J'ouvris ensuite un livre d'histoire pour me dissiper. Je tombai sur un

endroit où l'auteur dit de quelques familles européennes, que leur

origine _se perd dans la nuit du temps_, comme si leurs ancêtres étaient

nés avant le soleil. Il parlait ailleurs des peuples du Nord comme des

fabricateurs du genre humain, _officina gentium_: ce déluge de barbares,

dit-il, que le Nord ne pouvait plus contenir.

J'ai vécu quelque temps dans le Nord, où j'ai parcouru plus de huit

cents lieues, et je ne me rappelle pas y avoir vu aucun monument ancien.

Cependant les sociétés nombreuses laissent des traces durables; et,

depuis le petit clocher d'un village jusqu'aux pyramides d'Égypte, toute

terre qui fut cultivée porte des témoignages de l'industrie humaine. Les

champs de la Grèce et de l'Italie sont couverts de ruines antiques;

pourquoi n'en trouve-t-on pas en Russie et en Pologne? C'est que les

hommes ne se multiplient qu'avec les fruits de la terre; c'est que le

nord de l'Europe était inculte lorsque le midi était couvert de

moissons, de vignobles et d'oliviers[3]. Ces peuples, dans l'abondance,

élevèrent des autels à tous les biens. Cérès, Pomone, Bacchus, Flore,

Palès, les Zéphirs, les Nymphes, etc., tout ce qui était plaisir, fut

divinité. La jeune fille offre des colombes à l'Amour, des guirlandes

aux Grâces, et priait[4] Lucine de lui donner un mari fidèle. La

religion ne s'était point séparée de la nature; et comme la

reconnaissance était dans tous les coeurs, la terre, sous un ciel

favorable, se couvrait d'autels. On vit dans chaque verger le dieu des

jardins, Neptune sur tous les rivages, l'Amour dans tous les bosquets:

les Naïades eurent des grottes, les Muses des portiques, Minerve des

péristyles; l'obélisque de Diane parut dans les taillis, et le temple de

Vénus éleva sa coupole au-dessus des forêts.

[3] Voyez la note première, à la fin de ce volume.

[4] Voyez la note seconde, à la fin de ce volume.

Mais lorsqu'un habitant de ces belles contrées fut obligé de chercher au

nord une nouvelle patrie, lorsqu'il eut pénétré avec sa famille

malheureuse sous l'ourse glacée, dieux! quel fut son effroi aux

approches de l'hiver! Le soleil paraissait à peine au-dessus de

l'horizon, son disque était rouge et ténébreux; le souffle des vents

faisait éclater le tronc des sapins; les fontaines se figeaient, et les

fleuves s'étaient arrêtés; une neige épaisse couvrait les prés, les bois

et les lacs; les plantes, les graines, les sources, tout ce qui soutient

la vie, était mort. On ne pouvait même ni respirer, ni toucher à rien,

car la mort était dans l'air, et la douleur sortait de tous les corps.

Ah! quand cet infortuné entendit les cris de ses enfans que le climat

dévorait, quand il vit sur leurs joues les larmes se vitrifier, et leurs

bras tendus vers lui se raidir... qu'il eut d'horreur de ces retraites

funestes! Osa-t-il espérer une postérité de la nature, et des moissons

de ces campagnes de fer! Sa main dut frémir d'ouvrir un sol qui tuait

ses habitans. Il ne lui resta que de joindre sa misère à celle d'un

troupeau, de chercher avec lui la mousse des arbres, et d'errer sur une

terre où le repos coûtait la vie. Seulement il s'y creusa des tanières,

et si, dans la suite, on vit du sein de ces neiges sortir quelque

monument, sans doute ce fut un tombeau.

Il est probable que le nord de l'Europe ne se peupla que lorsque le midi

lui-même fut abandonné. Les Grecs, si souvent tourmentés par leurs

tyrans, préférèrent enfin la liberté à la beauté du ciel. Une partie

d'entre eux transporta en Hongrie, en Bohème, en Pologne et en Russie

les arts par lesquels l'homme surmonte les élémens, et seul de tous les

animaux, peut vivre dans tous les climats. Depuis la Morée jusqu'à

Archangel, sur une largeur de plus de cinq cents lieues, on ne parle que

la langue esclavone, dont les mots et les lettres mêmes dérivent du

grec. Les nations du Nord doivent donc leur origine aux Grecs; elles ont

dû rentrer dans la barbarie, en sortir tard, et ne développer leur

puissance que sous une bonne législation. Pierre Ier a jeté les

fondemens de leur grandeur moderne, et aujourd'hui une grande

impératrice leur donne des lois dignes de l'Aréopage.

LETTRE XXVII.

OBSERVATIONS SUR L'ASCENSION. DÉPART. ARRIVÉE EN FRANCE.

Mes réflexions sur l'Ascension m'avaient mené assez loin: c'est qu'on

jouit des objets agréables, et que les tristes font réfléchir. Aussi

l'homme heureux ne raisonne guère; il n'y a que celui qui souffre qui

médite, pour trouver au moins des rapports utiles dans les maux qui

l'environnent. Il est si vrai que la nature a fait, du plaisir, le

ressort de l'homme, que quand elle n'a pu le placer dans son coeur, elle

l'a mis dans sa tête.

Quoique l'Ascension soit sans terre et sans eau, elle ne tient point sur

le globe une place inutile. La tortue y trouve, trois mois de l'année, à

faire ses pontes loin du bruit. C'est un animal solitaire qui fuit les

rivages fréquentés. Un vaisseau qui mouille ici pendant vingt-quatre

heures, la chasse de la baie pendant plusieurs jours; et s'il tire du

canon, elle ne reparaît pas de plusieurs semaines. Les frégates et les

fous ont plus de familiarité, parce qu'ils ont moins d'expérience; mais

sur les côtes habitées, ils choisissent les pics les plus inaccessibles,

et ne se laissent point approcher. L'Ascension est pour eux une

république: les moeurs primitives s'y conservent, et l'espèce s'y

multiplie, parce qu'aucun tyran n'y peut vivre. Sans doute la mère

commune des êtres a voulu qu'il existât des sables stériles au milieu de

la mer, des terres désolées, mais protégées par les élémens, comme des

lieux de refuge et des asiles sacrés où les animaux pussent goûter des

biens qui ne leur sont pas moins chers qu'aux hommes, le repos et la

liberté.

Cette île a encore sa franchise naturelle, que de si belles contrées ont

perdue. Quoique située entre l'Afrique et l'Amérique, elle a échappé à

l'esclavage qui a flétri ces deux vastes continens. Elle est commune à

toutes les nations, et n'appartient à aucune. Il est rare cependant d'y

voir mouiller d'autres vaisseaux que des anglais et des français, qui

s'y arrêtent en revenant des Indes. Les Hollandais, qui relâchent au

Cap, n'ont pas besoin de chercher de nouveaux vivres.

L'air de l'Ascension est très-pur. J'y ai couché deux nuits à l'air,

sans couverture: j'y ai vu tomber de la pluie, et les nuages s'arrêter

au sommet de la Montagne verte, qui ne m'a paru guère plus élevée que

Montmartre. C'est sans doute un effet de l'attraction, qui est plus

sensible sur la mer que sur la terre.

Lorsqu'on débarque dans cette île quelque matelot scorbutique, on le

couvre de sable, et il éprouve un soulagement très-prompt. Quoique je me

portasse bien, je me tins quelque temps les jambes dans cette espèce de

bain sec, et j'éprouvai, pendant plusieurs jours, une agitation

extraordinaire dans mon sang; je n'en sais pas trop la raison. Je crois

cependant que ce sable n'étant formé que de parties calcaires, il aspire

sur la peau où il s'attache, les humeurs internes; à peu près comme ces

pierres absorbantes que l'on pose sur les piqûres des bêtes venimeuses,

en tirent le venin. Il serait à souhaiter que quelque habile médecin

essayât sur d'autres maladies, un remède que le seul instinct a appris

aux matelots scorbutiques.

Nous passâmes encore cette nuit à terre. A dix heures du soir, je fus me

baigner dans une petite anse, qui est entre la grande et le

débarquement. Elle est entourée d'une chaîne de rochers en demi-cercle.

Au fond de cette anse, le sable est élevé de plus de quinze pieds, et va

en pente jusqu'à la mer. A l'entrée, il y a plusieurs bancs de rochers à

fleur d'eau. La mer, qui était fort agitée, s'y brisait avec un bruit

terrible, et venait se développer bien avant dans la petite baie. Je me

tenais accroché aux angles des rochers, et les vagues, en roulant,

venaient me passer quelquefois jusque sur la tête.

Le 24 au matin, la barre se trouva très-grosse. _La Digue_ mit son

pavillon, et nous fit signal de départ. Il n'était plus possible à la

chaloupe de mettre à terre au lieu ordinaire du débarquement. Elle fut

prendre dans la baie une douzaine de tortues qu'on avait réservées, et

revint ensuite mouiller un grappin à une demi-portée de fusil du lieu où

nous étions. Les matelots les plus vigoureux se mirent tout nus; et,

profitant de l'instant où la lame quittait le rivage, ils portaient en

courant les effets et les passagers.

J'ai fait remarquer à l'officier qu'elle était suffisamment chargée. Il

restait vingt hommes à terre, il y en avait autant sur son bord. Il

voulut épargner au canot un second voyage: on continua d'embarquer. Sur

ces entrefaites, une lame monstrueuse, soulevant la chaloupe, fit casser

son grappin, et la jeta sur le sable. Huit ou dix hommes qui étaient

dans l'eau jusqu'à la ceinture, pensèrent en être écrasés. Si elle était

venue en travers, elle était perdue: heureusement elle s'échoua sur

l'arrière. Deux ou trois vagues consécutives la mâtèrent presque debout;

et dans ce mouvement, elle embarqua de son avant une grande quantité

d'eau: la frayeur prit à plusieurs passagers qui étaient dessus, ils se

jetèrent à la mer et pensèrent se noyer; enfin, tous nos matelots réunis

faisant effort tous à la fois, parvinrent à la remettre à flot.

Le canot revint quelque temps après embarquer ce qui était resté; peu

s'en fallut que le même accident ne lui arrivât.

Si ce double malheur fût survenu, nous eussions été fort à plaindre: le

vaisseau eût continué sa route, et nous n'eussions trouvé ni eau ni bois

dans cette île. On prétend cependant qu'il se trouve quelques flaques

d'eau dans les rochers au pied de la Montagne verte. On assure qu'il y a

aussi des cabris fort maigres, qui y vivent d'une espèce de chiendent.

On y avait planté des cocotiers, qui n'y ont pas réussi. Il est probable

que ces cabris affamés en auront mangé les germes.

J'observai à l'Ascension que la partie du sud-est était toute formée de

laves, et celle du nord-ouest de collines de cendres, d'où je conclus

que les vents étaient au sud-est lorsque ce volcan sortit de la mer, et

qu'ils soufflaient lentement; sans quoi ils auraient dispersé les

cendres de ces mornes, au lieu de les rassembler. J'en présumai aussi

que le foyer des volcans n'était point allumé par les révolutions de

l'atmosphère, et que les orages de la terre étaient indépendans de ceux

de l'air.

Ils paraîtraient plutôt dépendre des eaux. De tous les volcans que je

connais, il n'y en a pas un qui ne soit dans le voisinage de la mer, ou

d'un grand lac. J'ai fait autrefois cette observation en cherchant à

expliquer leur cause. Elle fut le résultat de mon opinion, qui pourrait

être bonne, puisqu'elle est confirmée par la nature.

J'ai trouvé, sur les rochers de l'Ascension, l'espèce d'huître appelée

_la feuille_. Le sable, comme je l'ai dit, n'est formé que de débris de

madrépores et de coquilles, dans lesquels je reconnus quelques

pétoncles, de petits buccins et le manteau-ducal. Nous prîmes, au pied

des rochers, des requins et des bourses de toutes les couleurs. Il y a

aussi des carangues, et entre autres des morènes, espèce de serpent

marin, qu'on dit être un excellent poisson; ses arêtes sont bleues.

Nous appareillâmes le même jour, 24 mars, à cinq heures du soir. Nous

vécûmes de tortues près d'un mois. On les conserva vivantes tout ce

temps-là, en les mettant tantôt sur le ventre, tantôt sur le dos, et on

les arrosait d'eau de mer plusieurs fois par jour.

La chair de tortue est une bonne nourriture, mais on s'en lasse bien

vite. Cette chair est toujours dure, et les oeufs sont d'un goût

très-médiocre.

Nous repassâmes la Ligne avec des calmes et quelques orages. Les courans

portaient sensiblement au nord: il y a apparence que c'étaient des

contre-courans du courant général du nord. Plus d'une fois, il nous

firent faire, sans vent, 10 lieues en 24 heures. Le 28 avril, nous vîmes

une éclipse de lune, dont le milieu à 11 heures de nuit; nous étions par

le 32e degré de latitude nord. Nous éprouvâmes, à cette hauteur,

plusieurs jours de calme. On prétend que ces calmes sont comme autant de

limites entre différens règnes des vents. Depuis le 28e degré nord

jusqu'au 32e, nous trouvâmes la mer couverte d'une plante marine,

appelée _grappe-de-raisin_; elle était remplie de petits crabes et de

frai de poisson. C'est peut-être un moyen dont la nature se sert pour

peupler les rivages des îles, d'animaux qui ne pourraient s'y

transporter autrement; les poissons des côtes ne se rencontrent jamais

en pleine mer.

Nous avions vu, avec une grande joie, l'étoile polaire reparaître sur

l'horizon; et, chaque nuit, nous la voyions s'élever avec un nouveau

plaisir. Cette vue me rendait les promenades de nuit très-agréables. Un

soir, à 10 heures, comme je me promenais sur le gaillard d'arrière, je

vis le contre-maître parler avec beaucoup d'agitation à l'officier de

quart. Celui-ci fit allumer une lanterne, et le suivit sur le gaillard

d'avant. Je m'y acheminai comme eux. Nous ne fûmes pas peu étonnés de

voir sortir de l'écoutille un torrent de fumée noire et épaisse. Les

matelots de quart étaient couchés tranquillement sur une voile en avant

du mât de misaine, et quand on les eut appelés, ils furent saisis de

frayeur. Les plus hardis descendirent par l'écoutille avec la lanterne,

en criant que nous étions perdus. Nous nous occupâmes à chercher des

seaux de tous côtés, mais nous n'en trouvâmes pas un seul. Les uns

voulaient sonner la cloche pour appeler tout le monde, d'autres

voulaient faire jouer la pompe de l'avant pour en porter l'eau, à tout

hasard dans l'entrepont.

Nous étions tous rangés, la tête baissée, autour de l'écoutille, en

attendant notre arrêt. La fumée redoublait, et nous vîmes même briller

de la flamme. Dans le moment, une voix sortit de cet abîme, et nous dit

que c'était le feu qui avait pris à du bois qu'on avait mis sécher dans

le four. Cet instant d'inquiétude nous parut un siècle. Triste condition

des marins! au milieu du plus beau temps, dans la sécurité la plus

parfaite, au moment de revoir la patrie, un misérable accident pouvait

nous faire périr du genre de mort le plus effroyable.

Le 16 mai, on exerça les matelots à tirer au blanc, sur une bouteille

suspendue à l'extrémité de la grande vergue: on essaya les canons; nous

en avions cinq. Cet exercice militaire se faisait dans la crainte d'être

attaqués par les Saltins. Heureusement nous n'en vîmes point. Nous

avions de si mauvais fusils, qu'à la première décharge l'un d'eux creva

près de moi, dans la main d'un matelot, et le blessa dangereusement.

Le 17, j'aperçus en plein midi, sur la mer, une longue bande verdâtre

dirigée nord et sud. Elle était immobile; elle avait près d'une

demi-lieue de longueur. Le vaisseau passa à son extrémité sud: la mer

n'y était point houleuse. J'appelai le capitaine, qui jugea, ainsi que

ses officiers, que c'était un haut-fond: il n'est pas marqué sur les

cartes. Nous étions par la hauteur des Açores.

Le 20 mai, nous trouvâmes un vaisseau anglais allant en Amérique. Il

nous apprit que nous étions par les 23 degrés de longitude, ce qui nous

mettait 140 lieues plus à l'ouest que nous ne croyions.

Le 22 mai, par les 46 degrés 45 minutes de latitude nord, nous crûmes

voir un récif où la mer brisait. Comme il faisait calme, on mit le canot

à la mer. C'était un banc d'écume formé par des lits de marée. Deux

heures après, nous trouvâmes un mât de hune garni de tous ses agrès. On

crut le reconnaître pour appartenir à un vaisseau anglais, que la

tempête avait obligé de couper ses mâts. Nous l'embarquâmes avec

plaisir; car nous manquions de bois à brûler, et, qui pis est, de

vivres. Depuis huit jours, on ne faisait plus qu'un repas en

vingt-quatre heures.

Pendant plusieurs jours le ciel fut couvert à midi, de sorte que nous

ignorions notre latitude. Le 28, il s'éleva un très-gros temps: le

vaisseau tint la cape sous ses basses voiles. A onze heures du matin,

nous aperçûmes un petit navire devant nous. Nous gouvernâmes sur lui, et

nous le rangeâmes sous le vent. Il y avait, sur son bord, sept hommes

qui pompaient de toutes leurs forces: l'eau sortait de tous les dalots

de son pont. Nous roulions l'un et l'autre panne sur panne, et dans

quelques arrivées, les lames pensèrent le jeter sur nos lisses. Le

patron, en bonnet rouge, nous cria, dans son porte-voix, qu'il était

parti de Bordeaux depuis vingt-quatre heures, qu'il allait en Irlande,

et il se hâta de s'éloigner. On jugea que c'était un contrebandier, la

coutume étant sur mer comme sur terre, d'avoir mauvaise opinion des gens

qui sont en mauvais ordre.

Vers une heure après midi le vent s'apaisa; les nuages se partagèrent en

deux longues bandes, et le soleil parut. On appareilla toutes les

voiles; on plaça des matelots en sentinelle sur les barres du perroquet,

et on mit le cap au nord-est pour tâcher d'avoir connaissance de terre

avant le soir.

A quatre heures nous vîmes un petit chasse-marée: on le questionna; il

ne put rien nous répondre; le mauvais temps l'avait mis hors de route. A

cinq heures on cria _terre! terre à bâbord!_ nous courûmes aussitôt sur

le gaillard d'avant; quelques-uns grimpèrent dans les haubans. Nous

vîmes distinctement, à l'horizon, des rochers qui blanchissaient: on

assura que c'étaient les rochers de Pennemarck. Nous mîmes, le soir, en

travers, et nous fîmes des bords toute la nuit. Au point du jour, nous

aperçûmes la côte à trois lieues devant nous; mais personne ne la

reconnaissait. Il faisait calme; nous brûlions d'impatience d'arriver.

Enfin on aperçut une chaloupe: nous la hélâmes; on nous répondit _C'est

un pilote._ Quelle joie d'entendre une voix française sortir de la mer!

Chacun s'empressait, sur les lisses, à voir monter le pilote à bord.

Bonjour, mon ami, lui dit le capitaine, quelle est cette terre? _C'est

Belle-Ile, mon ami_, répondit ce bon homme. Aurons-nous du vent? _S'il

plaît à Dieu, mon ami._

Il avait de gros pain de seigle, que nous mangeâmes de grand appétit,

parce qu'il avait été cuit en France.

Le calme dura tout le jour, vers le soir le vent fraîchit. L'équipage

passa la nuit sur le pont: on fit petites voiles. Le matin nous

longeâmes l'île de Grois, et nous vînmes au mouillage.

Les commis des fermes, suivant l'usage, montèrent sur le vaisseau; après

quoi, une infinité de barques de pêcheurs nous abordèrent. On acheta du

poisson frais; on se hâta de préparer un dernier repas; mais on se

levait, on se rasseyait, on ne mangeait point; nous ne pouvions nous

lasser d'admirer la terre de France.

Je voulais débarquer avec mon équipage; on appelait en vain les

matelots; ils ne répondaient plus. Ils avaient mis leurs beaux habits:

ils étaient saisis d'une joie muette; ils ne disaient mot: quelques-uns

parlaient tout seuls.

Je pris mon parti; j'entrai dans la chambre du capitaine pour lui dire

adieu. Il me serra la main, et me dit, les larmes aux yeux: J'écris à ma

mère. De tous côtés je ne voyais que des gens émus. J'appelai un

pêcheur, et je descendis dans sa barque. En mettant pied à terre, je

remerciai Dieu de m'avoir enfin rendu à une vie naturelle.

LETTRE XXVIII ET DERNIÈRE.

SUR LES VOYAGEURS ET LES VOYAGES.

Il est d'usage de chercher au commencement d'un livre à captiver la

bienveillance d'un lecteur qui souvent ne lit point la préface. Il vaut

mieux, ce me semble, attendre à la fin, au moment où il est prêt à

porter son jugement. Il est impossible alors que le lecteur échappe, et

ne fasse pas attention aux excuses de l'auteur. Voici les miennes.

J'ai fait cet ouvrage aussi bien qu'il m'a été possible, et rien ne m'a

manqué pour lui donner toute la perfection dont je suis capable. S'il

est mal fait, ce n'est donc pas ma faute; car on n'a tort de mal faire

que quand on peut faire mieux.

S'il y a des défauts dans le style, je serai très-aise qu'on les relève,

je m'en corrigerai. Depuis dix ans que je suis hors de ma patrie,

j'oublie ma langue, et j'ai observé qu'il est souvent plus utile de bien

parler que de bien penser, et même que de bien agir.

Mes conjectures et mes idées sur la nature sont des matériaux que je

destine à un édifice considérable. En attendant que je puisse l'élever,

je les livre à la critique. Les bonnes censures sont comme ces dégels,

qui dissolvent les pierres tendres, et durcissent les pierres de taille.

Il ne me resterait qu'une bonne observation, que j'en ferais usage. On

dit qu'un saint commença avec un seul moellon un bâtiment qui est devenu

une magnifique abbaye. Il fit ce miracle avec le temps et la patience;

mais je pourrais bien avoir perdu l'un et l'autre.

C'est assez parler de moi, passons à des objets plus importans.

Il est assez singulier qu'il n'y ait eu aucun voyage publié par ceux de

nos écrivains qui se sont rendus les plus célèbres dans la littérature

et philosophie. Il nous manque un modèle dans un genre si intéressant,

et il nous manquera long-temps, puisque messieurs de Voltaire,

d'Alembert, de Buffon et Rousseau ne nous l'ont pas donné. Montaigne et

Montesquieu avaient écrit leurs voyages, qu'ils n'ont pas fait paraître.

On ne peut pas dire qu'ils aient jugé suffisamment connus, les pays de

l'Europe où ils avaient été puisqu'ils ont donné tant d'observations

neuves sur nos moeurs, qui nous sont si familières. Je crois que ce

genre, si peu traité, est rempli de grandes difficultés. Il faut des

connaissances universelles, de l'ordre dans le plan, de la chaleur dans

le style, de la sincérité; et il faut parler de tout. Si quelque sujet

est omis, l'ouvrage est imparfait; si tout est dit, on est diffus, et

l'intérêt cesse.

Nous avons cependant des voyageurs estimables. Addison me paraît au

premier rang; par malheur, il n'est pas Français; Chardin a de la

philosophie et des longueurs; l'abbé de Choisy sauve au lecteur les

ennuis de la navigation; il n'est qu'agréable; Tournefort décrit

savamment les monumens et les plantes de l'Archipel; mais on voudrait

voir un homme plus sensible sur les ruines de la Grèce; La Hontan

spécule et s'égare quelquefois dans les solitudes du Canada; Léry peint

très-naïvement les moeurs des Brésiliens, et ses aventures personnelles.

De ces différens génies, on en composerait un excellent; mais chacun n'a

que le sien; témoin ce marin qui écrivit sur son journal «qu'il avait

passé à quatre lieues de Ténériffe, dont les habitans lui parurent fort

affables.»

Il y a des voyageurs qui n'ont qu'un objet, celui de rechercher les

monumens, les statues, les inscriptions, les médailles, etc. S'ils

rencontrent quelque savant distingué, ils le prient d'inscrire son nom

et une sentence sur leur _album_. Quoique cet usage soit louable, il

conviendrait mieux, ce me semble, de s'enquérir des traits de probité,

de vertu, de grandeur d'âme, et du plus honnête homme de chaque lieu: un

bon exemple vaut bien une belle maxime. Si j'eusse écrit mes voyages du

Nord, on eût vu sur mes tablettes les noms de Dolgorouki, de Munnich, du

palatin de Russie Czartorinski, de Duval, de Taubenheim, etc. J'aurais

parlé aussi des monumens, surtout de ceux qui servent à l'utilité

publique, comme l'arsenal de Berlin, le corps des Cadets de Pétersbourg,

etc. Quant aux antiquités, j'avoue qu'elles me donnent des idées

tristes. Je ne vois dans un arc de triomphe qu'une preuve de la

faiblesse d'un homme: l'arc est resté, et le vainqueur a disparu.

Je préfère un cep de vigne à une colonne, et j'aimerais mieux avoir

enrichi ma patrie d'une seule plante alimentaire, que du bouclier

d'argent de Scipion.

A force de nous naturaliser avec les arts, la nature nous devient

étrangère; nous sommes même si artificiels, que nous appelons les objets

naturels des _curiosités_, et que nous cherchons les preuves de la

Divinité dans des livres. On ne trouve dans ces livres (la révélation à

part) que des réflexions vagues et des indications générales de l'ordre

universel: cependant, pour montrer l'intelligence d'un artiste, il ne

suffit pas d'indiquer son ouvrage, il faut le décomposer. La nature

offre des rapports si ingénieux, des intentions si bienveillantes, des

scènes muettes si expressives et si peu aperçues, que, qui pourrait en

présenter un faible tableau à l'homme le plus inattentif, le ferait

s'écrier: «Il y a quelqu'un ici!»

Voyage à l'Ile-de-France (2/2) · 第 3 / 9 段