les rend propres qu'à produire un certain effet, et par un endroit
particulier. Par exemple, on voit dans l'oreille un tympan élastique et
concave, propre à rendre les sons; et dans l'oeil, des membranes
transparentes et convexes, qui rassemblent les rayons de lumière sur la
rétine. L'oeil est évidemment construit pour voir, et l'oreille pour
entendre. Jamais un aveugle ne verra par son ouïe, et un sourd
n'entendra par sa vue.
LA DAME.
Vous vous donnez bien de la peine pour prouver ce qui est évident.
LE VOYAGEUR.
Si donc un arbre est une machine, il doit avoir un lieu destiné à donner
des feuilles, et un autre pour les racines. Les premières viendront
toujours à une extrémité, et les chevelus de la racine, à l'autre.
LA DAME.
Il faut que je vous aide. Vous pouvez ajouter qu'un bourgeon de feuilles
ne donne point de fruits: je sais très-bien distinguer les bourgeons à
feuilles des bourgeons à fruits.
LE VOYAGEUR.
Eh bien! madame, si vous faites replanter vos saules la tête en bas,
leurs racines donneront des feuilles.
LA DAME.
J'imagine, monsieur, que vous ne seriez pas assez hardi pour me citer
des faits douteux.
LE VOYAGEUR.
Celui-ci est très-certain. Croyez-vous que si on renversait la
Samaritaine dans la rivière, il monterait beaucoup d'eau dans son
réservoir?
LA DAME.
Je n'ai rien à dire: on ne s'attend pas à une expérience folle... Mais
peut-être chaque partie change d'usage en changeant de position.
LE VOYAGEUR.
Toutes ces lois, composées et variables, ne ressemblent point à celles
de la nature: elles sont simples et constantes. Dans toutes les machines
que l'homme a examinées, chaque partie a son effet, qu'on ne peut
changer en un autre. Qu'un animal reste couché toute la vie, il ne lui
viendra point de pattes sur le dos.
LA DAME.
Si le fait du saule renversé est vrai, comment l'expliquez-vous? Voyons
votre système: après tout, j'aime mieux l'attaquer que de défendre le
mien. La défense n'est pas aisée, et les hommes nous chargent toujours
du rôle le plus difficile.
LE VOYAGEUR.
Je pense, madame, qu'un arbre est une république. Lorsqu'on a planté le
long de ce ruisseau des branches de saule, les petits animaux qui y
étaient renfermés se sont portés au plus pressé. On a laissé tous les
accessoires. Les feuilles ont été abandonnées et sont tombées. Les uns
se sont occupés à clore la brèche qu'on avait faite à leur habitation,
en la fermant par un bourrelet. Les autres ont poussé en terre des
galeries souterraines, pour chercher des vivres et des matériaux propres
à la communauté. S'ils ont rencontré un rocher, ils se sont détournés,
ou ils l'ont environné de leur ouvrage, pour en faire un point d'appui.
Dans quelques espèces, comme celles du chêne, ils ont coutume d'enfoncer
un long pivot qui soutient toute l'habitation. Chaque nation a sa
manière. L'une bâtit sur pilotis, comme les Vénitiens; l'autre, sur la
surface de la terre, comme les Sauvages élèvent leurs cabanes.
Quand le désordre a été réparé, on a cherché à multiplier les vivres. Il
paraît que chez ces petits républicains, la population est fort prompte,
parce que la subsistance est fort aisée. Ils vivent d'huiles et de sels
volatils, dont l'air et la terre sont remplis. Pour saisir ceux qui sont
dans l'air, ils ont imaginé de faire ce que font les matelots sur les
vaisseaux où ils manquent d'eau douce; quand il pleut, ils étendent des
voiles: de même, ils se sont empressés de déployer les feuilles comme
autant de surfaces. Pour empêcher le vent d'emporter leurs tentes, ils
les ont attachées sur un seul point d'appui, à l'extrémité d'une queue
souple et élastique, ce qui est très-bien imaginé.
Les uns montent par le tronc avec des gouttes de liqueur, les autres
redescendent par l'écorce avec les alimens superflus. Vous jugez bien
que si on renverse leur ouvrage comme dans l'expérience du saule, mes
architectes ne perdront pas la tête: c'est comme si vous renversiez une
ruche.
LA DAME.
On pourrait expliquer cela par une sève qui monte et descend
d'elle-même, et qui prend dans les conduits de l'arbre une forme
constante, comme l'or qui passe à la filière.
LE VOYAGEUR.
Si la sève formait les feuilles, elle formerait également les fleurs et
les fruits. Mais dans un sauvageon enté, les fruits de l'ente sont bons,
tandis que ceux du pied ne changent point de nature. Si la sève, qui a
monté par le tronc de l'ente, et qui est redescendue par son écorce,
avait acquis quelque qualité, elle se découvrirait dans les fruits du
sauvageon. Pourquoi cela n'arrive-t-il pas?
LA DAME.
C'est à vous à vous défendre.
LE VOYAGEUR.
Les animaux du sauvageon apportent des matériaux pour fermer la brèche;
ceux de l'ente les prennent à mesure qu'ils arrivent: ils en fabriquent
des fruits excellens tandis que les autres n'en font rien qui vaille. La
matière est la même, les conduits sont communs, mais les ouvriers sont
différens.
LA DAME.
Si les arbres étaient peuplés d'animaux, l'hiver les ferait tous mourir;
car vous ne me persuaderez pas qu'ils ont des fourrures comme les
castors.
LE VOYAGEUR.
Ils ont eu la précaution d'envelopper leurs maisons de plusieurs étoffes
fort épaisses. Les unes sont souples comme des cuirs, les autres bien
sèches, et semblables à une grosse croûte. Personne n'est assez malavisé
pour se loger dans cette enceinte extérieure. Les arbres du nord, comme
le sapin et le bouleau, ont jusqu'à trois écorces différentes.
LA DAME.
Selon vous, les arbres des pays chauds n'en ont donc point?
LE VOYAGEUR.
Ils n'ont que des pellicules par où la sève descend; mais je n'y ai
jamais vu de ces écorces raboteuses, insensibles et multipliées qui
paraissent nécessaires aux arbres des pays froids. Comparez l'oranger au
pommier, qui vient cependant dans les climats tempérés.
LA DAME.
Vous m'étonnez, mais vous ne me persuadez pas. Si un arbre n'était pas
une machine, il n'aurait pas reçu toutes ses dimensions, comme les
machines des bêtes qui ont, chacune, une grandeur fixe. Selon vous, un
arbre croîtrait toujours. Vos petits animaux étant toujours en action,
on verrait des chênes gros comme des montagnes; un cerisier s'élèverait
autant qu'un orme: ce seraient des travaux monstrueux et sans fin, et
nous voyons le contraire.
LE VOYAGEUR.
A quoi sert l'élévation pour le bonheur? Ces petits animaux ont beaucoup
de sagesse; ils proportionnent toujours la hauteur de leur édifice à sa
base.
En jetant les fondemens de leur habitation, ils trouvent de grands
obstacles dans la terre. C'est le voisinage d'un autre arbre; ce sont
des rochers; c'est, à quelques pieds de profondeur, un mauvais sol. En
l'air, rien ne les arrête que la considération de leur propre sûreté. La
preuve en est bien forte; c'est que les plantes qui s'accrochent vont
toujours en s'allongeant sans s'arrêter. Il y a des lianes aux îles,
dont il ne serait pas facile de trouver les deux bouts. Voyez jusqu'où
s'élèvent les haricots qui grimpent, tandis que la féve de marais
acquiert à peine trois pieds de hauteur; cependant, ces deux légumes
naissent et meurent dans la même année. La fortune de ceux qui rampent
paraît sûre; ceux qui s'élèvent d'eux-mêmes sont plus circonspects. Les
arbres qui croissent sur les montagnes sont peu élevés: ceux de la même
espèce qui viennent dans des vallons resserrés et profonds, n'ayant rien
à craindre des vents, s'élèvent avec plus de hardiesse; ils sont
beaucoup plus grands.
Je suis persuadé que si la tige d'un orme traversait, dans son
élévation, plusieurs terrasses, ses habitans rassurés y enfonceraient
des pivots et élèveraient sa tête à une hauteur prodigieuse.
LA DAME.
Vous m'assurez cela bien gratuitement. Vous devenez hardi.
LE VOYAGEUR.
J'ai vu, aux Indes, les lianes dont je vous parle. J'y ai vu de nos
plantes potagères devenir vivaces, et de nos herbes devenir des
arbrisseaux. Les Chinois font sur les arbres une expérience curieuse,
qui prouve pour mon opinion. Ils choisissent, sur un oranger, une
branche avec son fruit; ils environnent cet étranglement de terre
humide; il s'y forme un bourrelet et des racines: on coupe ce petit
arbre, et on le sert sur la table avec son gros fruit. Si on l'avait
laissé sur pied, n'aurait-il pas formé un second étage d'oranger?
La preuve donc que les arbres ne sont pas des machines, c'est qu'ils
peuvent toujours croître, et qu'ils n'ont pas une grandeur déterminée.
LA DAME.
Vous n'avez évité un mauvais pas que pour tomber dans un autre. Selon
vous, les arbres ne devraient jamais mourir. Un arbre étant une espèce
de ville, dont les familles se reperpétuent, on devrait voir des chênes
aussi vieux que Paris.
LE VOYAGEUR.
Tout a son terme; à la longue, les canaux s'obstruent. On prétend que
les chênes vivent trois cents ans: trouvez-moi une ville dont les
maisons aient duré si long-temps sans se renouveler. Les quartiers de
Paris qui existaient il y a trois siècles, ne subsistent pas plus que
les hommes qui les habitaient: il faut en excepter quelques édifices
publics.
LA DAME.
Trois cents ans font une belle vieillesse: aussi je respecte beaucoup
les vieux arbres. Je n'ai pas voulu faire abattre ceux de mon parc; ils
ont vu mes aïeux, et ils verront mes petits-enfans. Cette idée-là me
touche. Demain nous continuerons: je vous donne rendez-vous au milieu de
mes fleurs.
DIALOGUE SECOND.
DES FLEURS.
LA DAME.
J'ai fait des rêves charmans. Je me croyais une reine plus puissante que
Sémiramis. Dans chaque plante de mon jardin, j'avais une nation
laborieuse, tout occupée à travailler pour moi. Les peuples du nord et
ceux du midi vivaient sous mon empire. Je voyais les habitans du sapin
couvrir leur habitation d'épaisses fourrures, et ceux de l'oranger
s'habiller à la légère, comme s'ils étaient sous les tropiques.
LE VOYAGEUR.
Je suis charmé que mon système vous plaise; vous commencez à en être
persuadée.
LA DAME.
Oh! je n'en crois pas un mot. Vos animaux ne ressemblent point à ceux
que nous connaissons; il paraît qu'ils n'ont aucun des sens les plus
communs. Ont-ils le goût, la respiration, la vue, le toucher? Vous
parlez bien de leurs actions, mais vous vous gardez de toucher à leurs
personnes.
LE VOYAGEUR.
Madame, vous me faites une mauvaise querelle. Doutez-vous que les
Romains qui ont bâti l'amphithéâtre de Nîmes, n'aient bu, mangé et
dormi, quoique les historiens qui parlent de ce monument n'en fassent
pas mention?
Il y a des choses qui sautent aux yeux. Vous faites arroser tous les
jours votre parterre; et vous demandez si ses habitants boivent? Vous
savez que, quand les plantes manquent d'air, elles périssent; et vous
demandez s'ils respirent? Vous voyez beaucoup de fleurs se refermer
pendant la nuit[8]; il y a même des arbres, comme le tamarinier, dont
toutes les feuilles se reclosent dans les ténèbres: ils sont donc
sensibles à la lumière. N'avez-vous pas vu la sensitive se mouvoir et se
resserrer dès qu'on la touche?
[8] Non seulement les fleurs se referment pendant la nuit, mais il y
en a qui changent de couleurs.
LA DAME.
J'en ai été bien étonnée. On prétendait que c'était un effet produit par
la chaleur de la main, mais je vous assure qu'elle faisait le même
mouvement quand on la touchait avec une canne[9].
[9] Un bâton, une pierre jetée, et même le vent, font mouvoir la
sensitive d'un mouvement intérieur et apparent.
LE VOYAGEUR.
On expliquait de même, par la chaleur, la contraction des fleurs; comme
si le même effet n'arrivait pas toutes les nuits, quelle que soit leur
température. J'ai vérifié aussi la fausseté de ce raisonnement.
LA DAME.
Vous m'avez échappé; mais je vous rattraperai. Répondez à cette
objection. Il n'y a point d'animaux qui fassent des travaux inutiles
pour eux: cependant les vôtres bâtissent des fleurs qui ne sont qu'un
objet d'agrément pour les hommes, de grandes roses qui ne durent qu'un
jour, et qui ne leur servent à rien.
LE VOYAGEUR.
Il faut reprendre le fil de leur histoire. Lorsque la nation est devenue
nombreuse, elle songe à envoyer des colonies au dehors. On choisit les
beaux jours du printemps pour travailler aux provisions des émigrans. On
apporte le sucre, le lait et le miel. Ces riches denrées sont déposées
dans des bâtimens construits avec un art admirable. L'action du soleil
paraît ici de la plus grande importance, soit pour perfectionner les
vivres, soit plutôt pour échauffer l'ardeur des mariages. Il paraît que
chez ces peuples on ne fait point de détachement au dehors, sans unir
chaque citoyen par le lien le plus puissant qui soit dans la nature.
Nous faisions autrefois la même chose dans nos premiers établissemens au
Mississipi. On y envoyait des vaisseaux tout chargés de nouveaux mariés.
Les mâles élèvent des pistils, au sommet desquels ils se logent dans des
poussières dorées; de là ils se laissent tomber au fond des fleurs, où
les attendent leurs épouses.
Il paraît que la fleur est l'ouvrage des femmes. Elle est formée avec de
riches tentures de pourpre, de bleu céleste, ou de satin blanc. C'est
une chambre nuptiale, d'où s'exhalent les plus doux parfums. Souvent
c'est un vaste temple, où se célèbrent à la fois plusieurs hymens; alors
chaque feuille est un lit, chaque étamine une épouse, et plusieurs
familles viennent habiter sous le même toit.
Quelquefois les femelles paraissent seules sur un arbre, et les mâles
sur un autre. Peut être, dans ces républiques, le sexe le plus fort
subjugue le plus faible, et dédaigne de l'associer aux fêtes publiques,
quoiqu'il s'en serve pour les besoins particuliers, à peu près comme les
Amazones, qui avaient des esclaves mâles, mais qui ne s'alliaient qu'aux
peuples libres.
Sur le palmier, la femelle dresse seule le lit conjugal; si le mâle,
dans une forêt éloignée, aperçoit le temple de l'amour, il se laisse
aller au gré des vents, sur des poussières que les botanistes appellent
fécondantes.
LA DAME.
En vérité, monsieur, vous vous laissez aller à votre imagination. De
tout ce que vous avez dit, je n'ai fait attention qu'à la forme de la
fleur. Vous la croyez propre à réunir la chaleur: c'est une idée
nouvelle, et qui me plaît: j'aime à croire qu'une rose est un petit
réverbère.
LE VOYAGEUR.
Observez, je vous prie, que le plan des fleurs est presque toujours
circulaire, de quelque forme que soit le fruit. Leurs pétales sont
disposés alentour, comme des miroirs plans, sphériques, ou elliptiques,
propres à réfléchir la chaleur au foyer de leurs courbes: c'est là que
doit se former l'embryon qui contient la graine. Les fleurs qui donnent
des graines sont simples, parce qu'il eût été inutile de mettre des
miroirs derrière d'autres miroirs.
Dans les végétaux dont le suc est visqueux et plus difficile à
échauffer, comme les plantes bulbeuses et aquatiques, mes petits
géomètres construisent des réverbères contournés en fourneaux; ce sont
des portions de cylindre, de larges entonnoirs, ou des cloches. C'est ce
que vous pouvez voir dans les lis, les tulipes, les hyacinthes, les
jonquilles, les muguets, les narcisses, etc... Ceux qui travaillent dès
l'hiver adoptent aussi cette disposition avantageuse, comme on le voit
dans les perce-neiges et les primevères.
Ceux qui bâtissent à une exposition découverte, et qui s'élèvent
peu[10], comme dans la marguerite et le pissenlit, font des miroirs
presque plans. Ceux qui sont un peu plus à l'ombre, comme dans les
violettes et les fraises, se forment des miroirs plus concaves.
[10] Les plantes qui s'élèvent peu sont échauffées par le sol même. En
beaucoup d'endroits, l'herbe conserve sa verdure toute l'année. Les
mousses fleurissent en hiver.
Ceux qui travaillent à s'expatrier dans une saison chaude, découpent la
circonférence de la fleur, afin de diminuer son effet, comme on le voit
dans les cruciées, les bluets, les oeillets, etc... D'autres en
chiffonnent les pavillons, comme ceux de la grenade et du coquelicot; où
ils cessent d'en présenter le disque au soleil, et naissent à l'abri des
feuilles, comme dans les papilionacées, dont la forme ne doit pas réunir
les rayons directs du soleil, mais doit rassembler une chaleur reflétée.
Ils ont encore une industrie: c'est que les fleurs de l'été, qui ont de
grands bassins, ne sont attachées qu'à des ligamens très-faibles; elles
défleurissent vite: par exemple, le coquelicot, le pavot, les roses de
Provence, les fleurs de grenade.
Il y en a, comme les plantes appelées _soleils_, qui n'ont que des
rayons autour de leur circonférence; mais la fleur est posée sur un
pivot flexible, et tous ses habitans sont attentifs à la tourner vers le
soleil. Ne croiriez-vous pas voir des académiciens qui dirigent vers cet
astre un grand miroir ou un long télescope?
LA DAME.
Mais la couleur des fleurs ne servirait-elle pas encore à l'effet des
rayons réfléchis?
LE VOYAGEUR.
Je suis charmé, madame, que vous me fournissiez cette observation. Le
blanc et le jaune sont, comme vous le savez, les plus favorables: aussi
la plupart des fleurs du printemps et de l'automne ne sortent guère de
ces teintes légères avec une chaleur faible, il fallait des miroirs fort
actifs.
Les fleurs de ces deux saisons qui ont des réverbères d'un rouge foncé,
comme les anémones, les pivoines et quelques tulipes, ont leur centre
noir et propre à absorber directement les rayons. Les fleurs d'été ont
des couleurs plus foncées et moins propres à réverbérer. On trouve dans
cette saison beaucoup de bleu et de rouge; mais le noir est très-rare,
parce qu'il ne réfléchit rien du tout[11].
[11] Dans les pavots, dont la couleur est brune et très-foncée, on
remarque que les corolles sont brûlées du soleil avant que la fleur
soit tout-à-fait développée.
L'élévation des plantes, la grandeur, la couleur et la coupe de leurs
fleurs, paraissent combinées entre elles. Cette manière nouvelle de les
considérer peut exercer la plus sublime géométrie.
LA DAME.
Je suis bien aise que vous donniez à mes fleurs un air savant; je
croyais qu'elles n'étaient faites que pour plaire. Mais pourquoi les
fleurs qui mûrissent des graines inutiles sont-elles si belles; tandis
que celles du blé, de l'olivier et de la vigne sont si petites?
LE VOYAGEUR.
La nature fait souvent des compensations. Elle a peut-être voulu nous
donner le nécessaire avec simplicité, et le superflu avec magnificence.
LA DAME.
A vous entendre, dans les pays très-chauds, les fleurs doivent être fort
rares.
LE VOYAGEUR.
Entre les tropiques, je n'ai vu aucune fleur apparente dans les
prairies, quoiqu'on ait essayé d'y faire venir des marguerites, des
trèfles, des bassinets, etc. La plupart même de celles d'Europe n'y
réussissent pas dans les jardins. De grands réverbères donnent trop de
chaleur.
LA DAME.
Aucun voyageur n'avait encore dit cela. Ces prairies doivent être bien
tristes. Les arbres de ces pays ne doivent donc pas porter de fleurs?
LE VOYAGEUR.
Pardonnez-moi; sans fleurs il n'y a pas de graines.
Quand les arbres des Indes sont bien feuillés, les fleurs naissent à
l'abri des feuilles. Leur circonférence n'est jamais bien entière, comme
vous pouvez le voir dans celle des fleurs d'oranger et de citronnier.
Quand les arbres ont peu de feuilles, comme une espèce appelée _agati_,
et les feuilles des palmiers, telles que les dattiers, cocotiers,
lataniers, palmistes, leurs fleurs naissent en grappes pendantes. Dans
cette situation renversée, elles ne sauraient être brûlées par un soleil
trop ardent; il ne s'y rassemble qu'une chaleur réfléchie. Les arbres de
nos climats qui donnent des grappes de fleurs les portent droites, comme
le troêne, la vigne, le lilas, etc.
LA DAME.
Il me semble que les petits animaux des Indes ont plus d'esprit que ceux
d'Europe.
LE VOYAGEUR.
Ils ont des besoins contraires. Dans nos climats, il leur faut de la
chaleur: aussi les nôtres bâtissent les fleurs avant les feuilles, et
les ouvrent à découvert aux premiers jours du printemps, comme on le
voit dans les amandiers, pêchers, abricotiers, cerisiers, poiriers,
pruniers, coudriers, et même dans les ormes et les saules. Leur forme
est ordinairement en rose, ce qui donne des formes de miroir bien
concaves et bien circulaires.
Dans les pays du nord, ils bâtissent des fleurs solides formées de
chatons et d'écailles. Elles sont rangées sur des cônes comme sur des
espaliers. Les fleurs et les parois qui les appuient sont échauffées à
la fois par le soleil. Celles des sapins et des bouleaux en seraient
brûlées dans les pays chauds: aussi ces arbres n'y peuvent-ils croître.
Enfin, une preuve bien forte que les pétales des fleurs servent à
échauffer l'embryon où est la graine, c'est qu'on ne les trouve pas sur
les fleurs mâles qui unissent sur des arbres séparés; ces parties n'y
seraient d'aucune utilité.
LA DAME.
Voilà qui est admirable, de quelque façon que cela arrive. Il me semble
que je pourrais faire mûrir ici du café en mettant des réverbères autour
des fleurs. Il me semble qu'à l'inspection de la fleur, on peut juger si
l'arbre qui la donne résistera à un climat ardent. Je croirais bien que
les papilionacées peuvent y réussir, parce qu'elles sont renversées.
LE VOYAGEUR.
Vous avez raison, madame; les fleurs de beaucoup d'arbres et
d'arbrisseaux de l'Inde ont cette forme; beaucoup donnent des fruits
légumineux, ce qui est très-rare en Europe. Ici les fruits semblent
chercher le soleil; là, ils semblent l'éviter. La plupart naissent au
tronc, ou pendent à des grappes.
LA DAME.
Vous ne m'échapperez pas de tout le jour, vous viendrez dîner avec moi;
nous raisonnerons sur les fruits au dessert. Je ne puis pas fournir à
votre système une meilleure bibliothèque. Vous tirerez parti des livres
d'une manière ou d'autre.
DIALOGUE TROISIÈME.
DES FRUITS.
LA DAME.
Je trouve un grand défaut à votre système: vos animaux raisonnent trop
conséquemment; ils sont plus sages que les hommes.
LE VOYAGEUR.
C'est que l'homme acquiert son expérience, et que l'animal la reçoit:
l'araignée file dès qu'elle sort de son oeuf. La portion d'intelligence
qui a été donnée à chaque espèce est toujours parfaite, et suffit à ses
besoins. Je vous prie même d'observer que plus l'animal est petit, plus
il est industrieux. Dans les oiseaux, l'hirondelle est plus adroite que
l'autruche; dans les insectes, c'est la fourmi. Il semble que l'adresse
a été donnée aux plus faibles, comme une compensation de la force. Ainsi
mes animaux étant très-petits, il y a apparence qu'ils sont
très-prudens.
LA DAME.
J'ai bien envie de les voir partir pour les colonies.
LE VOYAGEUR.
Dès qu'une chaleur suffisante, rassemblée par la fleur, a réuni les
familles au fond des calices, toute la nation est occupée à y porter du
miel et du lait. Le lait est une substance qui paraît destinée à tous
les jeunes animaux: le jaune d'un oeuf même délayé dans l'eau, donne une
substance laiteuse. La colonie réside d'abord dans le lieu qu'on appelle
le germe; les provisions sont alentour, sous la forme d'un lait qui se
change ensuite, par l'action du soleil, en une substance solide et
huileuse.
On enveloppe la colonie et ses provisions d'une coque fort dure, pour la
mettre à l'abri des événemens. Cette couverture a quelquefois la dureté
d'une pierre, comme dans les fruits à noyau, mais on a grande attention
d'y ménager une suture, comme dans la noix, ou de petits trous à
l'extrémité, fermés par une soupape; c'est par cette porte que doit
sortir la nouvelle famille. Il n'y a pas une graine qui n'ait
l'équivalent de cette organisation.
LA DAME.
Ah! vous leur supposez trop d'industrie.
LE VOYAGEUR.