Vous ecrivez dans votre lettre a Boeck que vous vous demandez ce que

je veux faire a Leipzig et aux bords du Rhin, mais j'aimerais savoir

ce que vous direz, si je vous raconte maintenant que je vais aller a

Vienne et en Suisse. J'avais d'abord pense aller directement de Berlin

a Paris, ce que j'esperais faire en compagnie de Crelle, mais il a eu

des empechements, et j'aurais donc voyage seul. Or je suis ainsi fait

que je ne supporte pas du tout, ou du moins tres difficilement, d'etre

seul. Je deviens alors tout triste, et je ne suis pas alors dans la

meilleure disposition pour faire quelque chose. Je me suis donc dit

que le mieux etait de partir avec Boeck, etc., pour Vienne, et je peux

aussi justifier cela, ce me semble, puisqu'a Vienne il y a Littrow,

Burg, et d'autres. Ce sont vraiment des mathematiciens distingues, et

a cela s'ajoute que je ne voyagerai guere qu'une fois dans ma vie.

Peut-on me reprocher de desirer aussi voir quelque chose de la vie et

des manieres du Sud. Je peux aussi travailler assez bien pendant ce

voyage. Une fois a Vienne, pour aller a Paris, la ligne droite

traverse presque la Suisse. Pourquoi n'en verrais-je pas aussi quelque

chose? Pardieu! Je ne suis pourtant pas tout a fait denue du sens des

beautes de la nature. Le voyage entier me fera arriver a Paris deux

mois plus tard, et cela n'a pas d'importance. Je rattraperai bien

cela. Ne croyez-vous pas qu'un tel voyage me fera du bien? De Vienne a

Paris je voyagerai probablement en compagnie de Keilhau. Alors nous

nous mettrons furieusement au travail. Je pense que ca ira bien.

Il faut sans doute voir dans le rapide eloge de Littrow et de Burg plutot

une tendance a se placer au point de vue mathematique particulier de

Hansteen, et un desir de disposer celui-ci favorablement pour son voyage,

qu'une opinion personnelle d'Abel sur ces mathematiciens peu importants.

Konigsberger m'a raconte au sujet de Burg une anecdote caracteristique.

Burg, qui etait ne en 1797, ne mourut qu'en 1882. Lorsque Konigsberger fut

nomme en 1877 professeur de mathematiques a l'Universite de Vienne, il fit

entre autres une visite a Burg, qui dans l'opinion commune avait une haute

situation comme mathematicien. Au cours de la conversation, Burg raconta:

" Un jour, je recus la visite d'un jeune homme, Abel, qui voulait avoir ma

collaboration pour une revue mathematique dont on lui offrait la

direction. L'homme me paraissait certes intelligent, mais je ne pouvais

confier _mes_ travaux a un semblable debutant. _Savez-vous ce qu'il est

devenu? Et son journal?_ "

Que la science mathematique, depuis un demi-siecle, eut ete fondee sur

Abel et ses decouvertes, et que le _Journal fur die reine und angewandte

Mathematik_ eut ete pendant toute cette periode le principal ou l'un des

principaux organes pour la production mathematique, tandis que les propres

travaux de Burg etaient a jamais laisses dans l'oubli, cela avait

completement echappe au grand homme. On trouve en tous pays et en tous

temps, et non pas seulement dans les petits pays et aux epoques ternes,

des grandeurs locales de cette sorte, dont l'influence sur les milieux

scientifiques dans leur pays sont en rapport inverse avec leur importance

scientifique veritable.

Le 16 avril Abel etait a Vienne, et il ecrivait a Holmboe:

Tu trouves sans doute que c'est mal de gaspiller tant de temps en

voyage, mais je ne crois pas que cela puisse s'appeler gaspiller. Dans

un pareil voyage on apprend bien des choses curieuses qui peuvent

m'etre plus utiles que si j'etudiais les mathematiques sans reprendre

haleine. Et puis tu sais qu'il me faut toujours des periodes de

paresse, pour pouvoir prendre de nouveau mon elan avec des forces

nouvelles. Quand j'arriverai a Paris, ce qui arrivera vers juillet ou

aout, je me mettrai au travail avec fureur. J'etudierai et j'ecrirai.

J'acheverai...

A Vienne comme a Berlin, il frequenta les theatres assidument:

Un theatre hors ligne est vraiment un plaisir tout a fait exquis.

C'est une chose qui nous manque absolument, et que sans doute nous

n'aurons jamais. Il est bon d'y aller aussi pour la langue. On y

entend la plus pure et la meilleure. Je peux dire que ce que je sais

d'allemand je l'ai appris aux theatres de Berlin, car en dehors de

cela, je n'ai eu que tres peu d'occasions d'en entendre. Maintenant ca

va tres bien et je peux me debrouiller partout sans difficulte.

Il n'est pas facile de lire dans l'avenir, meme pour un Abel. Moins de dix

ans apres que ces lignes etaient ecrites, etaient nes les deux auteurs

dramatiques norvegiens, qui plus que personne apres Abel devaient donner a

la Norvege sa situation dans la civilisation generale. Le jour meme de son

centenaire devait etre fete au theatre national de la Norvege, devant une

assemblee de mathematiciens de tous les pays, par une representation

hautement artistique de la creation la plus admirable d'Ibsen, tandis que

Bjoernson glorifiait sa memoire dans un poeme, le plus delicat et le plus

profond qui jusqu'ici ait ete consacre a un adepte de la science des

nombres.

Son voyage le conduisit ensuite dans le Tyrol, le nord de l'Italie, la

Suisse, et a Paris, ou il entra le 10 juillet. Il ecrit a Hansteen:

Me voici enfin arrive au foyer de tous mes voeux mathematiques, a

Paris. J'y suis deja depuis le 10 juillet. Vous trouvez que c'est un

peu tard et que je n'aurais pas du faire le long detour par Venise.

Cher Monsieur le professeur, cela me fait beaucoup de peine d'avoir

fait quelque chose qui n'a pas votre approbation; maintenant que c'est

fait, il faut que je me refugie dans votre bonte, j'espere que vous

avez assez de confiance en moi pour croire qu'en somme j'emploierai

bien mon voyage. Certes, je le ferai. Pour mon excuse, je n'ai rien

d'autre a dire, sinon que mon desir etait grand de regarder un peu

autour de moi: voyage-t-on uniquement pour etudier ce qui est

etroitement scientifique? Apres cette excursion, je travaille avec

d'autant plus d'ardeur. A Botzen, j'ai quitte Moeller, Boeck et

Keilhau, et je suis parti pour Paris le plus vite possible.

D'Innsbruck j'ai ete au lac de Constance et j'ai vu un peu de la

Suisse, me le reprocherez-vous? Cela m'a coute deux jours et quelques

skillings de plus que la ligne droite. J'ai ete par Zurich, Zug, le

lac des Quatre-Cantons et Lucerne a Bale. J'ai ete aussi sur le Rigi,

entre le lac de Zug et le lac des Quatre-Cantons, d'ou l'on a la vue

la plus etendue de la Suisse. Je ne regrette vraiment pas ce petit

detour. De Bale j'ai ete en trois jours et quatre nuits d'un trait

jusqu'a Paris.

Il se mit aussitot a ecrire un grand memoire qu'il voulait presenter a

l'Institut avant de faire ses visites aux mathematiciens. Il dit a

Hansteen:

J'ai tres bien reussi dans ce memoire, qui contient beaucoup de choses

nouvelles, et qui merite, je crois, d'etre remarque. _C'est la

premiere ebauche d'une theorie d'une infinite de transcendantes_

[Note: En francais dans la lettre d'Abel.]. J'ai l'espoir que

l'Academie le fera imprimer dans les _Memoires des savants etrangers_.

Le memoire fut en effet imprime dans les _Memoires des savants etrangers_,

mais douze ans seulement apres la mort d'Abel, et apres des peripeties de

toutes sortes. Il contient sa plus grande decouverte, le theoreme d'Abel,

et il est la source meme de la theorie des fonctions abeliennes, qui plus

tard devait donner l'immortalite a Riemann et a Weierstrass. Le memoire

resta, oublie, parmi les papiers de Cauchy. Celui-ci, completement absorbe

par ses propres pensees geniales, et par une production dont l'etendue est

a peu pres unique dans l'histoire des mathematiques, n'avait guere le

temps ni le desir de s'occuper des travaux des autres. Paris n'offrit pas

a Abel, en somme, ce qu'il esperait. Il ecrit a Hansteen:

Moeller rentrera bientot au pays, il est fatigue de voyager, et je ne

peux pas dire autrement: je commence a sentir fortement la nostalgie.

D'autant plus que Paris ne sera certainement pas le sejour le plus

agreable: il y est si difficile d'y faire serieusement connaissance

avec les gens. Ce n'est pas comme en Allemagne.

Et a Holmboe:

D'ailleurs je n'aime pas autant le Francais que l'Allemand: le

Francais est extremement reserve a l'egard des etrangers. Il est tres

difficile d'arriver a des relations intimes avec lui. Et je n'ose

esperer y parvenir. Chacun travaille a part sans s'occuper des autres.

Tous veulent instruire et personne ne veut apprendre. L'egoisme le

plus absolu regne partout. La seule chose que le Francais recherche

chez des etrangers, est le cote pratique; personne ne sait penser en

dehors de lui. Il est le seul qui sache produire quelque chose de

theorique. Telles sont ses idees, et des lors tu peux, comprendre

qu'il est difficile d'attirer l'attention, surtout pour un debutant.

A l'epoque du voyage d'Abel, et encore longtemps apres, Berlin n'etait

qu'une petite ville, et dans les villes universitaires allemandes

l'universite forme une petite ville dans la petite ville, avec sa vie

propre. Une fois que l'on est introduit dans cette vie, on est membre

d'une grande famille, une famille avec bien des dissensions, des

inconvenients de toutes sortes, mais du moins une famille. Paris au

contraire etait la grande ville mondiale, dont le centre intellectuel

etait l'Institut; mais l'Institut, alors comme aujourd'hui, ne constituait

qu'un lien tres lache entre les plus grandes intelligences reconnues de la

France, qui vont, tous les jours de la semaine, sauf un, chacune son

chemin, pour se reunir ce seul jour, choisir des delegues, et confirmer ce

qu'ont resolu les delegues precedents. La haute consideration sociale que

la France accorde a ses grands hommes dans le monde de l'intelligence, et

l'importance attribuee a un jugement de l'un de ces savants, les oblige

aussi, poursuivis comme ils sont par des solliciteurs d'appreciations

favorables venus de toutes les parties du monde, a observer une attitude

tres reservee, qui ne peut, a moins de circonstances tres particulieres,

etre modifiee qu'apres une longue connaissance. Si toutefois Abel avait eu

l'idee de suivre les lecons de Cauchy, et d'aller lui parler, a la sortie

du cours, les choses se seraient certainement passees tout autrement. Les

travaux de Cauchy ont ete plus que d'autres le fil conducteur des travaux

tant algebriques qu'analytiques d'Abel, et il est surprenant que deux tels

hommes aient pu entrer en relations sans se penetrer. Liouville, qui

devait plus tard (en 1836) fonder la revue mathematique francaise,

_Journal des mathematiques pures et appliquees_, longtemps la seule

veritable rivale du _Journal de Crelle_, et qui, par ses recherches

personnelles, a notamment acquis sa celebrite pour avoir, sur un point

determine, continue l'oeuvre d'Abel, me declara, lorsque je fis sa

connaissance en 1873, que c'etait un des plus grands malheurs de sa vie,

d'avoir fait la connaissance d'Abel sans apprendre a le connaitre. Il en

fut de meme avec les autres mathematiciens francais, et Abel n'eut aucun

autre benefice de son sejour a Paris que les travaux qu'il y composa lui-

meme, et sa lecture assidue de toutes les publications de Cauchy. Il dit a

Holmboe:

Je mene d'ailleurs une existence tres sage. Je travaille, je mange, je

bois, je dors, et je vais parfois a la comedie; c'est de tout ce qu'on

appelle plaisir le seul que je m'accorde, mais c'en est un grand. Je

ne connais pas de plus grand plaisir que de voir une piece de Moliere

ou joue Mlle Mars. Alors je suis tout a fait ravi; elle a quarante

ans, mais elle joue tout de meme des roles tres jeunes... Je vais

aussi de temps en temps au Palais-Royal que les Parisiens appellent un

" lieu de perdition ". On y voit en assez grand nombre des " femmes de

bonne volonte ". Elles ne sont nullement indiscretes. Tout ce que l'on

entend est: " Voulez-vous monter avec moi, mon petit ami? petit

mechant! " [Note: En francais dans le texte.] Naturellement, en ma

qualite de fiance, etc., je ne les ecoute pas, et je quitte le Palais-

Royal " sans la moindre tentation ". Il y en a beaucoup de fort

jolies. L'autre jour, j'ai ete a un diner diplomatique chez S. E. le

comte Lowenhjelm, ou je me suis un petit peu grise, ainsi que Keilhau,

mais tres legerement. Il est marie avec une jeune Francaise. Il a

raconte que tous les ans, le 24 decembre, il fait rouler sous la table

tous les compatriotes.

La pensee de la situation de sa famille jetait comme toujours une ombre

sur la vie d'Abel. Il ecrit a sa soeur Elisabeth:

Tu te trouves bien, n'est-ce pas, au milieu des gens excellents chez

qui tu es; mais ou en sont ma mere, mes freres. Je ne sais rien sur

eux. Il y a deja longtemps que je n'ai ecrit a ma mere. La lettre est

parvenue, je le sais, mais je n'ai rien recu d'elle. Ou est ... [Note:

Le frere qui devint pretre par la suite], vit-il, et comment? Je suis

tres inquiet de lui. Lorsque je suis parti, les choses ne

s'annoncaient pas bien pour lui. Dieu sait combien souvent j'ai ete

triste a cause de lui. Il n'a sans doute pas beaucoup d'affection pour

moi; et cela me fait beaucoup de peine; car je n'ai jamais fait

volontairement rien qui puisse lui deplaire. Ecoute, Elisabeth, ecris-

moi tout au long sur lui, sur ma mere et mes freres.

Il continue:

Ici a Paris ma vie est assez agreable. Je travaille assidument, je

visite de temps en temps les choses remarquables de la ville, et je

prends part aux divertissements qui me plaisent, mais quand meme je

desire beaucoup rentrer au pays, et voudrais partir aujourd'hui si

c'etait possible; mais il faut que je reste encore assez longtemps. Au

printemps je rentrerai. Il est vrai que je devrais rester a l'etranger

jusqu'en aout prochain, mais je constate que je ne peux pas avoir

d'avantage sensible a rester plus longtemps exile.

Cependant sa caisse etait presque vide, et Abel ne pouvait, faute

d'argent, rester plus longtemps a Paris. Il quitta Paris pour retrouver

Crelle a Berlin le 29 decembre 1826, et n'avait plus, en arrivant a

Berlin, que 14 thalers. Il ecrit de Berlin a Boeck, qui etait alors a

Munich, pour le prier de regler une petite dette, et raconte:

Il (Keilhau) voudrait retourner a l'etranger, et nous qui sommes ici

voudrions etre rentres au pays, c'est bizarre. Je crois tout de meme

que l'etranger vaut mieux. Quand nous serons rentres, nous penserons

surement comme Keilhau. Il te presage bien des ennuis quand tu seras

revenu. Ma situation sera la meilleure, dit-il, en apparence peut-

etre, mais (entre nous soit dit) [Note: _Unter uns gesagt_ (en

allemand, dans le texte).], je prevois bien des ennuis d'ordre prive.

J'ai vraiment peur de l'avenir. J'aurais presque envie de rester pour

toujours ici en Allemagne, ce que je peux faire sans difficulte.

Crelle m'a terriblement pousse dans mes retranchements pour me faire

rester ici. Il est un peu fache contre moi, parce que je refuse. Il ne

comprend pas ce que je veux faire en Norvege, qui lui parait etre une

autre Siberie.

Dans une lettre ulterieure, a Boeck egalement, il dit:

En mai je partirai donc d'ici par necessite (sa bourse etait tout a

fait vide) et sans deplaisir. Hansteen croit que je serai nomme a

l'Universite quand je reviendrai. Mais il a ete aussi question de me

torturer pendant une annee dans une ecole. Si on veut faire cela, je

ne marcherai pas plus qu'un ane.

Il recut alors quelque argent de Holmboe, 293 marks. Il ecrit le 4 mars

1827:

Cela m'a rendu un grand service, car j'etais plus pauvre qu'un rat

d'eglise. Maintenant je vais vivre ici la-dessus aussi longtemps que

je pourrai, puis je filerai vers le nord. Je resterai un moment a

Copenhague, ou ma fiancee viendra me rejoindre, puis au pays, ou

j'arriverai si denue que je serai bien oblige de tendre la main a la

porte de l'eglise. Je ne me laisse pourtant pas abattre; je suis si

bien habitue a la misere et au denuement. Ca ira toujours.

On trouve dans la meme lettre:

... Mais cela, il faut que je le garde jusqu'a mon retour pour te le

faire connaitre. Au total j'ai fait une masse effrayante de

decouvertes. Si seulement je les avais mises en ordre et redigees, car

la plupart ne sont encore que dans ma tete. Il n'y a pas a penser a

quoi que ce soit avant que je sois installe convenablement chez nous.

Alors il me faudra travailler dur comme un cheval de fiacre; mais avec

plaisir, bien entendu.

Et plus loin:

Il me tarde de rentrer au pays, car je ne peux guere avoir d'avantage

a rester ici. Quand on est chez soi, on se fait de l'etranger de

diables d'idees, autres qu'il ne faudrait. Ils ne sont pas si forts.

Les gens en general sont mous, mais assez droits et honnetes. Nulle

part il n'est plus facile d'arriver qu'en Allemagne et en France, chez

nous c'est dix fois plus difficile.

Pensant a son retour prochain, il ecrit aussi a sa maternelle amie Mme

Hansteen (le debut de la lettre est detruit):

... sens qu'il m'arrivera souvent d'aller chez vous. Ce sera

veritablement une de mes meilleures joies. Mon Dieu, que de fois n'ai-

je pas eu envie d'aller vous voir, mais je n'ai pas ose. Bien des

fois, j'ai ete jusqu'a la porte, et je suis reparti, par crainte de

vous importuner; car c'aurait ete le pis qui put m'arriver, si vous

aviez ete trop lasse de moi. Tres bien, puisque je puis m'assurer

qu'il n'en est pas ainsi... Je suis extremement heureux que tout aille

bien pour ma chere soeur. J'ai tant d'affection pour elle. C'est a

vous, chere Madame Hansteen, que sont dus son bonheur, et la joie

qu'il m'a cause. Il faut que vous la saluiez le plus tendrement de ma

part lorsque vous la verrez. Je pense toujours a elle... Mais adieu,

ma tres chere maternelle tutrice, et gardez une toute petite place

dans votre coeur pour votre Abel.

Il me semble que ces lignes et d'autres semblables, qui manifestent la

tendresse et la sensibilite d'Abel, expliquent suffisamment pourquoi il

voulait rentrer au pays, et n'ecoutait qu'a contre-coeur les invites de

Crelle a se faire un avenir en Allemagne. Elling Holst a explique sa

resolution de rentrer en Norvege comme une manifestation de son sentiment

du devoir. La Norvege avait fait les frais de son voyage, il etait donc

tenu envers elle de faire profiter sa patrie des fruits de son travail et

de son genie. Cette explication me parait factice, et elle ne repose sur

aucune expression d'Abel lui-meme. Rien n'indique d'ailleurs qu'il etait

un homme de devoir tel qu'un semblable raisonnement le ferait supposer.

Dans la fiere et celebre profession de foi qu'il avait formulee un an

auparavant dans une lettre a Hansteen, il disait:

La mathematique pure dans son sens le plus strict doit etre a l'avenir

mon etude exclusive. Je veux m'appliquer de toutes mes forces a

apporter un peu plus de clarte dans la prodigieuse obscurite que l'on

trouve incontestablement aujourd'hui dans l'analyse. Elle manque a tel

point de plan d'ensemble, qu'il est vraiment tout a fait merveilleux

qu'elle puisse etre etudiee par tant de gens, et le pis est qu'elle

n'est pas du tout traitee avec rigueur. Il n'y a que tres peu de

propositions, dans l'analyse superieure, qui soient demontrees avec

une rigueur decisive.

Il n'y a rien la, ni ailleurs, qui montre le desir de realiser quelque

chose particulierement pour la Norvege, ou la conscience d'obligations

speciales a cet egard. Ce ne fut pas, me semble-t-il, le sentiment du

devoir qui le ramena au pays, mais une timidite, une intime sensibilite

qui l'empechait de vivre, sinon avec effort, parmi les " etrangers ". Nous

verrons d'ailleurs avec quelle ardeur, plus tard, il saisit une chance qui

s'offrit de nouveau a l'etranger. L'essentiel etait pour lui de pouvoir

achever son grand travail, et d'avoir l'occasion de mettre en oeuvre les

idees dont son esprit etait rempli, et qu'il savait devoir completement

bouleverser la science. Il voulait voir si cela pouvait se faire dans son

pays, ce qui eut le mieux convenu a son humeur, mais si cela ne

reussissait pas, il accepterait n'importe ou une position qui lui en

fournirait le moyen.

Le 20 mai 1827, Abel revint a Kristiania. Elling Holst, dans la biographie

pleine de sentiment et de finesse qu'il a ecrite pour le centenaire d'Abel

et qui accompagne dignement la solide etude scientifique de Sylow, dit:

" Dans son travail, il avait atteint, suivant des directions differentes,

plus haut que personne. Et en meme temps, apres avoir ete le messager

plein de promesse de son pays, il se voyait transforme en un homme pour

qui il n'y a plus de place. " Holmboe s'etait laisse persuader de prendre

le seul poste universitaire de mathematiques existant. Hansteen, pour son

grand voyage siberien, avait impose au Tresor une depense, inouie pour

l'epoque, de 18.000 couronnes. Y ajouter encore une somme pour venir en

aide a Abel etait au-dessus des moyens du budget. Mais Abel n'avait plus

aucune ressource pour vivre. Il prit l'affaire en mains propres, et

s'adressa encore une fois, se fondant sur la precedente experience

favorable, au College academique. Il commence le 2 juin par une lettre ou

il annonce son retour, et se recommande de nouveau a l'attention

bienveillante du College. Des le 5, le College informe le chancelier de

l'Universite du retour d'Abel, regrette que le College n'ait pas les

moyens d'offrir a Abel quelque subvention, et sollicite l'appui du

chancelier pour en procurer une. Le chancelier s'adresse a son tour, le 8

juin, au ministere de l'Instruction publique, et sollicite son aide " afin

que les fruits, tant de son extraordinaire talent pour les mathematiques

superieures, que des depenses deja faites a cet egard, ne soient pas

perdus ". Le ministere de l'Instruction publique s'adresse au ministere

des Finances. Le ministere des Finances, qui precedemment avait eu tant de

souci de l'instruction d'Abel dans les " langues savantes ", et qui avait

alors su trouver de si belles phrases, n'eut pas d'oreilles, cette fois,

pour conserver " son talent extraordinaire pour les mathematiques

superieures ", et repondit le 20 juin par un refus categorique et en style

bureaucratique: " .. fait savoir qu'il ne sera pas possible de rien donner

sur le Tresor dans le but indique ". Le ministere de l'Instruction

publique fut alors oblige d'expliquer au _Collegium academicum_ que l'on

n'avait pu procurer aucune ressource. Abel ecrit alors le 23 juillet au

_Collegium academicum_ cette lettre emouvante:

Deja depuis longtemps j'avais l'idee, en me consacrant tout a fait a

l'etude des mathematiques, de me rendre digne un jour d'etre nomme

professeur a l'Universite. J'ose peut-etre me flatter, maintenant que

j'ai termine mon voyage a l'etranger, d'avoir acquis des connaissances

qui peuvent etre considerees comme suffisantes a cet effet, et que,

par consequent, lorsque les circonstances le permettront, j'obtiendrai

une situation a l'Universite. Mais jusque-la, en supposant qu'une

telle situation pourra m'echoir, je suis absolument sans ressources

pour me procurer meme les choses les plus necessaires, et il en a ete

ainsi depuis mon retour. Pour pouvoir vivre, je vais me voir oblige

d'abandonner completement mes etudes, ce qui me serait excessivement

douloureux, maintenant precisement que j'esperais pouvoir rediger

plusieurs travaux mathematiques commences, grands et petits. Cela me

ferait d'autant plus de tort que je serais alors oblige d'interrompre

une carriere d'auteur deja commencee a l'etranger, ayant ete notamment

collaborateur dans le _Journal der reinen und angewandten Mathematik_

de Crelle, paraissant a Berlin, dont je prends la liberte de joindre

les cahiers parus jusqu'a present. J'ose donc demander au haut Conseil

une subvention, aux conditions que le Conseil trouvera convenables.

Niels Henrik Abel · 第 2 / 4 段