pas inventés. Essayez de faire la description d'une montagne, de manière
à la faire reconnaître: quand vous aurez parlé de la base, des flancs et
du sommet, vous aurez tout dit. Mais que de variété dans ses formes
bombées, arrondies, allongées, aplaties, cavées, etc.! vous ne trouvez
que des périphrases; c'est la même difficulté pour les plaines et les
vallons. Qu'on ait à décrire un palais, ce n'est plus le même embarras.
On le rapporte à un ou à plusieurs des cinq ordres; on le subdivise en
soubassement, en corps principal, en entablement; et dans chacune de ces
masses, depuis le socle jusqu'à la corniche, il n'y a pas une moulure
qui n'ait son nom.
Il n'est donc pas étonnant que les voyageurs rendent si mal les objets
naturels. S'ils vous dépeignent un pays, vous y voyez des villes, des
fleuves et des montagnes; mais leurs descriptions sont arides comme des
cartes de géographie: l'Indoustan ressemble à l'Europe. La physionomie
n'y est pas. Parlent-ils d'une plante? ils en détaillent bien les
fleurs, les feuilles, l'écorce, les racines; mais son port, son
ensemble, son élégance, sa rudesse ou sa grâce, c'est ce qu'aucun ne
rend. Cependant la ressemblance d'un objet dépend de l'harmonie de
toutes ses parties, et vous auriez la mesure de tous les muscles d'un
homme, que vous n'auriez pas son portrait.
Si les voyageurs, en rendant la nature, pèchent par défaut
d'expressions, ils pèchent encore par excès de conjectures. J'ai cru
fort long-temps, sur la foi des relations, que l'homme sauvage pouvait
vivre dans les bois. Je n'ai pas trouvé un seul fruit bon à manger dans
ceux de l'Ile-de-France; je les ai goûtés tous, au risque de
m'empoisonner. Il y avait quelques graines d'un goût passable, en petite
quantité; et dans certaines saisons, on n'en eût pas ramassé pour le
déjeûner d'un singe. Il n'y a que l'oignon dangereux d'une espèce de
_nymphæa_; encore croît-il sous l'eau dans la terre, et il n'est pas
vraisemblable que l'homme naturel l'eût deviné là. Je crus au Cap que
l'homme avait été mieux servi. J'y vis des buissons couverts de gros
artichauts couleur de chair, qui étaient d'une âpreté insupportable.
Dans les bois de la France et de l'Allemagne, on ne trouve de mangeable
que les faînes du hêtre et les fruits du châtaignier; encore ce n'est
que dans une courte saison. On assure, il est vrai, que, dans l'âge d'or
des Gaules, nos ancêtres vivaient de gland; mais le gland de nos chênes
constipe. Il n'y a que celui du chêne vert qu'on puisse digérer: il est
très-rare en France, et il n'est commun qu'en Italie, d'où nous est
venue aussi cette tradition. Un peu d'histoire naturelle servirait à
écrire l'histoire des hommes.
On ne trouve dans les forêts du nord que les pommes de sapin, dont les
écureuils s'accommodent fort bien. Il est fort douteux que les hommes
pussent en vivre. La nature aurait traité bien mal le roi des animaux,
puisque la table est mise pour tous, excepté pour lui, si elle ne lui
avait pas donné une raison universelle qui tire parti de tout, et la
sociabilité, sans laquelle ses forces ne sauraient servir sa raison.
Ainsi, d'une seule observation naturelle on peut prouver, 1º que le plus
stupide des paysans est supérieur au plus intelligent des animaux, qu'on
ne dressera jamais à semer et à labourer de lui-même; 2º que l'homme est
né pour la société, sans laquelle il ne pourrait vivre; 3º que la
société doit à son tour à tous ses membres une subsistance qu'ils ne
peuvent attendre que d'elle.
Les voyageurs pèchent encore par un autre excès. Ils mettent presque
toujours le bonheur hors de leur patrie. Ils font des descriptions si
agréables des pays étrangers, qu'on en est toute la vie de mauvaise
humeur contre le sien.
Si je l'ose dire, la nature paraît avoir tout compensé; et je ne sais
lequel est préférable d'un climat très-chaud ou d'un climat très-froid.
Celui-ci est plus sain; d'ailleurs, le froid est une douleur dont on
peut se garantir, et la chaleur une incommodité qu'on ne saurait éviter.
Pendant six mois, j'ai vu le paysage blanc à Pétersbourg; pendant six
mois, je l'ai vu noir à l'Ile-de-France; joignez-y les insectes si
dévorans, les ouragans qui renversent tout, et choisissez. Il est vrai
qu'aux Indes les arbres ont toujours des feuilles, que les vergers
rapportent sans être greffés, et que les oiseaux ont de belles couleurs.
Mais j'aime mieux notre nature,
Nos fruits, nos fleurs, notre verdure;
Un rossignol qu'un perroquet,
Le sentiment que le caquet;
Et même je préfère encore
L'odeur de la rose et du thym
A l'ambre que la main du More
Recueille aux rives du matin.
On doit compter aussi pour un grand inconvénient le spectacle d'une
société malheureuse, puisque la vue d'un seul misérable peut empoisonner
le bonheur. Peut-on penser sans frémir que l'Afrique, l'Amérique et
presque toute l'Asie, sont dans l'esclavage? Dans l'Indoustan on ne fait
agir le peuple qu'à coups de rotin, de sorte qu'on en a appelé le bâton
_le roi des Indes_; en Chine même, ce pays si vanté, la plupart des
punitions de simple police sont corporelles. Chez nous les lois ont un
peu plus respecté les hommes. D'ailleurs, quelque rudes que soient nos
climats, la nature la plus sauvage m'y plaît toujours par un coin. Il
est des sites touchans jusque dans les rochers de la pauvre Finlande;
j'y ai vu des étés plus beaux que ceux des tropiques, des jours sans
nuits, des lacs si couverts de cygnes, de canards, de bécasses, de
pluviers, etc., qu'on eût dit que les oiseaux de toutes les rivières s'y
étaient rendus pour y faire leurs nids. Des flancs des rochers tout
brillans de mousses pourprées, et des lapis rouges du kloucva[5],
s'élevaient de grands bouleaux, dont les feuillages verts, souples et
odorans se mariaient aux pyramides sombres des sapins, et offraient à la
fois des retraites à l'amour et à la philosophie. Au fond d'un petit
vallon, sur une lisière de pré, loin de l'envie, était l'héritage d'un
bon gentilhomme dont rien ne troublait le repos que le bruit d'un
torrent que l'oeil voyait avec plaisir bondir et écumer sur la croupe
noire d'une roche voisine. Il est vrai qu'en hiver la verdure et les
oiseaux disparaissent. Le vent, la neige, le grésil, les frimas,
entourent et secouent la petite maison; mais l'hospitalité est dedans.
On se visite de quinze lieues, et l'arrivée d'un ami est une fête de
huit jours: on boit au bruit des cors et des timbales à la santé du
convive, des princes et des dames[6]. Les vieillards, auprès du poêle,
fument et parlent des anciennes guerres; les garçons, en bottes, dansent
au son d'un fifre ou d'un tambour, autour de la jeune Finlandaise en
pelisse, qui paraît comme Pallas au milieu de la jeunesse de Sparte.
[5] Plante rampante d'un beau vert, dont la feuille ressemble à celle
du buis. Elle donne un petit fruit rouge qui est un
anti-scorbutique.
[6] Les femmes sont de ces parties, et il est juste qu'accompagnant
les hommes à la guerre, elles président à leurs plaisirs. On ne
trouve point ailleurs de plus grands exemples de l'amitié conjugale.
J'y ai vu des femmes de généraux qui avaient suivi leurs maris à
l'armée depuis le premier grade militaire.
Si les organes y semblent rudes, les coeurs y sont sensibles. On parle
d'aimer, de plaire, de la France, et de Paris surtout; car Paris est la
capitale de toutes les femmes. C'est là que la Russe, la Polonaise et
l'Italienne viennent apprendre l'art de gouverner les hommes avec des
rubans et des blondes; c'est là que règne la Parisienne à l'humeur
folle, aux grâces toujours nouvelles. Elle voit l'Anglais mettre à ses
genoux son or et sa mélancolie, tandis que, du sein des arts, elle
prépare en riant la guirlande qui enchaîne par les plaisirs tous les
peuples de l'Europe.
Je préférerais Paris à toutes les villes, non pas à cause de ses fêtes,
mais parce que le peuple y est bon, et qu'on y vit en liberté. Que
m'importent ses carrosses, ses hôtels, son bruit, sa foule, ses jeux,
ses repas, ses visites, ses amitiés si promptes et si vaines? Des
plaisirs si nombreux mettent le bonheur en surface, et la jouissance en
observation. La vie ne doit pas être un spectacle. Ce n'est qu'à la
campagne qu'on jouit des biens du coeur, de soi-même, de sa femme, de
ses enfans, de ses amis. En tout, la campagne me semble préférable aux
villes: l'air y est pur, la vue riante, le marcher doux, le vivre
facile, les moeurs simples, et les hommes meilleurs. Les passions s'y
développent sans nuire à personne. Celui qui aime la liberté n'y dépend
que du ciel; l'avare en reçoit des présens toujours renouvelés, le
guerrier s'y livre à la chasse, le voluptueux y place ses jardins, et le
philosophe y trouve à méditer sans sortir de chez lui. Où trouvera-t-il
un animal plus utile que le boeuf, plus noble que le cheval et plus
aimable que le chien? Apporte-t-on des Indes une plante plus nécessaire
que le blé et aussi gracieuse que la vigne?
Je préférerais de toutes les campagnes, celle de mon pays, non pas parce
qu'elle est belle, mais parce que j'y ai été élevé. Il est dans le lieu
natal un attrait caché, je ne sais quoi d'attendrissant, qu'aucune
fortune ne saurait donner et qu'aucun pays ne peut rendre. Où sont ces
jeux du premier âge, ces jours si pleins, sans prévoyance et sans
amertume? La prise d'un oiseau me comblait de joie. Que j'avais de
plaisir à caresser une perdrix, à recevoir ses coups de bec, à sentir
dans mes mains palpiter son coeur et frissonner ses plumes! Heureux qui
revoit les lieux où tout fut aimé, où tout parut aimable, et la prairie
où il courut, et le verger qu'il ravagea! Plus heureux qui ne vous a
jamais quitté, toit paternel, asile saint! Que de voyageurs reviennent
sans trouver de retraite! De leurs amis, les uns sont morts, les autres
éloignés; une famille est dispersée; des protecteurs... Mais la vie
n'est qu'un petit voyage, et l'âge de l'homme un jour rapide. J'en veux
oublier les orages pour ne me ressouvenir que des services, des vertus
et de la constance de mes amis. Peut-être ces lettres conserveront leurs
noms, et les feront survivre à ma reconnaissance! Peut-être iront-elles
jusqu'à vous, bons Hollandais du Cap! Pour toi, Nègre infortuné qui
pleures sur les rochers de Maurice, si ma main, qui ne peut essuyer tes
larmes, en fait verser de regret et de repentir à tes tyrans, je n'ai
plus rien à demander aux Indes, j'y ai fait fortune!
D. S. P.
A Paris, ce 1er janvier 1773.
CONSEILS A UN JEUNE COLON DE L'ILE-DE-FRANCE.
La première année se passera dans des travaux continuels, et souvent au
milieu des pluies journalières qui feront moisir tous les meubles de
votre habitation. Vous verrez votre maïs croître avec rapidité, et
s'élever à onze ou douze pieds de hauteur. Ses épis seront vides; alors
ne vous découragez pas. Augmentez la grandeur de vos carrés, et vous
verrez les nuages, comme je les ai vus souvent, filer le long de vos
bois en épaisses vapeurs; et, par un phénomène assez étonnant le soleil
brillera sur votre champ tandis que la pluie tombera dans vos bois.
Si votre habitation est située dans un fond, il faut vous résoudre à
semer du riz qui croît dans l'eau, et la fataque qui sert de pâturage
aux bestiaux; car il faut préférer une riche prairie à un champ
marécageux. Comme cette terre porte deux récoltes, au lieu de semer dans
la saison pluvieuse, vous semerez dans la saison sèche. Cependant, une
des meilleures nourritures et des plus abondantes est le manioc et la
patate; dès la première année faites bêcher votre terre et plantez-y vos
racines, ce qui ne vous empêchera pas de semer du maïs et de recueillir
deux récoltes.
Alors votre famille est augmentée, vos nègres ont des enfans, vos
troupeaux sont multipliés. Ayez soin que vos enfans soient chaudement
vêtus, de peur de les voir saisis de convulsions de nerfs occasionnées
par le froid; lorsqu'ils seront attaqués des vers, vous battrez de
l'huile de palma-christi avec du vin blanc, et vous la leur ferez
avaler.
Il sera temps dès-lors de songer à rendre votre habitation moins
sauvage, car elle n'offre que des arbres sans fruits et une cabane
couverte de feuilles. Vous ferez apporter des arbres équarris. Vous les
poserez par assises les uns sur les autres. Vous tournerez votre
bâtiment du côté du vent du sud-est. Une salle et quatre cabinets aux
quatre coins feront votre maison. A quelque distance, deux autres
pavillons sur la droite et sur la gauche sont destinés pour la cuisine
et pour le magasin des provisions. Du côté de la cour, les toits de ces
trois pavillons seront vos greniers.
Choisissez de préférence le bord du ruisseau qui doit borner votre cour;
c'est la disposition générale imaginée par les habitans. Mais voici ce
qu'ils ne font pas, et que je vous conseille de faire. Votre maison sera
entre cour et jardin; votre cour sera sous le vent, et bordée des cases
de vos nègres, de hangards pour loger les bestiaux, d'un poulailler, de
votre magasin et de votre cuisine, avec assez d'intervalle des cases aux
pavillons. Au lieu d'un mur de bambous, qui croissent à la hauteur des
plus grands arbres et ne donnent que de bien faible bois, la cour sera
plantée d'arbres fruitiers, de bananiers, de mangliers, que les nègres
aiment beaucoup, et ce sera le jardin commun de vos noirs; car il faut
que vous inspiriez à vos nègres un intérêt commun, après leur avoir
inspiré de l'attachement pour vous. Il arrivera encore qu'ils se
surveilleront les uns les autres pour la sûreté de ce bien public. Au
reste, ce sera dans cet enclos que, tous les dimanches, ils aimeront à
s'assembler et à danser bien avant dans la nuit. Vous choisirez ce jour
pour leur donner des récompenses et un bon repas au coucher du soleil;
ceux-là en seront exclus qui auront manqué à leurs devoirs, et vous les
punirez par cette privation, à laquelle ils seront très-sensibles. On a
vu un habitant, M. Harmand, ancien militaire, en faire des compagnies
très-bien exercées, qui entendaient la manoeuvre, et regardaient le
dimanche comme un jour de grande fête. Mais comme ces fêtes militaires
sont très-coûteuses, et dérangent l'ordre établi dans l'habitation,
bornez-vous à inspirer à vos esclaves la joie et la gaîté.
Le terrain ordinaire d'une habitation a besoin de cinquante noirs pour
être mis en valeur. Votre habitation ainsi disposée pour être un jour
celle d'une famille considérable, vous diviserez le terrain en un carré
coupé au centre par des avenues de bananiers. Vous laisserez de grands
bouquets de bois alentour pour les abriter des vents, et en attendant
que vous puissiez cultiver ce jardin avec les légumes nécessaires, vous
le semerez de graines comme le reste de votre terre.
Si des noirs marrons, pressés par la faim, rôdent autour de votre
habitation, ce que vos noirs affidés vous diront, ne souffrez pas que la
nécessité les oblige à vous voler, mais engagez vos gens à leur donner
d'abord à manger; ensuite vous leur ferez proposer de venir à vous, ce
qu'ils feront sur la foi de vos gens qui vous connaissent pour un homme
juste. Alors vous leur proposerez de travailler à votre défriché
moyennant une certaine nourriture, ce que très-probablement ils
accepteront.
Croyez que ces conditions leur plairont; car il est à ma connaissance
que beaucoup de noirs marrons venaient à la ville se louer à nos soldats
la nuit. Ils allaient leur chercher du bois de leur ajoupa moyennant
quelques vivres; ils passaient quelquefois des semaines entières avec
eux, sans défiance, parce que c'étaient des malheureux comme eux, qu'ils
appelaient quelquefois des nègres blancs.
Quand vous les aurez bien apprivoisés, ne les livrez jamais à leurs
maîtres: votre honneur, non pas aux yeux des habitans, mais au jugement
de votre conscience, y est intéressé. Alors, si leurs maîtres sont des
hommes raisonnables, et que les fautes des noirs ne viennent que
d'étourderie, tâchez d'arranger leur accord: que si vous voyez de la
répugnance dans l'esclave, ne l'y forcez pas. Les Athéniens ne
permettaient pas qu'on remît un esclave fugitif entre les mains d'un
maître irrité. J'ai vu de ces infortunés, ramenés et cruellement punis,
se livrer à des actes de fureur. Un jour une femme plaça l'enfant de son
maître dans son lit et y mit le feu.
Sans doute que parmi ces malheureux vous en trouverez de laborieux, et
que vous les gagnerez par de petits bienfaits. Vous leur ferez voir que
vos noirs sont chaudement vêtus, bien nourris, jamais frappés; qu'ils
ont des femmes, qu'ils vivent tranquilles; et vous leur proposerez d'en
augmenter le nombre, puisqu'avec plus de travail ils sont beaucoup plus
mal. Une fois que vous aurez bien éprouvé un esclave, proposez à son
maître de vous le vendre; certainement il vous le vendra à bon marché,
et quoique vous n'ayez pas d'argent, il vous donnera des termes pour le
payer même en grains, si vous l'aimez mieux. Voilà donc comment vous
tirerez parti de vos ennemis, car la reconnaissance apprivoise le coeur
humain. Les habitans disent que les nègres sont des ingrats, parce
qu'ils fuient ceux mêmes qui leur accordent des secours passagers; mais
il ne faut point oublier les coups de fouet, les travaux forcés. Ces
souvenirs sont restés dans leurs coeurs. Le parfum de la rose passe
vite, mais la piqûre de son épine reste long-temps.
O hommes qui rêvez des républiques! voyez comme vos semblables abusent
de l'autorité lorsque les lois la leur confient. Voyez la Pologne, dont
les paysans sont si malheureux, la pauvre noblesse si humiliée. Voyez
les colonies, où coule le sang humain, où l'on entend le bruit des
fouets. Ce sont pourtant vos semblables, qui parlent d'humanité comme
vous, qui lisent les livres des philosophes, qui crient contre le
despotisme, et qui sont des bourreaux lorsqu'ils ont le pouvoir. Dans un
pays où les moeurs sont corrompues, il faut un gouvernement absolu: la
force d'un maître, aidée de la force de la loi, s'opposera à toutes les
injustices du peuple et des grands: j'aime mieux les excès d'un seul que
les crimes de tous.
DIALOGUE PREMIER,
DES ARBRES.
UNE DAME ET UN VOYAGEUR.
LA DAME.
Vous m'avez donné, monsieur, des curiosités fort rares. Comment
appelez-vous ces jolis arbres de pierre qui ont des racines, des tiges,
des masses de feuilles, et même des fleurs couleur de pêcher,
dites-vous? S'ils étaient verts, on les prendrait pour des plantes de
nos jardins.
LE VOYAGEUR.
Madame, ce sont des madrépores. Rien n'est si commun dans les mers des
Indes. Presque toutes les îles en sont environnées. Ils croissent sous
l'eau, et y forment des forêts de plusieurs lieues. On y voit nager des
poissons de toutes couleurs, comme les oiseaux volent dans nos bois.
LA DAME.
Ce doit être un spectacle charmant. Avez-vous apporté des fruits de ces
arbres-là?
LE VOYAGEUR.
Ces plantes ne donnent point de fruits; ce ne sont point des végétaux:
ils sont l'ouvrage de petits animaux qui travaillent en société.
LA DAME.
Je ne m'en serais jamais doutée.
LE VOYAGEUR.
Il y a quelque chose de plus merveilleux. Vous voyez avec mes
madrépores, des arbrisseaux qui ont de véritables feuilles, et dont les
branches sont flexibles comme le bois: ce sont des lithophytes. Ces
lithophytes et ces coraux sont également l'ouvrage de petits animaux
marins.
LA DAME.
Mais enfin, quelle preuve en a-t-on?
LE VOYAGEUR.
On les a vus avec de bons microscopes. La chimie a fait sur eux quelques
expériences toujours un peu douteuses, parce qu'elle ne raisonne que sur
ce qu'elle détruit[7]. Enfin on a conclu que ces ouvrages si réguliers
devaient appartenir à des êtres doués d'un esprit d'ordre et
d'intelligence.
[7] Lorsque la chimie décompose une pêche ou un melon, elle trouve le
même résultat. Une plante vénéneuse et une plante alimentaire,
paraissent, dans ses opérations, formées des mêmes élémens. Il est
vrai qu'en brûlant des matières animales, il s'en exhale une odeur
alkaline, qui se retrouve dans la combustion des madrépores: mais
nous avons des plantes végétales qui, même sans être détruites, ont
le goût et l'odeur de la viande bouillie, de la morue sèche, etc.
D'ailleurs, comment imaginer qu'il y ait une différence réelle entre
les élémens du végétal et de l'animal, lorsqu'on voit un boeuf
changer en sa substance l'herbe d'un pré?
Après tout, de petits arbrisseaux ne sont pas plus difficiles à faire
que les cellules de cire à six pans que maçonnent nos abeilles. On a
disputé quelque temps; à la fin tout le monde est resté d'accord.
LA DAME.
Si tout le monde le dit, il faut bien le croire. Je ne serai pas seule
d'un avis contraire.
LE VOYAGEUR.
Ah! si j'osais, j'aurais quelque chose de bien plus difficile à vous
faire croire.
LA DAME.
Osez, monsieur. Il y a tant de choses incompréhensibles où il faut s'en
rapporter à l'opinion publique!
LE VOYAGEUR.
Malheureusement mon opinion est à moi seul.
LA DAME.
Tant mieux; j'aurai le plaisir de la combattre. Quand nous paraissons
dans le monde, notre catéchisme est tout fait. Les hommes nous ont
prescrit ce que nous devions penser, désirer et faire. J'aime à
rencontrer des gens qui ne sont pas de l'avis des autres: on a le
plaisir de détruire une erreur, ou d'adopter une vérité nouvelle. Voyons
votre hérésie.
LE VOYAGEUR.
Madame, je crois que les fleurs de votre parterre et les arbres de votre
parc sont habités.
LA DAME.
Vous croyez aux Hamadryades? Vraiment votre système est renouvelé des
Grecs. Je suis fâchée qu'on ait quitté leur philosophie; elle était plus
touchante que la nôtre. J'aimerais à croire que mes lauriers sont autant
de Daphnés.
LE VOYAGEUR.
Les anciens étaient peut-être aussi ignorans que nous; mais je ne suis
ni de leur avis ni de celui des modernes.
LA DAME.
Quels sont donc les habitans de nos forêts?
LE VOYAGEUR.
Ceux qu'ils logeaient dans les plantes étaient presque tous des
infortunés ou des étourdis. L'un avait été tué au palet, l'autre était
mort à force de s'aimer lui-même. Ils n'étaient pas plus heureux dans
leur nouvelle condition. Un paysan coupait bras et jambes aux soeurs de
Phaéton, pour faire un mauvais fagot de peuplier. Mes habitans sont
très-sages, très-ingénieux, et n'ont rien à risquer.
LA DAME.
Je vous vois venir. Voilà une idée prise de vos arbres de mer. Mais,
monsieur, je vous avertis que je ne croirai point à vos animaux, que
vous ne me les ayez fait voir occupés de leur travail.
LE VOYAGEUR.
Madame, vous avez cru ce que je vous ai dit des madrépores, dont
personne ne doute.
LA DAME.
La chose n'intéresse personne. On s'embarrasse peu de ce qui se passe au
fond de l'eau; mais des objets qui sont sous la main, dont tout le monde
fait usage, sur lesquels on a une opinion reçue, sont bien différens.
Faites-moi voir, et je croirai.
LE VOYAGEUR.
Si vous étiez sur le sommet d'une très-haute montagne, et que vous
vissiez à vos pieds la ville de Paris, vous jugeriez que ses clochers,
ses rues, ses places si régulières, sont l'ouvrage des hommes, quoique
les habitans échappassent à votre vue?
LA DAME.
Oh! quand on sait une fois qu'une ville est l'ouvrage des hommes, la vue
d'une autre ville rappelle la même idée.
LE VOYAGEUR.
Eh bien! puisque nos plantes ressemblent aux madrépores, leurs habitans
se ressemblent aussi.
LA DAME.
Prouvez-moi qu'elles sont habitées, comme s'il n'y avait pas de mer dans
le monde. Les gens qui raisonnent par analogie sont trop à craindre.
LE VOYAGEUR.
Vous m'avez invité au combat, et vous m'ôtez le choix des armes.
LA DAME.
C'est qu'elles sont trop dangereuses entre les mains des hommes. Quand
ils n'ont pas de bonnes raisons à nous donner, ils nous citent des
autorités, des exemples, et finissent par nous persuader quelque
sottise.
LE VOYAGEUR.
Mes animaux sont si petits, qu'ils échappent à notre vue. Si j'avais un
microscope, je vous ferais voir des animaux vivans, dans des feuilles:
vous seriez persuadée tout d'un coup.
LA DAME.
Oh! non. J'en ai vu: j'ai vu même cette poussière si fine qui couvre les
ailes des papillons; c'étaient de fort belles plumes. Il ne s'agit pas
de prouver qu'il y a des animaux dans le suc des plantes, mais qu'elles
sont fabriquées par eux. Il faut prouver qu'un arbre n'est pas un
assemblage ingénieux de pompes et de tuyaux, où la sève monte et
descend. Vous m'obligez de me servir de toute ma science.
LE VOYAGEUR.
Madame, on a piqué dans vos prairies, des tronçons de saule, qui ont
poussé des racines et des feuilles: si on y avait planté une des pompes
de Marly, croyez-vous qu'il y serait venu une machine hydraulique?
LA DAME.
Quelle folie! Chaque partie des arbres est une machine vivante et
entière, que l'humidité et la chaleur mettent en mouvement. C'est un
ouvrage de la nature, bien supérieur aux nôtres.
LE VOYAGEUR.