II

Il se bouscule dans la salle une grouillante cohue. Le nez du juif

s'enfouit dans les basques des jaquettes ou se froisse au rude contact

des fausses tournures. Un empuantement de malsains parfums s'affadit.

Les coudes font choir sa casquette. Virer, partir; nul moyen: il est

pris comme dans une vivante cage. A chaque heurt de pieds inattentifs,

il perçoit son siège s'affaisser. Et ses reins s'encastrent plus

profondément dans les coussins où il repose.

Soudain, au-dessus de lui, une mère gifle son mioche. Pour esquiver

d'autres coups, l'enfant se roule, ahuri, pèse du talon sur le chariot

du cul-de-jatte qu'il ne voit pas. Catastrophe. Une commotion ébranle

Éphraïm qui s'effondre avec son assise. Les poignées où ses mains

prenaient appui roulent au loin. Cependant il tente une fuite, mais un

éclat aigu de planche brisée raye les dalles et s'oppose à la

progression des roues. Un désespoir: calculer la dépense d'un tape-cul

neuf et le prix de la course en fiacre pour rentrer. Et puis, la crainte

d'être piétiné! Par malheur, là-haut, des disputes se clament; de

furieuses gesticulations se détendent, il se bave de rageuses injures,

et des enfants pleurent. Bientôt le juif s'épouvante à parer en vain des

horions indus; des poings le frôlent et l'accrochent, des genoux cognent

son dos. Il s'exaspère, il redoute qu'on ne lui marche sur les doigts et

ne cesse de crier, mêlant des invectives à ses requêtes de secours.

Alors, peu à peu on s'apaise. Des oreilles s'inclinent vers l'infirme;

il y verse des récriminations pleurardes, apitoyantes, avec l'intonation

qu'il suppose devoir le plus facilement toucher. A grands soins, on le

porte dans le chambranle d'une fenêtre, entre des stèles entamées de

nombreux hiéroglyphes. Éphraïm Samuel s'enorgueillit de ces prévenances

unanimes. Il se laisse faire, plaignard avec une muette espérance de

ripailles qu'on paiera pour le réconforter. Seul, un jeune homme propose

aller quérir un fiacre. A peine le juif déçu de ses voeux remercie-t-il.

Il maudit son infirmité et l'indifférence égoïste des valides.

Puis les gens recommencent à circuler, bavards. Un brave homme à la

blouse roide, un provincial égaré dans Paris, reste encore; et, mettant

à profit l'aide prêtée, il se renseigne sans fin sur l'itinéraire à

suivre pour gagner le boulevard Barbès. Ensuite il part.

Le thé chez Miranda · 第 48 / 59 题