Il se bouscule dans la salle une grouillante cohue. Le nez du juif
s'enfouit dans les basques des jaquettes ou se froisse au rude contact
des fausses tournures. Un empuantement de malsains parfums s'affadit.
Les coudes font choir sa casquette. Virer, partir; nul moyen: il est
pris comme dans une vivante cage. A chaque heurt de pieds inattentifs,
il perçoit son siège s'affaisser. Et ses reins s'encastrent plus
profondément dans les coussins où il repose.
Soudain, au-dessus de lui, une mère gifle son mioche. Pour esquiver
d'autres coups, l'enfant se roule, ahuri, pèse du talon sur le chariot
du cul-de-jatte qu'il ne voit pas. Catastrophe. Une commotion ébranle
Éphraïm qui s'effondre avec son assise. Les poignées où ses mains
prenaient appui roulent au loin. Cependant il tente une fuite, mais un
éclat aigu de planche brisée raye les dalles et s'oppose à la
progression des roues. Un désespoir: calculer la dépense d'un tape-cul
neuf et le prix de la course en fiacre pour rentrer. Et puis, la crainte
d'être piétiné! Par malheur, là-haut, des disputes se clament; de
furieuses gesticulations se détendent, il se bave de rageuses injures,
et des enfants pleurent. Bientôt le juif s'épouvante à parer en vain des
horions indus; des poings le frôlent et l'accrochent, des genoux cognent
son dos. Il s'exaspère, il redoute qu'on ne lui marche sur les doigts et
ne cesse de crier, mêlant des invectives à ses requêtes de secours.
Alors, peu à peu on s'apaise. Des oreilles s'inclinent vers l'infirme;
il y verse des récriminations pleurardes, apitoyantes, avec l'intonation
qu'il suppose devoir le plus facilement toucher. A grands soins, on le
porte dans le chambranle d'une fenêtre, entre des stèles entamées de
nombreux hiéroglyphes. Éphraïm Samuel s'enorgueillit de ces prévenances
unanimes. Il se laisse faire, plaignard avec une muette espérance de
ripailles qu'on paiera pour le réconforter. Seul, un jeune homme propose
aller quérir un fiacre. A peine le juif déçu de ses voeux remercie-t-il.
Il maudit son infirmité et l'indifférence égoïste des valides.
Puis les gens recommencent à circuler, bavards. Un brave homme à la
blouse roide, un provincial égaré dans Paris, reste encore; et, mettant
à profit l'aide prêtée, il se renseigne sans fin sur l'itinéraire à
suivre pour gagner le boulevard Barbès. Ensuite il part.