III

--C'est rien chien, tout de même, murmure le juif, de ne pas laisser un

sou pour la casse! Quant à Tabourdel, l'ébéniste, il peut fouiller ses

profondes, pour sûr. On ne se fiche pas ainsi du monde!

Et il détache les courroies qui le tiennent encore lié aux débris du

chariot: du bois perdu, et mauvais!--Il repose ses membres éreintés par

la course fournie. Au dehors, l'averse s'écrase toujours sur les vitres.

Entre les colosses de granit et les tombeaux de marbre noir, la cohue se

fait plus dense, piétine, laisse pisser partout les parapluies.

Du déjeuner, il demeure au juif une ivresse qui lui montre les choses

fluides. La tête pèse. Le bruit monotone des pas et des conversations

susurrées ronflent autour de lui et bercent.--Pas de voiture.--Pendant

cette inoccupation, un dégoût pour l'égoïsme des autres inspire à

Éphraïm Samuel des projets de revanche; mais, bizarrement, l'enfilade de

ses idées s'embranche de digressions et se troue de subites lacunes:

venue du sommeil. A plusieurs reprises il lève ses paupières qui

tombent, et se décolle péniblement les cils. Il songe qu'on le saura

bien avertir à l'arrivée du fiacre. Il s'ensommeille, heureux de cette

torpeur, contrarié seulement de la prévoir trop brève.

Plus rien. Longtemps.

Et des souvenirs se cherchent, s'unissent. Une à une s'éliminent les

perceptions flottantes du rêve, elles laissent place à de plus réels

fantômes. Se retracent l'orage, l'accident.

Une inquiète avidité de savoir si on pense à lui éveille Éphraïm. Il

écoute et il regarde: nul pas, nulle voix, nul être. Une bleuâtre clarté

ruisselle par les murs, par les stèles, par les sarcophages, par les

colosses qui se dressent rigides, les poings collés aux cuisses, dans

une attitude de violence résolue. Et sur le parquet ces masses se

projettent en grandes ombres nettes. Clair de lune.

Appeler, le juif n'ose: peut-être l'emprisonnerait-on pour avoir dormi

là, car on en veut toujours à la race d'Adonaï.--A se voir dans cette

antique Égypte, un effroi le saisit. Sa haine des persécuteurs fut

adulée depuis l'enfance. Il voua surtout de vindicatives colères à ces

Égyptiens que, tout jeune, il criblait de coups de crayon sur les images

de la Bible.

Maintenant, seul parmi toutes ces figures énormes et surplombantes, il

redoute, lui si infime, des vengeances, des niches surnaturelles de

gnômes outragés.

Il se tasse sur lui-même et frissonne; mais l'oeil très large d'un dieu

le fixe, froid, immobile. Dans le vide du musée, continûment, une

sonorité fantastique vibre, creuse et sourde. Et il paraît au fond de la

salle que les sphinx et les sarcophages avec leurs théories de prêtres

gravés s'approchent lentement et s'assemblent, dans un rythme de marche

funéraire. Une angoisse.

Au dehors, un nuage qui passe ombre tout. Le cul-de-jatte s'estime

encore plus abandonné sans cette lumière qui espionnait en sa faveur. Il

s'affole à l'appréhension tenace de sentir sur ses épaules des chocs

glacés, des étreintes inébranlables et lisses.

Mais de nouveau la lumière bleute le musée. Les monstres ne se sont

point mus.

Le thé chez Miranda · 第 49 / 59 题