aimable. Il nous serre cordialement la main, et, nous montrant un tapis,
il nous prie de lui faire l’honneur de nous asseoir.
Cette façon de Goliath trapu insiste beaucoup pour que nous goûtions le
contenu de trois bouteilles en fer étamé, chinoises par la courbe et
l’aplatissement. Elles portent sur le rebord des boulettes de beurre qui
indiquent qu’on nous rend hommage. Nous goûtons et nous trouvons que ce
tchang est fabriqué avec de l’orge fermentée. D’abord cette boisson ne
nous plaît qu’à moitié. Mais nous nous y faisons vite, nous la buvons
avec plaisir et nous la baptisons du noble nom d’hydromel. Elle semble
inoffensive, toutefois il n’en faudrait pas trop boire, on courrait le
risque de s’enivrer complètement.
Cette scène se passe par un beau soleil. Mais les bouteilles sont à peu
près vides, Séré-Soumdo est sur l’autre rive de la rivière et nous nous
levons pour partir. Le gros chef et tout son peuple nous font la
conduite. On lui amène une superbe mule qu’il enfourche sans aide,
malgré son poids, et il nous suit.
Ayant traversé la rivière près d’un rocher, nous grimpons un sentier
étroit au bord du vide, et le gros homme va de son pied par précaution
ou peut-être pour ne pas époumoner sa pauvre mule. Le menu peuple se
trousse pour passer la rivière et nous montre de belles jambes de
montagnards, qui nous paraissent longues.
Nous plaçons notre tente tout près d’un îlot de maisons posées au flanc
de la montagne. Une foule de curieux et de curieuses nous entoure. La
laideur des femmes et la finesse des traits de quelques jeunes gens
forment un contraste dont nous nous étonnons. Nous ne croyons pas nous
tromper en rappelant à ce propos que souvent des voyageurs ont fait des
remarques de ce genre en Asie.
Au milieu de nos yakiers, de ces badauds qui crient et se trémoussent,
deux Chinois tranchent par leur solennité. L’un d’eux est ornementé de
lunettes aux verres ronds et si larges qu’ils prennent sur le front; il
fume dignement un cigare dans une longue pipe, l’autre main passée dans
sa ceinture. Le second, au nez moins insolemment retroussé, a une
attitude moins grave et son sourire est malicieux.
Ils engagent immédiatement conversation avec notre Akoun, qui se trouve
être du Ken-si, leur province natale. Vous le savez, les Chinois d’une
même contrée se soutiennent, et lorsqu’ils sont éloignés de leur pays
d’origine ils se revoient avec plaisir, le provincialisme leur tenant
lieu, jusqu’à nouvel ordre, de patriotisme.
Ceux-ci sont à Séré-Soumdo pour faire du commerce, ils sont les
éclaireurs de l’armée de marchands qui envahit l’Asie. Ils achètent
principalement du musc, ou, pour mieux dire, ils l’échangent contre du
thé qu’ils apportent de Chine, thé de qualité inférieure, fournissant
une exécrable tisane, mais que les indigènes préfèrent à tout, même aux
roupies de l’Inde, qu’ils mettent avant les lingots.
Le musc coûterait cher, d’après ces Chinois; une bonne poche se payerait
an moins 20 roupies.
Ils l’échangent aussi contre du tabac, mais rarement, car les feuilles
de tabac qu’ils roulent eux-mêmes en cigares viennent du Se-tchouen, et
elles coûtent cher.
D’après ce que nous conte le plus âgé et le plus grave de ces Chinois,
ils seraient tous deux les représentants d’une grande maison de commerce
ayant sa tête à Chang-haï.
--Mon compagnon, dit-il, a été soldat, il a voyagé jusqu’auprès du
Yunnan. Je vais bientôt partir et il restera. Il est venu pour me
remplacer. Dans trois lunes je partirai. Mon temps de séjour à
Séré-Soumdo est terminé. Il a duré plus d’un an et demi. C’est un stage
qui me vaudra de tenir une boutique de notre maison, à mon retour. Vous
seriez bien aimable de me céder un de vos chevaux. J’en ai remarqué un
qui est boiteux, laissez-le-moi, je le referai, car j’en ai besoin.
--Pourquoi vous faut-il ce cheval?
--Parce que, voyez-vous, j’ai une petite fille que je veux emmener, et
je pourrai la faire voyager sur votre cheval.
--N’emmenez-vous pas la mère de votre fille?
--Non, car je ne suis pas marié.
Là-dessus son compagnon, l’ancien soldat, nous fait aussi ses
confidences:
--Je suis ici, dit-il, depuis trois lunes seulement et je trouve le
temps long. Je m’ennuie. Jamais je ne pourrai apprendre cette langue ni
m’habituer à ces sauvages.
Nous sommes en pays de polyandrie et aussi de polygamie. Voici comment
se pratique la polyandrie. Une famille a une fille; un homme veut entrer
dans cette famille, habiter sous le même toit, et devenir le mari de
cette fille. Il va trouver les parents, fait ses propositions, et
lorsqu’il est d’accord sur la dot, sur le prix d’entrée, si vous aimez
mieux, il le paye et devient mari et membre de la famille. D’autres
jeunes gens, d’autres hommes, désireux de partager son bonheur, se
présentent, frappent à la porte, et s’ils sont agréés, ils prennent
place au foyer: les voilà de la famille et Co-maris.
Il arrive parfois, chose très rare, qu’un des maris, par amour, par
jalousie, ou poussé par un autre mobile quelconque, veuille devenir le
seul propriétaire, le seigneur de l’épouse: alors il parlemente. Il
reste l’unique maître de la place, et ses collègues la lui cèdent avec
empressement s’il les rembourse de la somme qu’ils ont apportée en
entrant dans l’association; il y ajoute toutefois une indemnité, qu’on
discute.
Quant aux enfants, tous restent avec la femme, ou bien le mari restant
et les maris partants se les partagent.
N’allez pas croire que la polyandrie soit établie par une loi ou une de
ces coutumes religieuses qui en tiennent lieu. Au Tibet on n’est pas
contraint à la polyandrie, comme on l’est chez nous à la monogamie.
Lorsque la situation de fortune le permet, l’homme prend une femme et il
ne la partage pas avec d’autres, il est monogame. Les pauvres diables
sont polyandres, à la façon des financiers qui, ne possédant pas assez
de capitaux, sont «quarts d’agent de change».
Un chef puissant, riche, comme l’énorme gaillard qui nous a fait bon
accueil ce matin, ne se contente pas d’une seule épouse, il en prend
autant qu’il veut; notre Goliath en possède trois. Ce pays nous fournit
donc la preuve--qu’on peut acquérir ailleurs--que polyandrie, polygamie
ont dû se produire d’abord pour des raisons économiques.
Voici encore un fait à l’appui de ce que nous avançons. Un homme marié
quitte sa femme, la rend à sa famille, lorsqu’il trouve la vie en commun
trop dure et qu’il peut, par exemple, entrer dans une lamaserie: cette
faveur ne lui est accordée que moyennant l’apport d’une certaine somme
versée entre les mains du prieur. En devenant lama, le pauvre hère s’est
assuré contre la famine jusqu’à la fin de ses jours; en échange de son
capital abandonné à la lamaserie, il lui est payé une sorte de rente
viagère.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le 24 avril, nous quittons Séré-Soumdo quoique nous nous y trouvions
très bien. Le chef, avant que nous le quittions, nous offre plusieurs
pots de tchang, que nous vidons, et nous partons très gais, accompagnés
par une bonne partie du village. Les bêtes de somme sont rares en ce
moment à Séré-Soumdo; on les a envoyées aux pâturages de la montagne;
d’autre part, le territoire du chef finit à peu de distance d’ici, et
les habitants aiment mieux porter nos bagages sur le dos plutôt que de
rassembler leurs yaks. Afin de faire vite l’étape ils se relayeront
fréquemment, ils partent et en foule.
La vallée que nous remontons est bien cultivée, les hameaux y sont
nombreux et aussi les grandes fermes, où s’entassent les membres d’une
même famille. Les ruines d’habitations surmontées de hautes tours ne
sont pas rares. Nous n’avons pu savoir si ces _despobladas_ étaient dues
à la guerre, à la dépopulation ou à des déplacements. Posées sur des
plates-formes élevées, dorées par le soleil, profilées sur le ciel bleu,
ces tours ont grand air et donnent à ces masures l’apparence de châteaux
forts. Grâce à cette particularité pittoresque, nous croyons être des
touristes sur les bords du Rhin ou du Neckar.
Après une heure un quart de marche, nous nous arrêtons à un petit
village où l’on changera de porteurs. Dès l’arrivée, le chef de
Séré-Soumdo, qui nous accompagne, va s’asseoir à l’écart, pour montrer
qu’il n’est rien ici et qu’il ne se permettrait pas d’intervenir dans
les affaires de son voisin. Ces petits potentats sont en effet très
jaloux de leur autorité.
Notre présence attire une foule considérable de curieux et de badauds
venus de tous les points de la vallée. Ils nous entourent en faisant un
bruit assourdissant. C’est un beau désordre.
Mais il s’agit de partir, de se partager les charges, et c’est à qui ne
prendra pas les lourdes; les plus légères sont accaparées en un clin
d’œil. Hommes, femmes, vieillards, enfants, tous s’en mêlent et tous
discutent. Ils soupèsent les coffres, les ballots et ne veulent pas les
transporter, les trouvant d’un poids considérable. L’un objecte la
chétiveté de son âne; un autre, l’ardeur de son cheval, qui est
chatouilleux et ne se peut bâter; un autre dit que son yak revient du
labourage, qu’il est fatigué; mais la dépouille du yak sauvage que nous
destinons au Muséum effraye tout le monde, personne n’en veut.
Ce sont des criailleries infinies, chacun commandant, même des garçons
d’une douzaine d’années. Au milieu de ce tumulte, quelques vieux lamas,
béats, indifférents, tournent paisiblement leur moulin, ou égrènent leur
chapelet.
Cependant on nous examine, on nous palpe sur toutes les coutures, nos
vêtements en étoffes de velours les étonnent, ils l’ont tâtée. «Ce n’est
pas du cuir», disent-ils, ils n’en reviennent pas. Ils échangent leurs
impressions, on est abasourdi par des éclats de voix, des rires, des
clameurs! Bientôt le boucan est à son comble grâce à l’arrivée de deux
lamas mendiants. Ils chantent je ne sais quoi, l’un d’une voix
prodigieusement caverneuse, l’autre d’une voix tantôt aiguë, tantôt
rauque; ils s’accompagnent d’un tambourin double, frappant des mesures,
puis des roulements en faisant voltiger de petits glands de cuir au bout
de lanières fixées au tambourin: ils le tiennent au bout du poignet et
le secouent de façon à présenter les peaux tendues à la grêle des coups.
En outre, ils soufflent dans des tibias humains terminés par deux
renflements en cuivre par où ils chassent des sons cornards fort
désagréables. Tous deux sont nu-têtes, vêtus de jaune: l’aîné a la face
totalement glabre; quant à l’autre, dont la voix est formidable, il est
chauve, à nez court, à bouche bien dentée, et il possède un collier de
barbe juste assez fourni pour ressembler parfaitement à un gorille de
bonne humeur.
Ce mélange d’animaux, de Tibétains et de lamas, le noir et le rouge des
robes des femmes qui ont renoncé à la pelisse, les manteaux rouges des
hommes, les bonnets jaunes, les verroteries étincelant au soleil, les
torses nus, les yeux noirs, les dents blanches, les poses variées, les
hommes qui soulèvent un fardeau, les chevaux qui ruent, tout cela fait
un pittoresque spectacle.
Il durerait probablement encore si le chef, las d’argumenter avec ses
sujets, ne leur avait pas proposé de s’en remettre au sort du soin de
décider qui prendrait telle ou telle charge. Et il se pratique
l’opération suivante: hommes et femmes remettent à un ancien une des
jarretières qui tiennent leurs bottes d’étoffe au-dessus du mollet. Ce
sont les numéros de la loterie, que le vieux tire avec impartialité en
se plaçant au commencement de la rangée des charges et la suivant
jusqu’au bout, déposant sur chacune une des jarretières qu’il prend au
hasard dans sa main gauche placée derrière son dos. Personne ne discute
plus, et deux hercules s’étant volontairement chargés des deux coffres
les plus lourds, la foule s’abat sur nos bagages et les emporte.
A notre tour, nous suivons le flot, après avoir donné une consultation à
un des lamas mendiants, dont un œil était recouvert d’une taie blanche.
Chemin faisant, nous nous apercevons que notre peau de yak, d’abord
placée sur le dos d’un jeune cheval, est passée sur le dos d’une femme.
Il importe de ne pas écorcher l’échine de la plus noble conquête que
l’homme ait jamais faite.
Malgré l’impossibilité à peu près complète de surveiller les porteurs,
nous constatons le soir que rien ne manque.
A peine notre tente est-elle dressée que notre Chinois est abordé par un
Tibétain à mine intelligente qui parle quelques mots de chinois. Il lui
raconte qu’il vient de Lhaça et qu’il s’y trouvait lorsque nous-mêmes
étions à Dam, car le bruit de notre arrivée avait couru dans la ville.
Il a trois autres compagnons, dont une jeune fille. Ils sont en voyage
depuis une année. Partis de Ta-tsien-lou, où ils retournent, ils sont
passés par Tsamdo et sont allés droit à Lhaça prier et recevoir la
bénédiction du Tale Lama.
--L’avez-vous reçue?
--Oui, nous avons été bénis et nous sommes contents. Dès que nous serons
rentrés dans notre famille, ma sœur se mariera avec l’aîné de ces jeunes
gens.
--Quel est l’autre?
--C’est le frère de mon futur beau-frère.
--Votre beau-frère paraît bien jeune.
--Il a dix-huit ans.
--Et votre sœur?
--Quinze ans.
--Comment vous êtes-vous décidés à entreprendre ce long voyage?
--Nous en avons parlé entre nous quatre, et puis, étant tombés d’accord,
nous sommes partis avec un peu d’argent. Aujourd’hui il ne nous en reste
plus et nous mendions.
--Espérez-vous arriver bientôt à Ta-tsien-lou?
--Nous l’espérons, mais nous ne saurions fixer la date.»
Chez nous on fait des voyages de noces; au Tibet, des voyages de
fiançailles. Aux personnes compétentes de décider laquelle des deux
modes est la meilleure.
Le 25 avril nous nous élevons jusqu’à Tachiline en passant sur la rive
gauche de la rivière par un pont de bois. Les piles sont des sortes de
tours carrées construites avec des poutrelles dont on a rempli
l’intérieur avec des pierres. On pose sur ces piles de longs madriers,
on les fixe avec des cordes à une poutre transversale et l’on charge de
grosses pierres les extrémités de ces madriers, pour les maintenir et
peut-être pour diminuer le balancement.
A Tachiline nous devons tenir conseil avec les chefs de l’endroit afin
d’obtenir des yaks pour la prochaine étape: elle est longue, elle se
fait dans un désert et commence par une passe. On nous demande de partir
de bon matin.
Le chef de la lamaserie nous aide, et notre personnel de demain sera
composé à moitié de lamas. Ici il y en a deux cents, qui vivent dans une
suite de masures assez délabrées pour que l’on conclue la pauvreté de la
contrée. En effet, les indigènes cultivent peu; ils sont plus petits que
ceux d’en bas, plus misérables.
En dix heures nous atteignons Tchimbo-Tinzi, gros village avec lamaserie
où l’on compte un millier d’habitants. Il est juché sur un dos d’âne
isolé et bordé au sud par la rivière qui s’enfonce dans un ravin. Au
nord est une vallée: elle nourrit la population, et nous y voyons des
indigènes travailler sous la surveillance de lamas. Les champs sont
irrigués.
Le chef de Tchimbo-Tinzi est en désaccord avec un chef voisin qui veut
profiter de sa minorité pour envahir ses terres.
Le jeune chef, conseillé par les anciens, résiste; toutefois il
succombera un jour, car les autorités chinoises de Tsamdo ont été
soudoyées par l’ambitieux chef de Tchimbo-Nara et elles interviendront
en sa faveur. Ce serait dans le but d’affaiblir l’autorité de notre
hôte.
Le lendemain, nous voyons ce chef qui a la manie des conquêtes. Nous
devons l’attendre fort longtemps dans la vallée, son village étant
perché comme un nid d’aigles, et lui étant complètement ivre, nous
dit-on. Dès qu’il recouvre l’usage de ses jambes, il descend de son
aire. C’est un énorme gaillard, à l’œil gris, qui a le tchang aimable.
Il donne des ordres avec une grande décision, et met tout son monde sur
les dents; personne qui ne coure de toutes ses jambes. En fort peu de
temps les yaks nécessaires sont rassemblés.
Le gros chef occupe ses loisirs à boire.
Il se tient à califourchon sur un ballot, et figure assez bien un silène
très inconvenant.
De temps à autre il tire de sa solide poitrine des cris sauvages dont
toute la vallée retentit. Ce sont les explosions de joie d’une bête
vigoureuse, joyeuse de vivre.
Nous le quittons après un échange de paroles aimables et lui avoir
acheté un mouton, au prix de 2 fr. 50 environ.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ayant quitté à tort les bords de la rivière, nous prenons un sentier qui
nous mène près d’une ferme où nous avons une scène de mœurs tibétaines.
Dans la cour, un homme nu jusqu’à la ceinture dépouille un mouton posé
sur le sol; un enfant nu de sept à huit ans tient les pattes de la bête,
et en se penchant il cache sa tête sous ses cheveux tombants. Les
chiens, attentifs, guettent l’instant où on leur jettera les parties
immangeables. Assise sur une pierre, appuyée à la muraillé, une belle
jeune femme, la moitié de la poitrine à l’air, tient un fuseau et tord
du fil dans une attitude sereine; à ses pieds une jeune fille étire la
laine. Un homme assis à côté l’entretient en souriant; un autre aiguise
une lame sur une pierre, il a le torse dévêtu et allonge les bras dans
la pose du Rémouleur antique qu’on voit à Florence. Une petite fille
grassouillette joue avec un jeune chien, pas plus habillée que lui. Plus
bas, au beau soleil, une vieille aux cheveux courts, blancs, ébouriffés,
se vautre sur des cendres en savourant son reste de vie. A son côté un
chien galeux, édenté, extrêmement âgé, sommeille; son museau pelé est
posé sur ses vieilles pattes desséchées, et, comme sa maîtresse, il
attend la mort sous l’azur du ciel.
Nous redescendons vers la vallée, où nous trouvons un laïque occupé à
graver des prières sur des schistes ardoisiers. Il enduit les entailles
avec de la couleur rouge qu’il ne va pas chercher loin: il lui suffit
pour cela de délayer la terre qu’il prend à côté de lui.
A Gratou nous sommes chez des gens peu sociables. Il nous est impossible
d’obtenir qu’on nous vende une chèvre ou un mouton. Et c’est alors que
nous regrettons de n’avoir plus nos chiens: l’un a été abandonné;
l’autre a été tué; le troisième est de garde, mais il n’a pas le talent
d’attraper les moutons ou les chèvres et de les étrangler, comme faisait
celui de nos chiens qui est mort. N’ayant pu faire entendre raison à ces
gens, bien que nous ayons adjoint pour quelques jours à notre troupe un
lama mogol, qui nous sert d’interprète et s’efforce en vain de les
amener à nous fournir de la viande, nous essayons de nous en procurer
sans permission. Cette tentative vaut à Dedeken et à Rachmed une grêle
de pierres lancées à la main et avec des frondes. Sur les toits il y a
même quelques tirailleurs.
Quelques coups de revolver en l’air, une démonstration énergique,
inspirent une saine terreur à ces sauvages: ils ont le tort de lancer
les pierres avec une force et une adresse qu’on trouverait intéressantes
en d’autres circonstances.
Il nous est arrivé et il nous arrivera assez souvent d’avoir des
difficultés avec ces Tibétains. Ils n’ont jamais vu d’Européens, ils ne
savent comment se comporter à notre égard, et, mobiles à l’excès, un
rien change leurs dispositions.
Le soir même de cette algarade, les habitants du village étaient calmés
et ils suppliaient ardemment notre lama mogol qui les menaçait d’aller
de suite se plaindre à sa lamaserie d’avoir été frappé. Le lendemain,
ils nous préparaient dès le jour tout ce qu’il nous fallait, et un
regard suffisait à faire fuir le principal coupable.
A Kariméta nous campons à la porte d’une lamaserie considérable, et nous
assistons à un intéressant spectacle. Les femmes des villages voisins
ont été réquisitionnées pour porter des engrais dans les champs des
lamas.
Cette vallée à terre rouge est soigneusement cultivée et la lamaserie en
possède une bonne partie.
On vient de labourer la terre, qui a la couleur d’une chair
sanguinolente dont on a écorché l’épiderme. Tandis qu’au premier étage
de leur monastère les lamas chantent des prières au son des tambourins
et des cymbales, plus de cinquante femmes ayant des hottes d’osier sur
le dos font la navette entre les écuries des lamas et leurs champs.
Elles emplissent les hottes de cendres et de crottin, et à la file,
comme des fourmis charriant leurs provisions, elles vont les vider dans
les sillons, au bas d’une colline. Elles marchent en désordre et avec
bruit sous la garde d’un lama boiteux directeur des travaux.
Il doit fréquemment accélérer la marche de ces dames, car nous les
intéressons, elles appuient un peu vers nous et s’arrêtent, regardent,
jacassent. Mais s’il a le sentiment du devoir, le boiteux lama n’en est
pas moins curieux, et tout en marchant il nous voudrait voir. Cette
violente envie de tout concilier nous procure un spectacle bien amusant.
Notre homme a une jambe beaucoup plus courte que l’autre et il doit
regarder le sol chaque fois qu’il la pose dessus; mais, voulant nous
regarder, il tourne ensuite immédiatement la tête vers nous. Et le voilà
marchant les mains au dos, égrenant un grand chapelet, lançant sa courte
jambe, baissant la tête, la relevant, la tournant à droite, penchant à
gauche, criant «marche!» à ses ouvrières, scandant son allure, se
redressant sur la bonne jambe, criant encore, puis lançant les bras pour
rattraper l’équilibre qu’il a perdu contre une pierre, bref s’agitant
comme mû par une mécanique et le plus comiquement du monde.
En examinant la lamaserie, qui est composée, comme toutes les
lamaseries, de maisonnettes et de chambrettes juxtaposées, avec une
salle plus grande réservée au culte, et appelée pagode lorsqu’elle est
ornée, nous voyons de près les différents ustensiles de culture. D’abord
un râteau fait comme nos râteaux de moulin, d’une planchette en forme de
quartier de lune, avec un manche. Une pioche est faite d’un cube de bois
taillé en pointe du côté où il s’enfonce dans un cornet de fer. Le métal
est rare par ici et on l’emploie avec parcimonie. Une autre sorte de
pioche est semblable à celle que nous employons pour jardiner, mais le
tranchant seul est en fer, le reste est en bois, le manche est long.
Un laïque bat la paille d’orge sur les toits de la lamaserie au moyen
d’un fléau double consistant en deux baguettes attachées par une
courroie fixée à un manche: ces baguettes servent à couper la paille
menu, car on ne la donne aux bêtes qu’après lui avoir fait subir cette
préparation.
Ajoutons à ce propos que ces Tibétains prennent plus de soin de leur
bétail que d’eux-mêmes. Les chevaux sont l’objet des meilleurs
traitements ainsi que les yaks qui transportent nos bagages. Dès qu’ils
paraissent s’affaiblir, ils sont nourris, tout spécialement, d’une
bouillie faite avec des _niouma_, sorte de navets. On la leur verse dans
la bouche à l’aide d’un entonnoir fabriqué avec une corne creusée.
A Kariméta nous obtenons assez facilement qu’on transporte nos bagages à
Tchoungo, en haut de la rivière de Ta-tchou.
Tchoungo est un village assez considérable et qui doit une certaine
renommée à un obo colossal dont on ne fait le tour qu’en trois minutes
au pas de promenade. L’obo enserre la maison d’un lama qui en est comme
le gardien.
Sans cesse, des indigènes venus de la montagne tournent autour de cet
amas de prières, en ayant soin, par respect, de l’avoir à leur droite.
Des vieillards eux-mêmes se traînent péniblement, en s’appuyant sur
leurs béquilles, pour accomplir leurs devoirs religieux.
Le temps est superbe, nous sommes descendus à 2.700 mètres: c’est pour
nous la plaine et nous jouissons enfin d’une température d’été. Le
thermomètre marque dans la journée un maximum de +25 degrés à l’ombre,
et la nuit il ne descend qu’à -3°,5.
Après quelques difficultés avec les autorités, que nous décidons, par
des menaces, à nous aider, nous partons pour la grande lamaserie de
Boutchi.
Au sortir de Tchoungo nous nous élevons sur des plateaux en suivant une
gorge pittoresque. En deux heures nous atteignons une passe sans pierre
de 4.000 mètres; et au delà c’est une pittoresque descente à travers des
roches, des genévriers, des églantiers, des rhododendrons, des
broussailles et des bois de sapins.
Dans la berge de la rivière sont creusées quelques grottes où l’eau
pénètre.