VOYAGE
A
L'ILE-DE-FRANCE;
PAR
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE.
TOME SECOND.
Paris.
A. HIARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
RUE SAINT-JACQUES, N. 131.
1835.
IMPRIMERIE DE MOQUET ET Cie,
rue de la Harpe, n. 90.
VOYAGE
A L'ILE-DE-FRANCE.
LETTRE XX.
DÉPART DE BOURBON. ARRIVÉE AU CAP.
Nous sortîmes à dix heures du soir de la baie de Saint-Paul. La mer y
est plus calme, et le mouillage plus sûr qu'à Saint-Denis, dont la rade
est gâtée par une quantité prodigieuse d'ancres abandonnées par les
vaisseaux. Leurs câbles s'y coupent fort promptement; cependant les
marins préfèrent Saint-Denis.
Dans un coup de vent du large on ne peut sortir de la baie de
Saint-Paul; et si un vaisseau était jeté en côte, tout l'équipage
périrait, la mer brisant sur un sable fort élevé.
Le 23, nous perdîmes Bourbon de vue. Les services que nous avions reçus
de monsieur et mademoiselle de Crémon pendant notre séjour, les vents
favorables, une bonne table, et la société d'un capitaine très-honnête,
M. de Rosbos, nous disposaient au plaisir de retrouver _l'Indien_.
Nous plaignions les passagers de ce vaisseau, qui avaient eu à éprouver
le mauvais temps et la disette de vivres.
On compte neuf cents lieues de Bourbon au Cap. Le 6 janvier 1771, nous
vîmes le matin la pointe de Natal, à dix lieues devant nous. Nous
comptions dans trois jours être à bord de _l'Indien_. Nous avions eu
jusqu'à ce jour vent arrière. Il fit calme le soir, et une chaleur
étouffante. A minuit le ciel était très-enflammé d'éclairs, et l'horizon
couvert partout de grands nuages redoublés. La mer étincelait de
poissons qui s'agitaient autour du vaisseau.
A trois heures de nuit, le vent contraire s'éleva de l'ouest avec tant
de violence, qu'il nous obligea de mettre à la cape sous la misaine. La
tempête jeta à bord un petit oiseau semblable à une mésange. L'arrivée
des oiseaux de terre sur les vaisseaux est toujours signe d'un
très-mauvais temps, car c'est une preuve que le foyer de la tempête est
fort avant dans les terres.
Le troisième jour du coup de vent, nous nous aperçûmes que notre mât de
misaine avait fait un effort à quatre pieds au-dessus du gaillard; on
serra la voile, on relia le mât de cordages et de pièces de bois, et
nous tînmes la cape sous la grande voile.
La mer était monstrueuse et nous cachait l'horizon. On fut fort surpris
de voir, à une portée de canon, un vaisseau hollandais manoeuvrant comme
nous: il fut impossible de lui parler. Le cinquième jour, le vent
s'apaisa. On examina notre mât de misaine, qui se trouva absolument
rompu. Cet accident nous fit redoubler de voeux pour l'arrivée au Cap.
Le gros temps nous avait fait perdre du chemin, suivant l'ordinaire; il
succéda du calme, qui nous fit perdre du temps.
Le 12, nous retrouvâmes le vaisseau hollandais, et nous lui parlâmes. Il
eut la précaution de ne se laisser approcher que ses mèches allumées et
ses canons détapés: il venait de Batavia; il allait au Cap.
Enfin, le 16 janvier, nous eûmes l'après-midi la vue du Cap, à tribord.
Nous louvoyâmes toute la nuit. Le 17 au matin, il s'éleva une brise
très-violente; le ciel était couvert d'une brume épaisse qui nous
cachait absolument la terre. Nous allions manquer l'entrée de la baie,
lorsque nous aperçûmes par notre travers, dans un éclairci, un coin de
la montagne de la Table; alors nous serrâmes le vent, et vers midi nous
nous trouvâmes près de la côte, qui est très-élevée. Elle est absolument
dépouillée d'arbres; sa partie supérieure est à pic, formée de couches
de rochers parallèles; le pied est arrondi en croupe. Elle ressemble à
d'anciennes murailles de fortifications avec leur talus.
Nous longeâmes la terre. A midi, nous nous trouvâmes derrière la
montagne du Lion, qui, de loin, ressemble à un lion en repos. Sa tête
est détachée, et formée d'un gros rocher, dont les assises représentent
la crinière. Le corps est composé de croupes de différentes collines. De
la tête du Lion on signale les vaisseaux par un pavillon.
En cet endroit le vent nous manqua, parce que le Lion nous mettait à
l'abri; il fallait, pour entrer dans la baie, passer entre l'île Roben,
que nous voyions à gauche devant nous, et une langue de terre appelée la
pointe aux Pendus, qui se trouve au pied du Lion. Nous en étions à deux
portées de canon, et notre impatience redoublait. C'est de là que l'on
aperçoit les vaisseaux en rade, et _l'Indien_ n'en devait pas être le
moins remarquable.
Enfin, la marée nous avançant peu à peu, nous vîmes, des hunes, se
développer successivement douze vaisseaux qui étaient au mouillage; mais
aucun d'eux ne portait le pavillon français: c'était la flotte de
Batavia.
Nous jetâmes l'ancre à l'entrée de la baie. A trois heures après midi,
le capitaine du port vint à bord, et nous assura que _l'Indien_ n'avait
point paru.
Nous voyions, au fond de la baie, la montagne de la Table, la terre la
plus élevée de toute cette côte. Sa partie supérieure est de niveau, et
escarpée de tous côtés, comme un autel; la ville est au pied, sur le
bord de la baie. Il s'amasse souvent sur la Table une brume épaisse,
entassée et blanche comme la neige. Les Hollandais disent alors que _la
nappe est mise_. Le commandant de la rade hisse son pavillon; c'est un
signal aux vaisseaux de se tenir sur leurs gardes, et une défense aux
chaloupes de se mettre en mer. Il descend de cette nappe des tourbillons
de vent mêlé de brouillard semblable à de longs flocons de laine. La
terre est obscurcie de nuages de sable, et souvent les vaisseaux sont
contraints d'appareiller. Dans cette saison, cette brise ne s'élève
guère que sur les dix heures du matin, et dure jusqu'au soir. Les marins
aiment beaucoup la terre du Cap, mais ils en craignent la rade, qui est
encore plus dangereuse depuis le mois d'avril jusqu'en septembre.
En 1722, toute la flotte des Indes y périt à l'ancre, à l'exception de
deux vaisseaux. Depuis ce temps, il n'est plus permis à aucun Hollandais
d'y mouiller au-delà du 6 mars. Ils vont à Falsebaye, où ils sont à
l'abri.
On avait essayé de joindre la pointe aux Pendus à l'île Roben, pour
faire de la rade un port qui n'eût qu'une ouverture; mais on a fait des
travaux inutiles.
Je comptais descendre le soir même; la brise m'en empêcha.
De grand matin, _la Normande_ alla mouiller plus près de la ville. Elle
est formée de maisons blanches bien alignées, qui ressemblent de loin à
de petits châteaux de cartes.
Au lever du soleil, trois chaloupes joliment peintes nous abordèrent.
Elles étaient envoyées par des bourgeois qui nous invitaient à descendre
chez eux pour y loger. Je descendis dans la chaloupe d'un Allemand, qui
m'assura que, pour mon argent, je serais très-bien chez M. Nedling,
aide-de-camp de la bourgeoisie.
En traversant la rade, je réfléchissais à l'embarras singulier où
j'allais me trouver, sans habits, sans argent, sans connaissances, chez
des Hollandais, à l'extrémité de l'Afrique. Mais je fus distrait de mes
réflexions par un spectacle nouveau. Nous passions auprès de quantité de
veaux marins, couchés sans inquiétude sur des paquets de goêmon flottant
semblable à ces longues trompes avec lesquelles les bergers rappellent
leurs troupeaux; des pingoins nageaient tranquillement à la portée de
nos rames, les oiseaux marins venaient se reposer sur les chaloupes, et
je vis même, en descendant sur le sable, deux pélicans qui jouaient avec
un gros dogue, et lui prenaient la tête dans leur large bec.
Je concevais une bonne opinion d'une terre dont le rivage était
hospitalier, même aux animaux.
Au Cap, ce 20 janvier 1771.
LETTRE XXI.
AU CAP. VOYAGE A CONSTANCE ET A LA MONTAGNE DE LA TABLE.
Les rues du Cap sont très-bien alignées. Quelques-unes sont arrosées de
canaux, et la plupart sont plantées de chênes. Il m'était fort agréable
de voir ces arbres couverts de feuilles au mois de janvier. La façade
des maisons était ombragée de leur feuillage et les deux côtés de la
porte étaient bordés de siéges en brique ou en gazon, où des dames
fraîches et vermeilles étaient assises. J'étais ravi de voir enfin une
architecture et des physionomies européennes.
Je traversai, avec mon guide, une partie de la place, et j'entrai chez
madame Nedling, grosse hollandaise fort gaie. Elle prenait le thé au
milieu de sept ou huit officiers de la flotte, qui fumaient leur pipe.
Elle me fit voir un appartement fort propre, et m'assura que tout ce qui
était dans la maison était à mon service.
Quand on a vu une ville hollandaise, on les a toutes vues: de même, chez
les habitans, l'ordre d'une maison est celui de toutes les autres. Voici
quelle était la police de celle de madame Nedling. Il y avait toujours
dans la salle de compagnie une table couverte de pêches, de melons,
d'abricots, de raisins, de poires, de fromages, de beurre frais, de
pain, de vin, de tabac et de pipes. A huit heures, on servait le thé et
le café; à midi, un dîner très-abondant en gibier et en poisson. A
quatre heures, le thé et le café; à huit, un souper comme le dîner. Ces
bonnes gens mangeaient toute la journée.
Le prix de ces pensions n'allait pas autrefois à une demi-piastre, ou
cinquante sous de France, par jour; mais des marins français, pour se
distinguer des autres nations, le mirent à une piastre, et c'est
aujourd'hui pour eux leur taux ordinaire.
Ce prix est excessif, vu l'abondance des denrées: il est vrai que ces
endroits sont beaucoup plus honnêtes que nos meilleures auberges. Les
domestiques de la maison sont à votre disposition; on invite à dîner qui
l'on veut; on peut passer quelques jours à la campagne de l'hôte, se
servir de sa voiture, tout cela sans payer.
Après dîner, je fus voir le gouverneur, monsieur de Tolback, vieillard
de quatre-vingts ans, que son mérite avait placé à la tête de cette
colonie depuis cinquante ans. Il m'invita à dîner pour le lendemain. Il
avait appris ma position, et y parut sensible.
Je fus me promener ensuite au jardin de la Compagnie. Il est divisé en
grands carrés arrosés par un ruisseau. Chaque carré est bordé d'une
charmille de chêne de vingt pieds de hauteur. Ces palissades mettent les
plantes à l'abri du vent, qui est toujours très-violent; on a même eu la
précaution de défendre les jeunes arbres des avenues par des éventails
de roseau.
Je vis dans ce jardin des plantes de l'Asie et de l'Afrique, mais
surtout des arbres de l'Europe couverts de fruits, dans une saison où je
ne leur avais jamais vu de feuilles.
Je me rappelai qu'un officier de la marine du roi, appelé le vicomte du
Chaila, m'avait donné en partant de l'Ile-de-France une lettre pour M.
Berg, secrétaire du conseil. J'avais cette lettre dans ma poche, n'ayant
pas eu le temps de la mettre avec mes autres papiers sur _l'Indien_: je
fus saluer M. Berg, et je lui remis la lettre de mon ami.
Il me reçut parfaitement bien, et m'offrit sa bourse. Je me servis de
son crédit pour les choses dont j'avais un besoin indispensable. Je lui
proposai de me faire passer sur un des vaisseaux de l'Inde: six
partaient incessamment pour la Hollande, et les six autres au
commencement de mars.
Il m'assura que la chose était impossible, qu'ils avaient, là-dessus,
des défenses très-expresses de la Compagnie de Hollande. Le gouverneur
m'en avait dit autant; il fallut donc se résoudre à rester au Cap aussi
long-temps qu'il plairait à ma destinée. J'y avais été conduit par un
événement imprévu, j'espérais en sortir par un autre.
C'était pour moi une distraction bien agréable qu'une société
tranquille, un peuple heureux, et une terre abondante en toutes sortes
de biens.
Le fils de M. Berg m'invita à venir à Constance, vignoble fameux situé à
quatre lieues de là. Nous fûmes coucher à sa campagne, située derrière
la montagne de la Table: il y a deux petites lieues de la ville. Nous y
arrivâmes par une très-belle avenue de châtaigniers. Nous y vîmes des
vignobles près d'être vendangés, des vergers, des bois de chênes, et une
abondance extrême de fruits et de légumes.
Le lendemain, nous continuâmes notre route à Constance: c'est un coteau
qui regarde le nord (qui est ici le côté du soleil à midi). En
approchant, nous traversâmes un bois d'arbres d'argent; cet arbre
ressemble à nos pins, et sa feuille à celle de nos saules. Elle est
revêtue d'un duvet blanc très-éclatant.
Cette forêt paraît argentée. Lorsque les vents l'agitent et que le
soleil l'éclaire, chaque feuille brille comme une lame de métal. Nous
passâmes sous ces rameaux si riches et si trompeurs, pour voir des
vignes moins éclatantes, mais bien plus utiles.
Une grande allée de vieux chênes nous conduisit au vignoble de
Constance. On voit sur le frontispice de la maison une mauvaise peinture
de la Constance, grande fille assez laide, qui s'appuie sur une colonne.
Je croyais que c'était une figure allégorique de la vertu hollandaise:
mais on me dit que c'était le portrait d'une demoiselle _Constantia_,
fille d'un gouverneur du Cap. Il avait fait bâtir cette maison avec de
larges fossés, comme un château fort. Il se proposait d'en élever les
étages, mais des ordres d'Europe en arrêtèrent la construction.
Nous trouvâmes le maître de la maison, fumant sa pipe, en robe de
chambre. Il nous mena dans sa cave, et nous fit goûter de son vin. Il
était dans de petits tonneaux, appelés alverames, contenant
quatre-vingt-dix pintes, rangés dans un souterrain fort propre. Il en
restait une trentaine. Sa vigne, année commune, en produit deux cents.
Il vend le vin rouge 35 piastres l'alverame, et 30 le vin blanc. Ce bien
lui appartient en propre. Il est seulement obligé d'en réserver un peu
pour la Compagnie, qui le lui paie: voilà ce qu'il nous dit.
Après avoir goûté son vin, nous fûmes dans son vignoble. Le raisin
muscat, que je goûtai, me parut parfaitement semblable au vin que je
venais de boire. Les vignes n'ont point d'échalas, et les grappes sont
peu élevées sur le sol. On les laisse mûrir jusqu'à ce que les grains
soient à moitié confits par le soleil. Nous goûtâmes une autre espèce de
raisins fort doux, qui ne sont pas muscats. On en tire un vin aussi
cher, qui est un excellent cordial.
La qualité du vin de Constance vient de son terroir. On a planté des
mêmes ceps, à la même exposition, à un quart de lieue de là, dans un
endroit appelé le Bas-Constance: il y a dégénéré. J'en ai goûté. Le
prix, ainsi que le goût, en est très-inférieur, on ne le vend que 12
piastres l'alverame; des fripons du Cap en attrapent quelquefois les
étrangers.
Auprès du vignoble est un jardin immense; j'y vis la plupart de nos
arbres fruitiers en haies et en charmilles, chargés de fruits. Ces
fruits sont un peu inférieurs aux nôtres, quant au goût, excepté le
raisin que je préférerais. Les oliviers ne s'y plaisent pas.
Nous trouvâmes au retour de la promenade un ample déjeûner, l'hôtesse
nous combla d'amitiés; elle descendait d'un Français réfugié; elle
paraissait ravie de voir un homme de son pays. Le mari et la femme me
montrèrent devant la maison un gros chêne creux, dans lequel ils
dînaient quelquefois. Ils étaient unis comme Philémon et Baucis, et ils
paraissaient aussi heureux, si ce n'est que le mari avait la goutte, et
que la femme pleurait quand on parlait de la France.
Depuis Constance jusqu'au Cap, on voyage dans une plaine inculte
couverte d'arbrisseaux et de plantes. Nous nous arrêtâmes à Neuhausen,
jardin de la Compagnie, distribué comme celui de la ville, mais plus
fertile. Toute cette partie n'est pas exposée au vent comme le
territoire du Cap, où il élève tant de poussière, que la plupart des
maisons ont de doubles châssis aux fenêtres, pour s'en garantir. Le
soir, nous arrivâmes à la ville.
A quelques jours de là, mon hôte, M. Nedling, m'engagea à venir à sa
campagne, située auprès de celle de M. Berg. Nous partîmes dans sa
voiture, attelée de six chevaux. Nous y passâmes plusieurs jours dans un
repos délicieux. La terre était jonchée de pêches, de poires et
d'oranges, que personne ne recueillait; les promenades étaient ombragées
des plus beaux arbres. J'y mesurai un chêne de onze pieds de
circonférence; on prétend que c'est le plus ancien qu'il y ait dans le
pays.
Le 3 février, mon hôte proposa à quelques Hollandais d'aller sur
Tableberg, montagne escarpée au pied de laquelle la ville paraît située.
Je me mis de la partie. Nous partîmes à pied, à deux heures après
minuit. Il faisait un très-beau clair de lune. Nous laissâmes à droite
un ruisseau qui vient de la montagne, et nous dirigeâmes notre route à
une ouverture qui est au milieu, et qui ne paraît, de la ville, que
comme une lézarde à une grande muraille. Chemin faisant, nous entendîmes
hurler des loups, et nous tirâmes quelques coups de fusil en l'air pour
les écarter. Le sentier est rude jusqu'au pied de l'escarpement de la
montagne, mais il le devient ensuite bien davantage. Cette fente qui
paraît dans la Table, est une séparation oblique qui a plus d'une portée
de fusil de largeur à son entrée inférieure; dans le haut, elle n'a pas
deux toises. Ce ravin est une espèce d'escalier très-raide, rempli de
sable et de roches roulées. Nous le grimpâmes, ayant à droite et à
gauche des escarpemens du roc, de plus de deux cents pieds de hauteur.
Il en sort de grosses masses de pierres toutes prêtes à s'ébouler: l'eau
suinte des fentes, et y entretient une multitude de plantes aromatiques.
Nous entendîmes dans ce passage les hurlemens des bavians, sorte de gros
singe, qui ressemble à l'ours.
Après trois heures et demie de fatigue, nous parvînmes sur la Table. Le
soleil se levait de dessus la mer, et ses rayons blanchissaient, à notre
droite, les sommets escarpés du Tigre, et de quatre autres chaînes de
montagnes, dont la plus éloignée paraît la plus élevée. A gauche, un peu
derrière nous, nous voyions, comme sur un plan, l'île des Pingoins,
ensuite Constance, la baie de False et la montagne du Lion; devant nous,
l'île Roben. La ville était à nos pieds. Nous en distinguions jusqu'aux
plus petites rues. Les vastes carrés du jardin de la Compagnie, avec ses
avenues de chênes et ses hautes charmilles, ne paraissaient que des
plates-bandes avec leurs bordures en buis; la citadelle un petit
pentagone grand comme la main, et les vaisseaux des Indes des coques
d'amande. Je sentais déjà quelque orgueil de mon élévation, lorsque je
vis des aigles qui planaient à perte de vue au-dessus de ma tête.
Il aurait été impossible, après tout, de n'avoir pas quelque mépris pour
de si petits objets, et surtout pour les hommes, qui nous paraissent
comme des fourmis, si nous n'avions pas eu les mêmes besoins. Mais nous
avions froid, et nous nous sentions de l'appétit. On alluma du feu, et
nous déjeunâmes. Après déjeûner, nos Hollandais mirent la nappe au bout
d'un bâton, pour donner un signal de notre arrivée; mais ils l'ôtèrent
une demi-heure après, parce qu'on la prendrait pour un pavillon
français.
Le sommet de Tableberg est un rocher plat, qui me parut avoir une
demi-lieue de longueur sur un quart de largeur. C'est une espèce de
quartz blanc, revêtu seulement par endroits, d'un pouce ou deux de terre
noire végétale, mêlée de sable et de gravier blanc. Nous trouvâmes
quelques petites flaques d'eau, formées par les nuages, qui s'y arrêtent
souvent.
Les couches de cette montagne sont parallèles; je n'y ai trouvé aucun
fossile. Le roc inférieur est une espèce de grès qui, à l'air, se
décompose en sable. Il y en a des morceaux qui ressemblent à des
morceaux de pain avec leur croûte.
Quoique le sol du sommet n'ait presque aucune profondeur, il y avait une
quantité prodigieuse de plantes.
J'y recueillis dix espèces d'immortelles, de petits myrtes, une fougère
d'une odeur de thé, une fleur semblable à l'impériale d'un beau ponceau,
et plusieurs autres dont j'ignore les noms. J'y trouvai une plante dont
la fleur est rouge et sans odeur; on la prendrait pour une tubéreuse;
chaque tige a deux ou trois feuilles tournées en cornet, et contenant un
peu d'eau. La plus singulière de toutes, parce qu'elle ne ressemble à
aucun végétal que j'aie vu, est une fleur ronde en rose, de la grandeur
d'un louis, tout-à-fait plate. Cette fleur brille des plus jolies
couleurs; elle n'a ni tige ni feuilles; elle croît en quantité sur le
gravier, où elle ne tient que par des filets imperceptibles. Quand on la
manie, on ne trouve qu'une substance glaireuse.
Voici cinq plantes entières qui affectent, dans leur configuration, une
ressemblance avec une seule partie de ce qui est commun aux autres: 1º
Le nostoc, qui n'est qu'une _sève_; 2º un chevelu qui croît sur les
orties, et qui ressemble aux _filamens_ d'une racine; 3º le lichen,
semblable à une _feuille_; 4º; la _fleur_ isolée de Tableberg; 5º la
truffe d'Europe, qui est un _fruit_. Je pourrais y joindre la _racine_
de la grotte de l'Ile-de-France, si ce n'était pas le seul exemple que
j'aie à apporter.
Je serais très-disposé à croire que la nature a suivi le même plan dans
les animaux. J'en connais plusieurs, surtout dans les marins, qui
ressemblent, pour la forme, à des membres d'animaux.
J'arrivai, en me promenant, à l'extrémité de la Table: de là je saluai
l'océan Atlantique, car on n'est plus dans la mer des Indes après avoir
doublé le Cap. Je rendis hommage à la mémoire de Vasco de Gama, qui osa
le premier, doubler ce promontoire des tempêtes. Il eût mérité que les
marins de toutes les nations y eussent placé sa statue, et j'y eusse
fait volontiers une libation de vin de Constance, pour sa patience
héroïque. Il est douteux cependant que Gama soit le premier navigateur
qui ait ouvert cette route au commerce des Indes. Pline rapporte
qu'Hannon fit le tour depuis la mer d'Espagne jusqu'en Arabie, comme on
peut le voir, dit-il, dans les Mémoires de ce voyage, qu'il a laissés
par écrit. Cornélius Nepos dit avoir vu un capitaine de navire, qui,
fuyant la colère du roi Lathyrus, vint de la mer Rouge en Espagne.
Long-temps auparavant, Coelius Antipater assurait qu'il avait connu un
marchand espagnol qui allait, par mer, trafiquer jusques en Ethiopie.
Quoi qu'il en soit, le Cap, si redouté des marins par sa mer orageuse,
est une grande montagne située à 16 lieues d'ici, et qui a donné son nom
à cette ville, malgré son éloignement. Elle termine la pointe la plus
méridionale de l'Afrique. Elle est, dans les traités, un point de
démarcation: au-delà, les prises navales sont encore légitimes plusieurs
mois après que les princes sont d'accord en Europe. Elle a vu souvent la
paix à sa droite, et la guerre à sa gauche entre les mêmes pavillons;
mais elle les a vus plus souvent se réunir dans ses rades, et y être en
bonne intelligence, lorsque la discorde troublait les deux hémisphères.
J'admirais cet heureux rivage que jamais la guerre n'a désolé, et qui
est habité par un peuple utile à tous les autres par les ressources de
son économie et l'étendue de son commerce. Ce n'est pas le climat qui
fait les hommes. Cette nation sage et paisible ne doit point ses moeurs
à son territoire: la piraterie, les guerres civiles agitent les régences
d'Alger, de Maroc, de Tripoli; et les Hollandais ont porté l'agriculture
et la concorde à l'autre extrémité de l'Afrique.
J'amusais ma promenade par ces réflexions si douces, et si rares à faire
dans aucun lieu de la terre: mais la chaleur du soleil m'obligea de
chercher un abri. Il n'y en a point d'autre qu'à l'entrée du ravin. J'y
trouvai mes camarades auprès d'une petite source où ils se reposaient.
Comme ils s'ennuyaient, on décida le retour. Il était midi. Nous
descendîmes, quelques-uns se laissant glisser assis, d'autres accroupis
sur les mains et sur les pieds. Les rochers et les sables s'échappaient
dessous nos pas. Le soleil était presque à pic, et ses rayons réfléchis
par les rochers collatéraux, faisaient éprouver une chaleur
insupportable. Souvent nous quittions le sentier, et courions nous
cacher à l'ombre pour respirer sous quelque pointe de roc. Les genoux me
manquaient; j'étais accablé de soif. Nous arrivâmes vers le soir à la
ville. Madame Nedling nous attendait. Les rafraîchissemens étaient
prêts. C'était de la limonade, où l'on avait mis de la muscade et du
vin. Nous en bûmes sans danger. Je fus me coucher. Jamais voyage ne me
fit tant de plaisir, et jamais le repos ne me parut si agréable.
Je suis, etc.
Au Cap, ce 6 février 1771.
LETTRE XXII.
QUALITÉ DE L'AIR ET DU SOL DU CAP DE BONNE-ESPÉRANCE; PLANTES, INSECTES
ET ANIMAUX.
L'air du cap de Bonne-Espérance est très-sain. Il est rafraîchi par les
vents du sud-est, qui y sont si froids, même au milieu de l'été, qu'on y
porte en tout temps des habits de drap. Sa latitude est cependant par le
33e degré sud. Mais je suis persuadé que le pôle austral est plus froid
que le septentrional.
Il règne peu de maladies au Cap. Le scorbut s'y guérit très-vite,
quoiqu'il n'y ait pas de tortues de mer. En revanche, la petite-vérole y
fait des ravages affreux. Beaucoup d'habitans en sont profondément
marqués. On prétend qu'elle y fut apportée par un vaisseau danois. La
plupart des Hottentots qui en furent atteints, en moururent. Depuis ce
temps, il sont réduits à un très-petit nombre, et ils viennent rarement
à la ville.
Le sol du Cap est un gravier sablonneux, mêlé d'une terre blanche.
J'ignore s'il renferme des minéraux précieux. Les Hollandais tiraient
autrefois de l'or de Lagoa, sur le canal de Mozambique. Ils y avaient
même un établissement, mais ils l'ont abandonné à cause du mauvais air.
J'ai vu chez le major de la place une terre sulfureuse où se trouvent
des morceaux de bois réduits en charbon, une véritable pierre à plâtre,
des cubes noirs de toutes les grandeurs, amalgamés sans avoir perdu leur
forme; on croit que c'est une mine de fer.
Je n'y ai vu aucun arbre du pays que l'arbre d'or et l'arbre d'argent,
dont le bois est à peine bon à brûler. Le premier ne diffère du second
que par la couleur de sa feuille qui est jaune. Il y a, dit-on, des
forêts dans l'intérieur, mais ici, la terre est couverte d'un nombre
infini d'arbrisseaux et de plantes à fleurs. Ceci confirme l'opinion où
je suis qu'elles ne réussissent bien que dans les pays tempérés, leur
calice étant formé pour rassembler une chaleur modérée[1]. Dans le
nombre des plantes qui m'ont paru les plus remarquables, indépendamment
de celles que j'ai décrites précédemment, sont: une fleur rouge, qui
ressemble à un papillon, avec un panache, des pattes, quatre ailes et
une queue; une espèce d'hyacinthe à longue tige dont toutes les fleurs
sont adossées au sommet comme les fleurons de l'impériale; une autre
fleur bulbeuse, croissant dans les marais: elle est semblable à une
grosse tulipe rouge, au centre de laquelle est une multitude de petites
fleurs.
[1] Voyez les Entretiens sur la végétation.
Un arbrisseau, dont la fleur ressemble à un gros artichaut couleur de
chair. Un autre arbrisseau commun, dont on fait de très-belles haies:
ses feuilles sont opposées sur une côte; il se charge de grappes de
fleurs papilionacées couleur de rose; il leur succède des graines
légumineuses. J'en ai apporté pour les planter en France[2].
[2] A mon arrivée j'en ai remis des plantes au Jardin du Roi, où elles
végétaient très bien dans l'été de 1773; elles avaient passé dans la
serre l'hiver précédent.
J'ai vu dans les insectes une belle sauterelle rouge, marbrée de noir;
des papillons fort beaux et un insecte fort singulier: c'est un petit
scarabée brun, il court assez vite; quand on veut le saisir, il lâche
avec bruit un vent, suivi d'une petite fumée; si le doigt en est atteint
cette vapeur le marque d'une tache brune, qui dure quelques jours. Il
répète plusieurs fois de suite son artillerie. On l'appelle le
_canonnier_.
Les colibris n'y sont pas rares. J'en ai vu un gros comme une noix, d'un
vert changeant sur le ventre. Il avait un collier de plumes rouges,
brillantes comme des rubis sur l'estomac, et des ailes brunes comme un
moineau: c'était comme un surtout sur son beau plumage. Son bec était
noir, assez long, et propre par sa courbure, à chercher le miel dans le
sein des fleurs; il en tirait une langue fort menue et fort longue. Il
vécut plusieurs jours. Je lui vis manger des mouches et boire de l'eau
sucrée. Mais comme il s'avisa de se baigner dans la coupe qui renfermait
cette eau, ses plumes se collèrent, et attirèrent les fourmis, qui le
mangèrent pendant la nuit.
J'y ai vu des oiseaux couleur de feu, avec le ventre et la tête comme du
velours noir: l'hiver ils deviennent tout bruns. Il y en a qui changent
de couleur trois fois l'an. Il y a aussi un oiseau de paradis, mais je
ne l'ai pas trouvé si beau que celui de l'Asie. Je n'ai pas vu cette
espèce vivante. L'_ami du jardinier_, et une espèce de tarin se trouvent
fréquemment dans les jardins; l'ami du jardinier mériterait bien d'être
transporté en Europe, où il rendrait de grands services à nos végétaux.
Je l'ai vu s'occuper constamment à prendre des chenilles et à les
accrocher aux épines des buissons.
Il y a des aigles, et un oiseau qui y ressemble beaucoup. On l'appelle
le _secrétaire_, parce qu'il a autour du cou une fraise de longues
plumes propres à écrire; il a cela de singulier, qu'il ne peut se tenir
debout sur ses jambes, qui sont longues et couvertes d'écailles. Il ne
vit que de serpens. La longueur de ses pattes cuirassées le rend
très-propre à les saisir, et cette fraise de plumes lui met le cou et la
tête à l'abri de leurs morsures. Cet oiseau mériterait bien aussi d'être
naturalisé chez nous. L'autruche y est très-commune: on m'en a offert
des jeunes pour un écu. J'ai mangé de leurs oeufs, qui sont moins bons
que ceux des poules. J'y ai vu aussi le casoar, couvert de poils au lieu
de plumes; ces poils sont des plumes très-fines qui sortent deux à deux
du même tuyau. Il y a une quantité prodigieuse d'oiseaux marins, dont
j'ignore les noms et les moeurs. Le pingoin pond des oeufs fort estimés;
mais je n'y ai rien trouvé de merveilleux. Ils ont cela de singulier que
le blanc, étant cuit, reste toujours transparent.
La mer abonde en poisson, qui m'a paru supérieur à celui des îles, mais
inférieur à celui d'Europe. On trouve sur ses rivages quelques
coquilles, des nautiles papyracés, des têtes-de-Méduse, des lépas, et de
fort beaux lithophytes, que l'on arrange sur des papiers, où ils
représentent de fort jolis arbres, bruns, aurore et pourprés. On les
vend aux voyageurs. J'y ai vu un poisson de la grandeur et de la forme
d'une lame de couteau flamand. Il était argenté, et marqué naturellement
de chaque côté de l'impression de deux doigts. Il y a des veaux marins,
des baleines, des vaches marines, des morues, et une grande variété
d'espèces de poissons ordinaires, mais dont je ne vous parlerai point,
faute d'observations et de connaissances suffisantes dans
l'ichthyologie.
Il y a une espèce fort commune de petites tortues de montagne à écaille
jaune marquetée de noir; on n'en fait aucune sorte d'usage. Il y a des
porcs-épics, et des marmottes d'une forme différente des nôtres; une
grande variété de cerfs et de chevreuils, des ânes sauvages, des zèbres,
etc. Un ingénieur anglais y a tué, il y a quelques années, une girafe ou
caméléopard, animal de seize pieds de hauteur, qui broute les feuilles
des arbres.
Le bavian est un gros singe fait comme un ours. Le singe paraît se lier
dans la nature avec toutes les classes animales. Je me souviens d'avoir
vu un sapajou qui avait la tête et la crinière d'un lion. Celui de
Madagascar, appelé maki, ressemble à une levrette; l'orang-outang à un
homme.
Tous les jours on y découvre des animaux d'une espèce inconnue en
Europe; il semble qu'ils se soient réfugiés dans les parties du globe
les moins fréquentées par l'homme, dont le voisinage leur est toujours
funeste. On en peut dire autant des plantes, dont les espèces sont
d'autant plus variées, que le pays est moins cultivé. M. de Tolback m'a
conté qu'il avait envoyé en Suède, à M. Linnæus, quelques plantes du
Cap, si différentes des plantes connues, que ce fameux naturaliste lui
écrivit: «Vous m'avez fait le plus grand plaisir; mais vous avez dérangé
tout mon système».
Il y a de bons chevaux au Cap, et de fort beaux ânes. Les boeufs y ont
une grosse loupe sur le cou, formée de graisse entrelacée de petits
vaisseaux. Au premier coup-d'oeil, cette excroissance paraît une
monstruosité; mais on voit bientôt que c'est un réservoir de substance
que la nature a donné à cet animal, destiné, en Afrique, à vivre dans
des pâturages brûlés. Dans la saison sèche, il maigrit, et sa loupe
diminue; elle se remplit de nouveaux sucs lorsqu'il paît des herbes
fraîches. D'autres animaux qui paissent sous le même climat, ont aussi
les mêmes avantages: le chameau a une bosse, et le dromadaire en a deux
en forme de selle; le mouton a une grosse queue faite en capuchons, qui
n'est qu'une masse de suif de plusieurs livres.
On a dressé ici les boeufs à courir presque aussi vite que les chevaux
avec les charrettes auxquelles ils sont attelés.
Le mouton et le boeuf sont si communs, qu'on en jette, aux boucheries,
la tête et les pieds; ce qui attire, la nuit, les loups jusque dans la
ville; souvent je les entends hurler aux environs. Pline observe que les
lions d'Europe, qui se trouvent en Romanie, sont plus adroits et plus
forts que ceux d'Afrique; et les loups d'Afrique et d'Égypte dit-il
petits et de peu d'exécution. En effet, les loups du Cap sont bien moins
dangereux que les nôtres. Je pourrais ajouter à cette observation, que
cette supériorité s'étend aux hommes mêmes de notre continent: nous
avons plus d'esprit et de courage que les Asiatiques et les Nègres. Mais
il me semble que ce serait une louange plus digne de nous, de les
surpasser en justice, en bonté, et en qualités sociales.
Le tigre est plus dangereux que le loup; il est rusé comme le chat, mais
il n'a pas de courage: les chiens l'attaquent hardiment.
Il n'en est pas de même du lion. Dès qu'ils ont éventé sa voie, la
frayeur les saisit. S'ils le voient, ils l'arrêtent; mais ils ne
l'approchent pas. Les chasseurs le tirent avec des fusils d'un très-gros
calibre. J'en ai manié quelques-uns; il n'y a guère qu'un paysan du Cap
qui puisse s'en servir.
On ne trouve de lions qu'à soixante lieues d'ici; cet animal habite les
forêts de l'intérieur; son rugissement ressemble de loin au bruit sourd
du tonnerre. Il attaque peu l'homme, qu'il ne cherche ni n'évite; mais
si un chasseur le blesse, il le choisit au milieu des autres, et
s'élance sur lui avec une fureur implacable. La Compagnie donne, pour
cette chasse, des permissions et des récompenses.
Voici un fait dont j'ai pour garans, le gouverneur, M. de Tolback, M.
Berg, le major de la place et les principaux habitans du lieu.
On trouve à soixante lieues du Cap, dans les terres incultes, une
quantité prodigieuse de petits cabris. J'en ai vu à la ménagerie de la
Compagnie: ils ont deux petites dagues sur la tête; leur poil est fauve
avec des taches blanches. Ces animaux paissent en si grand nombre, que
ceux qui marchent en avant dévorent toute la verdure de la campagne et
deviennent fort gras, tandis que ceux qui suivent ne trouvent presque
rien, et sont très-maigres. Ils marchent ainsi en grandes colonnes
jusqu'à ce qu'ils soient arrêtés par quelque chaîne de montagnes; alors
ils rebroussent chemin, et ceux de la queue trouvant à leur tour des
herbes nouvelles, réparent leur embonpoint, tandis que ceux qui
marchaient devant, le perdent. On a essayé d'en former des troupeaux;
mais ils ne s'apprivoisent jamais. Ces armées innombrables sont toujours
suivies de grandes troupes de lions et de tigres, comme si la nature
avait voulu assurer une subsistance aux bêtes féroces. On ne peut guère
douter, sur la foi des hommes que j'ai nommés, qu'il n'y ait des armées
de lions dans l'intérieur de l'Afrique; d'ailleurs la tradition
hollandaise est conforme à l'histoire. Polybe dit qu'étant avec Scipion
en Afrique, il vit un grand nombre de lions qu'on avait mis en croix
pour éloigner les autres des villages. Pompée, dit Pline, en mit à la
fois six cents aux combats du Colisée; il y en avait trois cent quinze
mâles. Il y a quelque cause physique qui semble réserver l'Afrique aux
animaux. On peut présumer que c'est la disette d'eau, laquelle a empêché
les hommes de s'y multiplier et d'y former de grandes nations comme en
Asie. Dans une si grande étendue de côtes, il ne sort qu'un petit nombre
de rivières peu considérables. Les animaux qui paissent, peuvent se
passer long-temps de boire. J'ai vu, sur des vaisseaux, des moutons qui
ne buvaient que tous les huit jours, quoiqu'ils vécussent d'herbes
sèches.
Les Hollandais ont formé des établissemens à trois cents lieues le long
de l'Océan, et à cent cinquante sur le canal de Mozambique; ils n'en ont
guère à plus de cinquante lieues dans les terres. On prétend que cette
colonie peut mettre sous les armes quatre ou cinq mille blancs; mais il
serait difficile de les rassembler. Ils en augmenteraient bientôt le
nombre, s'ils permettaient l'exercice libre des religions. La Hollande
craint peut-être pour elle-même l'accroissement de cette colonie,
préférable en tout à la métropole. L'air y est pur et tempéré; tous les
vivres y abondent; un quintal de blé n'y vaut que 5 fr.; dix livres de
mouton 22 sous; une lègre de vin contenant deux barriques et demie, 150
liv. On perçoit sur ces ventes qui se font aux étrangers, des droits
considérables; l'habitant vit à beaucoup meilleur marché.
Ce pays donne encore au commerce, des peaux de mouton, de boeuf, de veau
marin, de tigre; de l'aloès, des salaisons, du beurre, des fruits secs,
et toutes sortes de comestibles. On a essayé inutilement d'y planter le
café et la canne à sucre: les végétaux de l'Asie n'y réussissent pas. Le
chêne y croît vite, mais il ne vaut rien pour les constructions, il est
trop tendre. Le sapin n'y vient pas. Le pin s'y élève à une hauteur
médiocre. Ce pays aurait pu devenir, par sa position, l'entrepôt du
commerce de l'Asie; mais les arsenaux de la marine sont dans le nord de
l'Europe. D'ailleurs sa rade est peu sûre, et sa relâche est toujours
périlleuse. J'ai vu dans cette saison, qui est la plus belle de l'année,
plusieurs vaisseaux forcés d'appareiller. Après tout, il doit remercier
la nature, qui lui a donné tout ce qui était nécessaire aux besoins des
Européens; de n'y avoir pas ajouté ce qui pouvait servir à leurs
passions.
Au Cap de Bonne-Espérance, ce 10 février 1771.
LETTRE XXIII.
ESCLAVES, HOTTENTOTS, HOLLANDAIS.
L'abondance du pays se répand sur les esclaves. Ils ont du pain et des
légumes à discrétion. On distribue à deux noirs un mouton par semaine.
Ils ne travaillent point le dimanche. Ils couchent sur des lits avec des
matelas et des couvertures. Les hommes et les femmes sont chaudement
vêtus. Je parle de ces choses comme témoin, et pour l'avoir su de
plusieurs noirs que les Français avaient vendus aux Hollandais, pour les
punir, disaient-ils, mais dans le fond pour y profiter. Un esclave coûte
ici une fois plus qu'à l'Ile-de-France; l'homme y est donc une fois plus
précieux. Le sort de ces noirs serait préférable à celui de nos paysans
d'Europe, si quelque chose pouvait compenser la liberté.
Le bon traitement qu'ils éprouvent influe sur leur caractère. On est
étonné de leur trouver le zèle et l'activité de nos domestiques. Ce sont
cependant ces mêmes insulaires de Madagascar, qui sont si indifférens
pour leurs maîtres dans nos colonies.
Les Hollandais tirent encore des esclaves de Batavia. Ce sont des
Malais, nation très-nombreuse de l'Asie, mais peu connue en Europe. Elle
a une langue et des usages qui lui sont particuliers. Ils sont plus
laids que les nègres, dont ils ont les traits. Leur taille est plus
petite, leur peau est d'un noir cendré, leurs cheveux sont longs, mais
peu fournis. Ces Malais ont les passions très-violentes.
Les Hottentots sont les naturels du pays; ils sont libres. Ils ne sont
point voleurs, ne vendent point leurs enfans, et ne se réduisent point
entre eux à l'esclavage. Chez eux l'adultère est puni de mort: on lapide
le coupable. Quelques-uns se louent comme domestiques pour une piastre
par an, et servent les habitans avec tant d'affection, qu'ils exposent
souvent leur vie pour eux. Ils ont pour arme la demi-lance ou zagaie.
L'administration du Cap ménage beaucoup les Hottentots. Lorsqu'ils
portent des plaintes contre quelque Européen, ils sont favorablement
écoutés, la présomption devant être en faveur de la nation qui a le
moins de désirs et de besoins.
J'en ai vu plusieurs venir à la ville, en conduisant des chariots
attelés quelquefois de huit paires de boeufs. Ils ont des fouets d'une
longueur prodigieuse, qu'ils manient à deux mains. Le cocher, de dessus
son siége, en frappe avec une égale adresse la tête ou la queue de son
attelage.
Les Hottentots sont des peuples pasteurs; ils vivent égaux, mais dans
chaque village ils choisissent, entre eux, deux hommes auxquels ils
donnent le titre de capitaine et de caporal, pour régler les affaires de
commerce avec la Compagnie. Ils vendent leurs troupeaux à très-bon
marché. Ils donnent trois ou quatre moutons pour un morceau de tabac.
Quoiqu'ils aient beaucoup de bestiaux, ils attendent souvent qu'ils
meurent pour les manger.
Ceux que j'ai vus avaient une peau de mouton sur leurs épaules, un
bonnet et une ceinture de la même étoffe. Il me firent voir comment ils
se couchaient. Ils s'étendaient nus sur la terre, et leur manteau leur
servait de couverture.
Ils ne sont pas si noirs que les nègres. Ils ont cependant comme eux le
nez aplati, la bouche grande et les lèvres épaisses. Leurs cheveux sont
plus courts et plus frisés; ils ressemblent à une ratine. J'ai observé
que leur langage est très-singulier, en ce que chaque mot qu'ils
prononcent est précédé d'un claquement de langue, ce qui leur a, sans
doute, fait donner le nom de Chocchoquas, qu'ils portent sur d'anciennes
cartes de M. de Lisle. On croirait en effet qu'ils disent toujours
chocchoq.
Quant au tablier des femmes hottentotes, c'est une fable dont tout le
monde m'a attesté la fausseté; elle est tirée du voyageur Kolben, qui en
est rempli.
Une observation plus sûre est celle de Pline, qui remarque que les
animaux sont plus imbécilles à proportion que leur sang est plus gras.
Les plus forts animaux ont, dit-il, le sang plus épais, et les sages
l'ont plus subtil. J'ai remarqué en effet sur des noirs blessés que leur
sang se caillait très-promptement. J'attribuerais volontiers à cette
cause la supériorité des blancs sur les noirs.
Indépendamment des esclaves et des Hottentots, les Hollandais attachent
encore à leur service des engagés. Ce sont des Européens auxquels la
Compagnie fait des avances, et que les habitans prennent chez eux, en
rendant à l'administration ce qu'elle a déboursé.
Ils sont, pour l'ordinaire, économes sur les habitations. On est assez
content d'eux les premières années; mais l'abondance où ils vivent les
rend paresseux.
On ne donne point à jouer au Cap; on n'y fait point de visites. Les
femmes veillent sur leurs domestiques et sur leur maison, dont les
meubles sont d'une propreté extrême. Le mari s'occupe des affaires du
dehors. Le soir, toute la famille réunie se promène et respire le frais,
lorsque la brise est tombée. Chaque jour ramène les mêmes plaisirs et
les mêmes affaires.
L'union la plus tendre règne entre les parens. Le frère de mon hôtesse
était un paysan du Cap, venu de soixante-dix lieues de là. Cet homme ne
disait mot, et était presque toujours assis à fumer sa pipe. Il avait
avec lui un fils, âgé de dix ans, qui se tenait constamment auprès de
lui. Le père mettait la main contre sa joue et le caressait sans lui
parler; l'enfant, aussi silencieux que le père, serrait ses grosses
mains dans les siennes, en le regardant avec des yeux pleins de la
tendresse filiale. Ce petit garçon était vêtu comme on l'est à la
campagne. Il avait dans la maison un parent de son âge habillé
proprement; ces deux enfans allaient se promener ensemble avec la plus
grande intimité. Le bourgeois ne méprisait pas le paysan, c'était son
cousin.
J'ai vu mademoiselle Berg, âgée de seize ans, diriger seule une maison
très-considérable. Elle recevait les étrangers, veillait sur les
domestiques, et maintenait l'ordre dans une famille nombreuse, d'un air
toujours satisfait. Sa jeunesse, sa beauté, ses grâces, son caractère,
réunissaient en sa faveur tous les suffrages; cependant, je n'ai jamais
remarqué qu'elle y fît attention. Je lui disais un jour qu'elle avait
beaucoup d'amis: j'en ai un grand, me dit-elle, c'est mon père.
Le plaisir de ce conseiller était de s'asseoir, au retour de ses
affaires, au milieu de ses enfans. Ils se jetaient à son cou, les plus
petits lui embrassaient les genoux; ils le prenaient pour juge de leurs
querelles ou de leurs plaisirs, tandis que la fille aînée excusant les
uns, approuvant les autres, souriant à tous, redoublait la joie de ce
coeur paternel. Il me semblait voir l'Antiope d'Idoménée.
Ce peuple, content du bonheur domestique que donne la vertu, ne l'a pas
encore mis dans des romans et sur le théâtre. Il n'y a pas de spectacles
au Cap, et on ne les désire pas: chacun en voit dans sa maison de fort
touchans. Des domestiques heureux, des enfans bien élevés, des femmes
fidèles: voilà des plaisirs que la fiction ne donne pas. Ces objets ne
fournissent guère à la conversation; aussi on y parle peu. Ce sont des
gens mélancoliques qui aiment mieux sentir que raisonner. Peut-être
aussi, faute d'événemens, n'a-t-on rien à dire; mais qu'importe que
l'esprit soit vide, si le coeur est plein, et si les douces émotions de
la nature peuvent l'agiter, sans être excitées par l'artifice, ou
contraintes par de fausses bienséances?
Lorsque les filles du Cap deviennent sensibles, elles l'avouent
naïvement. Elles disent que l'amour est un sentiment naturel, une
passion douce qui doit faire le charme de leur vie, et les dédommager du
danger d'être mères: mais elles veulent choisir l'objet qu'elles doivent
toujours aimer. Elles respecteront, disent-elles, étant femmes, les
liens qu'elles se sont préparés étant filles.
Elles ne font point un mystère de l'amour; elles l'expriment comme elles
le sentent. Êtes-vous aimé? vous êtes accepté, distingué, fêté, chéri
publiquement. J'ai vu mademoiselle Nedling pleurer le départ de son
amant; je l'ai vue préparer, en soupirant, les présens qui devaient être
les gages de sa tendresse. Elle n'en cherchait pas de témoins, mais elle
ne les fuyait pas.
Cette bonne foi est ordinairement suivie d'un mariage heureux. Les
garçons portent la même franchise dans leurs procédés. Ils reviennent
d'Europe pour remplir leurs promesses; ils reparaissent avec le mérite
du danger, et d'un sentiment qui a triomphé de l'absence: l'estime se
joint à l'amour, et nourrit, toute la vie, dans ces âmes constantes, le
désir de plaire, qu'ailleurs on porte chez ses voisins.
Quelque heureuse que soit leur vie avec des moeurs si simples et sur une
terre si abondante, tout ce qui vient de la Hollande leur est toujours
cher. Leurs maisons sont tapissées des vues d'Amsterdam, de ses places
publiques et de ses environs. Ils n'appellent la Hollande que la patrie;
des étrangers même à leur service n'en parlent jamais autrement. Je
demandais à un Suédois, officier de la Compagnie, combien la flotte
mettrait de temps à retourner en Hollande: il nous faut, dit-il, trois
mois pour nous rendre dans la patrie.
Ils ont une église fort propre, où le service divin se fait avec la plus
grande décence. Je ne sais pas si la religion ajoute à leur félicité,
mais on voit parmi eux des hommes dont les pères lui ont sacrifié ce
qu'ils avaient de plus cher: ce sont les réfugiés français. Ils ont, à
quelques lieues du Cap, un établissement appelé la petite Rochelle. Ils
sont transportés de joie quand ils voient un compatriote, ils l'amènent
dans leurs maisons, ils le présentent à leurs femmes et à leurs enfans,
comme un homme heureux qui a vu le pays de leurs ancêtres, et qui doit y
retourner. Sans cesse ils parlent de la France, ils l'admirent, ils la
louent, et ils s'en plaignent comme d'une mère qui leur fut trop sévère.
Ils troublent ainsi le bonheur du pays où ils vivent, par le regret de
celui où ils n'ont jamais été.