gouverneur; sa maison n'est distinguée des autres que par une
sentinelle, et par l'usage de sonner de la trompette lorsqu'il dîne. Cet
honneur est attaché à sa place; d'ailleurs aucun faste n'accompagne sa
personne. Il sort sans suite; on l'aborde sans difficulté. Sa maison est
située sur le bord d'un canal ombragé par des chênes plantés devant sa
porte. On y voit des portraits de Ruyter, de Tromp, ou de quelques
hommes illustres de la Hollande. Elle est petite et simple, et convient
au petit nombre de solliciteurs qui y sont appelés par leurs affaires;
mais celui qui l'habite est si aimé et si respecté, que les gens du pays
ne passent point devant elle sans la saluer.
Il ne donne point de fêtes publiques; mais il aide de sa bourse des
familles honnêtes qui sont dans l'indigence. On ne lui fait point la
cour; si on demande justice, on l'obtient du conseil; si ce sont des
secours, ce sont des devoirs pour lui: on n'aurait à solliciter que des
injustices.
Il est presque toujours maître de son temps, et il en dispose pour
maintenir l'union et la paix, persuadé que ce sont elles qui font
fleurir les sociétés. Il ne croit pas que l'autorité du chef dépende de
la division des membres. Je lui ai ouï dire que la meilleure politique
était d'être droit et juste.
Il invite souvent à sa table les étrangers. Quoique âgé de 80 ans, sa
conversation est fort gaie; il connaît nos ouvrages d'esprit et les
aime. De tous les Français qu'il a vus, celui qu'il regrette davantage
est l'abbé de La Caille. Il lui avait fait bâtir un observatoire; il
estimait ses lumières, sa modestie, son désintéressement, ses qualités
sociales. Je n'ai connu que les ouvrages de ce savant; mais en
rapportant le tribut que des étrangers rendent à sa cendre, je me
félicite de finir le portrait de ces hommes estimables par l'éloge d'un
homme de ma nation.
LETTRE XXIV.
SUITE DE MON JOURNAL AU CAP.
Je fus invité par M. Serrurier, premier ministre des églises, à aller
voir la bibliothèque. C'est un édifice fort propre. J'y remarquai
surtout beaucoup de livres de théologie qui n'y ont jamais occasionné de
disputes, car les Hollandais ne les lisent pas. A l'extrémité du jardin
de la Compagnie, il y a une ménagerie où l'on voit une grande quantité
d'oiseaux. Les pélicans que j'avais vus sur le rivage à mon arrivée,
étaient les commensaux de cette maison; mais on les en avait chassés
parce qu'ils mangeaient les petits canards. Ils allaient, le jour,
pêcher dans la rade, et revenaient coucher le soir à terre.
Le 10 février, on signala un navire français; c'était _l'Alliance_, un
de ceux que l'ouragan avait forcés d'appareiller de Bourbon. Il avait
perdu son artimon dans la tempête. Il ne put nous donner aucune nouvelle
de _l'Indien_. Il prit quelques vivres et continua sa route pour
l'Amérique, sans réparer la perte de son mât. Les Hollandais en ont de
grandes provisions qu'ils conservent en les enterrant dans le sable,
mais ils les vendent fort cher. Le mât de misaine de _la Normande_ lui
coûta mille écus.
Le 11, _la Digue_, flûte du roi, partie de l'Ile-de-France il y avait un
mois, vint relâcher pour faire quelques provisions. Je connaissais le
capitaine, M. Le Fer. Il me dit qu'il ne serait pas plus de huit jours
au mouillage, et que de là il ferait route pour Lorient. Je ne comptais
plus revoir _l'Indien_ ni mes effets; cette occasion me parut favorable;
je résolus d'en profiter.
Je fis part de ma résolution à M. Berg et à M. de Tolback: ils me
réitérèrent l'un et l'autre l'offre de leur bourse. Un soir, soupant
chez le gouverneur, on parla du vin de Constance. M. de Tolback me
demanda si je n'en emporterais pas en Europe. Je lui répondis
naturellement que le désordre arrivé dans mon économie ne me permettait
pas de faire cette emplette, à laquelle j'avais destiné une somme pour
en faire présent à une personne à qui j'étais fort attaché. Il me dit
qu'il voulait me tirer de cet embarras en me donnant une alverame de vin
rouge ou blanc, ou toutes les deux à la fois si cela me faisait plaisir.
Je lui répondis qu'une seule suffisait, et que je la présenterais de sa
part à celui auquel je la destinais. «Non, dit-il, c'est vous à qui je
la donne, afin que vous vous souveniez de moi. Je ne vous demande, pour
toute reconnaissance, que de m'écrire à votre arrivée.» Il me l'envoya
le lendemain. M. Berg, de son côté, à qui j'avais beaucoup parlé des
honnêtetés que j'avais reçues de monsieur et de mademoiselle de Crémon,
me dit qu'il se chargeait de ma reconnaissance, et qu'il leur enverrait
de ma part vingt-quatre bouteilles de vin de Constance.
Dans une situation où je manquais de tout, je trouvais mon sort heureux
d'avoir rencontré parmi des étrangers, des hommes si obligeans.
J'arrêtai avec le capitaine de _la Digue_ mon passage en France, à
raison de six cents livres. Il devait partir quelques jours après.
J'usai, avec beaucoup de circonspection, du crédit de M. Berg. Je me fis
faire un habit uni et un peu de linge. C'était-là tout l'équipage d'un
officier qui revenait des Indes orientales. Non seulement j'avais perdu
tous mes effets, mais je me trouvais endetté de plus de quatorze cents
livres.
A peine j'avais fait mes arrangemens, que le vaisseau _l'Africain_ vint
mouiller au Cap; il venait y chercher des vivres; il était parti de
l'Ile-de-France vers la mi-janvier. Il nous apportait des nouvelles de
_l'Indien_: voici ce que nous en apprîmes.
Ce malheureux vaisseau avait perdu tous ses mâts dans la tempête; et
après avoir tenu la mer plus d'un mois, il était enfin retourné à
l'Ile-de-France, en si mauvais état, qu'on l'avait désarmé. Il avait
reçu des coups de mer par ses hauts, qui avaient mouillé une partie de
sa cargaison, et inondé la sainte-barbe au point que les malles des
passagers y flottaient. Un honnête homme, appelé M. de Moncherat,
m'écrivait qu'il s'était chargé de visiter les miennes à leur arrivée,
et qu'à l'exception de ce qui était dans ma chambre, il y avait eu peu
de dommage.
On nous raconta un événement bien étrange arrivé sur _l'Indien_. Entre
les mauvais sujets qui viennent à l'Ile-de-France, on y avait fait
passer un homme de bonne maison, appelé M. de ****. Il avait assassiné,
en France, son beau-frère. Dans la traversée, il eut une querelle avec
le subrécargue de son vaisseau. En arrivant à terre, en plein jour, sur
la place publique, sans autre formalité, il le perça de son épée, et lui
en rompit la lame dans le corps. Il s'enfuit dans les bois, d'où on le
ramena en prison. Son procès fut fait, et il allait être condamné au
supplice lorsqu'on fit, la nuit, un trou au mur de sa prison, par où il
s'évada.
Cet événement était arrivé deux mois avant mon départ.
Pendant la tempête qu'essuya _l'Indien_, le mât de misaine rompit, et
tomba à la mer. On se hâtait d'en couper les cordages, lorsqu'on vit au
milieu des lames, un matelot accroché à la hune de ce mât flottant. Il
criait: Sauvez-moi, sauvez-moi, je suis ****. En effet, c'était ce
misérable. Au retour de _l'Indien_ à l'Ile-de-France, on le fit encore
évader. M. de Tolback disait à ce sujet: «Qui doit être pendu ne peut
pas se noyer.»
On n'avait reçu aucune nouvelle de _l'Amitié_, qui avait probablement
péri.
Ce fut pour moi un grand bonheur de recevoir mes effets à la veille de
mon départ, et de n'être plus sur _l'Indien_, qui probablement resterait
long-temps à l'Ile-de-France.
_La Digue_ différa son départ jusqu'au 2 mars. Je payai toute ma dépense
avec mes lettres de change sur le trésor des colonies, à six mois de
vue, et j'y perdis vingt-deux pour cent d'escompte.
Je pris congé du gouverneur, et de M. Berg, qui me donna beaucoup de
curiosités naturelles. Je lui avais fait part de quelques-unes des
miennes. Mademoiselle Berg me donna trois perruches à tête grise,
grosses comme des moineaux; elles venaient de Madagascar. Mon hôtesse me
fit une provision de fruits, et me souhaita, en pleurant, ainsi que sa
famille, un heureux voyage.
Je quittai à regret de si bonnes gens, et ces jardins d'arbres fruitiers
d'Europe, que je laissais au mois de mars, chargés de fruits. J'avais
cependant un grand plaisir à imaginer que j'allais les retrouver
couverts de fleurs en Europe, et que dans un an j'aurais eu deux étés
sans hiver; mais, ce qui vaut encore mieux que les beaux pays et les
douces saisons, j'allais revoir ma patrie et mes amis.
LETTRE XXV.
DÉPART DU CAP; DESCRIPTION DE L'ASCENSION.
Le 2 mars, à deux heures après midi, nous appareillâmes avec six
vaisseaux de la flotte de Batavia. Les six autres étaient partis il y
avait quinze jours. Nous sortîmes par la deuxième ouverture de la baie,
laissant l'île Roben à gauche. Nous dépassâmes bien vite les navires
hollandais. Ils vont de compagnie jusqu'à la hauteur des Açores, où deux
vaisseaux de guerre de leur nation les attendent pour les convoyer
jusqu'en Hollande.
Les marins regardent le Cap comme le tiers du chemin de l'Ile-de-France
en Europe; ils comptent un autre tiers, du Cap au passage de la Ligne
inclusivement; le troisième est pour le reste de la route.
Huit jours après notre départ, pendant que nous étions sur le pont,
après dîner, dans une parfaite sécurité, on vit sortir une grande flamme
de la cheminée de la cuisine; elle s'élevait jusqu'à la hauteur de
l'écoute de misaine. Tout le monde courut sur l'avant. Ce ne fut qu'une
terreur panique: un cuisinier maladroit avait répandu des graisses dans
le foyer de sa cuisine. On conta à ce sujet que le feu ayant pris à la
misaine du vaisseau _le **_, toute la voilure de l'avant fut enflammée
dans un instant. Les officiers et l'équipage avaient perdu la tête, et
vinrent en tumulte avertir le capitaine. Il sortit de sa chambre, et
leur dit froidement: Mes amis, ce n'est rien; il n'y a qu'à arriver. En
effet, la flamme poussée en avant par le vent arrière, s'amortit dès
qu'il n'y eut plus de toile. Cet homme de sang-froid s'appelait M. de
Surville. C'était un capitaine de la Compagnie, du plus grand mérite.
Nous eûmes constamment le vent du sud-est, et une belle mer jusqu'à
l'Ascension. Le 20 mars nous étions par sa latitude, qui est de huit
degrés sud; mais nous avions trop pris de l'est. Nous fûmes obligés de
courir en longitude, notre intention étant d'y mouiller pour y pêcher de
la tortue.
Le 22 au matin, nous en eûmes la vue. On aperçoit cette île de dix
lieues, quoiqu'elle n'ait guère qu'une lieue et demie de diamètre. On y
distingue un morne pointu, appelé la Montagne verte. Le reste de l'île
est formé de collines noires et rousses, et les parties des rochers,
voisines de la mer, étaient toutes blanches de la fiente des oiseaux.
En approchant, le paysage devient bien plus affreux. Nous longeâmes la
côte pour arriver au mouillage, qui est dans le nord-ouest. Nous
aperçûmes au pied de ces mornes noirs, comme les ruines d'une ville
immense. Ce sont des rochers fondus, qui ont coulé d'un ancien volcan;
ils se sont répandus dans la plaine et jusqu'à la mer, sous des formes
très-bizarres. Tout le rivage, dans cette partie, en est formé. Ce sont
des pyramides, des grottes, des demi-voûtes, des culs-de-lampe; les
flots se brisent contre ces anfractuosités: tantôt ils les couvrent et
forment, en retombant, des nappes d'écume; tantôt, trouvant des plateaux
élevés, percés de trous, ils les frappent en dessous, et jaillissent
au-dessus en longs jets d'eau ou en aigrettes. Ces rivages, noirs et
blancs, étaient couverts d'oiseaux marins. Quantité de frégates nous
entourèrent et volaient dans nos manoeuvres, où on les prenait à la
main.
Nous mouillâmes le soir à l'entrée de la grande anse. Je descendis dans
le canot avec les gens destinés à la pêche de la tortue. Le débarquement
est au pied d'une masse de rochers, que l'on aperçoit, du mouillage, à
l'extrémité de l'anse sur la droite. Nous descendîmes sur un gros sable
très-beau. Il est blanc, mêlé de grains rouges, jaunes, et de toutes les
couleurs, comme ces grains d'anis appelés mignonnette. A quelques pas de
là, nous trouvâmes une petite grotte dans laquelle est une bouteille, où
les vaisseaux qui passent mettent des lettres. On casse la bouteille
pour les lire, après quoi on les remet dans une autre.
Nous avançâmes environ cinquante pas, en prenant sur la gauche derrière
les rochers. Il y a là une petite plaine, dont le sol se brisait sous
nos pieds, comme s'il eût été glacé. J'y goûtai; c'était du sel, ce qui
me parut étrange, n'y ayant pas d'apparence que la mer vienne jusque là.
On apporta du bois, la marmite, et la voile du canot sur laquelle nos
matelots se couchèrent en attendant la nuit. Ce n'est que sur les huit
heures du soir que les tortues montent au rivage. Nos gens se reposaient
tranquillement, lorsque l'un d'eux se leva en sursaut, en criant: Un
mort! voici un mort!... En effet, à une petite croix élevée sur un
monceau de sable, nous vîmes qu'on y avait enterré quelqu'un. Cet homme
s'était couché dessus sans y penser; aucun de nos matelots ne voulut
rester là davantage: il fallut, pour leur complaire, avancer cent pas
plus loin.
La lune se leva et vint éclairer cette solitude. Sa lumière, qui rend
les sites agréables plus touchans, rendait celui-ci plus effroyable.
Nous étions au pied d'un morne noir, au haut duquel on distinguait une
grande croix, que des marins y ont plantée. Devant nous, la plaine était
couverte de rochers, d'où s'élevait une infinité de pointes de la
hauteur d'un homme. La lune faisait briller leurs sommets blanchis de la
fiente des oiseaux. Ces têtes blanches sur ces corps noirs, dont les uns
étaient debout, et les autres inclinés, paraissaient comme des spectres
errans sur des tombeaux. Le plus profond silence régnait sur cette terre
désolée; de temps à autre, on entendait seulement le bruit de la mer sur
la côte, ou le cri vague de quelque frégate, effrayée d'y voir des
habitans.
Nous fûmes dans la grande anse, attendre les tortues. Nous étions
couchés sur le ventre dans le plus grand silence. Au moindre bruit cet
animal se retire. Enfin nous en vîmes sortir trois des flots; on les
distinguait comme des masses noires qui grimpaient lentement sur le
sable du rivage. Nous courûmes à la première; mais notre impatience nous
la fit manquer. Elle redescendit la pente et se mit à la nage. La
seconde était plus avancée, et ne put retourner sur ses pas. Nous la
jetâmes sur le dos. Dans le reste de la nuit, et dans la même anse, nous
en tournâmes plus de cinquante, dont quelques-unes pesaient cinq cents
livres.
Le rivage était tout creusé de trous où elles pondent jusqu'à trois
cents oeufs, qu'elles recouvrent de sable, où le soleil les fait éclore.
On tua une tortue et on en fit du bouillon; après quoi, je fus me
coucher dans la grotte où l'on met les lettres, afin de jouir de l'abri
du rocher, du bruit de la mer et de la mollesse du sable. J'avais chargé
un matelot d'y porter mon sac de nuit; mais jamais il n'osa passer seul
devant le lieu où il avait vu un homme enterré. Il n'y a rien à la fois
de si hardi et de si superstitieux que les matelots.
Je dormis avec grand plaisir. A mon réveil, je trouvai un scorpion et
des cancrelas à l'entrée de ma caverne. Je ne vis, aux environs,
d'autres herbes qu'une espèce de tithymale. Son suc était laiteux et
très-âcre: l'herbe et les animaux étaient dignes du pays.
Je montai sur le flanc d'un des mornes, dont le sol retentissait sous
mes pieds. C'était une véritable cendre rousse et salée. C'est peut-être
de là que provient la petite saline où nous avions passé la nuit. Un fou
vint s'abattre à quelques pas de moi. Je lui présentai ma canne; il la
saisit de son bec sans prendre son vol. Ces oiseaux se laissaient
prendre à la main, ainsi que toutes les espèces qui n'ont pas éprouvé la
société de l'homme; ce qui prouve qu'il y a une sorte de bonté et de
confiance naturelle à toutes les créatures envers les animaux qu'ils ne
croient pas malfaisans. Les oiseaux n'ont pas peur des boeufs.
Nos matelots tuèrent beaucoup de frégates pour leur enlever une petite
portion de graisse qu'elles ont vers le cou. Ils croient que c'est un
spécifique contre la goutte, parce que cet oiseau est fort léger; mais
la nature, qui a attaché ce mal à notre intempérance, n'en a pas mis le
remède dans notre cruauté.
Sur les dix heures du matin, la chaloupe vint embarquer les tortues.
Comme la lame était grosse, elle mouilla au large, et avec une corde
placée à terre, en va-et-vient, elle les tira à elle l'une après
l'autre.
Cette manoeuvre nous occupa toute la journée. Le soir, on remit à la mer
les tortues qui nous étaient inutiles. Quand elles sont long-temps sur
le dos, les yeux leur deviennent rouges comme des cerises, et leur
sortent de la tête. Il y en avait plusieurs sur le rivage, que d'autres
vaisseaux avaient laissé mourir dans cette situation. C'est une
négligence cruelle.
LETTRE XXVI.
CONJECTURES SUR L'ANTIQUITÉ DU SOL DE L'ASCENSION, DE L'ILE-DE-FRANCE,
DU CAP DE BONNE-ESPÉRANCE, ET DE L'EUROPE.
Pendant que nos matelots travaillaient à embarquer les tortues, je fus
m'asseoir dans une des cavités de ces rochers dont la plaine est
couverte; à la vue de ce désordre effroyable, je fis quelques
réflexions.
Si ces ruines, me disais-je, étaient celles d'une ville, que de mémoires
nous aurions sur ceux qui l'ont bâtie et sur ceux qui l'ont ruinée! Il
n'y a point de colonne en Europe qui n'ait son historien.
Pourquoi faut-il que nous, qui savons tant de choses, ne sachions ni
d'où nous venons, ni où nous sommes! Tous les savans conviennent de
l'origine et de la durée de Babylone, qui n'a plus d'habitans; et
personne n'est d'accord sur la nature et l'antiquité du globe, qui est
la patrie de tous les hommes: les uns le forment par le feu, les autres
par l'eau; ceux-ci par les lois du mouvement, ceux-là par celles de la
cristallisation. Les peuples d'occident croient qu'il n'a pas six mille
ans, ceux de l'orient disent qu'il est éternel. Il est probable qu'il
n'y aurait qu'un système, si le reste de la terre ressemblait à cette
île. Ces pierres ponces, ces collines de cendres, ces rocs fondus qui
ont bouillonné comme du mâchefer, prouvent évidemment qu'elle doit son
origine à un volcan; mais combien y a-t-il d'années que son explosion
s'est faite?
Il me semble que si ce temps était fort reculé, ces monceaux de cendres
ne seraient pas en pyramides: la pluie les eût affaissés. Les angles et
les contours de ces roches ne seraient pas aigus et tranchans, parce
qu'une longue action de l'atmosphère détruit les parties saillantes des
corps: des statues de marbre, taillées par les Grecs, sont redevenues à
l'air des blocs informes.
Serait-il donc si difficile de juger de l'ancienneté d'un corps par son
dépérissement, puisqu'on juge bien de l'antiquité d'une médaille par sa
rouille? Un vieux rocher n'est-il pas une médaille de la terre, frappée
par le temps?
D'ailleurs, si cette île était fort ancienne, ces blocs de pierre qui
sont à la surface de la terre, s'y seraient ensevelis par leur propre
poids; c'est un effet lent mais sûr, de la pesanteur. Les piles de
boulets et les canons posés sur le sol des arsenaux s'y enterrent en peu
d'années. La plupart des monumens de la Grèce et de l'Italie se sont
enfoncés au-dessus de leur soubassement. Quelques-uns même ont
tout-à-fait disparu.
Si donc je pouvais savoir «combien un corps dont la forme et la
pesanteur est connue doit mettre de temps à s'enfoncer dans un terrain
dont on connaît la résistance,» j'aurais un rapport qui me ferait
trouver celui que je cherche. Le calcul sera facile quand les
expériences seront faites; en attendant, je puis croire raisonnablement
que cette île est très-moderne.
J'en puis penser autant de l'Ile-de-France; mais comme ses montagnes
pointues ont déjà des croupes, comme ses rochers sont enfoncés au tiers
ou au quart en terre, et que leurs angles sont un peu émoussés, je suis
persuadé que sa date remonte plusieurs siècles au-delà.
Le cap de Bonne-Espérance me paraît beaucoup plus ancien. Les rochers
qui se sont détachés du sommet des montagnes, sont, au Cap, tout-à-fait
enfoncés dans la terre, où on les retrouve en creusant; les montagnes
ont toutes à leur pied des talus fort élevés, formés par les débris de
leurs parties supérieures. Ces débris en ont été détachés par une longue
action de l'atmosphère; ce qui est si vrai, qu'ils sont en plus grande
quantité aux endroits où les vents ont coutume de souffler. Je l'ai
observé sur la montagne de la Table, dont la partie opposée au vent de
sud-est est bien plus en talus que celle qui regarde la ville.
J'ai remarqué encore sur la montagne de la Table, des pierres isolées de
la grosseur d'un tonneau, dont les angles étaient bien arrondis. Leurs
fragmens même n'ont plus d'arêtes vives; ils forment un gravier blanc et
lisse, semblable à des amandes aplaties. Ces pierres sont fort dures, et
ressemblent, pour la couleur et le grain, à des tablettes de porcelaine
usées.
Le dépérissement de ces corps annonce une assez grande antiquité;
cependant je n'ai pas trouvé sur la Table que la couche de terre
végétale eût plus de deux pouces de profondeur, quoique les plantes y
soient communes; en beaucoup d'endroits même le roc est nu. Il n'y a
donc pas un grand nombre de siècles que les végétaux y croissent.
Toutefois ou n'en peut rien conclure parce que le sommet n'étant ni de
sable ni de pierre poreuse, mais une espèce de caillou blanc, poli et
dur, les semences des plantes y auront été long-temps portées par les
vents avant d'y pouvoir germer.
La couche végétale dans les plaines est beaucoup plus épaisse, mais on
n'en pourrait rien conclure pour l'antiquité du sol, parce que quand
cette couche y est considérable, elle peut y avoir été apportée des
montagnes voisines par les pluies, ou avoir été entraînée plus loin,
quand elle y est rare.
S'il existait en Europe une montagne élevée, isolée, et dont le sommet
fût aplati comme celui de la Table, sans être comme lui d'une matière
contraire à la végétation, on pourrait comparer l'épaisseur de sa terre
végétale à celle d'un terrain nouveau et pareillement isolé, par exemple
à la croûte de quelques-unes de ces îles qui, depuis cent ans, se sont
formées à l'embouchure de la Loire.
En attendant l'expérience, je présume que l'Europe est plus ancienne que
la terre du Cap, parce que le sommet de ses montagnes a moins
d'escarpement, que leurs flancs ont une pente plus douce, et que les
rochers qui sont encore à la surface de la terre, sont écornés et
arrondis.
Il ne s'agit point ici des rochers qui paraissent sur le flanc des
montagnes que la mer, les torrens ou le débordement des rivières ont
escarpées, ni des pierres que les pluies mettent à découvert dans les
plaines dont elles entraînent la terre, et encore moins des cailloux des
champs que la charrue couvre et découvre chaque année; mais de ceux qui,
par leur masse et leur situation, n'obéissent qu'aux seules lois de la
pesanteur. Je n'en ai vu aucun de cette espèce dans les plaines de la
Russie et de la Pologne. La Finlande est pavée de rochers, mais ils sont
d'une configuration toute différente; ce sont des collines et des
vallons entiers de roc vif; c'est en quelque sorte la terre qui est
pétrifiée. Cependant, comme les sapins croissent sur les croupes de ces
collines, il paraît qu'elles sont depuis long-temps à l'air, qui les
décompose. Il paraît même que, sous une température moins froide, cette
décomposition se serait accélérée bien plus vite; mais la neige les met
pendant six mois à couvert de l'action de l'atmosphère, et le froid qui
durcit la terre, retarde l'effet de leur pesanteur.
L'espèce de roche que je crois propre aux expériences, est celle des
environs de Fontainebleau. Ce sont de grosses masses de grès, arrondies,
détachées les unes des autres. Quelques-unes sont ensevelies dans le sol
à moitié ou aux deux tiers; d'autres sont empilées à la surface, comme
des amas de pierre à bâtir. Ce sont probablement les sommets de quelque
montagne pierreuse, qui n'ont pas tout-à-fait disparu. Il est probable
que chaque siècle achève de les enfoncer dans le sol, et qu'il y en
avait beaucoup plus il y a deux mille ans. L'action des élémens et de la
pesanteur tend à arrondir le globe. Un jour les montagnes de l'Europe
auront beaucoup moins de pente; un jour la mer aura dissous les rochers
des côtes où elle se brise aujourd'hui, comme elle a détruit ceux de
Charybde et de Scylla.