IV

Sa bêtise devient évidente à Éphraïm: ces affreux magots ne s'imposent

que ridicules. Certainement, les sculpteurs travaillent bien mieux

aujourd'hui; et les anciens étaient des imbéciles, ignorant l'art tout à

fait. Ce jugement sévère le raffermit en la confiance de soi.

Une statuette de marbre appuyée au mur adverse s'offre très élégante

avec ses formes graciles, son corps svelte, sa taille de fillette et ses

petits seins pointus. Par dommage, une tête de tigresse y culmine; et

cette stupide déformance gâte tout l'ensemble de la fluette membrure.

A contempler dans ses plus fines rondeurs le menu des hanches; à suivre

les volutes dérobées de la gorge et les cambrures des flancs aux plis

courts, un érotique appétit s'accroît en Éphraïm. Et s'évoque la série

des femmes qu'il posséda. La dernière, Madame Jules, l'épouse d'un

ouvrier, d'un camarade, auquel il a prêté deux cents francs. Elle se

livra, pitoyante un peu pour sa timidité d'infirme, certaine aussi

d'obtenir une prolongation d'échéance. Et cette échéance retombe demain;

il songe à l'emploi de cette rentrée. Selon l'avis du médecin, son

métier de graveur le tue. Souvent des crises de toux le torturent, et la

douleur lui raidit le dos comme si une plaque de plomb s'appliquait

entre ses épaules. Ces deux cents francs garantiront tout un mois de

repos. Dans la suite, il reprendra son travail, bien portant. Les

meubles des Jules représentent une valeur suffisant au solde du billet;

et, cette fois, il ne se laissera plus circonvenir bêtement par une

cajoleuse drôlesse de trente-cinq ans, fanée déjà.

De nouveau le regard d'Éphraïm se heurte à la statue. Malgré les efforts

qu'il tente pour l'esquiver, son érotisme flambe par ses entrailles.

Une enfant des Jules, une fillette, aperçue se débarbouillant au matin,

est très ronde de formes, toute semblable à cette Égyptienne. Il la

désire.

Pour l'avoir il reculerait bien encore le paiement de ce qu'on lui doit.

Pourtant cet acte serait ignoble. Des romans où de vieux riches

obtiennent par de tels moyens les filles du peuple lui reviennent au

souvenir. Ces débauchés il les méprise. A la vue du sphinx allongé dans

le fond de la salle, il se rappelle un dessin autrefois gravé par lui:

des israélites élevant un monstre pareil sur une plate-forme au moyen de

cordes et de machines; un tassement de torses courbés par l'effort et de

muscles gonflés que fustigent les soldats.

Alors toutes les persécutions souffertes par la Race le hantent. Il la

suit par l'histoire peinant sous tous les peuples, esclave toujours. Il

se remémore les antiques massacres. Femmes violées, enfants éventrés,

torches humaines. Et ces tortures, ces boucheries, ces atrocités

séculaires lui apparaissent comme la lugubre préface de sa propre

existence, existence de mutilé, existence de méprisé. A lui,

certainement échoient le summum des dédains et l'ironie suprême. Témoins

ce dernier accident et la dédaigneuse indifférence des gens. De cette

exaltation son érotisme s'avive et s'irrite. Il se complaît à vouloir

cette petite Jules: en même temps que la cause des plus extatiques

joies, cette possession sera pour Israël un triomphe, et le droit

légitime du vainqueur en cette guerre de l'or prêchée par les rabbins

comme la seule revanche possible. Et la dernière homélie entendue

conseillait la prolification comme le plus sûr moyen de répandre à

l'infini les germes de vengeance. N'est-ce pas pour ses projets la

consécration religieuse?

Mais, au moment où son imagination prévoit les voluptés de cet

assouvissement, la crainte de la mort s'associe, conseillant le repos

des sens. Il devine des délices à rester au lit et à dormir tout un mois

sans l'inquiétude de l'heure. Dans le jour il lira, fainéantise

inéprouvée depuis longtemps. De vieux feuilletons coupés au bas de

journaux et reliés de ficelles gisent au fond de ses tiroirs, provision

pour l'époque toujours reculée du loisir. Il l'épuisera. Oubliant toutes

ses colères, ses ruts et ses fanatismes, il se perd à repasser les

romans parcourus jadis, à revivre dans les pampas américaines, dans les

catacombes de Rome et dans les égouts de Paris avec les énergiques héros

qu'il aima. Et il s'enorgueillit se félicitant de ses aspirations

littéraires, supérieures.

Peu à peu ses souvenirs deviennent vagues et s'emmêlent. Les évocations

se colorent, prennent des formes presque tangibles, mouvantes; puis

elles s'obscurcissent, s'effacent. Éphraïm s'endort.

V

--Voyez-vous, monsieur Samuel, quand votre assignation est arrivée hier,

je me suis dit: c'est pas possible, on aura fait cela sans le

prévenir... Et puis, voilà... Ah, c'est pas bien ça, surtout...

surtout...

Madame Jules hésite, sanglotante. De la main elle relève ses cheveux qui

s'affaissent au long de son visage et se collent dans les larmes.

Éphraïm s'adosse commodément au poêle encore tiède de récents cuisinages

et tâche à retenir le flux de toux qui lui écorche la gorge.

--Surtout après ce qui s'est passé entre nous!... ajoute-t-elle.

Elle va jusqu'au lit, où elle range du linge nouvellement rapporté.

Éphraïm ne répond pas. Depuis la nuit du Louvre tout l'amas des rancunes

ataviques l'exaspère. Il exploitera les chrétiens avec une persévérance

sacrée. Et il persiste à croire une lâche insulte cette séquestration en

compagnie des bourreaux de la Race. Tout bas, il ressasse les insultes

dont l'inondèrent les gardiens du musée en le retrouvant endormi, le

matin.

Maintenant il sifflote, expertise les meubles en affectant ne pas

regarder la jeune femme. Et la honte d'avoir succombé avec cette impure,

de se sentir comme débiteur envers elle, c'est une dernière humiliation

qui paroxyse sa haine.

Un effleurement le contraint à voir Madame Jules qui met ses lèvres près

les siennes, s'agenouille, et se diminue pour être semblable à lui. Il

bougonne:

--Non, non, c'est inutile: c'était bon pour une fois.

Alors elle l'enlève riant, l'embrassant, et elle proteste:

--Nous allons bien voir.

Éphraïm s'effondre dans la mollesse des couvertures. Les courroies de

son chariot sont précipitamment dénouées. Une voix aigrelette lance:

--Bonjour, maman.

--Hé, va te promener!

Éphraïm s'irrite contre cette interruption du plaisir enfin consenti;

mais sa colère tombe quand il reconnaît l'enfant semblable à la déesse

égyptienne. Des yeux, des bras, il la redemande, rendu fou par les

caresses inachevées de Madame Jules.

--Console Monsieur Samuel, Agathe; moi je vais chez la fruitière. Sois

bien gentille, n'est-ce pas?

--Oui, maman.

Et la petite console le cul-de-jatte. Elle lui tend sa joue, ses cheveux

volontiers. Elle l'interroge, gentille, sur les causes de son chagrin.

Il la fait asseoir près lui et chevrote à peine de courtes phrases, tout

ému. Très vite il se grise de cette présence et se rappelle les violents

désirs qui le harcelèrent durant la nuit. Et, fermant les yeux, il lui

semble qu'il embrasse les lèvres félines de cette face de tigresse; il

lui semble que ces petites mains qui le repoussent sont ces doigts de

marbre noir étendus naguère au long des cuisses de la gracile divinité.

--Oh! la canaille! Le saligaud! Un pareil monstre! Pauvre enfant!

On le saisit, on l'arrache de la fillette. Des figures bavantes de

mégères blêmes, la face triomphalement pâle de Madame Jules grimacent

autour de lui, hurlantes, vociférantes.

Le thé chez Miranda · 第 50 / 59 题