insultes des animaux qui paissent; le
jonc marin, la ronce, les épines blanche et noire, les groseilliers, et
même l'ortie et le chardon, qui croissent le long des chemins, sont
garnis et hérissés de pointes très-aiguës. Ces plantes sont fortifiées
comme des places frontières.
LA DAME.
Eh bien! quand la colonie a ses provisions, comment fait-elle pour
s'établir ailleurs?
LE VOYAGEUR.
Si ces insectes avaient reçu des ailes, ils se seraient envolés; mais il
paraît qu'ils ne peuvent s'exposer à l'air sans danger. Ils ne vivent
que dans les liqueurs. Ils s'enferment dans des vaisseaux bien carénés,
bien pourvus, et voici comme ils entreprennent leur navigation.
Pour ceux qui sont suspendus en haut, toute la traversée ne consiste que
dans une chute. Le fruit tombe et va en bondissant s'arrêter à trente
pas de la métropole. Remarquez que les fruits qui tombent de haut sont
arrondis, et que plus ils sont élevés, plus le fruit est dur. Le gland,
la faîne, la châtaigne, la noix, la pomme de pin, résistent très-bien à
la violence de la secousse. N'admirez-vous pas leur précaution d'avoir
songé, en s'élevant si haut, à tomber avec sûreté?
LA DAME.
Ce serait quelquefois une leçon utile aux hommes. Mais cette manière de
tomber est commune à tous les fruits...
LE VOYAGEUR.
Pardonnez-moi. Les animaux qui travaillent dans le tilleul, qui croît
dans les terres humides et molles, savent bien que, s'ils avaient bâti
des vaisseaux lourds, le poids les eût enfoncés dans le lieu même de
leur chute. Ils ont construit des graines attachées à un long aileron.
Elles tombent en pirouettant, et le vent les porte fort loin de là. Le
saule, qui vient aux mêmes lieux, a des aigrettes ainsi que le roseau.
L'orme a une graine placée au milieu d'une large follicule. Vous voyez
qu'au moyen de ces voiles, on peut aller loin. Je suis porté à croire
que l'orme est l'arbre des vallées par la construction de sa graine.
LA DAME.
Je ne suis plus étonnée de voir les cerisiers et les pêchers s'élever à
une hauteur médiocre. Une pêche mûre qui tomberait de la hauteur d'un
orme n'irait pas loin. Mais comment font ceux qui ne s'élèvent pas? Il
ne leur est pas possible de rouler.
LE VOYAGEUR.
Les animaux des bluets, des artichauts, des chardons, etc., attachent
leurs colonies à des volans; le vent les emporte. Vous en voyez, en
automne, l'air rempli. Ils sont suspendus avec beaucoup d'industrie, et
quoiqu'ils voyagent fort loin, la graine tombe toujours
perpendiculairement. Il y a des espèces de pois qui ont des coques
élastiques; en s'ouvrant, lorsqu'elles sont mûres, elles lancent leurs
graines à dix pas de là. C'est aussi l'industrie de la balsamine.
Croyez-vous à présent qu'une plante soit une machine hydraulique?
LA DAME.
Vous ne me citez que les exemples qui vous sont favorables; vous ne me
dites pas comment font ceux qui bâtissent des fruits mous et peu élevés;
ceux de la framboise et de la fraise ne volent ni ne roulent.
LE VOYAGEUR.
Vous avez vu que les habitans du noyer et du châtaignier se fortifiaient
contre les oiseaux: ceux du fraisier et du framboisier font bien mieux,
ils tirent parti de leurs ennemis. Ceux-là sont des guerriers; ceux-ci
sont des politiques. Ils s'entourent d'une substance agréable et d'une
couleur éclatante. Les oiseaux s'en nourrissent, et les ressèment dans
les bois, qui en sont remplis. Ils avalent les fruits sans faire tort à
la graine; elle est si dure, qu'elle échappe à leur digestion. Beaucoup
de fruits mous, qui ont des noyaux, sont ressemés de la même manière.
Cette ruse n'est pas réservée aux seuls animaux de notre hémisphère. La
muscade est une espèce de pêche des Moluques; sa noix est d'un grand
revenu aux Hollandais: ils la détruisent dans toutes les îles éloignées
de leurs comptoirs, pour s'en réserver la récolte à eux seuls; mais elle
repousse partout: c'est un oiseau marin qui la ressème après l'avoir
avalée. Tant l'homme est faible quand il attaque la nature, une nation
ne saurait détruire un végétal?
LA DAME.
Hélas! l'homme n'a pas été préservé avec tant de soin; des nations
entières ont été exterminées par d'autres nations, sans qu'il en soit
réchappé un seul. Mais il faut adorer la Providence: je l'admire dans sa
prévoyance, que je n'aurais pas soupçonnée. Je croyais qu'un arbre
laissait tout simplement tomber ses graines: je vois bien qu'elles
auraient manqué d'air et d'espace, et, pour me servir de vos termes, que
la métropole, en vieillissant, aurait anéanti toutes les colonies sous
ses ruines. Mais l'idée de vos animaux est-elle bien conforme à l'action
de cette Providence?
LE VOYAGEUR.
Le roi de Prusse avait ordonné que l'on coupât des forêts pour donner
des terrains à de nouvelles familles. La chambre du domaine de Berlin
lui représenta que le bois allait devenir fort rare. Il lui répondit:
J'aime mieux avoir des hommes que des arbres. Croyez-vous que le grand
Roi de tous les êtres n'a pas mieux aimé régner sur des millions de
peuples différens que sur des machines aveugles?
LA DAME.
Vous allez rendre aussi le bois fort rare. Votre système est séduisant,
mais il me laisse des doutes: vous ne me montrez pas les animaux; on ne
croit qu'à moitié, quand on n'a pas vu.
LE VOYAGEUR.
Vous avez vu des animaux se mouvoir dans le suc des plantes.
LA DAME.
Mais je ne les ai pas vus travailler, agir de concert, et faire toutes
les choses admirables que vous m'avez dites.
LE VOYAGEUR.
Regardez mes madrépores et mes lithophytes: il y en a qui ressemblent à
des choux, d'autres à des gerbes de blé. Ce sont les plantes de la mer;
les nôtres sont les madrépores de l'air.
LA DAME.
Ce n'est plus la même chose: vous m'avez dit que les madrépores ne
donnent pas de fruits.
LE VOYAGEUR.
Cela n'est pas bien prouvé. D'ailleurs, ils vivent dans un fluide où il
n'y aurait eu pour leurs fruits, ni chute ni roulement: il était donc
inutile d'environner la colonie d'un corps lourd, ou d'une substance
légère comme les aigrettes des graines, qui serait venue à la surface de
l'eau. Il est cependant certain qu'on a observé dans leurs fleurs, un
suc laiteux semblable à celui des graines de nos fruits: cette laite se
répand dans la mer, comme celle des poissons.
Les élémens changent les moeurs et les arts. Un matelot et un bourgeois
sont des hommes, cependant un vaisseau n'est pas fait comme une maison.
Les petits animaux qui bâtissent les plantes de l'air, vivent au milieu
d'un élément qui est pour eux dans un mouvement perpétuel. Ils sont si
petits, qu'un zéphyr leur semble un ouragan. Ils ont pris les plus
grandes précautions pour assurer les fondemens de leurs édifices, et
pour transporter leurs familles sans risques. Ils les enclosent dans des
bâtimens bien couverts, afin qu'elles ne soient pas dispersées.
Ceux qui bâtissent dans la mer, vivent au milieu d'un fluide dont les
parties ne s'ébranlent pas aisément: elles ne sont remuées que par
flots, et par grandes masses. Les gouttes n'en sont pas mobiles et
pénétrantes comme les globules de l'air, que la chaleur dilate et
resserre sans cesse. Il ne leur fallait donc pas des appartemens bien
clos comme les graines, puisqu'ils ne couraient pas le risque d'être
dissipés si facilement. Je crois au reste avoir observé que leur laite
est enduite d'une glaire qui n'est pas aisée à dissoudre.
Si les animaux qui travaillent dans l'eau, eussent vécu dans un élément
encore plus solide, par exemple dans la terre, ils n'auraient été
exposés à aucune espèce d'agitation. Il est probable qu'alors ils
n'auraient pas eu besoin d'enfoncer des racines, d'élever des tiges,
d'étendre des feuilles, de façonner des fleurs, et de fabriquer des
fruits, comme ceux de l'air.
LA DAME.
Vraiment vous avez raison: aussi la truffe n'a aucune de ces parties-là;
elles lui seraient inutiles. J'ai vu des gens bien embarrassés à deviner
comment elle peut se reproduire. J'imagine que dans les sécheresses, les
petits animaux se communiquent entre eux par les fentes intérieures du
sol où ils vivent. Il règne là un calme éternel: ce sont des canaux d'un
fluide tranquille, où la navigation est fort aisée: il n'y faut point de
vaisseaux; on peut y nager en sûreté. A quoi serviraient les fleurs à
une plante qui ne voit pas le soleil, et les racines à un végétal qui
n'éprouve aucune secousse? Cette découverte me fait grand plaisir: je
suis fâchée cependant que les animaux d'un fruit que j'aime beaucoup,
aient si peu d'industrie.
LE VOYAGEUR.
Elle est proportionnée à leurs besoins: c'est une loi commune à tous les
êtres animés. L'homme, qui est le plus indigent de tous, en est aussi le
plus intelligent.
LA DAME.
Il vaudrait mieux en être le plus heureux. Ceux qui habitent les truffes
sont peut-être plus contens que ceux qui vivent dans des palais.
Je trouve dans votre système des idées neuves. Il me paraît
très-vraisemblable que les fleurs sont des miroirs. On peut, ce me
semble, en tirer des conséquences utiles, ainsi que des graines. Je
crois qu'il ne faut pas trop les enfoncer lorsqu'on les sème, puisque la
nature les répand à la surface de la terre, et qu'elle repeuple ainsi
les prairies et les forêts. L'industrie des graines qui volent, qui
roulent, et qui s'élancent, me paraît admirable: mais sans doute ces
mouvemens peuvent s'attribuer à d'autres lois, il faudrait, pour que
votre système eût une certaine force, qu'après avoir rendu raison des
effets ordinaires de la végétation, il en expliquât les phénomènes.
LE VOYAGEUR.
Vous en agissez avec moi comme les dames des anciens chevaliers: quand
ils sortaient du tournoi, elles les envoyaient combattre un Géant ou un
Maure. N'êtes-vous pas contente de savoir que la truffe est un madrépore
de terre? Il a toutes les parties qui lui conviennent, et il ne peut en
avoir d'autres. S'il y a d'autres végétations dans la terre, elles
n'auront de même aucune des parties de celles qui vivent dans l'air. Je
connais une racine et une fleur qui sont pareillement isolées, et par
des raisons semblables: mais il me suffit de vous avoir résolu un fait
inexplicable, la reproduction de la truffe.
LA DAME.
Oh! c'est moi qui l'ai expliqué: mais en voici un dont toutes les lois
de l'hydraulique ne sauraient me rendre raison. Lorsqu'un arbre est
jeune et plein de suc, souvent il continue de pousser des branches et
des feuilles, sans donner de fleurs. Un jardinier expérimenté déterre
une partie de ses racines, et il devient fécond. Pourquoi ne donne-t-il
des fruits que quand il perd sa nourriture?
LE VOYAGEUR.
Les animaux qui ont des vivres en abondance, ne songent point à
s'expatrier; ils cherchent à augmenter les logemens: ils ne fabriquent
que du bois. Dès qu'on leur a coupé les vivres, ils voient qu'il est
temps d'envoyer des colonies s'établir au loin: on ne peut plus
fourrager aux environs de la place.
LA DAME.
Celui-là était trop aisé: en voici un plus difficile. Lorsqu'un arbre a
reçu quelque dommage considérable: par exemple, lorsqu'on lui a enlevé
une partie de son écorce, au printemps il se charge de fleurs, ensuite
de fruits, après quoi il meurt. Pourquoi à la veille de sa ruine
rapporte-t-il plus qu'à l'ordinaire?
LE VOYAGEUR.
Dans l'arbre écorcé, le conseil s'assemble; et voici comme on raisonne:
«On nous a fait une brèche irréparable; nos remparts et nos chemins sont
détruits: nous allons mourir de froid ou de faim, allons-nous-en.» Tout
le monde se met à construire des fleurs; on se retire dans les fruits;
la métropole est abandonnée, et l'arbre meurt l'année suivante.
LA DAME.
Je ne sais par où vous prendre. Il me semble que vous satisfaites à
toutes les difficultés; le système ordinaire en laisse de grandes.
J'avais ouï expliquer le développement des plantes, par l'air qui monte
en ligne droite dans les canaux de la végétation, et cependant j'avais
vu les pivots des pois se recourber vers la terre qu'ils semblent
chercher. J'avais ouï dire que dans les germes, la plante était tout
entière avec ses graines à venir, qui contenaient encore les plantes
futures, ainsi de suite à l'infini; ce qui me paraissait tout-à-fait
incompréhensible.
LE VOYAGEUR.
Il y a un degré en descendant où la matière n'est plus susceptible de
forme; car la forme n'est que les limites de la matière. Si cela n'était
pas, il y aurait autant de matière dans un gland que dans un chêne,
puisqu'il y aurait autant de formes, attendu qu'il y a, dit-on, un chêne
tout entier renfermé dans le gland.
Si on me dit qu'il n'y a que les formes principales, je demanderai où
sont les autres, qui sont toutes essentielles dans un chêne développé.
S'il n'y a que les formes principales, parce que l'espace est trop
petit, celui des seconds glands étant beaucoup plus petit, le nombre des
formes principales doit encore diminuer. Or, toute grandeur qui décroît
vient nécessairement à rien. Dans ces glands imaginaires, qui vont
toujours en diminuant, il y aurait un terme où la race des chênes
devrait s'arrêter et finir.
Voilà, cependant, l'hypothèse dont on s'est servi pour raisonner sur la
végétation. Je suis charmé que vous ayez adopté mes idées.
LA DAME.
Monsieur, point du tout, je vous assure.
LE VOYAGEUR.
Comment! madame, vous n'êtes pas persuadée! Y a-t-il encore quelque
dragon à combattre?
LA DAME.
Un grand scrupule. Je ne saurais imaginer que, pour soutenir ma vie, je
détruise celle d'une infinité d'êtres. Eussiez-vous raison, j'aime mieux
me tromper que de croire une vérité cruelle.
LE VOYAGEUR.
On est sensible quand on est belle; mais voilà la première fois qu'on
rejette un système par compassion. Les anatomistes ont plus de courage;
quand ils en font un, ils tuent tout ce qui leur tombe sous la main. Il
y eut un Anglais qui fit ouvrir toutes les biches pleines d'un grand
parc, pour découvrir les lois de la génération, qu'il n'a point
découvertes.
LA DAME.
Je ne veux point ressembler à ces savans-là. J'aime ceux d'aujourd'hui,
qui recommandent la tolérance et l'humanité, qu'on devrait étendre
jusqu'aux animaux. Je sais bien bon gré à M. de Voltaire d'avoir traité
de barbares ceux qui éventrent un chien vivant pour nous montrer les
veines lactées. Cette idée fait horreur.
LE VOYAGEUR.
Mes expériences n'ont coûté la vie à aucun animal. J'ai même de quoi
vous rassurer; ceux qui vivent dans les fruits échappent à votre
digestion comme à votre vue: n'en avez-vous pas une preuve dans les
oiseaux qui ressèment les graines des fraisiers?
LA DAME.
Je veux vous croire; après tout, si je suis trompée, j'ai été amusée.
Vous m'avez appris sur la nature, des faits plus piquans que les
anecdotes de la société. Nous n'avons ni médit, ni joué; et, ce qui est
plus rare, vous ne m'avez point dit de fadeurs, suivant la coutume de
ceux qui veulent instruire les dames. Le temps a été fort bien employé;
mais j'en dois faire encore un meilleur usage: je vais rejoindre mon
mari et mes chers enfans. Adieu, monsieur le Voyageur.
LE VOYAGEUR lui fait une profonde révérence.
(En s'en allant.)
O le bon coeur! ah la digne femme! Quand en aurai-je une comme celle-là?
EXPLICATION
DE QUELQUES TERMES DE MARINE,
A L'USAGE
DES LECTEURS QUI NE SONT PAS MARINS.
J'ai joint à l'explication de quelques termes nautiques, employés dans
ce Journal, des étymologies qui ne sont point savantes, mais conformes à
l'esprit du peuple. Partout c'est le peuple qui donne le nom aux choses,
et il le prend ordinairement de la partie la plus nécessaire de chaque
objet: ainsi, le bord d'un vaisseau étant sa partie principale,
puisqu'on n'est séparé de la mer que par un _bord_, les marins disent
aller à _bord_, être sur le _bord_, pour dire aller, ou être sur le
_vaisseau_.
Ne dit-on pas: _La maison de Bourbon_ est très-ancienne? Comme la maison
renferme la famille, le peuple a transporté ce nom à ceux qui
l'habitent, à leurs ancêtres, et à leur postérité. Remarquez bien qu'il
n'emploie que le nom des choses qui sont à son propre usage. Pour
désigner _la famille royale_, il ne dit pas l'hôtel, le château, ou le
palais de Bourbon, parce qu'il n'habite lui-même que dans des maisons.
Les Arabes, qui demeurèrent fort long-temps sous des tentes, trouvèrent,
en se fixant dans des maisons, que la _porte_ en était la partie la plus
essentielle: c'était aussi pour ce peuple errant, le lieu le plus
agréable de ce logement; on sortait par-là quand on voulait. Ils ne
donnèrent point le nom de _maison_ à la famille de leurs souverains,
mais celui de _porte_ ottomane.
Je crois les étymologies d'autant plus vraies, qu'elles sont plus
simples. J'en dois quelques-unes au chevalier Grenier, mon ami, officier
de mérite de la marine du roi: je lui fais hommage des meilleures; je
prends les autres pour mon compte.
A.
_Amarrer_. Lier, attacher. Il est probable que les premiers marins
attachaient autour du mât ce qui était susceptible de mouvement. Ulysse,
qui craignait beaucoup les sirènes, se fit attacher au mât. On
_l'amarra_.
_Amurer_ une voile. Attacher la voile contre le bord, qui est aussi le
_mur_ du vaisseau.
_Appareiller_. Partir, s'en aller. Cette manoeuvre se fait avec beaucoup
de préparatif ou _d'appareil_. Tout l'équipage est sur le pont. On lève
l'ancre, on déferle les voiles, on hisse les huniers: tout le monde est
en mouvement.
_Arrimage_. Distribution des marchandises dans la cale, faite de manière
que rien ne se dérange dans les roulis.
_Arriver_ au vent. Lorsqu'un vaisseau reçoit le vent de côté dans ses
voiles, s'il survient un orage imprévu, il obéit pour quelque temps à
l'effort du vent, et lui présente sa poupe. Il reçoit alors le vent par
son arrière. Il se trouve, par cette manoeuvre, dans la direction qui
lui est propre. _Arriver_ signifie ici céder et se remettre dans son
lieu naturel. Ce mot n'a point de relation avec dériver. Souvent un
vaisseau dérive en _arrivant_.
_Artimon_. Mât près du _timon_: il fait venir au vent.
_Aumônier_. Ecclésiastique qui fait les prières et dit la messe.
J'imagine que nos ancêtres étaient fort charitables. Dans leurs courses
de guerre, et quelquefois de brigandage, ils menaient avec eux un
ecclésiastique chargé de faire les _aumônes_. Les vaisseaux ont aussi
des _aumôniers_, quoiqu'il n'y ait point de mendians sur leur chemin.
B.
_Bâbord_. C'est le bord gauche du vaisseau, lorsqu'on est tourné vers
l'avant. _Tribord_ ou _stribord_ est le côté droit.
_Banc-de-quart_. C'est un _banc_ où s'assied l'officier qui commande le
_quart_.
_Bau_ ou _beau_. Un vaisseau a différentes largeurs. Elles se mesurent
entre les couples, qui sont des courbes dont la carène est formée. Ces
pièces sont rares, et les premiers charpentiers ont pu les trouver fort
_belles_. Ils ont pu appeler _beaux_ les espaces compris d'une courbe à
l'autre. Le dernier de ces espaces est sur l'avant.
Voilà une étymologie comme celle de la Beauce. Gargantua, qui la trouva
belle, s'écria: _beau-ce_. Gargantua peut fort bien être une allégorie
du peuple.
_Beaupré_ ou _près du beau_. C'est un mât incliné sur l'avant, au-delà
et près du dernier _beau_. C'est par la même raison qu'aux îles les
charpentiers appellent _benjoin_ un arbre assez commun, dont _le bois
joint bien_.
_Beausoir_ ou _bossoir_. Pièce de bois qu'on pose ou qu'on assied sur le
dernier _bau_: c'est là que s'attachent les ancres.
_Berne_ (Pavillon en.) C'est un pavillon qui n'est plus flottant, et qui
n'est plus en quelque sorte dans ses honneurs. On l'élève à la moitié de
son mât sans le déployer: ce signal ne se fait guère que dans les
dangers.
_Bord_. A été expliqué. On fait des bords ou on louvoie lorsqu'on
présente alternativement un des bords du vaisseau au vent: sa route est
alors en zigzag; cette manoeuvre ne se fait que quand le vent est
contraire.
_Bout dehors_. C'est un _bout_ de mât ou de vergue, qu'on met _dehors_ à
l'extrémité d'une autre vergue.
_Bras_. Ce sont des cordages qui servent à faire mouvoir les vergues à
droite ou à gauche. Ce sont en quelque sorte les bras de l'équipage, qui
n'y saurait autrement atteindre.
_Brasse_. Distance comprise entre les _bras_ étendus d'un homme. Sur
mer, elle est fixée à cinq pieds. Je crois avoir observé que les
matelots ont les bras plus longs et les épaules plus grosses que les
autres hommes. Ils exercent plus leurs bras que leurs jambes.
C.
_Caillebotis_. Ce sont des panneaux de treillage à carreaux vides. On en
ferme l'espace compris entre les gaillards, ce qui forme une espèce de
pont, sous lequel l'air circule. Dans les gros temps on le couvre de
toiles goudronnées, appelées _prélats_. Cette construction est
ingénieuse, et peut-être parviendrait-on à former ainsi tous les ponts
du vaisseau; ce qui donnerait une libre circulation d'air jusque dans la
cale.
On appelle _caillebotte_, en Normandie, le lait _caillé_ et _battu_ qui
forme une espèce de réseau. On appelle aussi _caillebotté_ ou pommelé
ces espaces blancs et bleus qui paraissent au ciel lorsqu'il se dispose
à changer.
_Cale_. Est la partie inférieure du creux d'un vaisseau. C'est le lieu
où l'on met les marchandises. On dit d'un vaisseau qu'il est bien
_calé_, lorsque sa charge est bien distribuée dans sa cale. Pour
l'ordinaire, on met au fond les poids les plus lourds, mais s'il y a une
quantité considérable de fer ou de plomb, les mouvemens du vaisseau sont
trop durs et l'exposent à rompre sa mâture. Il y a encore beaucoup de
précautions à prendre pour l'arrimage. _Le Marquis de Castries_ était
fort mal _calé_.
_Cap_ (avoir le.) Ce mot vient du portugais _il capo_, la tête. Mettre
_le cap_ au nord, c'est tourner la proue du vaisseau, ou _sa tête_ vers
le nord.
_Cape_ (tenir la.) Dans les gros temps, lorsque le vent est contraire,
on ne porte que peu de voiles: ordinairement c'est la misaine. On dirige
_le cap_ du vaisseau le plus près du vent qu'il est possible. Le
vaisseau fatigue beaucoup dans cette position.
_Carguer_. C'est reployer les voiles, sans les lier, le long des
vergues: ce qui se fait au moyen des cargue-fonds, qui sont des cordes
qui retroussent la grande voile à peu près comme les rideaux d'un dais.
Un marin qui verrait lever la toile à l'Opéra dirait qu'on l'a carguée.
_Civadière_. C'est la voile attachée au beaupré.
_Coiffé_ (être.) Lorsque les vents sautent tout à coup de la poupe à la
proue, les voiles sont repoussées contre les mâts, qui en sont, pour
ainsi dire, coiffés: quelquefois on ne peut les descendre ni les manier.
Un vaisseau alors est heureux d'en être quitte pour sa mâture, si le
vent est fort.
_Coq_. Cuisinier des matelots. Ce mot vient évidemment de _coquus_, et
nos traiteurs portent le titre de _maîtres-queux_.
_Courant_. Quoique la mer ressemble à un grand étang, elle est remplie
de courans particuliers. Nous avons peu d'observations sur cet objet, un
des plus essentiels de la navigation. J'en ai vu de fort intéressantes
sur les mers de l'Inde, faites par le chevalier Grenier.
D.
_Déferler les voiles_. Les déployer.
_Degré_. C'est la 360e partie d'un cercle. Sous l'équateur, chaque degré
est de vingt lieues marines, ou de vingt-cinq lieues de France; mais
comme les cercles deviennent plus petits en s'approchant du pôle, les
degrés diminuent à proportion. Les degrés de longitude sont nuls sous le
pôle. Il est très-probable qu'il y a aussi une grande différence entre
les degrés de latitude, surtout si la terre est fort aplatie aux pôles.