Les ombellifères gigantesques sont très nombreuses, elles ont des tiges

grosses comme le poignet. Nous trouvons quelques passereaux, des

courlis, des bécassines. La promenade nous semble charmante, jusqu’au

moment où, un orage éclatant, la grêle tombe, le tonnerre gronde.

Après une bonne nuit nous recommençons la série de nos ascensions. En

deux heures et demie nous arrivons à 5.300 mètres, au sommet de la passe

Dâla; au sud-ouest nous apercevons une grande chaîne avec des pics

neigeux de 6.000 à 6.500 mètres.

Au nord, les montagnes s’étagent et ondulent à l’infini, mais elles sont

grises, sans neige. C’est un océan à vagues longues, une houle de calme,

comme disent les marins.

La descente ou mieux la glissade s’opère sur la neige, où sont marqués

les pieds d’un gros ours brun à poitrine blanche, qui ne juge pas à

propos de se laisser tuer.

De nouveau nous sommes dans le désert, les pentes sont nues: à peine,

de-ci de-là, quelques touffes de genévriers s’ébouriffent. Puis on

arrive dans la vallée de Dutchmé, où sont réunies quelques tentes, et où

nous perdons un jour à attendre des yaks qu’il faut quérir au loin, bien

qu’un chef en ait sous la main autant qu’il nous en faudrait; mais il

doit se conformer à la coutume; elle exige que toutes les tribus de la

région contribuent aux transports dans une certaine mesure.

Puis on suit les rivières Détchou, Sétchou. En longeant les bords de

cette dernière nous traversons des forêts de sapins qu’on exploite. Nous

apercevons des tas de bois fendu. Les daims musqués, les crossoptilons,

sortes de faisans blancs ou de couleur bleu ardoise, sont très nombreux

dans ces bois. Nous en faisons un joli massacre.

Puis le Sétchou s’engage dans une gorge, et nous nous dirigeons vers une

autre passe, celle de Djala, nom qu’on donne aussi à l’ensemble de la

chaîne.

Le Djala a 4.500 mètres de haut. Un sentier pierreux mène à l’obo, près

duquel on fait souffler les bêtes. De ce point, nous découvrons le plus

beau paysage alpestre que nous ayons vu jusqu’alors. A nos pieds, les

pentes sont couvertes de sapins, de rhododendrons, de genévriers d’un

vert intense. Plus haut, des plateaux herbeux sont tachetés de

troupeaux; près des cimes, dans des crevasses, la neige est éclatante de

blancheur. Mais ce n’est pas la nature qui attire surtout notre

attention, c’est ce que nous voyons plus loin dans la vallée, où nous

allons retrouver le Sétchou se tordant entre les falaises. C’est l’œuvre

de l’homme que nous admirons. On ne pouvait mieux placer cette pagode,

large carré s’élevant par étages et servant en quelque sorte de

piédestal à une colonne dorée: de loin, on dirait qu’une flamme

brillante s’élance vers le ciel.

Quand on a vécu, comme nous venons de faire, pendant plusieurs mois sans

rien voir qui ressemble à un monument, et qu’on aperçoit subitement un

édifice réellement imposant, on se rend compte, par l’impression que

l’on ressent soi-même, quoique habitué aux colossales constructions

d’Europe, de l’émotion que la vue d’un semblable édifice doit causer à

de sauvages Tibétains. On comprend qu’ils murmurent des prières en

apercevant la pagode, et qu’ils se fassent une idée haute du grand lama

qui l’habite.

Certainement les Tibétains ont une vénération profonde pour cette

demeure du Tale Lama. Voient-ils un symbole dans les sept bandes doubles

peintes en blanc sur les murs noirs de l’édifice? Rêvent-ils en

contemplant cette pyramide qui semble d’or, et qui finit par une flamme

se dirigeant vers le ciel? Voient-ils dans cette flamme une allusion à

la grande âme qui se promène dans la nature bouddhique? Nous en doutons.

Ce seraient là des sensations un peu trop littéraires. Le sauvage ne

sent pas si finement. Mais nous pouvons affirmer que ce spectacle leur

inspire une crainte mystérieuse.

A côté de cette belle pagode, où l’on arrive par un pont de bois, une

lamaserie adosse au flanc de la montagne les nombreux étages de ses

maisonnettes peintes.

Le village des laïques est plus bas: leurs maisons basses, longues

boîtes à toit plat, sont agglomérées dans la presqu’île de Routchi, que

ronge la rivière au sud, et dont des brise-lames, formés de troncs

d’arbres réunis en dents de peigne, défendent les rives contre la

voracité de la rivière.

Dans le village on voit un grand va-et-vient de yaks traînant des troncs

de sapins. Nous voyons des flottages tout prêts et des schlittes dans

les bois, où travaillent des bûcherons avec de lourdes haches. On ferait

un grand commerce de ce bois, ce serait la source principale de la

richesse de la lamaserie.

Lorsque le village a disparu derrière nous, nous apercevons des vaches

dans les prés verts; des yaks se vautrent dans les mares; les arbres

qu’on fait rouler à la vallée font le fracas du tonnerre; le sentier

s’enfonce sous l’ombre épaisse des sapins, le vent souffle, il balance

cérémonieusement les fûts élancés, et fait frissonner les branches; le

Sétchou torrentueux bat les berges. Nous avons été transportés en

Suisse, cela est certain. Puis voilà des balcons étroits au-dessus du

vide. Et nous pensons que nous pourrions bien être dans l’Himalaya.

En tout cas, voici des Alpes charmantes propres aux excursions avec

billets circulaires.

A partir de Routchi nous sommes dans le Tibet pittoresque. Le pays est

riche, en comparaison de ce que nous avons vu auparavant. Les champs

sont protégés par des haies de branches de sapin entremêlées. Des billes

de bois plantées entourent des pacages où broutent des troupeaux qui

amendent le sol et où l’on enferme surtout les moutons et les chèvres,

car elles dévastent tout. Des précautions sont nécessaires, l’orge

montrant déjà son herbe verte. Aussi de tous côtés on répare les haies

qui ont besoin de l’être, on en construit de nouvelles avec des branches

de l’année. Ces branches sécheront, et en hiver, quand les moissons ne

couvriront plus la terre, mais les neiges, on les brûlera.

Le 7 mai, nous sommes au village de Houmda, bâti sur un dos d’âne de

conglomérat que lime à l’est un torrent qui se jette dans le Sétchou à

400 mètres de là. Nous trouvons un poste de soldats chinois légèrement

abêtis par l’opium; ils sont chargés du service de la poste et de la

police de la montagne. Ils nous vendent des œufs le plus cher qu’ils

peuvent, et se montrent d’une politesse excessive. La plupart d’entre

eux sont là depuis de longues années, ils se sont mariés avec des

Tibétaines et déjà ils oublient leur langue maternelle. Quant à la

police de la montagne, c’est le moindre de leurs soucis, et les

brigands, s’il y en a, peuvent opérer en toute sécurité. Ces Chinois

tirent de nous tout ce qu’ils peuvent avec une obséquiosité et une

insistance qui contrastent avec la sauvagerie des Tibétains.

C’est à Houmda que nous achetons la petite guenon à fourrure épaisse que

nous avons rapportée en France et qui est au Muséum. Un soldat chinois,

en nous la vendant, dit d’un air malicieux:

«Voilà la mère des Européens».

Comment a-t-il eu connaissance de nos discussions au sujet de l’origine

de l’homme?

De Houmda la route va à l’est par Tsamdo. Réflexions faites, nous

prenons la résolution d’éviter cette ville populeuse, où les Chinois

sont nombreux et gouvernés par un mandarin. Il serait difficile d’en

sortir, dans le cas où ce mandarin du Céleste Empire voudrait nous

prouver son pouvoir. La prudence nous commande de faire un détour par

les montagnes dans la direction du nord.

C’est grâce à ce détour que nous visitons Lagoun, le 8 mai. Retenez bien

ce nom, car c’est celui d’un grand centre industriel. On arrive à Lagoun

par un chemin que tracent les haies qui cernent les champs. Des maisons

sont posées l’une auprès de l’autre. Après en avoir compté une

vingtaine, on trouve un espace vide, une place (?), où nous remarquons

un tas de charbon de bois.

Puis nous entrons dans la cour du chef, et, parmi les nombreux badauds

qui nous dévisagent curieusement, nous en voyons dont la face est

noircie par la fumée. Nous nous informons, et l’on nous répond que ce

sont les ouvriers de l’usine, qu’il y a ici une fabrique de haches, de

pioches, de toutes sortes d’outils en fer.

Nous nous empressons d’aller visiter cet établissement, que nous indique

le tapage des marteaux. Ces pan! pan! frappés en cadence évoquent devant

nos yeux les cratères flamboyants de Bochum que nous avons aperçus

pendant la nuit. Il y a bien longtemps que nous n’avons entendu la

musique des marteaux.

Par une porte basse nous descendons dans la forge creusée en terre;

quatre poteaux supportent le toit en auvent par où tombe la lumière et

s’enfuit la fumée.

Un être est agenouillé entre deux soufflets en peau de chèvre qu’il

manie alternativement de l’un et de l’autre bras. C’est un vieillard,

posé entre les deux grosses outres, et nu jusqu’à la ceinture; on

croirait voir un damné véritable. Sur son cadavre presque transparent

est une tête décharnée dont la large bouche montre une longue dent; les

cheveux rares pendent comme des crins, la peau est un parchemin

noirâtre, les côtes sont saillantes comme des cercles; du bout des

clavicules tombent en guise de bras deux antennes démusclées.

Cinq ou six jeunes hommes sont debout, silencieux, maigres, étiques,

noircis, peut-être momifiés, car ils restent immobiles sans souffler

mot. Pourtant ils vivent par leur œil morne.

Le vieillard cesse de gonfler et d’aplatir les outres. Il se lève, et,

toujours sans dire mot, il s’approche d’un sac, remplit de zamba une

grande écuelle de bois et s’assied. Les jeunes gens s’accroupissent

auprès de lui, ils tirent chacun leur tasse de leur peau de mouton

tombée sur leurs reins. La farine leur ayant été distribuée, ils passent

une grande aiguière au vieux, qui se verse de l’eau dans sa tasse, et

l’imitent. Puis, de leurs mains crochues, noires et osseuses comme des

griffes, ils pétrissent lentement leur marende, toujours silencieux,

fixant sur nous leurs six paires d’yeux sans expression.

Nous donnons une pièce d’argent à ces misérables. Le vieux la prend, il

est stupéfait de notre manière d’agir. Qui lui a jamais rien donné? Il

regarde la roupie, la palpe, la retourne, et ayant constaté que c’était

bel et bien de l’argent, il jette à ses collaborateurs attentifs un

regard pour les assurer qu’il n’y a pas tromperie: il se met à rire et

les autres de rire aussi.

«Zamba», lui dis-je avec le geste du doigt vers la bouche et en montrant

chacun des ouvriers.

Vous en avez bien besoin, pensé-je en même temps, car vous crevez de

faim, pauvres hères du Tibet!

Et alors, tout joyeux, ils montrent leurs dents en souriant. Les plus

jeunes en ont d’excellentes et qui sont faites pour manger. Ils posent

leurs tasses et remercient en levant les pouces, puis se remettent à

pétrir leur mauvaise pâte.

Leurs outils sont primitifs. Nous voyons des marteaux à une main et à

manche très court; des marteaux à deux mains et à manche très long; des

cisailles grossières à une main et une à deux mains; une auge creusée

dans un tronc d’arbre est à demi pleine d’eau, on y met le fer

refroidir; la forge est une auge en terre où brûle le charbon de bois et

que l’on enflamme à l’aide des outres posées plus haut.

A côté de la forge, un tronc d’arbre posé de champ est à moitié enterré

dans le sol, et dans l’épaisseur du bois un gros lingot de fer est

incrusté pour servir d’enclume.

Ces lugubres ouvriers ont, en outre, des tours pour forer, consistant en

deux bobines superposées ayant entre elles un intervalle et leur axe

unique tenu entre deux planchettes horizontales; le foret est en bas,

dans un godet de fer, le sommet de la bobine flotte et joue dans le trou

pratiqué dans la planchette du haut. Les bobines sont creuses, en bois,

et remplies de sable et de limaille que recouvre une peau; on leur

imprime le mouvement de rotation au moyen de poignées en croix adaptées

dans le bas.

Et voilà un antre de l’Industrie sauvage, le Creusot du Tibet, et son

installation sommaire.

CHAPITRE XIII

L’EST DU TIBET

Le 8 mai, nous sommes à Lamé, petit village où les Chinois ont un poste

de soldats, dont quelques-uns parlent avec peine leur langue maternelle.

Deux chefs tibétains viennent nous y voir discrètement. L’un, bel homme

d’une quarantaine d’années, à la tête énergique, échange quelques mots

avec notre lama et repart immédiatement.

Nous le retrouvons le lendemain à Lamda, au bord de la rivière

Giometchou, dont les eaux forment avec le Satchou et le Sétchou la

rivière de Tchamdo, qui prend plus loin, beaucoup plus loin, le nom de

Mékong.

Le chef tibétain nous remet un _cata_ de la part de son supérieur de

Tsamdo ou Tchamdo et nous prie d’exprimer nos désirs: «Ces désirs seront

satisfaits, dit-il. Ici il est difficile de se procurer des provisions,

mais dans deux jours nous serons à meilleure place et vous recevrez

autant de riz, de mouton, de farine que vous voudrez.»

L’autorité de cet homme est certainement indiscutée dans cette région,

on le voit bien à la rapidité avec laquelle ses ordres sont exécutés.

C’est la première fois, depuis So, que nous constatons autant

d’obéissance chez les indigènes.

Le 14 mai, nous traversons le Satchou sur un radeau de troncs d’arbres

assemblés. Trois pagayeurs suffisent à le diriger: deux sont placés à

l’avant, un à l’arrière. Le radeau a cinq mètres de long sur trois de

large.

Le Satchou est très rapide à cette place et il coule avec une vitesse

d’au moins six kilomètres à l’heure entre des berges hautes. Sa largeur

est de 80 à 100 mètres.

Sur les bords nous voyons des saulaies, et dans les bocages du lilas

sauvage, des framboises et, si nous ne nous trompons, des violettes.

Après avoir passé le Satchou, nous voyons fort peu de goitreux;

peut-être avons-nous oublié de vous signaler précédemment cette

particularité, ils étaient nombreux dans les villages plus à l’ouest. La

population est aussi plus vigoureuse. Elle est très gaie, et cette

année-ci elle est de belle humeur, car la pluie tombe assez souvent. Des

gens mal intentionnés avaient annoncé notre arrivée et répandu le bruit

qu’elle amènerait la sécheresse, qu’on redoute par-dessus tout, et, au

contraire, nous apportons la pluie. Nos partisans triomphent et font

remarquer l’heureuse coïncidence de notre présence et de l’humidité.

Aussi, les méchants sont confondus et l’on nous montre visage aimable.

Le 15 mai, nous quittons les bords du fleuve et nous nous enfonçons dans

la montagne, couverte de forêts de sapins.

Notre bivouac est dans une clairière au bord d’un torrent. La pluie

tombe par ondées. Les indigènes, dispersés sous les arbres, rassemblent

du bois pour le feu du soir. On entend des éclats de voix, le bruit des

branches qu’on casse, des plaisanteries, des cris éclatants et joyeux.

Puis ils allument des feux qui lancent une flamme claire. Ils s’assoient

autour, et à chaque instant ce sont des envolées de rires à gorge

déployée.

Cette gaieté continue doit avoir une cause. Nous nous approchons et la

trouvons de suite: ils sont presque tous jeunes. Voilà la cause

nécessaire et suffisante de cette insouciance et de ces ébats.

A partir de Tchoka nous remarquons décidément un mélange de sang mogol,

mélange dont les cas étaient fort rares avant le passage du Satchou: les

faces sont plus larges, les yeux bridés. La population n’est pas riche.

Les cerfs, les ours, les daims, les tétraophasis s’ajoutent aux espèces

que nous avons déjà citées.

Le 17 mai, encore une passe de 4.700 mètres, marquée par des rochers à

pic, nus, portant de la neige; à l’horizon, c’est une ceinture de cimes

blanches. Le grésil nous assaille. Voilà l’hiver revenu.

Nous descendons à Rouétoundo, où nous voyons une bande de singes. Deux

d’entre eux se font tuer. Rachmed nous apporte un nouveau-né, que l’on

confie à la petite guenon qui voyage avec nous depuis Houmda, où nous

l’avons achetée à des soldats chinois. Elle soigne si bien son

nourrisson qu’elle l’étouffe, et c’est un touchant spectacle que de la

voir le lendemain matin lécher le petit cadavre, s’efforcer de lui

ouvrir les yeux, et montrer les dents à qui veut le lui prendre. La

pauvre bête ne comprend rien à ce profond sommeil de son enfant adoptif;

c’est le sommeil de la mort, le plus long de tous.

A Tjichounne, le 19 mai, nous retrouvons des hommes armés de sabres,

ayant le fusil sur le dos. Ils sont de plus haute taille que tous ceux

que nous avons vus jusqu’alors; ils offrent le beau type tibétain; leurs

traits sont réguliers, leur mine fière. Beaucoup d’entre eux ont plus de

1m,80 de hauteur. Ils ne paraissent pas nous considérer avec respect.

Ils sont tous riches.

Ils font des difficultés pour nous fournir des bêtes, puis, lorsqu’elles

sont là, leurs chefs discutent entre eux et se querellent, se séparent,

tiennent des conciliabules à l’écart. Cela va mal.

Enfin ils chargent et nous partons; nous traversons le La-tchou près du

village, où un Chinois fait du commerce. Après trois heures de marche,

ils ne veulent plus avancer et prétendent nous laisser dans le désert

avec nos bagages; déjà ils déchargent leurs bêtes. Nous intervenons et,

le revolver au poing, les contraignons d’avancer, ce qu’ils font en

ricanant avec insolence, avec des moqueries; ils ralentissent

systématiquement la marche, feignant à chaque instant de charger mieux

leurs yaks. Puis des cavaliers armés arrivent au galop, mais nous les

invitons à prendre le large.

Nous faisons passer l’envie de plaisanter à nos Tibétains et les menons

bon train cinq heures durant. Obligés de surveiller ces grands

gaillards, nous devons renoncer au plaisir de poursuivre les ours que

nous voyons dans chaque repli de la steppe, sans quitter le sentier.

Rachmed en a tué un la veille.

Le soir nous devenons amis avec nos yakiers, et ils nous promettent une

grande étape pour le lendemain. Dans la nuit il gèle, car nous sommes à

3.900 mètres dans la steppe. Le minimum est de -4 degrés. Nous remettons

nos pelisses.

Le 20 mai, ayant trouvé des sources chaudes non loin du camp, nous

descendons la vallée jusqu’à Ouochichoune, où il y a des tentes noires

au bord de la rivière. Le chef de l’endroit nous annonce que deux

Chinois sont venus lui apporter la défense de rien nous vendre. Il y

aurait quatre Chinois qui nous attendraient à deux jours de là pour nous

empêcher d’aller à Batang. Mais il n’exécutera pas les ordres des

Chinois. «Il tient à notre disposition autant de yaks et de chevaux que

nous voudrons.» Cela ne le gênera pas, car ici les troupeaux de yaks, de

chevaux, de moutons sont nombreux. Un bon mouton se paye une roupie.

Plusieurs lamas viennent nous voir; ils nous marquent de la sympathie

aussi bien que la foule.

Un lama est énorme; c’est le quatrième ou le cinquième homme gras que

nous comptons depuis que nous sommes dans le Tibet, où la maigreur est

générale. L’embonpoint excessif y est l’apanage des chefs et des riches,

comme dans tout l’Orient. Nous avons entendu employer le même mot

tibétain pour marquer un haut rang et le bon état d’un mouton ou d’un

yak. C’est le mot _bembo_ qui paraît avoir ce double sens, qu’on

retrouve en espagnol dans _gordo_ qui se dit des gens gras et des gens

riches. Ce menu fait semblerait prouver un travail de cervelle analogue.

Puisque nous sommes sur le terrain philologique ou linguistique et que

nous venons de tuer un coucou, oiseau qui dans tous les pays a reçu un

nom onomatopéen, nous allons voir ce que peut la différence d’oreilles.

Le coucou s’appelle _kounjou_ en chinois; _kouti_ en tibétain;

_koukouchka_ en russe; _kakou_ en dialecte tarantchi; _pakou_ en ousbeg.

Le 22 mai, nous arrivons à Dzérine par des montagnes moins élevées que

celles que nous avons vues jusqu’à présent: ce sont des collines, des

croupes arrondies, des vallées peu profondes. A l’horizon, plus de hauts

pics, plus de neige éblouissante: on pourrait s’imaginer que, les vagues

étant moins hautes, l’orage va se calmer et que nous allons enfin

aborder dans la plaine. Ce n’est là qu’une impression produite par le

manque d’horizon. Aussitôt que nous monterons au sommet d’une passe,

nous verrons dans quel chaos de crêtes, de chaînes, de pics nous sommes

empêtrés. Au reste nous ne reverrons la plaine qu’au delta du Tonkin.

A Dzérine nous recevons la visite du second chef tibétain de Goundjo; il

nous raconte que les Chinois font leur possible pour nous empêcher

d’aller à Batang, qu’ils ont beaucoup insisté auprès de son supérieur

pour qu’il nous refusât des moyens de transport et des vivres. Mais ce

chef aurait répondu qu’il n’était pas sujet chinois, mais soumis au

ta-lama, de qui il exécuterait les ordres.

«Vous n’avez donc pas à vous inquiéter, dit le chef, on vous

transportera à Batang et même à Ta-tsien-lou. Tout le long de la route

les Tibétains vous aideront, car ils savent que le ta-lama est votre

ami; je vous le répète, soyez sans crainte, tout sera pour le mieux.»

Cette dernière pensée est corroborée par le geste napolitain qui

consiste à réunir les doigts de la main le bout en l’air.

A Dzérine, la population n’est pas assez considérable pour fournir, à

elle seule, la corvée du transport, et le chef envoie des cavaliers et

des piétons réquisitionner des porteurs. Ils arrivent à l’heure dite.

Beaucoup sont de très haute taille, quelques-uns ont au moins 1m,85. Ils

ont la face fort large, le crâne en pointe, en forme d’œuf; le

prognathisme dentaire est la règle générale. Ils sont très vigoureux,

très gais; ils jouent comme des enfants. Leurs maisons sont construites

comme celles des étapes précédentes; pourtant nous voyons de temps en

temps des sortes de fenêtres fermées par des volets en bois.

Nous partons de Dzérine en nombreuse caravane, accompagnés de plusieurs

petits chefs qui sont aux petits soins pour nous. Nous sortons de

l’étroite vallée pour gagner, par une gorge adjacente qu’une lamaserie

surplombe, la douce montée qui nous mène à une passe de 4.000 mètres,

après que nous en avons franchi une première de 3.950. Toute cette étape

est exécutée gaiement, nos porteurs chantent, crient, jouent tout le

long de la route. On dirait une bande d’écoliers à qui l’on vient de

donner vacances. Chaque fois qu’ils passent près de nous, ils nous

saluent en souriant.

Les faits et gestes d’un garçon de onze à douze ans m’amusent chemin

faisant. Il a les traits réguliers, une belle figure, il a l’air fier et

décidé. Tout son être dénote une vitalité puissante; il est affamé de

vie, de mouvement. Il bondit comme un chevreau à côté de mon cheval. Il

voudrait absolument porter le long fusil de son frère aîné, mais

celui-ci lui fait comprendre que la crosse toucherait le sol, la

bandoulière étant trop longue. Et alors l’enfant se résigne à conduire

par une longe une chèvre que nous avons achetée et qui ne veut pas

suivre notre petit troupeau. Mais il s’amuse à lâcher la chèvre et à la

rattraper. Puis il fabrique un lasso avec une corde et la jette à la

tête de notre mouton ou sur notre singe, posté en haut d’un coffre. Il

lance des pierres aux yaks, dans la pelisse de ses frères rabattue sur

leurs reins, dans l’eau, afin d’éclabousser les badauds. Un homme de ses

connaissances passe et il se précipite, il le saisit à la ceinture, il

essaye de le renverser, l’autre résiste doucement, en souriant; mais il

s’acharne en grinçant ses dents fines de jeune loup. Se tenir en repos

est pour lui chose impossible: il récrée ses parents de ses saillies; si

une bête s’écarte pour brouter l’orge en herbe, il court sans hésiter,

la ramène à coups de pierres dans le sentier. Il satisfait un invincible

besoin de mouvement. A juger d’après ses actes et allures, il semblerait

qu’il doive être un jour un homme brave, énergique, beau, intelligent. A

quoi tout cela lui servira-t-il? De quel usage lui seront son

intelligence, son énergie, sa beauté? Ses belles dents elles-mêmes ne

seront employées qu’à manger du zamba, et elles s’useront à grignoter de

l’orge grillée. Seules ses jambes, seuls ses bras trouveront leur

emploi. Pourvu qu’il conserve longtemps sa gaieté, sa vigueur, la

vitesse de ses pieds, il sera heureux. C’est le vœu que nous faisons.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dans la vallée de Maktchou nous remarquons beaucoup de maisons en

ruines. Nous questionnons les indigènes à ce sujet:

«Qui a démoli ces maisons?

--Les Sokpou sont les auteurs de ces dévastations. Ils habitent au nord

de nos territoires.

--Pourquoi sont-ils venus vous faire la guerre?

L'Asie inconnue · 第 17 / 20 段