Toutes les machines de la nature ont une organisation intérieure, qui ne

les rend propres qu'à produire un certain effet, et par un endroit

particulier. Par exemple, on voit dans l'oreille un tympan élastique et

concave, propre à rendre les sons; et dans l'oeil, des membranes

transparentes et convexes, qui rassemblent les rayons de lumière sur la

rétine. L'oeil est évidemment construit pour voir, et l'oreille pour

entendre. Jamais un aveugle ne verra par son ouïe, et un sourd

n'entendra par sa vue.

LA DAME.

Vous vous donnez bien de la peine pour prouver ce qui est évident.

LE VOYAGEUR.

Si donc un arbre est une machine, il doit avoir un lieu destiné à donner

des feuilles, et un autre pour les racines. Les premières viendront

toujours à une extrémité, et les chevelus de la racine, à l'autre.

LA DAME.

Il faut que je vous aide. Vous pouvez ajouter qu'un bourgeon de feuilles

ne donne point de fruits: je sais très-bien distinguer les bourgeons à

feuilles des bourgeons à fruits.

LE VOYAGEUR.

Eh bien! madame, si vous faites replanter vos saules la tête en bas,

leurs racines donneront des feuilles.

LA DAME.

J'imagine, monsieur, que vous ne seriez pas assez hardi pour me citer

des faits douteux.

LE VOYAGEUR.

Celui-ci est très-certain. Croyez-vous que si on renversait la

Samaritaine dans la rivière, il monterait beaucoup d'eau dans son

réservoir?

LA DAME.

Je n'ai rien à dire: on ne s'attend pas à une expérience folle... Mais

peut-être chaque partie change d'usage en changeant de position.

LE VOYAGEUR.

Toutes ces lois, composées et variables, ne ressemblent point à celles

de la nature: elles sont simples et constantes. Dans toutes les machines

que l'homme a examinées, chaque partie a son effet, qu'on ne peut

changer en un autre. Qu'un animal reste couché toute la vie, il ne lui

viendra point de pattes sur le dos.

LA DAME.

Si le fait du saule renversé est vrai, comment l'expliquez-vous? Voyons

votre système: après tout, j'aime mieux l'attaquer que de défendre le

mien. La défense n'est pas aisée, et les hommes nous chargent toujours

du rôle le plus difficile.

LE VOYAGEUR.

Je pense, madame, qu'un arbre est une république. Lorsqu'on a planté le

long de ce ruisseau des branches de saule, les petits animaux qui y

étaient renfermés se sont portés au plus pressé. On a laissé tous les

accessoires. Les feuilles ont été abandonnées et sont tombées. Les uns

se sont occupés à clore la brèche qu'on avait faite à leur habitation,

en la fermant par un bourrelet. Les autres ont poussé en terre des

galeries souterraines, pour chercher des vivres et des matériaux propres

à la communauté. S'ils ont rencontré un rocher, ils se sont détournés,

ou ils l'ont environné de leur ouvrage, pour en faire un point d'appui.

Dans quelques espèces, comme celles du chêne, ils ont coutume d'enfoncer

un long pivot qui soutient toute l'habitation. Chaque nation a sa

manière. L'une bâtit sur pilotis, comme les Vénitiens; l'autre, sur la

surface de la terre, comme les Sauvages élèvent leurs cabanes.

Quand le désordre a été réparé, on a cherché à multiplier les vivres. Il

paraît que chez ces petits républicains, la population est fort prompte,

parce que la subsistance est fort aisée. Ils vivent d'huiles et de sels

volatils, dont l'air et la terre sont remplis. Pour saisir ceux qui sont

dans l'air, ils ont imaginé de faire ce que font les matelots sur les

vaisseaux où ils manquent d'eau douce; quand il pleut, ils étendent des

voiles: de même, ils se sont empressés de déployer les feuilles comme

autant de surfaces. Pour empêcher le vent d'emporter leurs tentes, ils

les ont attachées sur un seul point d'appui, à l'extrémité d'une queue

souple et élastique, ce qui est très-bien imaginé.

Les uns montent par le tronc avec des gouttes de liqueur, les autres

redescendent par l'écorce avec les alimens superflus. Vous jugez bien

que si on renverse leur ouvrage comme dans l'expérience du saule, mes

architectes ne perdront pas la tête: c'est comme si vous renversiez une

ruche.

LA DAME.

On pourrait expliquer cela par une sève qui monte et descend

d'elle-même, et qui prend dans les conduits de l'arbre une forme

constante, comme l'or qui passe à la filière.

LE VOYAGEUR.

Si la sève formait les feuilles, elle formerait également les fleurs et

les fruits. Mais dans un sauvageon enté, les fruits de l'ente sont bons,

tandis que ceux du pied ne changent point de nature. Si la sève, qui a

monté par le tronc de l'ente, et qui est redescendue par son écorce,

avait acquis quelque qualité, elle se découvrirait dans les fruits du

sauvageon. Pourquoi cela n'arrive-t-il pas?

LA DAME.

C'est à vous à vous défendre.

LE VOYAGEUR.

Les animaux du sauvageon apportent des matériaux pour fermer la brèche;

ceux de l'ente les prennent à mesure qu'ils arrivent: ils en fabriquent

des fruits excellens tandis que les autres n'en font rien qui vaille. La

matière est la même, les conduits sont communs, mais les ouvriers sont

différens.

LA DAME.

Si les arbres étaient peuplés d'animaux, l'hiver les ferait tous mourir;

car vous ne me persuaderez pas qu'ils ont des fourrures comme les

castors.

LE VOYAGEUR.

Ils ont eu la précaution d'envelopper leurs maisons de plusieurs étoffes

fort épaisses. Les unes sont souples comme des cuirs, les autres bien

sèches, et semblables à une grosse croûte. Personne n'est assez malavisé

pour se loger dans cette enceinte extérieure. Les arbres du nord, comme

le sapin et le bouleau, ont jusqu'à trois écorces différentes.

LA DAME.

Selon vous, les arbres des pays chauds n'en ont donc point?

LE VOYAGEUR.

Ils n'ont que des pellicules par où la sève descend; mais je n'y ai

jamais vu de ces écorces raboteuses, insensibles et multipliées qui

paraissent nécessaires aux arbres des pays froids. Comparez l'oranger au

pommier, qui vient cependant dans les climats tempérés.

LA DAME.

Vous m'étonnez, mais vous ne me persuadez pas. Si un arbre n'était pas

une machine, il n'aurait pas reçu toutes ses dimensions, comme les

machines des bêtes qui ont, chacune, une grandeur fixe. Selon vous, un

arbre croîtrait toujours. Vos petits animaux étant toujours en action,

on verrait des chênes gros comme des montagnes; un cerisier s'élèverait

autant qu'un orme: ce seraient des travaux monstrueux et sans fin, et

nous voyons le contraire.

LE VOYAGEUR.

A quoi sert l'élévation pour le bonheur? Ces petits animaux ont beaucoup

de sagesse; ils proportionnent toujours la hauteur de leur édifice à sa

base.

En jetant les fondemens de leur habitation, ils trouvent de grands

obstacles dans la terre. C'est le voisinage d'un autre arbre; ce sont

des rochers; c'est, à quelques pieds de profondeur, un mauvais sol. En

l'air, rien ne les arrête que la considération de leur propre sûreté. La

preuve en est bien forte; c'est que les plantes qui s'accrochent vont

toujours en s'allongeant sans s'arrêter. Il y a des lianes aux îles,

dont il ne serait pas facile de trouver les deux bouts. Voyez jusqu'où

s'élèvent les haricots qui grimpent, tandis que la féve de marais

acquiert à peine trois pieds de hauteur; cependant, ces deux légumes

naissent et meurent dans la même année. La fortune de ceux qui rampent

paraît sûre; ceux qui s'élèvent d'eux-mêmes sont plus circonspects. Les

arbres qui croissent sur les montagnes sont peu élevés: ceux de la même

espèce qui viennent dans des vallons resserrés et profonds, n'ayant rien

à craindre des vents, s'élèvent avec plus de hardiesse; ils sont

beaucoup plus grands.

Je suis persuadé que si la tige d'un orme traversait, dans son

élévation, plusieurs terrasses, ses habitans rassurés y enfonceraient

des pivots et élèveraient sa tête à une hauteur prodigieuse.

LA DAME.

Vous m'assurez cela bien gratuitement. Vous devenez hardi.

LE VOYAGEUR.

J'ai vu, aux Indes, les lianes dont je vous parle. J'y ai vu de nos

plantes potagères devenir vivaces, et de nos herbes devenir des

arbrisseaux. Les Chinois font sur les arbres une expérience curieuse,

qui prouve pour mon opinion. Ils choisissent, sur un oranger, une

branche avec son fruit; ils environnent cet étranglement de terre

humide; il s'y forme un bourrelet et des racines: on coupe ce petit

arbre, et on le sert sur la table avec son gros fruit. Si on l'avait

laissé sur pied, n'aurait-il pas formé un second étage d'oranger?

La preuve donc que les arbres ne sont pas des machines, c'est qu'ils

peuvent toujours croître, et qu'ils n'ont pas une grandeur déterminée.

LA DAME.

Vous n'avez évité un mauvais pas que pour tomber dans un autre. Selon

vous, les arbres ne devraient jamais mourir. Un arbre étant une espèce

de ville, dont les familles se reperpétuent, on devrait voir des chênes

aussi vieux que Paris.

LE VOYAGEUR.

Tout a son terme; à la longue, les canaux s'obstruent. On prétend que

les chênes vivent trois cents ans: trouvez-moi une ville dont les

maisons aient duré si long-temps sans se renouveler. Les quartiers de

Paris qui existaient il y a trois siècles, ne subsistent pas plus que

les hommes qui les habitaient: il faut en excepter quelques édifices

publics.

LA DAME.

Trois cents ans font une belle vieillesse: aussi je respecte beaucoup

les vieux arbres. Je n'ai pas voulu faire abattre ceux de mon parc; ils

ont vu mes aïeux, et ils verront mes petits-enfans. Cette idée-là me

touche. Demain nous continuerons: je vous donne rendez-vous au milieu de

mes fleurs.

DIALOGUE SECOND.

DES FLEURS.

LA DAME.

J'ai fait des rêves charmans. Je me croyais une reine plus puissante que

Sémiramis. Dans chaque plante de mon jardin, j'avais une nation

laborieuse, tout occupée à travailler pour moi. Les peuples du nord et

ceux du midi vivaient sous mon empire. Je voyais les habitans du sapin

couvrir leur habitation d'épaisses fourrures, et ceux de l'oranger

s'habiller à la légère, comme s'ils étaient sous les tropiques.

LE VOYAGEUR.

Je suis charmé que mon système vous plaise; vous commencez à en être

persuadée.

LA DAME.

Oh! je n'en crois pas un mot. Vos animaux ne ressemblent point à ceux

que nous connaissons; il paraît qu'ils n'ont aucun des sens les plus

communs. Ont-ils le goût, la respiration, la vue, le toucher? Vous

parlez bien de leurs actions, mais vous vous gardez de toucher à leurs

personnes.

LE VOYAGEUR.

Madame, vous me faites une mauvaise querelle. Doutez-vous que les

Romains qui ont bâti l'amphithéâtre de Nîmes, n'aient bu, mangé et

dormi, quoique les historiens qui parlent de ce monument n'en fassent

pas mention?

Il y a des choses qui sautent aux yeux. Vous faites arroser tous les

jours votre parterre; et vous demandez si ses habitants boivent? Vous

savez que, quand les plantes manquent d'air, elles périssent; et vous

demandez s'ils respirent? Vous voyez beaucoup de fleurs se refermer

pendant la nuit[8]; il y a même des arbres, comme le tamarinier, dont

toutes les feuilles se reclosent dans les ténèbres: ils sont donc

sensibles à la lumière. N'avez-vous pas vu la sensitive se mouvoir et se

resserrer dès qu'on la touche?

[8] Non seulement les fleurs se referment pendant la nuit, mais il y

en a qui changent de couleurs.

LA DAME.

J'en ai été bien étonnée. On prétendait que c'était un effet produit par

la chaleur de la main, mais je vous assure qu'elle faisait le même

mouvement quand on la touchait avec une canne[9].

[9] Un bâton, une pierre jetée, et même le vent, font mouvoir la

sensitive d'un mouvement intérieur et apparent.

LE VOYAGEUR.

On expliquait de même, par la chaleur, la contraction des fleurs; comme

si le même effet n'arrivait pas toutes les nuits, quelle que soit leur

température. J'ai vérifié aussi la fausseté de ce raisonnement.

LA DAME.

Vous m'avez échappé; mais je vous rattraperai. Répondez à cette

objection. Il n'y a point d'animaux qui fassent des travaux inutiles

pour eux: cependant les vôtres bâtissent des fleurs qui ne sont qu'un

objet d'agrément pour les hommes, de grandes roses qui ne durent qu'un

jour, et qui ne leur servent à rien.

LE VOYAGEUR.

Il faut reprendre le fil de leur histoire. Lorsque la nation est devenue

nombreuse, elle songe à envoyer des colonies au dehors. On choisit les

beaux jours du printemps pour travailler aux provisions des émigrans. On

apporte le sucre, le lait et le miel. Ces riches denrées sont déposées

dans des bâtimens construits avec un art admirable. L'action du soleil

paraît ici de la plus grande importance, soit pour perfectionner les

vivres, soit plutôt pour échauffer l'ardeur des mariages. Il paraît que

chez ces peuples on ne fait point de détachement au dehors, sans unir

chaque citoyen par le lien le plus puissant qui soit dans la nature.

Nous faisions autrefois la même chose dans nos premiers établissemens au

Mississipi. On y envoyait des vaisseaux tout chargés de nouveaux mariés.

Les mâles élèvent des pistils, au sommet desquels ils se logent dans des

poussières dorées; de là ils se laissent tomber au fond des fleurs, où

les attendent leurs épouses.

Il paraît que la fleur est l'ouvrage des femmes. Elle est formée avec de

riches tentures de pourpre, de bleu céleste, ou de satin blanc. C'est

une chambre nuptiale, d'où s'exhalent les plus doux parfums. Souvent

c'est un vaste temple, où se célèbrent à la fois plusieurs hymens; alors

chaque feuille est un lit, chaque étamine une épouse, et plusieurs

familles viennent habiter sous le même toit.

Quelquefois les femelles paraissent seules sur un arbre, et les mâles

sur un autre. Peut être, dans ces républiques, le sexe le plus fort

subjugue le plus faible, et dédaigne de l'associer aux fêtes publiques,

quoiqu'il s'en serve pour les besoins particuliers, à peu près comme les

Amazones, qui avaient des esclaves mâles, mais qui ne s'alliaient qu'aux

peuples libres.

Sur le palmier, la femelle dresse seule le lit conjugal; si le mâle,

dans une forêt éloignée, aperçoit le temple de l'amour, il se laisse

aller au gré des vents, sur des poussières que les botanistes appellent

fécondantes.

LA DAME.

En vérité, monsieur, vous vous laissez aller à votre imagination. De

tout ce que vous avez dit, je n'ai fait attention qu'à la forme de la

fleur. Vous la croyez propre à réunir la chaleur: c'est une idée

nouvelle, et qui me plaît: j'aime à croire qu'une rose est un petit

réverbère.

LE VOYAGEUR.

Observez, je vous prie, que le plan des fleurs est presque toujours

circulaire, de quelque forme que soit le fruit. Leurs pétales sont

disposés alentour, comme des miroirs plans, sphériques, ou elliptiques,

propres à réfléchir la chaleur au foyer de leurs courbes: c'est là que

doit se former l'embryon qui contient la graine. Les fleurs qui donnent

des graines sont simples, parce qu'il eût été inutile de mettre des

miroirs derrière d'autres miroirs.

Dans les végétaux dont le suc est visqueux et plus difficile à

échauffer, comme les plantes bulbeuses et aquatiques, mes petits

géomètres construisent des réverbères contournés en fourneaux; ce sont

des portions de cylindre, de larges entonnoirs, ou des cloches. C'est ce

que vous pouvez voir dans les lis, les tulipes, les hyacinthes, les

jonquilles, les muguets, les narcisses, etc... Ceux qui travaillent dès

l'hiver adoptent aussi cette disposition avantageuse, comme on le voit

dans les perce-neiges et les primevères.

Ceux qui bâtissent à une exposition découverte, et qui s'élèvent

peu[10], comme dans la marguerite et le pissenlit, font des miroirs

presque plans. Ceux qui sont un peu plus à l'ombre, comme dans les

violettes et les fraises, se forment des miroirs plus concaves.

[10] Les plantes qui s'élèvent peu sont échauffées par le sol même. En

beaucoup d'endroits, l'herbe conserve sa verdure toute l'année. Les

mousses fleurissent en hiver.

Ceux qui travaillent à s'expatrier dans une saison chaude, découpent la

circonférence de la fleur, afin de diminuer son effet, comme on le voit

dans les cruciées, les bluets, les oeillets, etc... D'autres en

chiffonnent les pavillons, comme ceux de la grenade et du coquelicot; où

ils cessent d'en présenter le disque au soleil, et naissent à l'abri des

feuilles, comme dans les papilionacées, dont la forme ne doit pas réunir

les rayons directs du soleil, mais doit rassembler une chaleur reflétée.

Ils ont encore une industrie: c'est que les fleurs de l'été, qui ont de

grands bassins, ne sont attachées qu'à des ligamens très-faibles; elles

défleurissent vite: par exemple, le coquelicot, le pavot, les roses de

Provence, les fleurs de grenade.

Il y en a, comme les plantes appelées _soleils_, qui n'ont que des

rayons autour de leur circonférence; mais la fleur est posée sur un

pivot flexible, et tous ses habitans sont attentifs à la tourner vers le

soleil. Ne croiriez-vous pas voir des académiciens qui dirigent vers cet

astre un grand miroir ou un long télescope?

LA DAME.

Mais la couleur des fleurs ne servirait-elle pas encore à l'effet des

rayons réfléchis?

LE VOYAGEUR.

Je suis charmé, madame, que vous me fournissiez cette observation. Le

blanc et le jaune sont, comme vous le savez, les plus favorables: aussi

la plupart des fleurs du printemps et de l'automne ne sortent guère de

ces teintes légères avec une chaleur faible, il fallait des miroirs fort

actifs.

Les fleurs de ces deux saisons qui ont des réverbères d'un rouge foncé,

comme les anémones, les pivoines et quelques tulipes, ont leur centre

noir et propre à absorber directement les rayons. Les fleurs d'été ont

des couleurs plus foncées et moins propres à réverbérer. On trouve dans

cette saison beaucoup de bleu et de rouge; mais le noir est très-rare,

parce qu'il ne réfléchit rien du tout[11].

[11] Dans les pavots, dont la couleur est brune et très-foncée, on

remarque que les corolles sont brûlées du soleil avant que la fleur

soit tout-à-fait développée.

L'élévation des plantes, la grandeur, la couleur et la coupe de leurs

fleurs, paraissent combinées entre elles. Cette manière nouvelle de les

considérer peut exercer la plus sublime géométrie.

LA DAME.

Je suis bien aise que vous donniez à mes fleurs un air savant; je

croyais qu'elles n'étaient faites que pour plaire. Mais pourquoi les

fleurs qui mûrissent des graines inutiles sont-elles si belles; tandis

que celles du blé, de l'olivier et de la vigne sont si petites?

LE VOYAGEUR.

La nature fait souvent des compensations. Elle a peut-être voulu nous

donner le nécessaire avec simplicité, et le superflu avec magnificence.

LA DAME.

A vous entendre, dans les pays très-chauds, les fleurs doivent être fort

rares.

LE VOYAGEUR.

Entre les tropiques, je n'ai vu aucune fleur apparente dans les

prairies, quoiqu'on ait essayé d'y faire venir des marguerites, des

trèfles, des bassinets, etc. La plupart même de celles d'Europe n'y

réussissent pas dans les jardins. De grands réverbères donnent trop de

chaleur.

LA DAME.

Aucun voyageur n'avait encore dit cela. Ces prairies doivent être bien

tristes. Les arbres de ces pays ne doivent donc pas porter de fleurs?

LE VOYAGEUR.

Pardonnez-moi; sans fleurs il n'y a pas de graines.

Quand les arbres des Indes sont bien feuillés, les fleurs naissent à

l'abri des feuilles. Leur circonférence n'est jamais bien entière, comme

vous pouvez le voir dans celle des fleurs d'oranger et de citronnier.

Quand les arbres ont peu de feuilles, comme une espèce appelée _agati_,

et les feuilles des palmiers, telles que les dattiers, cocotiers,

lataniers, palmistes, leurs fleurs naissent en grappes pendantes. Dans

cette situation renversée, elles ne sauraient être brûlées par un soleil

trop ardent; il ne s'y rassemble qu'une chaleur réfléchie. Les arbres de

nos climats qui donnent des grappes de fleurs les portent droites, comme

le troêne, la vigne, le lilas, etc.

LA DAME.

Il me semble que les petits animaux des Indes ont plus d'esprit que ceux

d'Europe.

LE VOYAGEUR.

Ils ont des besoins contraires. Dans nos climats, il leur faut de la

chaleur: aussi les nôtres bâtissent les fleurs avant les feuilles, et

les ouvrent à découvert aux premiers jours du printemps, comme on le

voit dans les amandiers, pêchers, abricotiers, cerisiers, poiriers,

pruniers, coudriers, et même dans les ormes et les saules. Leur forme

est ordinairement en rose, ce qui donne des formes de miroir bien

concaves et bien circulaires.

Dans les pays du nord, ils bâtissent des fleurs solides formées de

chatons et d'écailles. Elles sont rangées sur des cônes comme sur des

espaliers. Les fleurs et les parois qui les appuient sont échauffées à

la fois par le soleil. Celles des sapins et des bouleaux en seraient

brûlées dans les pays chauds: aussi ces arbres n'y peuvent-ils croître.

Enfin, une preuve bien forte que les pétales des fleurs servent à

échauffer l'embryon où est la graine, c'est qu'on ne les trouve pas sur

les fleurs mâles qui unissent sur des arbres séparés; ces parties n'y

seraient d'aucune utilité.

LA DAME.

Voilà qui est admirable, de quelque façon que cela arrive. Il me semble

que je pourrais faire mûrir ici du café en mettant des réverbères autour

des fleurs. Il me semble qu'à l'inspection de la fleur, on peut juger si

l'arbre qui la donne résistera à un climat ardent. Je croirais bien que

les papilionacées peuvent y réussir, parce qu'elles sont renversées.

LE VOYAGEUR.

Vous avez raison, madame; les fleurs de beaucoup d'arbres et

d'arbrisseaux de l'Inde ont cette forme; beaucoup donnent des fruits

légumineux, ce qui est très-rare en Europe. Ici les fruits semblent

chercher le soleil; là, ils semblent l'éviter. La plupart naissent au

tronc, ou pendent à des grappes.

LA DAME.

Vous ne m'échapperez pas de tout le jour, vous viendrez dîner avec moi;

nous raisonnerons sur les fruits au dessert. Je ne puis pas fournir à

votre système une meilleure bibliothèque. Vous tirerez parti des livres

d'une manière ou d'autre.

DIALOGUE TROISIÈME.

DES FRUITS.

LA DAME.

Je trouve un grand défaut à votre système: vos animaux raisonnent trop

conséquemment; ils sont plus sages que les hommes.

LE VOYAGEUR.

C'est que l'homme acquiert son expérience, et que l'animal la reçoit:

l'araignée file dès qu'elle sort de son oeuf. La portion d'intelligence

qui a été donnée à chaque espèce est toujours parfaite, et suffit à ses

besoins. Je vous prie même d'observer que plus l'animal est petit, plus

il est industrieux. Dans les oiseaux, l'hirondelle est plus adroite que

l'autruche; dans les insectes, c'est la fourmi. Il semble que l'adresse

a été donnée aux plus faibles, comme une compensation de la force. Ainsi

mes animaux étant très-petits, il y a apparence qu'ils sont

très-prudens.

LA DAME.

J'ai bien envie de les voir partir pour les colonies.

LE VOYAGEUR.

Dès qu'une chaleur suffisante, rassemblée par la fleur, a réuni les

familles au fond des calices, toute la nation est occupée à y porter du

miel et du lait. Le lait est une substance qui paraît destinée à tous

les jeunes animaux: le jaune d'un oeuf même délayé dans l'eau, donne une

substance laiteuse. La colonie réside d'abord dans le lieu qu'on appelle

le germe; les provisions sont alentour, sous la forme d'un lait qui se

change ensuite, par l'action du soleil, en une substance solide et

huileuse.

On enveloppe la colonie et ses provisions d'une coque fort dure, pour la

mettre à l'abri des événemens. Cette couverture a quelquefois la dureté

d'une pierre, comme dans les fruits à noyau, mais on a grande attention

d'y ménager une suture, comme dans la noix, ou de petits trous à

l'extrémité, fermés par une soupape; c'est par cette porte que doit

sortir la nouvelle famille. Il n'y a pas une graine qui n'ait

l'équivalent de cette organisation.

LA DAME.

Ah! vous leur supposez trop d'industrie.

LE VOYAGEUR.

Voyage à l'Ile-de-France (2/2) · 第 5 / 9 段