soussigne s'empresse d'informer le haut conseil academique en son nom
-- car il n'est pas capable d'ecrire lui-meme -- que peu apres son
arrivee a l'usine de Froland, il a ete pris d'une forte congestion
pulmonaire et de grands crachements de sang qui ont cesse au bout de
peu de temps, mais qui pourtant, a cause d'une toux chronique
persistante et de sa grande faiblesse, l'ont jusqu'ici empeche de
quitter le lit, qu'il doit encore garder: il ne peut d'ailleurs pas
non plus supporter d'etre soumis au moindre changement de temperature.
Le plus inquietant est que sa toux seche chronique avec sensation de
piqure dans la poitrine fait presumer avec grande vraisemblance qu'il
souffre de tubercules caches dans la poitrine et la trachee, pouvant
facilement amener une phtisie consecutive, ce qui semble encore plus
probable, etant donnee sa constitution. Dans cet etat facheux de la
sante de M. le docent Abel, il est de la plus grande vraisemblance
qu'il ne pourra pas retourner a Christiania avant le printemps, et que
par suite il ne pourra pas remplir les fonctions dont il est charge,
meme au cas ou l'issue de sa maladie serait la plus favorable.
L'amelioration de son etat, et sa guerison complete, que l'on esperait
jusqu'ici, l'ont empeche jusqu'ici d'informer le haut conseil
academique, ce qui sans cela aurait deja ete fait.
La courte vie d'Abel se precipita. Le 6 avril 1829, a quatre heures de
l'apres- midi, tout etait fini. Abel avait alors vingt-six ans et huit
mois. L'hiver avait ete rigoureux, et le manteau de voyage d'Abel,
lorsqu'il etait parti pour passer la Noel a Froland, insuffisant a cause
de sa grande pauvrete. Il avait eu froid pendant le voyage, et quelques
jours apres son arrivee, il eut des crachements de sang, et dut se mettre
au lit pour ne plus en sortir. Vers le commencement de janvier, pourtant,
un mieux se produisit, et le 6 janvier 1829, date plus glorieuse dans
l'histoire de la civilisation que les jours de fete des rois, des
empereurs et des divers pays, Abel, au lit, ecrivit pour le journal de
Crelle la plus grande pensee de sa vie, le theoreme d'addition, aussitot
salue comme un _monumentum aere perennius_, et qui, cent ans apres la
naissance d'Abel, marque encore le plus haut point de developpement de la
mathematique. Le theoreme, il est vrai, etait compris dans le grand
memoire destine a l'Institut de Paris, qui reposait parmi les papiers de
Cauchy, mais Abel avait toutes raisons de craindre que ce memoire etait
perdu, et voulait en sauver l'idee fondamentale. Ce travail du 6 janvier
est le dernier de la main d'Abel. Une rechute eut lieu, et il posa pour
toujours sa plume assidue. Quelques rayons de lumiere venus du dehors
devaient du moins tomber sur ses derniers jours. Des informations
arriverent de Berlin, ou sa nomination etait pour ainsi dire certaine.
Elles furent confirmees de Paris par Legendre, qui le tenait d'Alexandre
de Humboldt. Il badinait avec sa fiancee: " Tu ne t'appelleras plus
madame, ni ma femme, on dira _Herr Professor mit seinem Gemahlin._ " (M.
le Professeur avec son epouse).
Sa Crelly, Christine Kemp, ne le quitta pas un instant. La lutte contre la
mort ne fut pas facile, mais elle refusa d'accepter aucun secours, afin
" de pouvoir posseder ces instants pour elle-meme ". Abel, par
l'intermediaire de la famille Smith, avait fait saluer Keilhau, son plus
intime ami, le priant de prendre soin de Crelly apres sa mort. " Elle
n'est pas belle -- ainsi s'exprimait-il -- elle a les cheveux rouges et
des taches de rousseur, mais c'est une femme admirable. "
Keilhau, a cette epoque, ne l'avait jamais vue. Mais il la connaissait par
Abel, et il ne tarda pas bien longtemps a exaucer le voeu de son ami en
informant la jeune femme, par l'intermediaire de Holmboe, de son espoir
qu'elle consentirait a l'epouser. Il vint a Froland au commencement de
1830, et ils se fiancerent; le mariage eut lieu plus tard, et ils vecurent
heureux et longtemps. Leur premier soin apres les fiancailles fut d'elever
avec l'aide de quelques-uns de ses amis les plus intimes, un monument sur
la tombe d'Abel.
Mais l'hommage essentiel a la memoire d'Abel devait etre la publication de
son oeuvre complete. La premiere initiative fut prise par un academicien
francais, le baron Maurice, genevois de naissance, qui d'ailleurs n'occupe
pas dans l'histoire des mathematiques une place autrement distinguee. Il
ecrivit a Son Excellence G. C. F. Loevenhjelm, ministre de Suede et
Norvege a Paris, et recommanda cette publication, qui pourrait etre faite
sous la forme d'un volume supplementaire au recueil de l'Academie des
sciences a Stockholm. Loevenhjelm ecrivit a son ami intime Berzelius, le 5
septembre 1831, et recommanda l'affaire dans les termes les plus
chaleureux.
Voyons: ne serait-ce pas un crime pour la science, et un benefice
perdu pour l'honneur et la celebrite scientifiques de la Scandinavie,
si des oeuvres qui ont a ce point eveille l'attention de l'Institut,
et merite a un professeur suppleant inconnu dans une universite
lointaine de tels jugements, -- si, dis-je, ces oeuvres devaient
demeurer inconnues en manuscrit, et peu a peu disparaitre du savoir
humain.
Il proposait pour sa part de se procurer les ressources necessaires par
quelque mecene.
Berzelius ecrivit a Hansteen le 27 septembre 1831:
Je ne peux etre juge des merites d'Abel, mais j'entends qu'ils sont
hautement apprecies dans la capitale de la France. Je dois donc croire
justifiees les louanges qu'ils obtiennent. Au cas ou un honneur
national serait a recueillir d'une telle publication, il appartient
incontestablement a la Norvege, et il incombe a l'Universite de
Christiania de preparer l'edition, a laquelle le Storthing, s'il y a
lieu, ne refusera pas de contribuer par une subvention. Mais je suis
d'autre part tellement habitue aux manieres de parler francaises, que
je peux tres bien me representer quelque savant francais, qui voudrait
acheter les oeuvres reunies sous une forme commode pour 15 ou 20
francs, et qui essayerait a cet effet de jouer de la grosse caisse. En
ce cas il ne faut pas etre la dupe de leurs propositions, mais en ce
cas aussi, ce sont les mathematiciens compatriotes d'Abel qu'il faut
laisser apprecier si, peut-etre, tout ne merite pas, parmi les ecrits
que ce jeune homme a publies, d'etre conserve par une reedition.
La lettre de Berzelius est caracteristique. Qu'il laissat l'affaire aux
Norvegiens etait naturel et juste. Mais comparez par exemple, son attitude
reservee, et son doute au sujet de la grandeur d'Abel, avec la position
prise par Alexandre de Humboldt. Aucun des deux n'etait personnellement, a
aucun degre, en etat de juger Abel. Mais Humboldt avait pour conseiller
Gauss. En Suede, au contraire, il n'y avait personne, a cette epoque, dont
Berzelius put ecouter l'avis avec le moindre profit. La science
mathematique en Suede etait alors, et fut encore longtemps apres, on peut
dire, inconnue, et l'enseignement universitaire etait restreint aux
connaissances les plus modestes et les moins scientifiques sur les
premiers elements de geometrie et de trigonometrie.
Ce ne fut qu'en 1836 que la question de la publication des oeuvres d'Abel
fut soulevee serieusement en Norvege. Ce fut Holmboe qui s'offrit pour
faire lui- meme ce travail, et qui, en 1839, dix ans apres la mort d'Abel,
put livrer au monde mathematique les _Oeuvres completes_ d'Abel. Une
nouvelle edition, augmentee et amelioree, fut publiee par Sophus Lie et
Sylow en 1881.
Les oeuvres d'Abel tiennent dans un grand volume in-4 . Comme etendue la
production d'Abel est tres inferieure a celle d'autres grands
mathematiciens. Quel monde de pensees nouvelles, pourtant, est contenu
dans ce seul volume! Il n'existe guere de travail mathematique de quelque
importance qui ait paru depuis Abel, et qui n'ait ete plus ou moins
influence par lui. Les plus grandes creations mathematiques du siecle
dernier, la theorie des fonctions analytiques et la theorie des fonctions
abeliennes, sont une continuation directe et immediate des propres travaux
d'Abel. " Lisez Abel " etait le premier et le dernier conseil de
Weierstrass aux eleves de mathematiques, et il est bien certain que
personne encore ne peut se faire une idee de l'epoque ou ce conseil perdra
de sa valeur. Lorsque cinquante mathematiciens furent invites a honorer le
centenaire d'Abel par la publication d'une collection de memoires qui,
tous, devaient etre une suite directe a quelque travail d'Abel lui-meme,
le resultat fut trois grands volumes in-4 que je pus offrir a
l'Universite de Cristiania aux fetes du centenaire. Parmi les auteurs se
trouvent les plus eminents de l'epoque. Plusieurs des memoires ont la plus
haute valeur. Tous montrent quels horizons nouveaux les idees d'Abel, de
toutes parts, ont ouverts aux recherches.
Abel a lui-meme caracterise le mieux le genre de sa production dans la
phrase celebre qu'il adressait avec un enthousiasme juvenile a Hansteen:
" La pure mathematique dans sa plus pure signification doit etre a
l'avenir ma seule etude. " Hansteen, lui, avait une toute autre conception
de la mathematique, qui a ses yeux n'etait guere autre chose qu'une
science auxiliaire pour l'etude de la nature.
Il est incontestable que la position du probleme, dans les grandes
decouvertes mathematiques, tres souvent provient du monde exterieur, d'un
effort pour interpreter correctement les donnees de l'experience. De la,
et a cause des services rendus par les mathematiques aux sciences
experimentales, la conception s'est generalement repandue que l'objet
propre des mathematiques est de se mettre au service de ces sciences.
Aussi, lorsque l'on veut justement glorifier les mathematiques, on le fait
volontiers en montrant son utilite pour l'interpretation de faits qui sont
hors d'elles. Meme ceux qui se rendent mieux compte, se soumettent souvent
a cette opinion generale. On se souvient, par exemple, avec quel soin
Newton dissimulait que la mathematique du ciel fut un resultat du calcul
infinitesimal, on se souvient de l'hesitation de Gauss a publier sa
decouverte de la veritable essence de l'espace.
Abel est le premier grand mathematicien qui ouvertement et sans detour ait
jete le masque. Pour lui la mathematique porte son ideal en elle-meme. Son
objet est le nombre.