Les annees 1824 et 1825 furent consacrees a un travail sans

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NIELS HENRIK ABEL

PAR

G. MITTAG-LEFFLER

Extrait de la _Revue du Mois_ numeros 19-20, 10 juillet, 10 aout 1907, t.

IV, pp. 5-25, 207-229.

NIELS HENRIK ABEL

[Note: _Niels Henrik Abel. En Skildring af hans liv og videnskabelig

virksomhed_, par C. A. Bjerknes. Nordisk Tidskrift, 1880. Traduit en un

vol. in 8 , Paris, Gauthier-Villars, 1855. --_Festskrift ved hundredaars

jubilaeet for Niels Henrik Abels foedsel_, Kristiania, 1902. Traduit par

P. G. la Chesnais, sous le titre: _Memorial de Niels Henrik Abel, publie a

l'occasion du centenaire de la naissance_, un vol. gr. in-8 chez

Gauthier-Villars. --_Abel, den store matematikers slaegt_, par H. Finne-

Groenn, Kristiania, 1899.]

Ou il a ete,

On ne pense pas sans lui.

BJOERNSTJERNE BJOERNSON.

La science du nombre, la mathematique, qui est a la fois la plus ancienne

et la plus developpee de toutes les sciences, renferme en son histoire

beaucoup de noms, qui sont des pierres miliaires sur le parcours de la

pensee humaine. Les noms d'Archimede, de Galilee, de Descartes, de

Leibnitz et de Newton, d'Euler, de Laplace, de Gauss et de Cauchy, d'Abel,

de Riemann et de Weierstrass, evoquent chacun l'image de toute une epoque.

Ceux qui les porterent, en dehors de la puissance incisive de la pensee,

se sont distingues par d'autres dispositions et particularites

personnelles qui saisissent vivement l'imagination. D'aucun d'eux ceci

n'est plus vrai que de Niels Henrik Abel, l'etudiant norvegien qui jamais

ne prit nul autre titre que celui, fier et modeste a la fois, de

_mathematicien_, et qui, a peu pres inconnu dans son propre pays, mourut

dans la misere avant vingt-sept ans accomplis, mais etait compte comme un

egal par son grand contemporain, " le maitre des nombres ", _princeps

mathematicorum_, Carl Friedrich Gauss, et a ete reconnu par la science de

la posterite comme l'un des plus grands penseurs qui aient jamais vecu.

La courte vie d'Abel lui a ravi la possibilite de mettre lui-meme en

oeuvre bien des idees, qui furent l'origine de developpements ulterieurs

de la science mathematique, ou de tenir des promesses, dont

l'accomplissement, dans bien des cas, n'est pas encore realise. Et

pourtant nul mathematicien, plus qu'Abel, n'a su composer des edifices de

pensee construits dans toutes leurs parties essentielles, et meme

completement acheves. Les travaux algebriques d'Abel ont amene l'_algebre

proprement dite_ au point qu'elle occupe encore. Sauf la notion de _genre_

introduite par Weierstrass et Riemann, qui, d'ailleurs, est en germe dans

Abel, nulle notion nouvelle, au sens le plus profond du mot, n'a guere ete

ajoutee a son oeuvre.

La theorie des _fonctions elliptiques_ est d'un bout a l'autre la creation

d'Abel. Toutes les propositions principales de la theorie se trouvent chez

lui. En meme temps son exposition offre l'ideal d'une deduction

mathematique. Elle repose sur le plus petit nombre de principes, et

chacune de ses propositions est liee organiquement a la precedente et a la

suivante.

Le celebre memoire d'Abel sur la serie du binome est une des sources les

plus importantes de la theorie moderne des fonctions, et sera toujours

compte parmi les ouvrages classiques de la science: tout se tient, on voit

l'ensemble, et la question est epuisee, c'est l'art d'exposition parfait.

Le _theoreme d'Abel_, le " monumentum aere perennius ", selon l'expression

enthousiaste du glorieux octogenaire Legendre, est peut-etre encore

aujourd'hui, avec sa conclusion rigoureuse et sa grande generalite, ce

qu'il y a de plus eleve et de plus profond dans la mathematique.

Comme tant d'autres parmi les hommes les plus remarquables du nord

scandinave, Abel etait fils de pretre. Son pere s'appelait Soeren Georg

Abel, et sa mere Anna Marie Simonsen. Sa famille ne peut pas toutefois,

comme il arrive si souvent en pareil cas, etre rattachee par deux ou trois

generations a la classe des paysans-proprietaires. Le grand-pere paternel,

Hans Mathias Abel, etait aussi pretre, et descendait d'une famille

consideree de fonctionnaires dano-norvegiens, probablement originaire du

Slesvig danois, dont le premier membre norvegien, Mathias Abel, mourut

comme employe dans l'administration prefectorale a Trondhjem en 1664. La

femme de celui-ci, Karen fille de Rasmus, descendait de vieilles familles

nobles norvegiennes. La mere d'Abel, Anna Marie Simonsen, appartenait a

une famille norvegienne de negociants aises.

La famille d'Abel compte de nombreux membres qui se sont distingues par

leurs talents et leur interet pour les choses d'ordre intellectuel.

L'aspect exterieur d'Abel est un heritage ancien dans la famille Abel, et

ne vient pas du cote maternel, comme le prouve la ressemblance frappante

entre Abel lui-meme et le frere cadet de son pere, le sous-prefet

(_lensmand_) M. C. Abel. Celui-ci, malgre son intelligence, qui a du

depasser de beaucoup, si son apparence ne trompe pas, la mesure ordinaire,

n'a guere acquis de celebrite, sinon que, lorsqu'il passa de la sous-

prefecture d'Onsoe a celle d'Aremark, il recut un sucrier d'argent et un

pot a creme avec l'inscription: " En reconnaissance de quatorze annees de

bons services comme sous-prefet d'Onsoe, de la part d'une partie de la

population ", et qu'il epousa une femme tres bien douee. Le grand- pere

paternel d'Abel etait un homme energique et remarquable, dont l'oeuvre

principale parait avoir ete une action efficace contre le vice de

l'epoque, l'ivrognerie. Lui-meme, afin de pouvoir poursuivre cette lutte

avec un plus grand succes, devint un abstentionniste absolu, et a sans

doute ete un des premiers precurseurs de ce mouvement dans le Nord.

Le pere d'Abel, s'il ne possedait pas la force de caractere du grand-pere,

a ete manifestement un homme tres distingue a beaucoup d'egards, ayant du

gout pour l'action et pour les interets generaux, et d'une capacite peu

commune. Il fut membre du _Storting_ extraordinaire qui se reunit le 7

octobre 1814, et il y prit place dans _l'odelsting_. [Note: _L'Odelsting_

est forme de membres du _Storting_, elus par leurs collegues. Les lois

sont discutees publiquement, en Norvege, d'abord dans l'_Odelsting_, puis

dans les seances plenieres du _Storting_.] Il parla en faveur de l'union

avec la Suede, mais soutint que les Norvegiens etaient encore un peuple

libre et independant, et devaient agir comme tel sous tous les rapports:

La Suede n'avait donc aucun droit d'attendre, continuait-il, que nous

adoptions ses principes fondamentaux pour une union eventuelle; c'est

a nous qu'il appartenait de proposer a ce royaume les conditions dans

lesquelles les libres Norvegiens pourraient appeler les Suedois leurs

freres. Lorsque par ces resolutions nous aurons pris les precautions

convenables pour notre honneur national, notre liberte et nos droits

civiques; lorsque nous aurons ainsi pris garde que toute oppression

possible de quelque maniere que ce soit, devienne impossible pour

quelque regent que ce soit; alors soyons les premiers a tendre au

peuple suedois une loyale main fraternelle; alors, comme une nation

libre, offrons a Charles XIII le sceptre qui jusqu'alors ne lui etait

pas destine. Oublions tout ce qui s'est passe, et souvenons-nous qu'a

celui qui pardonne il sera pardonne. Si la constitution, pour la

redaction de laquelle nul n'a qualite, plus que les citoyens du pays

qui doivent lui obeir, est rejetee par un regent en ce cas

manifestement despotique, alors toute la puissance de la Norvege

demeure: avec elle nous pouvons vaincre, avec elle nous pouvons

mourir, et dans les deux cas nous pourrons par elle recouvrer notre

honneur.

Dans le _Storting_ de 1818, il fut un des rares qui lutterent en faveur de

l'enseignement de la langue maternelle et des sciences naturelles

concurremment avec les langues classiques. Il trouvait " singulier que

l'on voulut indefiniment exclure la matiere d'enseignement qui interesse

le plus les jeunes gens, les sciences naturelles ou la description de la

nature ".

La mere d'Abel etait louee pour son exceptionnelle beaute. Elle etait nee

dans une famille qui menait vie joyeuse et large, et elle se laissa aller,

des l'age de quinze ans, a l'abus de l'alcool. La consequence fut une

grande faiblesse de caractere et une vie de menage malheureuse. Le pere

intelligent lutta longtemps contre l'ivrognerie, mais finit, sous

l'influence de la mere, par en devenir lui-meme une victime. Ainsi la

maison du fils devint un foyer de ce vice que le pere avait consacre sa

vie a combattre. Ce vice fut transmis aux freres d'Abel, qui semblent tous

avoir succombe a l'ivrognerie. Trois des freres moururent celibataires,

dechus, et l'esprit plus ou moins egare. Le quatrieme frere, qui fut le

camarade d'etudes d'Abel a l'universite, et pour lequel il manifesta

toujours une amitie attentive, devint pretre comme le pere et le grand-

pere, et laissa une descendance nombreuse. Lui aussi parait avoir ete, des

l'enfance, adonne a la boisson. Outre les quatre freres, il y avait encore

une soeur, Elisabeth, tendrement aimee de ce frere illustre, dont

l'affectueuse sollicitude reussit a la sauver de la malheureuse maison

paternelle, et a l'introduire de bonne heure dans un milieu d'une toute

autre tenue morale. On celebre sa beaute, son intelligence, et la noblesse

de son caractere. Quatre ans apres la mort d'Abel elle epousa le directeur

de mines d'argent Boebert; sa fille, Thekla Lange, veuve d'un homme

politique, qui fut ministre, vit encore aujourd'hui. John Aas, successeur

du pere d'Abel dans sa paroisse, fit graver sur la croix de sa tombe:

Arrete-toi ici, voyageur, que cette tombe te rappelle

Que parfois le sourire du bonheur finit en larmes.

Bien que la vie se fut levee douce comme le soleil,

Soupirs et pleurs en furent le dernier destin.

Sur ce fond lamentable se dessinent l'enfance et la premiere jeunesse

d'Abel. Il etait le second des six enfants et naquit le 5 aout 1802. Il

recut le premier enseignement de son pere, chez lui, mais fut mis en

novembre 1815, a l'age de treize ans, a l'ecole cathedrale de Kristiania.

L'ecole etait assez mediocre, et les professeurs en general relaches et

abrutis par l'alcool. Le professeur de mathematiques alla un jour si loin

en punissant un eleve que celui-ci en mourut. Le professeur fut aussitot

suspendu, et a sa place fut nomme professeur de mathematiques un jeune

homme, Berndt Michael Holmboe, ne en 1795, qui n'avait que sept ans de

plus qu'Abel. Sans avoir ete lui-meme un mathematicien d'un serieux

merite, Holmboe s'est acquis a tout jamais une place glorieuse dans les

fastes mathematiques, comme celui qui le premier a decouvert le genie

d'Abel, et a ete son premier protecteur. Holmboe eut l'honneur

imperissable de savoir attirer l'attention d'Abel sur les auteurs vraiment

classiques, en sorte que, sous son influence, Euler fut le premier maitre

d'Abel, comme deja il avait ete celui de Gauss. Abel serait certes parvenu

aussi loin, quel qu'eut ete son point de depart, mais sa vie ayant ete si

courte, il etait de la plus grande importance qu'il entrat de bonne heure

en rapport avec les problemes de la science, et non des livres

d'enseignement. Les secs proces-verbaux d'examen de l'ecole cathedrale

donnent la preuve touchante de l'idee qu'Holmboe se faisait de son grand

eleve. Ainsi en 1820 il a ecrit sur Abel: " Au genie le plus remarquable

il joint un gout et une ardeur insatiables pour les mathematiques, et

certainement il deviendra, s'il vit, un grand mathematicien. " Au lieu des

trois derniers mots, il y avait primitivement " le plus grand

mathematicien du monde ", lesquels mots ont ete grattes. Les autres

professeurs n'ont pas ete aussi enthousiastes, bien que les capacites

d'Abel se fissent sentir dans toutes les branches. Le gout, du moins, n'y

etait pas au meme degre. Le professeur de latin Riddervold, qui devint

plus tard un homme politique notoire, trouva un jour sur son pupitre cette

note: " Riddervold croit que j'ai ecrit ma composition latine, il se

trompe pas mal. Abel. "

Lorsqu'en juillet 1821 Abel passa l'examen d'etudiant, il etait comme

mathematicien au courant de l'education scientifique de son temps. Mais il

etait absolument sans ressources. Le pere etait mort depuis 1820, et la

mere n'avait rien a donner. La reputation d'Abel a l'ecole l'avait

heureusement precede a l'universite, et des septembre 1821 il obtint une

place gratuite a la fondation universitaire de Regentsen, mais, est-il dit

dans une note du college academique, comme ce secours ne pouvait pas etre

suffisant pour un jeune homme qui manquait de tout, quelques professeurs

de l'universite s'etaient concertes pour lui procurer a leurs frais une

subvention plus complete, et ainsi " conserver a la science ses rares

dispositions pour la science, attention dont son assiduite au travail et

ses bonnes moeurs le rendaient d'autant plus digne ".

Bien que des paroles de regret aient ete prononcees en Norvege sur le peu

d'encouragements qu'Abel aurait recus de son pays, il me semble que cela

est tres exagere. La Norvege se trouvait a un moment difficile,

particulierement sous le rapport economique, mais nous verrons combien,

malgre cela, Abel a cependant constamment trouve, pendant sa courte vie,

des aides qui surent le delivrer des soucis les plus graves. Ce sera

toujours l'honneur de ces aides que, sans comprendre l'oeuvre d'Abel --

car il n'y a guere qu'Holmboe qui l'ait comprise, et meme lui, tres

incompletement -- ils comprirent du moins son genie, et firent de leur

mieux pour le conserver a la science et a la patrie.

La subvention qu'Abel recut au Regentsen devait etre toutefois des plus

modestes. Un camarade, Rasch, qui devint professeur, raconte qu'Abel etait

tellement depourvu des choses les plus necessaires, qu'il possedait, en

commun avec son frere et camarade de lit, une unique paire de draps, en

sorte que les deux freres devaient coucher sans draps lorsqu'elle etait au

blanchissage. Niels Henrik, des fevrier 1822, avait demande " qu'il me

soit permis d'avoir mon frere avec moi dans ma chambre a la fondation

universitaire ". Cette piece etait occupee deja, outre Abel, par Jens

Smidt, qui declara ne s'opposer en rien a ce que le frere d'Abel partageat

leur " chambre commune ". Ce frere etait celui qui devint pretre. Il lui

causa beaucoup de soucis tant qu'ils vecurent ensemble, et aussi plus

tard. Abel put toutefois, dans la pauvre chambre du Regentsen qu'il

partageait avec deux autres jeunes gens, continuer ses etudes

personnelles. Il ne pouvait guere etre question d'aucun enseignement a

recevoir de l'universite. En mathematiques elle n'avait rien a lui

apprendre. En d'autres matieres il aurait ete un auditeur distrait,

absorbe comme il etait par ses reveries mathematiques. On parla longtemps

du scandale qu'il causa un jour en se precipitant hors de la salle de

conferences de Sverdrup en criant: " Je la tiens " (la solution).

En juin 1822 Abel passa l'" examen philosophicum ". En 1823 il se presente

pour la premiere fois comme ecrivain, et le " Magasin des sciences

naturelles " a la gloire d'avoir publie le premier travail du " Studiosus

N. H. Abel ". Il est precede d'une note de Hansteen, qui s'excuse de

publier des mathematiques dans un recueil de sciences naturelles. L'annee

1823 renferme trois memoires differents. Le jugement de Bjerknes a leur

sujet: " Ils ne le signalent pas encore comme le mathematicien tres

remarquable, encore moins comme le grand mathematicien ", me parait une

depreciation excessive de leur merite. Tout au moins les deux derniers

memoires contiennent des apercus et des dessous extremement remarquables,

bien que leur origine exacte n'ait apparu clairement qu'en ces derniers

temps. Plusieurs manuscrits rediges en norvegien sont consideres comme

datant de la meme epoque, ils ont ete apres la mort d'Abel publies par

Holmboe. Abel s'y tient, de meme que dans les memoires du " Magasin des

sciences naturelles ", au point de vue d'Euler et de Lagrange, et il est

clair qu'il n'a pas encore pris une connaissance approfondie de Cauchy.

Encore sur les bancs de l'ecole, Abel s'etait attaque deja au probleme de

la solution, au moyen de radicaux, de l'equation generale du cinquieme

degre. La renaissance italienne avait acheve la solution des equations

generales du troisieme et du quatrieme degre, et la solution de l'equation

du cinquieme degre devait tenter l'ambition de tout jeune mathematicien.

Gauss, il est vrai, etait deja parvenu a la conviction que cette solution

est impossible au moyen de radicaux, mais il semble avoir ete loin d'en

pouvoir donner une demonstration. Abel, qui ne connaissait pas l'idee de

Gauss, crut avoir trouve la solution generale cherchee, et un memoire a ce

sujet fut envoye par Hansteen a Degen, a Copenhague, avec la priere que

Degen presentat ce travail de l'eleve de l'ecole cathedrale de Kristiania

a la Societe danoise des sciences. Degen accepte la commission " avec

plaisir ", en consideration de ce que le memoire montre " une capacite

exceptionnelle et des connaissances exceptionnelles ", bien qu'il ne se

sente pas assure que le probleme soit reellement resolu. Cette premiere

connaissance avec Degen amena en l'ete de 1823 une visite d'Abel a

Copenhague, pour laquelle 100 speciedaler (environ 560 francs) lui furent

remis par le professeur de mathematiques Rasmussen, nouveau trait de

l'attention magnanime qui lui fut temoignee par les professeurs. A combien

de professeurs d'universite dans le Nord est-il arrive de prendre

l'initiative d'envoyer leur meilleur eleve a un collegue de la meme

branche dans une autre universite scandinave? A Copenhague, Abel ne trouva

pas que les mathematiques fussent precisement " florissantes ", et il ne

reussit pas a " decouvrir un seul etudiant qui soit un peu solide ". Degen

lui-meme etait pourtant digne du plus grand respect: " C'est un diable

d'homme, il m'a montre plusieurs de ses petits memoires, et ils temoignent

d'une grande finesse. "

Les dames de Copenhague -- Abel est jeune et s'interesse toujours aux

dames, de meme sans doute qu'elles s'interessent a lui -- n'obtinrent

qu'un eloge limite: " Les dames de la ville sont horriblement laides, et

gentilles tout de meme. "

Ce fut alors, a Copenhague, qu'Abel fit connaissance avec Christine Kemp,

plus tard sa fiancee. Ils se rencontrerent a un bal. Abel, qui

probablement la trouva " gentille ", l'invita a danser, mais au moment de

commencer, il se trouva qu'aucun des deux ne savait. Ils se mirent a

causer, et de cette conversation devait resulter par la suite l'intimite

cordiale, qui est un des points lumineux de la courte vie d'Abel.

Degen avait une importante bibliotheque mathematique, et Abel la mit

assidument a profit. Abel, differant en cela de beaucoup d'autres

mathematiciens, etait un lecteur assidu des travaux des autres. Ceci

s'applique particulierement aux premieres annees, avant qu'il ne commencat

veritablement a produire. Il eut de bonne heure un sentiment assez juste

de sa propre importance pour vouloir, arme d'abord du meilleur savoir de

l'epoque, se presenter lui-meme comme auteur. Ainsi s'explique la haute

education universelle, la large vue sur tout le terrain parcouru, que nous

trouvons chez lui des les premiers debuts. Les registres des prets,

d'abord de l'ecole cathedrale, et ensuite de la bibliotheque de

l'universite de Kristiania, montrent l'etendue de ses lectures

mathematiques, et aussi avec quelle surete de jugement il s'adressait

toujours aux vieux auteurs classiques.

Les premiers memoires d'Abel sont ecrits en norvegien, mais il commenca

peu apres son retour du voyage de Copenhague a ecrire en francais, meme

lorsqu'il ne redigeait que pour lui-meme. Les notes d'etudes montrent qu'a

l'ecole il etait un eleve mediocre en francais. Il comprit que, en

possession de tout l'essentiel des connaissances mathematiques de son

temps, il etait appele a devenir le grand mathematicien devine par

Holmboe, mais qu'il avait besoin pour cela d'une autre langue que la

langue maternelle, et il apprit le francais vite et bien. Qu'il choisit le

francais et non le latin, dont la situation comme langue de la science,

bien que les principaux chefs-d'oeuvre de Gauss fussent encore ecrits en

latin, deja touchait a sa fin, est une preuve de plus de la surete de son

jugement. C'est aussi en francais qu'il redigea le memoire disparu

" Integration de differentielles ", qui doit renfermer les premiers traits

de ses plus grandes decouvertes analytiques. Ce memoire excita

l'admiration des professeurs de Kristiania, et fut envoye par le college

academique au ministere de l'Instruction publique, avec cette indication,

qu'un sejour a l'etranger pourrait etre utile pour l'avenir d'Abel, et le

desir qu'une bourse convenable lui fut accordee. Le ministere de

l'Instruction publique, sans exprimer d'opinion propre, demanda l'avis du

ministere des Finances. Le ministere des Finances, ou devait regner cette

conception, si repandue chez les hommes d'argent, que le role d'un

financier est de donner de bons conseils plutot que de l'argent, ne se

contente pas de donner un avis financier, mais repond qu'il trouve Abel

beaucoup trop jeune pour etre deja envoye a l'etranger, et qu'il serait

meilleur pour lui de recevoir une bourse d'une annee afin de pouvoir se

developper a l'universite nationale dans les langues et autres sciences

accessoires. Le ministere etait en etat de fournir les moyens. Le

ministere de l'Instruction publique demande alors au college academique

son opinion sur la proposition du ministere des Finances. Le college

academique se rend, et explique qu'Abel est certainement deja assez avance

en humanites, et que toutefois peut-etre il pourrait etre utile pour lui

de rester encore quelques annees a l'universite, et de consacrer ces

annees " a une etude plus approfondie des langues savantes ".

Naturellement, le temps des langues savantes comme langues de la science

etait passe, Abel le savait, mais comment un pareil fait aurait-il pu etre

connu du college academique? Les colleges academiques en sont restes au

meme point beaucoup plus tard. M. Stoermer a eu le merite de mettre au

jour cet echange de notes, empreintes de ridicule et lamentables: il

suffit de songer que ceci avait lieu en l'an de grace 1824, l'annee meme

ou Abel, age de vingt-deux ans, est devenu d'un coup le plus grand penseur

que le Nord eut produit jusqu'alors, le plus grand fils de sa patrie, et

l'un des premiers mathematiciens de tous les temps et de tous les pays:

ceci apparaissait probablement deja dans le memoire sur les

differentielles, mais de facon certaine dans son memoire, compose la meme

annee: " Memoire sur les equations algebriques ou on demontre

l'impossibilite de la resolution de l'equation generale du cinquieme

degre. "

Il est hors de doute qu'Abel avait trouve bien vite la faute qui se

trouvait dans son travail d'ecolier, cette solution de l'equation du

cinquieme degre, qui avait tant interesse Degen; mais au lieu d'abandonner

le probleme comme desespere, il s'attaqua, avec l'intrepidite

imperturbable de la jeunesse, a la tache que les forces d'un Gauss

n'avaient pu maitriser, a celle de trancher si le probleme etait

decidement soluble, s'il est decidement possible de resoudre l'equation du

cinquieme degre au moyen de radicaux. La reponse fut negative, et la

demonstration d'Abel pourrait etre consideree comme le fondement meme de

l'algebre apres lui. Le memoire parut en tirages a part d'une demi-

feuille, et, pour economiser sur la depense d'impression, couverte par

Abel lui-meme, avec la redaction la plus concise et sous la forme la plus

pauvre. Il fut publie par la meme maison qui plus tard donna les deux

magnifiques editions des oeuvres completes d'Abel.

Les annees 1824 et 1825 furent consacrees a un travail sans repit. Les

manuscrits qui datent de cette epoque, et qui furent publies plus tard,

sont tous de la plus haute importance, et contiennent la preuve suffisante

que les grandes lignes d'a peu pres toutes les plus grandes decouvertes

d'Abel etaient alors deja etablies. Il raisonnait sans doute a ce moment

comme sur les bancs de l'ecole, lorsqu'il s'agissait de la composition

latine de Riddervold, et, parmi les " sciences accessoires ", il n'y avait

guere que le francais auquel il accordat quelque attention. Vers l'automne

de 1825, le desir de voyager le reprit fortement, et il demanda lui-meme

alors une bourse de voyage de deux ans. Il dit dans sa petition:

Des mes premieres annees d'ecole j'ai etudie les mathematiques avec

grand plaisir, et j'ai continue cette etude pendant les deux premieres

annees que j'ai passees a l'Universite. Mes progres non sans succes

ont amene le conseil academique a me recommander pour la subvention

qu'il a plu gracieusement a Votre Majeste de m'accorder sur le Tresor,

pour que je puisse continuer mes etudes a l'Universite norvegienne, et

en meme temps cultiver davantage les langues savantes. Depuis lors

j'ai, du mieux que j'ai pu, conjointement aux sciences mathematiques,

etudie les langues anciennes et modernes, parmi ces dernieres

particulierement le francais. Apres m'etre ainsi efforce grace aux

ressources actuelles dans le pays, de me rapprocher du but assigne, il

me serait extremement utile, par un sejour a l'etranger pres de

plusieurs universites, surtout a Paris, ou il se trouve aujourd'hui

tant de mathematiciens eminents, d'apprendre a connaitre les

productions les plus recentes de la science, et de profiter des

indications des hommes qui l'ont portee de notre temps a une si grande

hauteur. J'ose donc, en raison de ce qui precede, et des attestations

ci-jointes de mes superieurs, prier tres humblement Votre Majeste

qu'il me soit accorde gracieusement une bourse de voyage de 600

species (3.360 francs) d'argent par an, pour continuer pendant deux

ans, a Paris et a Gottingen, a cultiver les sciences mathematiques.

Hansteen ajoute sa recommandation a la petition d'Abel:

... Pendant le temps qu'il a ainsi, et surtout grace a la subvention

de Votre Majeste, passe a l'Universite, il a, dans plusieurs memoires

publies dans _le Magasin pour les Sciences physiques et naturelles_,

qui est edite ici, et plus encore par un travail plus important, non

encore imprime, relatif a un perfectionnement de methode dans le

calcul integral, donne des preuves d'une ardeur et d'une puissance de

travail rares, en meme temps que de capacites exceptionnelles. Son

caractere et sa moralite meritent un eloge egal, ce dont j'ai eu

occasion de me convaincre par mes relations personnelles avec lui.

Comme quelques indications des hommes les plus eminents dans une

science ont souvent plus d'influence que la lecture prolongee des

livres, je crois qu'un sejour de deux ans parmi les mathematiciens les

plus eminents de notre temps serait pour M. le candidat [Note:

Titre qui designe l'etudiant ayant passe _l'examen philosophicum_.]

Abel extremement profitable, et que la patrie, dans ces conditions,

aura l'espoir le plus fonde de gagner en lui un savant dont elle aura

honneur et profit.

Par une resolution royale du 27 aout 1825, la demande d'Abel fut accordee.

Il y a peu d'actes gouvernementaux, dans l'histoire des pays scandinaves,

dont les consequences aient ete plus grandes pour la science.

Bjerknes decrit de la maniere suivante l'aspect exterieur d'Abel,

lorsqu'il quitta son pays:

Abel avait des traits reguliers, on peut meme dire vraiment beaux; son

regard et ses yeux etaient d'une beaute peu commune; mais un teint

pale, sans fraicheur et sans eclat, ternissait l'agrement de sa

figure. On etait frappe de la conformation particuliere de la tete

avec son ovale saillant; le crane fortement developpe semblait

temoigner d'une intelligence extraordinaire. Sur son front haut et

large, cache en partie par sa chevelure tombante, regnait une

expression meditative. Un sentiment de bienveillance etait empreint

sur son visage.

Il existe un seul portrait original d'Abel certain. C'est un dessin a

l'encre de Chine et au crayon, fait a Paris en 1826 par l'ami d'Abel, le

peintre norvegien Goerbitz [Note: L'original est la propriete de Mme

Thekla Lange, niece d'Abel. Il a ete photographie en 1882 a Stockholm, et

une reproduction de cette photographie figure en tete de la revue

mathematique scandinave, _Acta mathematica_, qui ainsi, quatre-vingts ans

apres la mort d'Abel, fit son entree dans le monde sous son egide.

L'original a ete gravement abime par des taches d'humidite, qui s'etendent

de plus en plus.]. Personne, en voyant le dessin de Goerbitz, ne peut

meconnaitre qu'il represente un jeune homme tres exceptionnellement doue.

De stature, Abel ressemblait, parait-il, a son pere, et il est par suite

interessant, pour le sculpteur qui sera charge d'executer sa statue, qu'il

existe une silhouette du pere en pied.

Les amis de jeunesse d'Abel le depeignent, a partir de cette periode de sa

vie, d'humeur sombre, mais en meme temps vif et gai avec ses camarades. Il

etait aime de tous, avait partout des amis et jamais aucun ennemi. En

societe, tres vif, et joueur presque comme un enfant, tantot piquant et

pittoresque en ses expressions, tantot sensible et tendre, il eveillait la

sympathie de tous, meme apres la connaissance la plus fugitive. Il semble

a un degre rare avoir ete simplement homme parmi les hommes, et libre de

tout conventionnalisme. Il conserva toujours, par exemple, le tutoiement

de l'enfance, meme a l'egard d'etrangers. Il est d'ailleurs evident que

pendant sa jeunesse -- et il ne fut jamais autre chose que jeune -- ses

pensees geniales et puissantes ne pouvaient suivre le courant d'une

existence parfaitement reglee. La nuit devenait jour, et le jour etait

nuit, et les pensees etaient jetees dans les cahiers de notes quand et

comme elles venaient. Puis il y avait des periodes de depression et de

fatigue. Il pouvait rester des jours entiers seul, silencieux, maussade,

et completement inactif. Si on lui demandait ce qu'il avait, il repondait:

" Je suis sombre. " Puis venaient d'autres jours pleins d'entrain. A

Berlin, au- dessus de la colonie norvegienne a laquelle appartenait Abel,

n'habitait rien de moins que le philosophe Hegel. Ayant demande quels

etaient ces gens dont le tapage derangeait son travail, on lui dit que

c'etaient des " danische Studenten ". Il parait qu'il repondit: Ce ne sont

pas des Danois, mais des ours russes. " Nicht Danen, es sind russische

Baren. "

Le physiologue Chr. Boeck, dont je fis la connaissance en sa vieillesse,

m'a rapporte qu'a l'epoque ou il habitait avec Abel dans la meme chambre a

Berlin, il ne se passait guere de nuit sans qu'Abel allumat la lumiere en

pleine nuit, sautat hors du lit, et se mit a ecrire ou a calculer. Une

fois il etait reste plus longtemps que d'habitude a la table, et il

raconta le lendemain a Boeck que c'etait une question mathematique dont il

avait cherche la solution pendant des mois sans avancer, qui tout a coup

s'etait eclaircie pour lui lorsqu'il s'etait reveille dans la nuit.

C'etait cette question qu'il avait notee. Mais pour Boeck, de meme que

pour ses autres amis, les pensees d'Abel, ce qu'il y avait de plus profond

dans sa vie, sa veritable grandeur, etaient un livre ferme, et Boeck

n'avait aucune idee de la decouverte que cette nuit a donnee a la science.

Avant de partir, Abel, avec une attention touchante, prit des mesures en

faveur de son frere, son camarade de lit du Regentsen, pour qui il deposa

une somme d'argent, prise sur son strict necessaire, et de sa soeur, qu'il

reussit a retirer de chez sa mere, et a placer dans le meilleur entourage

a Kristiania. Il est curieux de voir l'adresse d'homme du monde et

l'energie qu'il savait deployer lorsqu'il s'agissait de ceux qui lui

etaient chers. Le voyage commenca dans les premiers jours de septembre, en

compagnie de quelques autres jeunes gens, qui avaient aussi obtenu des

bourses de voyage, et qui plus tard, sans toutefois atteindre, il s'en

fallut de beaucoup, la grandeur d'Abel, se sont acquis une place glorieuse

dans l'histoire savante de la Norvege. Apres une courte visite chez

Christine Kemp, qui etait restee comme gouvernante dans une famille

norvegienne a Soon, sur le fjord de Kristiania, et qui etait devenue la

fiancee d'Abel depuis deux ans, le voyage continua par Hambourg sur Berlin

avec les amis. L'intention d'Abel avait ete d'aller a Goettingen chez

Gauss, le grand solitaire, lequel, alors age de quarante-huit ans, etait

depuis sa vingt- quatrieme annee et la publication des _Disquisitiones

arithmeticae_, le " princeps mathematicorum ", mais la crainte d'Abel de

se trouver sans compagnie modifia ses plans, et il accompagna les autres a

Berlin. Abel n'alla pas davantage plus tard a Goettingen. Gauss y vivait

dans sa grandeur, seul, admire, mais a peu pres incompris. La distance

entre lui et ses collegues mathematiciens allemands de l'epoque etait

aussi grande que la distance entre le jour et les tenebres, entre le

savoir et le prejuge. Paris etait le centre mathematique du temps, et les

intelligences mathematiques les plus hautes y etaient reunies. Gauss

d'ailleurs n'eprouvait aucun desir de s'entourer d'eleves ou de s'occuper

activement a dissiper la nuit nationale. Il lui suffisait de publier de

temps en temps, apres des annees de preparation, un de ces chefs-d'oeuvre

incomparables par la forme et le contenu, qui a jamais, tant que sur la

terre une race d'hommes vivra, ou se formeront des intelligences capables

d'apprecier les creations de la pensee pure, seront comptes parmi les plus

precieux tresors de la civilisation. Il etait bien aussi pour ses

contemporains allemands le grand Gauss, mais il l'etait pour ses

applications des mathematiques aux problemes astronomiques et physiques.

Comment il concevait lui-meme le rapport entre l'application et la

theorie, cela ressort de sa reponse indignee a un verbiage admiratif sur

l'importance astronomique de ses travaux, ou il declara que c'etait la

partie arithmetique du travail qui l'interessait, et non " ces boules de

boue que l'on appelle des planetes " (_diese Dreckklumpen, die man

Planeten nennt_). Ses travaux de mathematique pure etaient dans l'opinion

allemande commune _Grauel_ [Note: Une horreur.], car la forme, sans egard

pour le gout et les erreurs de l'epoque, n'avait d'autre objet que de

refleter avec une clarte translucide la profondeur de la pensee achevee.

Abel ne se meprit pas sur la grandeur de Gauss, mais, jeune et

inexperimente comme il l'etait, il se laissa effrayer a l'idee de lui

rendre visite par les recits sur son orgueil et son inabordabilite,

particularites que la sottise et le prejuge attribuaient alors, comme

aujourd'hui et comme toujours, a l'homme vraiment superieur. Si Abel avait

vecu plus longtemps, il faudrait regretter amerement qu'il ait ete

detourne de son projet d'aller voir Gauss. Il ne fit jamais connaissance

avec aucun homme de ce rang, car la presentation rapide a quelques-uns des

coryphees de la mathematique a Paris ne peut entrer ici en ligne de

compte. L'imagination se plait a se representer les resultats possibles

d'un echange personnel de vues entre un Abel et un Gauss. Cependant, comme

il devait mourir si jeune, une visite a Goettingen aurait probablement

diminue sa place dans l'histoire des mathematiques. Il aurait trouve Gauss

depuis des annees en possession de quelques-unes de ses propres

decouvertes, non les moindres, surtout en possession de la theorie des

fonctions elliptiques, et la posterite n'aurait pu, apres cela, savoir ce

qui appartenait primitivement a Abel, et ce qu'il aurait appris de Gauss.

A Berlin il avait une lettre d'introduction aupres de Auguste Leopold

Crelle, homme important, de merite, et qui occupait une haute situation

sociale, " Geheime-Oberbaurath ", constructeur de plusieurs des routes les

plus importantes de la Prusse ainsi que de ses premiers chemins de fer,

autodidacte comme mathematicien, mais penetre avec la plus sincere

conviction de l'importance des mathematiques dans la vie et du desir le

plus vif de les repandre plus largement dans le public. Abel, dans une

lettre a Hansteen, rend compte de sa visite a Crelle:

Ce fut long, avant que je pusse lui faire bien comprendre le but de ma

visite, et le resultat semblait devoir etre lamentable, lorsque je

pris courage a sa question sur ce que j'avais deja etudie en

mathematiques. Quand je lui eus cite quelques travaux des

mathematiciens les plus eminents, il devint tout a fait empresse, et

parut vraiment enchante. Il engagea une longue conversation sur

diverses questions difficiles qui n'etaient pas encore resolues, et

nous en vinmes a parler des equations de degre superieur; lorsque je

lui dis que j'avais demontre l'impossibilite de resoudre l'equation

generale du 5e degre, il ne voulut pas le croire, et dit qu'il y

ferait des objections. Je lui remis donc un exemplaire; mais il dit

qu'il ne pouvait comprendre la raison de plusieurs de mes conclusions.

Plusieurs autres m'ont dit la meme chose, aussi j'ai entrepris une

refonte de ce travail.

Weierstrass m'a rapporte que Crelle lui avait raconte cette premiere

visite un peu autrement, bien que les traits essentiels soient les memes.

Crelle, a l'epoque de la visite d'Abel, etait examinateur au _Gewerbe-

Institut_ de Berlin, metier qui ne lui plaisait guere. Un beau jour, entre

dans sa salle un jeune homme blond, d'aspect tres embarrasse, tres

juvenile et tres intelligent. Crelle pensa qu'il desirait passer l'examen

pour entrer au _Gewerbe-Institut_, et lui expliqua qu'il fallait pour cela

une foule de formalites. Alors enfin le jeune homme ouvrit la bouche, et

dit: " Nicht examen, nur Mathematik. " Crelle sentit qu'il devait avoir

affaire a un etranger, essaya de parler francais, et il se trouva qu'Abel

le parlait bien, quoique aussi avec quelque difficulte. Crelle l'ayant

questionne sur ses etudes, il dit qu'entre autres, il avait lu le travail

de Crelle lui-meme, paru recemment, en 1823, sur les _Analytische

Facultaten_, lequel, malgre de nombreuses erreurs, l'avait vivement

interesse. A la mention des nombreuses erreurs, Crelle ouvrit de grandes

oreilles, et la conversation suivit, qui devait conduire plus tard a des

relations si etroites entre Crelle et Abel. De meme que precedemment

Holmboe, et plus encore, Hansteen, Crelle aussi etait loin d'etre en etat

de comprendre les travaux d'Abel. Il en a lui-meme fourni une preuve

peremptoire. Le travail d'Abel sur la serie du binome fut publie dans le

premier volume du propre journal de Crelle, traduit en allemand par Crelle

lui-meme sur le manuscrit francais d'Abel. Ceci n'a pas empeche Crelle,

apres la mort d'Abel, de publier dans les quatrieme et cinquieme volumes

de son Journal, un memoire sur le meme sujet, ou il s'en tient absolument

aux vieilles conceptions ante-abeliennes, et se montre parfaitement

inconscient de ce fait, que la question a ete definitivement resolue par

Abel. Mais si Crelle, pas plus que les amis norvegiens d'Abel, ne comprit

ses travaux, il comprit du moins le genie d'Abel, et, l'ayant compris, il

devint l'ami utile et le protecteur d'Abel. Des la premiere visite d'Abel,

Crelle avait parle de son projet de publier une grande revue mathematique

allemande. Les relations avec Abel et la perspective de sa collaboration

haterent la realisation du projet. Le premier fascicule du _Journal fur

die reine und angewandte Mathematik_, la grande oeuvre de Crelle, qui

depuis a deja atteint son 124e volume, parut en fevrier 1826. Le premier

volume contient deja sept memoires divers d'Abel. Ils avaient ete rediges

en francais, mais traduits par Crelle en allemand. L'occasion s'etait

ainsi offerte a Abel de faire connaitre ses decouvertes, par un organe

international, aux mathematiciens contemporains. Mais que le Journal de

Crelle soit devenu un organe international, qui a eu pendant longtemps une

situation preponderante parmi les publications mathematiques, le merite en

appartient essentiellement a Abel, dont les travaux, des le premier

moment, ont place la revue au plus haut rang possible. Pendant l'hiver

1825-1826 commenca pour Abel un temps de production sans repit et de

grande joie creatrice. Sa plume ne faisait que passer d'un travail a un

autre. Au fond, la plus grande partie etait achevee, au depart de

Kristiania, mais la mise en oeuvre pour l'impression eut lieu a Berlin.

Cependant la melancolie et la nostalgie l'assiegent souvent. Il ecrit a sa

maternelle amie Mme Hansteen le 8 decembre 1825:

Je vis d'ailleurs d'une maniere extremement calme et je suis assez

occupe; mais j'ai par moments une nostalgie terrible, d'autant plus

grande que les nouvelles de chez nous sont d'une rarete navrante.

Et le 16 janvier 1826:

C'est si singulier de se trouver au milieu d'etrangers. Dieu sait

comment je le supporterai lorsque je me separerai de mes compatriotes.

Ce sera au commencement du printemps.

Ses distractions etaient le theatre, qu'il aimait fort, et la vie de

societe chez Crelle. Il raconte a Mme Hansteen:

A Noel, j'ai ete au bal chez le conseiller prive Crelle, mais je n'ai

pas ose danser, bien que j'eusse soigne ma toilette comme je ne

l'avais jamais fait. Pensez, j'etais tout neuf de la tete aux pieds,

avec double gilet, col empese et lunettes. Vous voyez que je commence

a suivre les conseils de votre soeur Charite, j'espere que ce sera

complet quand j'arriverai a Paris.

Le coeur tendre d'Abel ne semble pas, malgre les fiancailles avec Kristine

Kemp, avoir ete insensible au charme de Charite, " la charmante, la toute

bonne Charite ", dit-il dans une autre lettre.

Peu de temps apres le depart d'Abel de Kristiania, eut lieu dans son pays

un drame universitaire qui eut une grande importance pour son court

avenir. Le professeur de mathematiques, Rasmussen, avait pris sa retraite,

et il s'agissait de lui designer un successeur. Des le 6 decembre 1825, la

Faculte propose pour ce poste l'ami et le maitre d'Abel, Holmboe. En meme

temps la Faculte attire toutefois " l'attention sur l'etudiant N. Abel,

comme un homme qui, tant par son talent pour les mathematiques que par ses

grandes connaissances dans cette science, pourrait entrer en ligne de

compte pour la nomination audit poste, mais que l'on ne pourrait sans

dommage pour l'avenir de ses etudes faire revenir maintenant de son voyage

a l'etranger, qu'il vient d'entreprendre, et qui ne parait pas pouvoir

s'adapter aussi aisement a la capacite des jeunes etudiants, qu'un maitre

plus exerce ".

La maniere de raisonner de la Faculte est aussi habituelle qu'elle est

radicalement fausse. Le point de depart est que la mediocrite pourra plus

facilement que le genie s'adapter aux capacites des jeunes etudiants. Il

n'existe aucun mathematicien qui surpasse Abel pour la clarte et

l'elegance du style, pour l'habilete a presenter d'une maniere simple meme

les pensees les plus profondes et les plus difficiles, et il n'est pas

necessaire d'etre grand connaisseur de son oeuvre pour etre intimement

persuade qu'il aurait su enseigner comme personne. Il etait mal compris

des anciens, dont les conceptions mathematiques etaient fixees; deraciner

des prejuges et elucider des conceptions etablies, mais obscures, est une

tout autre tache que d'exposer la verite depuis le commencement. Pourquoi

les " capacites des jeunes etudiants " seraient-elles inferieures a celles

des anciens? C'est le contraire qui se produit le plus souvent. Tout

mathematicien veritable sait combien il est plus difficile de corriger des

etudiants ages, qui ont deja suivi une ecole mediocre ou mauvaise, que des

jeunes, dont l'intelligence n'a pas encore ete troublee par des doctrines

obscures. Il est interessant, a titre de rapprochement, de citer une

remarque de Weierstrass, le plus grand disciple d'Abel, le plus grand

mathematicien de la seconde moitie du siecle. Il ecrivait a Sonia

Kowalewski le 27 aout 1883: " Aussi ai-je renonce depuis longtemps a faire

penetrer mes recherches scientifiques parmi mes collegues ages; c'est a la

jeunesse que je me suis adresse, et pres d'elle j'ai trouve frequemment

comprehension et adhesion enthousiaste. "

Et Elling Holst ecrit:

Cette proposition de la Faculte fut le chemin de la croix dans la vie

d'Abel. Il fut voue depuis lors a vivre sur ses propres ressources,

pauvrement, endette, homme que l'on oublie, a qui l'Etat ne songea que

tard, pour lui donner une situation inferieure, et dont la nation

n'apprit que peu a peu a comprendre la valeur, lorsque nous l'eumes

perdu.

Il serait toutefois tres injuste de juger la Faculte trop severement pour

sa fatale proposition. Elle raisonnait comme la plupart des gens, et

d'autres Facultes auraient certainement agi de la meme maniere. Abel

n'avait pas plus de vingt-trois ans, il avait l'avenir pour lui, et la

Faculte ne pouvait prevoir qu'il n'avait plus que trois ans a vivre.

Holmboe etait un homme d'honneur, et de grand merite, et il avait ete le

maitre d'Abel. Holmboe fut nomme le 4 fevrier 1826. Des le 16 janvier,

Abel avait recu la nouvelle que la nomination de Holmboe etait assuree. Il

etait en train de lui ecrire une lettre ou il lui faisait les plus

remarquables communications mathematiques:

Pour montrer par un exemple general (_sit venia verbo_) combien on

raisonne mal et combien il faut etre prudent, je choisirai l'exemple

suivant: -- J'en etais la lorsque Maschmann est entre, et comme depuis

longtemps je n'ai pas recu de lettre de chez nous, je me suis arrete

pour m'informer s'il n'en avait pas une pour moi (c'est lui en effet

qui nous les apporte toujours), mais il n'y avait rien. Par contre, il

avait lui-meme recu une lettre, et, entre autres nouvelles, il a

raconte que toi, mon ami, tu es nomme lecteur a la place de Rasmusen.

Recois mes felicitations les plus sinceres, et sois assure qu'aucun de

tes amis ne s'en rejouit autant que moi. J'ai souvent souhaite un

changement dans ta situation, tu peux me croire, car etre professeur

dans une ecole doit etre quelque chose d'affreux pour quelqu'un comme

toi, qui t'interesses tant a la science. A present, il va falloir que

tu t'occupes de trouver une fiancee, n'est-ce pas. On me dit que ton

frere le doyen en a trouve une. Je ne puis nier que cela m'a vivement

frappe. Salue-le bien de ma part, et felicite-le tres chaudement. --

Et maintenant je reviens a mon exemple...

Pour bien comprendre ce qu'il y a de grand dans la maniere dont Abel

recoit la nouvelle, il faut se rappeler qu'il etait tourmente d'inquietude

sur son propre avenir et de nostalgie. Il voulait etre mathematicien, et

rien d'autre, et il voulait rentrer au pays, mais ne voyait pas comment le

pays pourrait lui procurer, a lui et a sa Christine, le plus modeste

gagne-pain.

L'ami et compagnon de voyage le plus intime d'Abel, le mineralogiste

Keilhau, plus tard bien connu, etait venu a Berlin a la Noel. En fevrier

il retourna a Freiburg, qui etait son veritable centre, et Abel resolut de

l'y accompagner pour revenir plus tard a Berlin. Abel profita du calme et

de la tranquillite de Freiburg pour y composer un nouveau travail, mais du

retour a Berlin il ne fut plus question pour cette fois. Le 29 mars nous

le trouvons a Dresde, et il raconte alors dans une lettre a Hansteen:

Niels Henrik Abel · 第 1 / 4 段