Sa bêtise devient évidente à Éphraïm: ces affreux magots ne s'imposent
que ridicules. Certainement, les sculpteurs travaillent bien mieux
aujourd'hui; et les anciens étaient des imbéciles, ignorant l'art tout à
fait. Ce jugement sévère le raffermit en la confiance de soi.
Une statuette de marbre appuyée au mur adverse s'offre très élégante
avec ses formes graciles, son corps svelte, sa taille de fillette et ses
petits seins pointus. Par dommage, une tête de tigresse y culmine; et
cette stupide déformance gâte tout l'ensemble de la fluette membrure.
A contempler dans ses plus fines rondeurs le menu des hanches; à suivre
les volutes dérobées de la gorge et les cambrures des flancs aux plis
courts, un érotique appétit s'accroît en Éphraïm. Et s'évoque la série
des femmes qu'il posséda. La dernière, Madame Jules, l'épouse d'un
ouvrier, d'un camarade, auquel il a prêté deux cents francs. Elle se
livra, pitoyante un peu pour sa timidité d'infirme, certaine aussi
d'obtenir une prolongation d'échéance. Et cette échéance retombe demain;
il songe à l'emploi de cette rentrée. Selon l'avis du médecin, son
métier de graveur le tue. Souvent des crises de toux le torturent, et la
douleur lui raidit le dos comme si une plaque de plomb s'appliquait
entre ses épaules. Ces deux cents francs garantiront tout un mois de
repos. Dans la suite, il reprendra son travail, bien portant. Les
meubles des Jules représentent une valeur suffisant au solde du billet;
et, cette fois, il ne se laissera plus circonvenir bêtement par une
cajoleuse drôlesse de trente-cinq ans, fanée déjà.
De nouveau le regard d'Éphraïm se heurte à la statue. Malgré les efforts
qu'il tente pour l'esquiver, son érotisme flambe par ses entrailles.
Une enfant des Jules, une fillette, aperçue se débarbouillant au matin,
est très ronde de formes, toute semblable à cette Égyptienne. Il la
désire.
Pour l'avoir il reculerait bien encore le paiement de ce qu'on lui doit.
Pourtant cet acte serait ignoble. Des romans où de vieux riches
obtiennent par de tels moyens les filles du peuple lui reviennent au
souvenir. Ces débauchés il les méprise. A la vue du sphinx allongé dans
le fond de la salle, il se rappelle un dessin autrefois gravé par lui:
des israélites élevant un monstre pareil sur une plate-forme au moyen de
cordes et de machines; un tassement de torses courbés par l'effort et de
muscles gonflés que fustigent les soldats.
Alors toutes les persécutions souffertes par la Race le hantent. Il la
suit par l'histoire peinant sous tous les peuples, esclave toujours. Il
se remémore les antiques massacres. Femmes violées, enfants éventrés,
torches humaines. Et ces tortures, ces boucheries, ces atrocités
séculaires lui apparaissent comme la lugubre préface de sa propre
existence, existence de mutilé, existence de méprisé. A lui,
certainement échoient le summum des dédains et l'ironie suprême. Témoins
ce dernier accident et la dédaigneuse indifférence des gens. De cette
exaltation son érotisme s'avive et s'irrite. Il se complaît à vouloir
cette petite Jules: en même temps que la cause des plus extatiques
joies, cette possession sera pour Israël un triomphe, et le droit
légitime du vainqueur en cette guerre de l'or prêchée par les rabbins
comme la seule revanche possible. Et la dernière homélie entendue
conseillait la prolification comme le plus sûr moyen de répandre à
l'infini les germes de vengeance. N'est-ce pas pour ses projets la
consécration religieuse?
Mais, au moment où son imagination prévoit les voluptés de cet
assouvissement, la crainte de la mort s'associe, conseillant le repos
des sens. Il devine des délices à rester au lit et à dormir tout un mois
sans l'inquiétude de l'heure. Dans le jour il lira, fainéantise
inéprouvée depuis longtemps. De vieux feuilletons coupés au bas de
journaux et reliés de ficelles gisent au fond de ses tiroirs, provision
pour l'époque toujours reculée du loisir. Il l'épuisera. Oubliant toutes
ses colères, ses ruts et ses fanatismes, il se perd à repasser les
romans parcourus jadis, à revivre dans les pampas américaines, dans les
catacombes de Rome et dans les égouts de Paris avec les énergiques héros
qu'il aima. Et il s'enorgueillit se félicitant de ses aspirations
littéraires, supérieures.
Peu à peu ses souvenirs deviennent vagues et s'emmêlent. Les évocations
se colorent, prennent des formes presque tangibles, mouvantes; puis
elles s'obscurcissent, s'effacent. Éphraïm s'endort.
V
--Voyez-vous, monsieur Samuel, quand votre assignation est arrivée hier,
je me suis dit: c'est pas possible, on aura fait cela sans le
prévenir... Et puis, voilà... Ah, c'est pas bien ça, surtout...
surtout...
Madame Jules hésite, sanglotante. De la main elle relève ses cheveux qui
s'affaissent au long de son visage et se collent dans les larmes.
Éphraïm s'adosse commodément au poêle encore tiède de récents cuisinages
et tâche à retenir le flux de toux qui lui écorche la gorge.
--Surtout après ce qui s'est passé entre nous!... ajoute-t-elle.
Elle va jusqu'au lit, où elle range du linge nouvellement rapporté.
Éphraïm ne répond pas. Depuis la nuit du Louvre tout l'amas des rancunes
ataviques l'exaspère. Il exploitera les chrétiens avec une persévérance
sacrée. Et il persiste à croire une lâche insulte cette séquestration en
compagnie des bourreaux de la Race. Tout bas, il ressasse les insultes
dont l'inondèrent les gardiens du musée en le retrouvant endormi, le
matin.
Maintenant il sifflote, expertise les meubles en affectant ne pas
regarder la jeune femme. Et la honte d'avoir succombé avec cette impure,
de se sentir comme débiteur envers elle, c'est une dernière humiliation
qui paroxyse sa haine.
Un effleurement le contraint à voir Madame Jules qui met ses lèvres près
les siennes, s'agenouille, et se diminue pour être semblable à lui. Il
bougonne:
--Non, non, c'est inutile: c'était bon pour une fois.
Alors elle l'enlève riant, l'embrassant, et elle proteste:
--Nous allons bien voir.
Éphraïm s'effondre dans la mollesse des couvertures. Les courroies de
son chariot sont précipitamment dénouées. Une voix aigrelette lance:
--Bonjour, maman.
--Hé, va te promener!
Éphraïm s'irrite contre cette interruption du plaisir enfin consenti;
mais sa colère tombe quand il reconnaît l'enfant semblable à la déesse
égyptienne. Des yeux, des bras, il la redemande, rendu fou par les
caresses inachevées de Madame Jules.
--Console Monsieur Samuel, Agathe; moi je vais chez la fruitière. Sois
bien gentille, n'est-ce pas?
--Oui, maman.
Et la petite console le cul-de-jatte. Elle lui tend sa joue, ses cheveux
volontiers. Elle l'interroge, gentille, sur les causes de son chagrin.
Il la fait asseoir près lui et chevrote à peine de courtes phrases, tout
ému. Très vite il se grise de cette présence et se rappelle les violents
désirs qui le harcelèrent durant la nuit. Et, fermant les yeux, il lui
semble qu'il embrasse les lèvres félines de cette face de tigresse; il
lui semble que ces petites mains qui le repoussent sont ces doigts de
marbre noir étendus naguère au long des cuisses de la gracile divinité.
--Oh! la canaille! Le saligaud! Un pareil monstre! Pauvre enfant!
On le saisit, on l'arrache de la fillette. Des figures bavantes de
mégères blêmes, la face triomphalement pâle de Madame Jules grimacent
autour de lui, hurlantes, vociférantes.