Le College adresse aussitot, le 31 juillet, au ministere de l'Instruction

publique, une priere chaleureuse pour qu'une somme de 200 sp. (1.120

francs) par an soit comptee a Abel jusqu'a ce qu'il puisse etre nomme

suppleant de Hansteen pendant son voyage. Le ministere de l'Instruction

publique repond apres quelques jours de reflexion, le 18 aout, -- on etait

en plein ete -- que le ministere conseillait au College de remettre a Abel

une somme de 200 sp., a rembourser lorsqu'il aurait la suppleance de

Hansteen. Le 4 septembre enfin, fut ordonnancee sur la caisse des

subventions universitaires, et non comme pret ou comme avance, une somme

de 200 sp. par an, a compter du 1er juillet, et le caissier recut l'ordre

de payer tout de suite 116 sp. Mais Abel ne recut meme pas cette somme,

qui etait deja insuffisante pour couvrir ses dettes pressantes. Son pere,

lorsque l'Universite avait ete fondee, avait constitue une donation d'un

tonneau de seigle par an, donation garantie par sa petite ferme de Lunde a

Gjerrestad, ou la mere d'Abel menait une triste existence. Sa mere ne

pouvait pas payer, et Abel prit a sa charge la dette de 26 sp. a deduire

des traitements qu'il recevrait de l'Universite. Il est atroce de penser

que pendant ce long ete, n'ayant rien pu gagner non plus par des lecons

particulieres, Abel fut litteralement dans la misere. On ne peut certes

pas blamer les autorites academiques. Elles firent ce qu'elles pouvaient,

et quiconque est habitue aux lenteurs administratives qui, dans la plupart

des pays, font trainer les affaires de ce genre, doit plutot admirer la

rapidite avec laquelle les lettres officielles se sont succede.

Quinze jours a peine apres que la subvention universitaire eut mis fin a

la pire periode de misere, la premiere partie des _Recherches sur les

fonctions elliptiques_ fut publiee (20 septembre 1827); la theorie

vraiment initiatrice d'Abel parut dans le second fascicule du deuxieme

volume du Journal de Crelle. A cette publication se rattachent des

circonstances curieuses d'un grand interet historique. Carl-Gustaf-Jacob

Jacobi, fils d'un riche marchand juif etabli a Potsdam, et ne en decembre

1804, plus jeune qu'Abel de deux ans, par consequent, s'etait montre de

bonne heure brillamment doue pour les mathematiques. En 1827, alors

qu'Abel, a Kristiania, ne pouvait qu'a grand'peine obtenir le pain

quotidien, Jacobi, a vingt-trois ans, etait deja professeur a l'Universite

de Konigsberg. Crelle avait, deja auparavant, su se procurer sa

collaboration a son journal, et il est evident qu'ils avaient entre eux

une correspondance assidue. Crelle a-t-il d'avance annonce a Jacobi

quelque chose de la publication d'Abel? Rien n'eut ete plus naturel, car

il n'est pas possible que Crelle n'ait pas ete vivement emu des

propositions extraordinairement simples, aux formules incisives et

inattendues, que contenait le travail d'Abel. Quoi qu'il en soit, Jacobi

envoya quelques propositions touchant la meme theorie, non au journal de

Crelle, mais a une revue astronomique, _Schumachers Astronomische

Nachrichten_, et elles furent publiees le meme mois que le travail d'Abel

dans le journal de Crelle. Si la communication de Jacobi avait ete publiee

dans le journal de Crelle avec le travail d'Abel, personne n'aurait pu

penser a nommer Jacobi a cote d'Abel comme inventeur des fonctions

elliptiques. Car les propositions de Jacobi sont des formules algebriques

trouvees par tatonnement, pour lesquelles il ne pouvait donner aucune

demonstration, et qui decoulaient immediatement de l'une des propositions

generales d'Abel. Le travail d'Abel est au contraire une theorie complete,

exposee depuis ses fondements, et rigoureusement conduite, concue avec la

plus large envergure. Dans la demonstration il se trouve, il est vrai, un

point faible, mais j'ai montre ailleurs, que cette imperfection, sans

aucune difficulte, et sans s'ecarter du cours meme des idees d'Abel, peut

etre aisement reparee. Cependant de cette publication simultanee de deux

auteurs differents dans deux revues differentes est resultee la croyance

si longtemps repandue qu'Abel et Jacobi etaient tous deux, independamment

l'un de l'autre, les fondateurs de la theorie. Borchardt, eleve de Jacobi

et successeur de Crelle comme directeur du _Journal fur die reine und

angewandte mathematik_, a declare, et cela encore en 1875, que nul

geometre, comparant les publications d'Abel et de Jacobi, ne peut douter

que tous deux en meme temps, et independamment l'un de l'autre, etaient en

possession de la theorie des fonctions elliptiques dans son entier.

Combien cette croyance etait alors encore generalement repandue, ce qui

suit, entre autres choses, le prouve. Pendant l'hiver 1875-76, que je

passai a Gottingen avec acces a la bibliotheque mathematique extremement

complete qui s'y trouve, je m'occupai particulierement de l'histoire de la

theorie des fonctions elliptiques. Je fus bientot convaincu que l'opinion,

surtout dominante en Allemagne, affirmee de facon si tranchante par

Borchardt, etait incorrecte, et a ce sujet j'ecrivis a Bjerknes a

Kristiania, le priant de me donner quelques renseignements que devaient

pouvoir donner les manuscrits d'Abel, accessibles seulement a Kristiania.

Bjerknes me repondit le 18 janvier 1876: " Tout d'abord je fus un peu

ennuye de votre lettre, car il me semblait que vous etiez injuste envers

Jacobi. Peu a peu mes recherches m'ont conduit au resultat, pour moi tout

a fait inattendu, que vous verrez dans mon expose. " Ce furent ces

recherches qui conduisirent plus tard a la biographie d'Abel, de Bjerknes,

qui sera toujours l'un des ouvrages fondamentaux sur Abel. Toutefois

Bjerknes, dans son expose des rapports entre Abel et Jacobi, a ete plus

loin que je ne voudrais, et il me semble qu'il a ete, a son tour, en

quelque mesure, injuste pour Jacobi [Note: J'avais a cette epoque le

projet d'ecrire la biographie d'Abel pour le _Nordisk Tidskrift_, revue

publiee par l'association Letterstedt a Stockholm, mais comme Bjerknes

commenca dans le journal norvegien _Morgenbladet_ la publication

d'articles sur la vie et l'oeuvre d'Abel, j'abandonnai ce projet, et cedai

a Bjerknes, qui avait pour cela des donnees personnelles plus nombreuses,

sans compter les donnees nationales, le soin d'ecrire la biographie d'Abel

pour le _Nordisk Tidskrift_.].

Il resulte de la correspondance de Gauss et de Schumacher, que celui-ci,

au cours d'une visite que Gauss lui fit a Altona au printemps de 1827,

parla de la publication prochaine de Jacobi, et promit a Gauss de lui

envoyer l'article de Jacobi avant l'impression. Schumacher savait en effet

que Gauss s'etait occupe deja depuis 1796 de la theorie des fonctions

elliptiques, et qu'il etait en possession depuis 1800 d'une theorie

complete dans toutes les parties essentielles. Il envoya suivant sa

promesse l'article de Jacobi a Gauss, en le priant d'y ajouter une note,

mais l'article lui fut renvoye avec la simple affirmation rapide que Gauss

estimait plus convenable de " rester completement hors du jeu " (_ganz aus

dem Spiele zu bleiben_). Il en alla tout autrement lorsque Gauss eut

connaissance des _Recherches_ d'Abel. Crelle avait ecrit a Gauss et lui

avait demande de publier aussi ses propres recherches sur les fonctions

elliptiques. Gauss declina l'offre. Il avait pour le moment autre chose a

faire.

En outre, Abel m'a devance pour un bon tiers de mon travail. Il a

suivi exactement la meme voie ou je suis entre en 1798. Aussi ne suis-

je pas surpris qu'il soit parvenu, pour la plus grande part, au meme

resultat. Comme de plus il montre dans sa composition une acuite, une

profondeur et une elegance extremes, je me vois delie de l'obligation

de rediger mes propres recherches.

Paroles stupefiantes pour tous les petits professeurs avec leurs

reclamations incessantes pour la priorite, leur course mesquine vers un

ideal embrume. Et notez qu'il s'agit ici d'une decouverte qui est l'une

des plus grandes de la pensee humaine, de la fondation d'une theorie, dont

la portee s'etend jusqu'a un avenir impenetrable, et que personne, plus

nettement que Gauss, lui-meme, ne pouvait apprecier l'importance de la

theorie nouvelle. Il n'y a pas un mot sur Jacobi dans la lettre a Crelle;

mais ailleurs, dans une lettre a Schumacher, Gauss a fait en passant une

comparaison entre Jacobi et Abel. Il approuve que Schumacher, par son

attitude, ecarte les questions dont M. Jacobi l'" importune ", et dit que

si Jacobi s'adresse directement a lui, Gauss, il lui repondra, " bien que

ces questions soient exprimees peu clairement, et soient, a mon avis,

apres l'apparition du travail d'Abel (qui, entre nous, m'a devance pour un

bon tiers de mes propres recherches, et concorde avec celles-ci en partie

jusque dans le choix des lettres), tres oiseuses ".

Le travail d'Abel, _Recherches sur les fonctions elliptiques_, fut publie

en deux parties, la premiere dans le second, la deuxieme dans le troisieme

volume du Journal de Crelle. La premiere partie parut, comme nous avons

vu, en septembre 1827. La suite fut envoyee par Abel a Crelle le 12

fevrier 1828. Abel avait eu connaissance dans l'intervalle de l'article de

Jacobi dans les _Astronomische Nachrichten_, et montrait en quelques

pages, dans une " addition au memoire precedent ", que le resultat de

Jacobi etait contenu dans les siens. J'avais cru longtemps avoir des

raisons de douter qu'il existat encore une autre partie, jusqu'ici

inconnue, des _Recherches_, et j'en avais vainement recherche le manuscrit

pendant plusieurs annees. Enfin, il y a quelques annees, un hasard

favorable mit ce manuscrit entre mes mains, et j'eus le bonheur de pouvoir

donner en tete du premier des trois volumes des _Acta mathematica_,

publies a l'occasion du centenaire d'Abel et entierement consacres a sa

memoire, les _Recherches sur les fonctions elliptiques, par N.-H. Abel.

Second memoire_. Ce second memoire est date de Kristiania, 27 aout 1828,

et, comme le premier, etait destine au journal de Crelle. Crelle ne publia

cependant que le premier de ses cinq paragraphes. Il est difficile d'en

donner le motif avec certitude, mais on ne doit pas s'ecarter beaucoup de

la verite en presumant que ce memoire tout simplement n'a pas ete compris.

S'il avait ete publie dans son entier, Abel serait certainement apparu

pour ses contemporains, des la premiere heure, comme le seul fondateur de

la theorie des fonctions elliptiques.

Les premieres publications d'Abel et de Jacobi en septembre 1827 furent

suivies de toute une serie d'autres, par les deux auteurs et aboutirent,

du cote de Jacobi, a l'ouvrage classique _Fundamenta nova theoriae

functionum ellipticarum_, qui parut en 1829, un mois environ apres la mort

d'Abel. Bjerknes a certainement raison lorsqu'il montre la dependance

constante des recherches et des resultats de Jacobi a l'egard des

resultats d'Abel, tandis que l'inverse ne s'est pas produit une seule

fois. Il a raison egalement lorsqu'il affirme que cette relation n'a ete

indiquee par Jacobi que partiellement, et chaque fois tres incompletement.

Mais je crois qu'il a tort lorsqu'il veut voir la, de la part de Jacobi,

une intention consciente de defigurer la verite historique, et de s'elever

au detriment d'Abel. Jacobi etait un grand mathematicien qui avait un don

brillant pour les formules, une maitrise de la langue formulaire des

mathematiques comme bien peu l'ont eue, soit avant, soit apres lui, mais

il etait de beaucoup inferieur a Abel pour le genie et la puissance de la

pensee. Il revetait son expose d'une forme qui lui etait particuliere, et

s'ecartait notablement de celle d'Abel. Il repensait les pensees d'Abel

habillees par lui d'un costume nouveau, et il ne les reconnaissait plus,

et croyait qu'elles etaient de lui. Telle est la regle ordinaire pour le

commun des hommes, cette regle s'applique presque sans changement a

messieurs les savants, et ne perd sa valeur que pour les tres grands. Et

Jacobi n'etait pas un tres grand. Weierstrass ecrit a Sophie Kowalevski a

propos d'une reflexion sur Kronecker:

Il y a encore chez lui un defaut, que l'on trouve chez beaucoup

d'hommes tres intelligents, notamment parmi ceux de race semitique,

ils ne possedent pas une imagination suffisante (je devrais plutot

dire intuition), et il est certain qu'un mathematicien qui n'est pas

quelque peu poete, ne sera jamais un mathematicien complet. Les

comparaisons sont instructives: le regard qui embrasse tout, dirige

vers les sommets, vers l'ideal, designe Abel comme superieur a

Jacobi... d'une maniere eclatante.

L'opinion de Weierstrass est a beaucoup d'egards du plus haut interet. A

cote de l'ecole de la rigueur mathematique, dont les representants

modernes les plus eminents sont Gauss et Cauchy, Abel et Weierstrass lui-

meme, une autre ecole s'est peu a peu developpee, qui pretend apercevoir

grace a certaines des vues _geometriques_ des chemins de traverse vers les

verites mathematiques. On represente volontiers, dans cette ecole, la

methode de Weierstrass comme une sorte de logique arithmetique, presque

scholastique, et l'on professe que les veritables decouvertes ne se font

jamais par voie purement deductive, ou chaque proposition se lie

inflexiblement a la precedente. Ceci est absolument juste, mais l'exemple

d'Abel montre que c'est une erreur de regarder les vues geometriques comme

la source unique de decouvertes nouvelles. Abel ne se livre jamais a des

considerations geometriques, et n'a jamais montre le moindre interet pour

les propositions ou les methodes geometriques. Pourtant il avait un don

d'intuition comme peu d'hommes l'ont eu avant ou apres lui. Et c'est ce

don qui l'a conduit a ses grandes decouvertes. Mais en meme temps, il

etait tout a fait oppose a cette pretention qu'affichent les protagonistes

des vues geometriques en analyse: faire accepter comme demontrees

rigoureusement des theoremes qu'ils deduisent de vagues considerations

spatiales. Abel etait trop grand comme penseur pour une telle pretention.

Il avait vu trop profondement la connexion intime des choses pour ne pas

savoir que meme son intuition avait besoin du controle d'une deduction

rigoureuse.

L'expression de Weierstrass, que le veritable mathematicien est poete,

peut paraitre au grand public singulierement etrange. Il en est pourtant

ainsi. L'expression n'implique pas seulement qu'il faut au mathematicien,

de meme qu'au poete, de l'imagination et de l'intuition. Ceci est vrai

pour toutes les sciences, nulle part toutefois au meme degre que dans les

mathematiques. Mais l'expression a aussi une signification d'une portee

plus grande. Les meilleurs travaux d'Abel sont de veritables poemes

lyriques d'une beaute sublime, ou la perfection de la forme laisse

transparaitre la profondeur de la pensee, en meme temps qu'elle remplit

l'imagination de tableaux de reve tires d'un monde d'idees ecarte, plus

eleve au-dessus de la banalite de la vie et plus directement emane de

l'ame meme que tout ce qu'a pu produire aucun poete au sens ordinaire du

mot. Il ne faut pas oublier, en effet, a quel point la langue

mathematique, faite pour les besoins de pensee les plus hauts de

l'humanite, est superieure a notre langue ordinaire. Il ne faut pas

oublier non plus que la pensee interieure y est plus completement et plus

clairement exprimee que dans aucun autre domaine humain.

Nous avons vu comment la misere la plus pressante fut secourue par la

subvention de 200 sp. qu'Abel obtint le 4 septembre 1827. Sa situation

economique devait par la suite s'ameliorer encore, bien que lentement et

insuffisamment. Le voyage de Hansteen en Siberie devait commencer en 1828,

et il s'agissait, les elements d'astronomie etant compris dans l'examen de

philosophie, de trouver quelqu'un qui put, en l'absence de Hansteen, faire

son cours d'astronomie. Abel fut propose, et nomme le 10 mars 1828, avec

un traitement annuel de 400 sp.[Note: 2.160 francs environ.], soit 200 sp.

de moins qu'il n'etait attribue d'habitude pour des fonctions de ce genre.

Abel continuait a manquer d'argent, et cette situation provisoire ne

promettait d'ailleurs rien pour l'avenir. Sa resolution de se consacrer

entierement a la science, et sa repugnance a l'egard de toute occupation

qui pouvait le distraire de ses travaux scientifiques etaient peut-etre

plus fortes que jamais. Aussi est-il naturel qu'il ait vu avec plaisir

Crelle s'occuper de lui trouver a Berlin un emploi a sa mesure, et que

Crelle ait eu a cet effet son entiere approbation. Crelle avait sans doute

informe Abel, en juin 1828, qu'il avait alors les plus grandes chances, et

Abel, qui desirait toujours rester dans son pays, ecrit aussitot, le 21

juin 1828, au College academique:

Comme en ce moment s'ouvre devant moi la perspective d'une nomination

a l'etranger, savoir, a l'Universite de Berlin, je prends la liberte a

ce propos de m'adresser au haut Conseil, afin de savoir par lui si je

puis obtenir une situation stable ici. C'est certainement mon desir le

plus intime de passer ma vie dans mon pays, si cela est possible d'une

maniere qui puisse me suffire; sinon, je ne crois pas devoir refuser

un moyen d'assurer mon avenir, qui m'apparait ici tres precaire. Si

une situation stable ne pouvait pas m'etre assuree maintenant,

j'oserais esperer que ma situation a l'Universite ne pourrait pas etre

un empechement a ce que je cherche a obtenir une place a Berlin. Si

plus tard une carriere s'ouvre ici pour moi, il n'y aura certes de ma

part aucune opposition a ce que je revienne, si j'ose encore nourrir

cet espoir. Comme j'ai ete invite de la maniere la plus pressante a

donner ma reponse au premier jour, j'oserai peut-etre prier le haut

Conseil de traiter cette affaire le plus vite possible. Ceci est pour

moi de la plus haute importance. Respectueusement. N. Abel.

Le College academique s'adresse le jour meme au chancelier, avec un

conseil chaleureux de procurer a Abel une situation convenable en Norvege.

Le chancelier, des le 24 juin, s'adresse au ministre de l'Instruction

publique en termes tout aussi chaleureux. Mais le 30 juin intervient la

lettre suivante d'Abel au ministere de l'Instruction publique:

Je desire que soit mise de cote jusqu'a nouvel ordre l'affaire

mentionnee dans ma lettre au Conseil academique du 21 juin 1828, qui a

ete adressee au ministere royal. Respectueusement. N. H. Abel, docent

delegue.

Des difficultes etaient survenues a Berlin, et Crelle, dans une nouvelle

lettre, avait impose a Abel une rigoureuse discretion. Cependant la

question d'une nomination d'Abel a Berlin, et sa demarche officielle,

furent connues, et devinrent l'objet de commentaires dans la presse, ce

qui ne pouvait que compromettre Abel a Berlin. On ne peut s'empecher

d'observer que tout cet episode de l'histoire d'Abel, avec cette

discussion publique d'affaires strictement confidentielles, a une grande

ressemblance avec des procedes analogues chez nos freres norvegiens, a une

epoque plus recente, procedes qui ont toujours excite en Suede une vive

surprise. Abel ecrit lui-meme a Mme Hansteen le 21 juillet 1828:

En sorte que j'en suis au meme point qu'auparavant, c'est meme plutot

pis, car j'ai ete ridiculise ici, et je peux l'etre a l'etranger

(voyez un edifiant morceau dans un journal publie par l'editeur

Schiwe, _Dernieres histoires de Kristiania et de Stockholm_, n 1, p.

6). Je ne veux pas repondre, afin de ne pas prolonger une vilaine

affaire. Ca pourra passer maintenant pour un mensonge de journal, _et

enfin le temps tue tout_ [Note: En francais dans le texte.]. Quoi

qu'il en soit, il est peu probable que je cherche quelque chose encore

a Kristiania. Je prefere travailler dur avec ce que j'ai tant que ca

durera. Mais j'ai appris a me taire; c'est une bonne chose. Crelle m'a

lave la tete au sujet de mon bavardage, car bien que je ne lui aie pas

dit ce que j'avais dit, je peux bien voir qu'il est _au fait_. Il

m'invite en attendant a etre tout a fait muet... C'est surtout pour ma

fiancee que cela me fait de la peine. Elle est trop bonne.

Il ecrit aussi a Holmboe, le 29 juin:

C'est sans doute a ton retour de Copenhague que cette lettre t'est

adressee, mais tu n'as pas besoin de raconter ce que je t'ecris. Il

s'agit du voyage a Berlin. Il est fichu, et moi, par suite, presque

autant. Crelle m'a ecrit, il y a dimanche huit jours, que quelqu'un

_tombe du ciel_ [Note: _Vom Himmel gefallen_ (en allemand dans le

texte).] est arrive, qui voulait faire valoir ses droits et qu'il

fallait caser. Dieu sait qui c'est, mais n'importe, l'animal a pris ma

place. Il ecrit d'ailleurs que, bien que ce soit douteux, il ne faut

pas que je perde tout espoir, et que ce sera possible plus tard. En

octobre j'aurai une reponse ferme. Mais tu ne le diras pas. Rien que

ceci, que je n'ai jamais du aller, et que je n'irai pas a Berlin, ce

qui est conforme a la verite. Cela n'a guere plu a Crelle que j'en aie

parle.

Ces lettres sont ecrites de l'usine de Froland, ou Abel etait l'hote du

proprietaire Smith, et ou sa fiancee Christine Kemp etait institutrice des

enfants. Il ecrit de la encore en aout 1828 a Mme Hansteen:

Je suis pauvre comme un rat d'eglise, n'ayant maintenant pas plus

de 1 sp. 60, qu'il faut que je donne comme pourboire.

En septembre 1828 il est de retour a Kristiania, d'ou il ecrit a Mme

Hansteen, qui etait alors a Copenhague:

Comme c'est etrange, je ne peux pas me mettre dans la tete que vous

etes partie, et je suis souvent sur le point d'aller chez vous. Me

voici donc presque absolument seul. Je vous assure que je ne frequente

litteralement pas une seule personne. Cependant cela ne me manquera

pas tout d'abord, car j'ai horriblement a travailler pour le

_Journal_. J'aurai dorenavant 1 ducat par feuille d'impression, Crelle

me l'a offert de lui-meme. Mais il n'en sortira naturellement pas

grand'chose, et ma situation genee m'a fait accepter. Je viens de

recevoir hier une lettre de Crelle ou il dit qu'il y a toujours espoir

que je puisse venir a Berlin, et que bientot on pourra etre fixe si

cela aboutit ou non.

Il lui ecrit encore en novembre 1828:

Je n'ai peut-etre pas ete tout a fait envers elle (evidemment sa

fiancee) comme j'aurais du, mais maintenant nous sommes d'accord et

nous nous entendons bien ensemble. Je me suis beaucoup corrige, et

j'espere qu'un jour nous vivrons heureux ensemble. Mais quand cet

heureux moment viendra-t-il, je ne sais. Pourvu qu'il ne soit pas trop

eloigne. Cela me fait de la peine pour ma Crelly, qui sera obligee de

travailler si dur... J'en suis toujours a 400 sp. et je suis dans les

dettes jusqu'au cou, mais je m'en suis tout de meme un peu degage. En

attendant, ma precedente hotesse " la Reine " n'a pas recu un

skilling, et je lui dois 82 sp. A la banque, j'ai reussi a diminuer

jusqu'a 160, et chez le marchand de drap de 45 a 20. En outre, je dois

au cordonnier, au tailleur et au restaurateur, mais d'ailleurs je

n'emprunte pas. Mais il ne faut pas vous apitoyer sur moi pour cela.

Je m'en tirerai bien.

Finalement Abel, las de ces soucis, se decide a s'adresser au

gouvernement. Il ecrit le 6 decembre 1828:

Au Roi. Par decret gracieux du 6 fevrier de cette annee, j'ai ete

nomme, pendant l'absence du professeur Hansteen, pour un voyage

scientifique en Siberie, docent a l'Universite charge des fonctions

du-dit professeur avec un traitement de 400 sp. Bien que ces

appointements fussent inferieurs a ce qui avait ete attribue aux

autres docents nommes a l'Universite, j'ai du cependant, vu ma

situation financiere, considerer comme une bonne fortune d'obtenir

n'importe quelle position compatible avec mes etudes, qui me procurat

les ressources strictement necessaires, et d'ailleurs j'ai trouve au

moins peu convenable, tant que je n'avais pas donne des preuves de mon

aptitude a l'enseignement, de demander aucune augmentation du

traitement gracieusement fixe. Depuis que j'ai fait le cours

d'astronomie a l'Universite, j'ai, d'une part, ete a meme de me rendre

compte jusqu'a quel point le temps que j'y consacre peut etre

considere comme suffisamment retribue, et d'autre part les directeurs

de l'Universite ont eu occasion de juger si je suis a la hauteur de

l'emploi qui m'est confie. J'ose donc humblement esperer que ma priere

ne sera pas consideree comme deplacee ou impertinente, si je demande

humblement a etre place, a partir du 1er janvier de l'annee prochaine,

dans les memes conditions que les autres docents de l'Universite, et

qu'il me soit par suite gracieusement attribue un traitement annuel de

600 sp. Humblement. Niels Henrik Abel.

Il fut fait droit a cette petition, ce qui fut annonce a Abel par le

College academique le 27 fevrier 1829. Cette nouvelle en croisa une autre

du 21 fevrier, partie de Froland, ou Abel passait les vacances de Noel.

Holmboe ecrit au College academique qu'Abel le prie d'informer le College

qu'il a eu une longue maladie, et qu'il ne pourra sans doute avant

longtemps revenir et faire ses cours. Son medecin A. C. Moller ecrit avec

plus de details, le meme jour, 21 fevrier:

Niels Henrik Abel · 第 3 / 4 段