--C'est rien chien, tout de même, murmure le juif, de ne pas laisser un
sou pour la casse! Quant à Tabourdel, l'ébéniste, il peut fouiller ses
profondes, pour sûr. On ne se fiche pas ainsi du monde!
Et il détache les courroies qui le tiennent encore lié aux débris du
chariot: du bois perdu, et mauvais!--Il repose ses membres éreintés par
la course fournie. Au dehors, l'averse s'écrase toujours sur les vitres.
Entre les colosses de granit et les tombeaux de marbre noir, la cohue se
fait plus dense, piétine, laisse pisser partout les parapluies.
Du déjeuner, il demeure au juif une ivresse qui lui montre les choses
fluides. La tête pèse. Le bruit monotone des pas et des conversations
susurrées ronflent autour de lui et bercent.--Pas de voiture.--Pendant
cette inoccupation, un dégoût pour l'égoïsme des autres inspire à
Éphraïm Samuel des projets de revanche; mais, bizarrement, l'enfilade de
ses idées s'embranche de digressions et se troue de subites lacunes:
venue du sommeil. A plusieurs reprises il lève ses paupières qui
tombent, et se décolle péniblement les cils. Il songe qu'on le saura
bien avertir à l'arrivée du fiacre. Il s'ensommeille, heureux de cette
torpeur, contrarié seulement de la prévoir trop brève.
Plus rien. Longtemps.
Et des souvenirs se cherchent, s'unissent. Une à une s'éliminent les
perceptions flottantes du rêve, elles laissent place à de plus réels
fantômes. Se retracent l'orage, l'accident.
Une inquiète avidité de savoir si on pense à lui éveille Éphraïm. Il
écoute et il regarde: nul pas, nulle voix, nul être. Une bleuâtre clarté
ruisselle par les murs, par les stèles, par les sarcophages, par les
colosses qui se dressent rigides, les poings collés aux cuisses, dans
une attitude de violence résolue. Et sur le parquet ces masses se
projettent en grandes ombres nettes. Clair de lune.
Appeler, le juif n'ose: peut-être l'emprisonnerait-on pour avoir dormi
là, car on en veut toujours à la race d'Adonaï.--A se voir dans cette
antique Égypte, un effroi le saisit. Sa haine des persécuteurs fut
adulée depuis l'enfance. Il voua surtout de vindicatives colères à ces
Égyptiens que, tout jeune, il criblait de coups de crayon sur les images
de la Bible.
Maintenant, seul parmi toutes ces figures énormes et surplombantes, il
redoute, lui si infime, des vengeances, des niches surnaturelles de
gnômes outragés.
Il se tasse sur lui-même et frissonne; mais l'oeil très large d'un dieu
le fixe, froid, immobile. Dans le vide du musée, continûment, une
sonorité fantastique vibre, creuse et sourde. Et il paraît au fond de la
salle que les sphinx et les sarcophages avec leurs théories de prêtres
gravés s'approchent lentement et s'assemblent, dans un rythme de marche
funéraire. Une angoisse.
Au dehors, un nuage qui passe ombre tout. Le cul-de-jatte s'estime
encore plus abandonné sans cette lumière qui espionnait en sa faveur. Il
s'affole à l'appréhension tenace de sentir sur ses épaules des chocs
glacés, des étreintes inébranlables et lisses.
Mais de nouveau la lumière bleute le musée. Les monstres ne se sont
point mus.