--C’est parce qu’ils avaient appris qu’au sud se trouvaient des

lamaseries remplies de butin et possédant beaucoup d’argent. Alors ils

ont conçu le projet de s’emparer de ces richesses; des chefs les ont

conduits et ils ont envahi notre pays. Ils ont emporté tout ce qu’ils

ont pu; ils ont massacré les habitants, brûlé les forêts et les maisons.

Personne n’ayant pu leur résister, ils sont partis sans encombre. Les

survivants sont revenus, ils ont demandé l’aide des tribus voisines, les

lamaseries ont fourni de l’argent, et ces sortes de forteresses, ces

murs à créneaux que vous apercevez sur les hauteurs ont été construits.

Ils tombent en ruines depuis que la sécurité est revenue. Au reste nous

n’avons plus été attaqués par ces Sokpou.

--Mais pourriez-vous nous expliquer avec plus de précision ce que sont

ces Sokpou et où ils habitent?»

Alors Losène intervient et dit:

«Ils habitent sur la route qu’ont prise les serviteurs que vous avez

renvoyés avant que nous nous mettions en route. Leur pays est plus loin

que Natchou.

--Dans le Tsaïdam?

--C’est cela.

--Et à quelle date a eu lieu cette invasion?

--Il y a longtemps, très longtemps.»

Une fois de plus, nous constatons combien il est impossible en Orient de

recueillir le moindre renseignement historique. Il semblerait que le

présent seul les intéresse. Les documents sérieux font défaut; si les

historiens se contentent des sources asiatiques, ils risqueront fort de

ne rien comprendre au passé qu’ils voudront ressusciter.

Après Hassar nous remontons le cours d’une rivière qui se tord à travers

des roches élevées et formant un étroit défilé. Un sentier incommode,

mauvais escalier ménagé dans le roc, mène dans une vallée cultivée,

large de cinq à six kilomètres, où se découvrent des hameaux habités et

des ruines nombreuses. Nous reprenons la direction du sud-est, que nous

avons abandonnée un instant. Nous grimpons sur un plateau et le long de

contreforts; nous redescendons dans une autre vallée, où nous trouvons

le village d’Acer. Le tonnerre et la pluie annoncent notre arrivée, mais

nous avons le temps de nous abriter sous de beaux peupliers.

Les champs sont cultivés avec soin, bien épierrés, défendus par des murs

de moellons entassés. Les arbres sont déjà précieux, car nous voyons

plusieurs petits peupliers récemment plantés qu’on protège contre le

bétail en les entourant d’épines.

La pluie ayant cessé de tomber et le soleil luisant à nouveau, la vallée

nous paraît ensanglantée, car sa terre est rouge et elle vient d’être

lavée par les eaux.

Ayant changé nos bêtes de somme à Acer, nous allons camper à Lendjounne,

sur le petit plateau où se serrent une vingtaine de maisons. Nous posons

notre tente près d’une source, sous des peupliers que nous prenions de

loin pour des saules, dont ils ont le branchage divergent et

s’arrondissant en boule.

Le soir, à l’heure de la rentrée des troupeaux, nous entendons un chant

s’éloigner dans la montagne. Plusieurs voix se mêlent. La mélodie

rappelle la lamentation des pleureuses musulmanes suivant les morts

qu’on porte au cimetière. Il est possible qu’on accompagne un corps qui

sera exposé sur le sommet de la montagne.

Il pleut dans la nuit. Nous partons pour Dotou par un ciel couvert et un

vent du nord. Hier le vent du sud nous a amené un orage et la pluie.

Ce matin, on nous a annoncé que deux Chinois de Ba et un de Tchamdo nous

attendent à Dotou. Le mandarin chinois nouvellement envoyé de Pékin à

Lhaça est passé dernièrement à Ba et à Tchamdo; il aurait été averti de

notre voyage par les autorités tibétaines, et aurait dit: «C’est bien,

il faudra leur donner assistance.» Le mandarin qu’il remplace à Lhaça et

qui retourne à Pékin aurait parlé dans le même sens. Quoi qu’il en soit,

les Tibétains nous aideront à transporter nos bagages jusqu’à

Ta-tsien-lou. Il ne nous est pas désagréable d’entendre renouveler les

promesses d’autrefois, au moment où nous allons retrouver les autorités

chinoises, bien que nous pensions qu’on nous laissera passer, le moyen

le plus commode de se débarrasser de nous étant de nous expédier à la

côte.

La route de Lendjounne à Dotou passe sur des plateaux dénudés. Une passe

imperceptible, de 3.300 mètres, mène à une région mamelonnée comme à la

fin d’une chaîne. On aperçoit quelques hameaux dans des vallons, des

ruines sur les hauteurs, quelques murs blanchis de lamaseries. Mais plus

de maisons en bois, pour la bonne raison que les forêts ont disparu. En

trois heures nous arrivons à la lamaserie de Dotou, posée sur une

terrasse près de la rivière de Maktchou.

Nous sommes bientôt entourés par une foule très nombreuse, car cet

endroit est fréquenté par des pèlerins. Bon nombre de badauds nous

considèrent en se tenant le nez; serait-ce pour marquer le dégoût, ou

n’est-ce pas plutôt une attitude d’étonnement et d’hésitation?

A quelque distance de l’endroit où notre tente est dressée, on en voit

une autre, habitée par les Chinois dont on nous a parlé à Lendjounne.

Ils se mêlent à la foule et nous considèrent un instant; puis ils

retournent sous leur tente et ne tardent pas à se présenter, mais en

grande tenue. Leur chef est un petit mandarin à bouton blanc, grade

équivalent à peu près à celui de brigadier ou de caporal. Il ne nous

parle pas moins avec une dignité compassée bien faite pour nous en

imposer. Ayant montré sa carte de visite, salué en tenant bien l’un

contre l’autre ses poings fermés, il nous dit être envoyé par le chef de

Djankalo (Tchangka) afin de nous accueillir, de nous souhaiter la

bienvenue et de nous accompagner plus loin. Il est à notre service et

nous pouvons disposer de lui complètement. Il nous invite même à nous

rendre sous sa tente afin de boire une tasse de thé; il craignait qu’il

ne nous fût arrivé malheur, car on avait annoncé depuis longtemps notre

arrivée, et il ne s’expliquait pas ce retard. Il y a huit jours qu’il

nous attend à cette place, qui est fort mauvaise, dit-il. De plus, ses

provisions commencent à diminuer, et il est content de pouvoir bientôt

partir. Immédiatement il va expédier à Djankalo un courrier qui portera

de nos nouvelles à son supérieur, lequel sera enchanté d’apprendre que

nous sommes en bonne santé et qu’il ne nous est arrivé rien de fâcheux.

Or je venais d’entrer sous notre tente, lorsque des cris d’émeute

retentissent. Henri d’Orléans m’appelle; je sors et je vois une mêlée,

des gens qui se battent, un homme ensanglanté que Rachmed tient sous le

genou; d’autres, le sabre à la main, ou lançant des pierres. Akoun et

Abdoullah tirent quelques coups de revolver en l’air, et le vide se fait

autour de nous. Nous gardons par devers nous deux ou trois de ces

individus, et surtout le mieux rossé, qui est un chef et l’auteur de

toute cette bagarre.

Il s’était, paraît-il, obstiné à vouloir manier la peau du yak sauvage.

Rachmed l’avait prié de s’écarter, et comme ce curieux était un chef

entouré d’une partie des gens de sa tribu, il avait refusé de faire un

pas en arrière, il avait même saisi la peau. Rachmed l’avait alors

repoussé; le chef avait, sans hésiter, tiré son sabre ainsi que ses

voisins, et cela avait provoqué immédiatement une sortie de nos troupes,

dressées admirablement à ce genre d’exercice. D’abord Rachmed avait

appliqué un coup de crosse de revolver sur la tête de l’insolent, et

comme ses compagnons lançaient des pierres, il l’avait terrassé sans

perdre une minute, et il le rossait au moment où je suis sorti, tandis

que mes compagnons tenaient les autres à distance, les repoussant à

coups de bâton et de crosse. Nous finissons par éloigner les assaillants

et nous les faisons prévenir par notre lama que s’ils recommencent nous

tirerons droit sur eux.

Cédant aux prières de notre lama, nous rendons la liberté à ceux que

nous tenons et qui sont fort endommagés.

Une vingtaine d’entre eux, postés sur une terrasse près de la lamaserie,

nous menaçant avec des pierres, nous nous dirigeons de leur côté, et ils

jugent à propos de ne pas nous attendre.

C’est alors que nous voyons apparaître nos amis les Chinois, qui se sont

tenus sous la tente aussi longtemps que le tumulte a duré. Et alors ils

prennent des airs terribles et nous disent:

«Nous allons leur faire des reproches.»

Ils vont jusque sur la terrasse, les mains derrière le dos, en

promeneurs, et, comme il n’y a plus personne, ils regardent les

Tibétains, qui se tiennent à cinq ou six cents mètres de là, et ils

reviennent du même pas, près de notre tente.

«Nous leur avons fait de bonnes recommandations, dit le bouton blanc,

mais elles ne serviront à rien. Ce sont des sauvages si méchants que ni

Lhaça ni Pékin n’en veulent pour sujets. Il est impossible de quitter la

grande route et de pénétrer dans leurs montagnes. Jamais on ne les

rencontre sans que des querelles surgissent. L’an dernier, ils ont pillé

un envoyé de l’empereur; ils ont refusé récemment des bêtes de somme

qu’on leur demandait pour notre mandarin qui allait à Lhaça. Nous-mêmes

n’avons pu obtenir des chevaux qu’en les menaçant de votre arrivée, et

leur disant que vous tireriez dessus s’ils n’obéissaient pas. On ne

pourra jamais rien en faire, car lorsque nous leur parlons les paroles

de raison, ils ne nous écoutent pas ou ne veulent pas nous comprendre,

et si nous nous avisons de leur donner des coups, ils se fâchent et nous

les rendent. Aussi les laissons-nous tranquilles. Que voulez-vous faire?

Pourtant nous sommes treize cents soldats dispersés dans des postes

depuis Lhaça jusqu’à Ta-tsien-lou.»

En considérant les trois soldats que le _liang-tay_ (trésorier-payeur)

de Batang nous a envoyés pour nous défendre, nous ne pouvons nous

empêcher de rire en nous-mêmes et nous comprenons sans effort que les

Tibétains n’éprouvent aucune frayeur à les considérer.

A Dotou nous renvoyons notre guide, le lama Losène; il reçoit des

cadeaux qui le rendent le plus heureux des hommes. Il emporte

précieusement quelques vieilles chromolithographies représentant la

chasse au lion en Algérie et la chasse à l’ours dans l’Oural. Il nous

fait ses adieux avec émotion, et nous souhaite un heureux voyage. Nous

n’avons plus besoin de lui, nous avons un interprète pour le tibétain,

et après Tchangka nous trouverons des postes de soldats chinois. Le

brave Losène nous recommande de faire attention, d’être sur nos gardes,

car jusqu’à Batang nous traverserons une région habitée par des hommes

intraitables et méchants. «Peut-être serez-vous attaqués aujourd’hui

dans la montagne par les gens avec lesquels vous vous êtes querellés

hier; vous ferez bien de prendre des cartouches.»

C’est ce que nous faisons avant de quitter Dotou. Nous suivons de près

nos bagages et nous observons les crêtes.

Nous quittons la vallée suivie depuis Dotou, et une passe de plus de

4.000 mètres nous mène dans une steppe ondulée, avec des tourbières, des

fondrières, de rares tentes noires à la sortie des gorges; quelques

troupeaux traversent la plaine; si une rivière soudain ne serpentait pas

devant nous, nous nous croirions transportés aux environs de Dam.

Plus loin la végétation reparaît; les sapins, les peupliers, le chêne à

feuille de houx, les cassis, les épines-vinettes, les broussailles

odoriférantes rendent la vallée charmante. Après un défilé, la vallée

s’élargit. Une chapelle se dresse près de la route. On aperçoit une

lamaserie sur un plateau. En suivant la rive droite du Tson-ron--c’est

le nom de la rivière que nous descendons--nous traversons des hameaux

nombreux. Et comme le bois abonde, le mode de construction change de

suite: ce sont des chalets faits de troncs d’arbres assemblés. Les

chapelles sont nombreuses et construites avec les mêmes matériaux; nous

sommes de nouveau dans les Alpes pittoresques et peuplées; souvent les

parois des roches sont couvertes d’inscriptions.

Les habitants, qui sont d’une belle venue, portent quelquefois des

chapeaux à larges bords blancs et à forme rouge, et tel cavalier apparu

au détour d’un sentier nous semble un gaucho mexicain.

Les femmes ont modifié aussi leur toilette: elles portent des jupes

serrées à la taille, ce qui paraît être le commencement de la

coquetterie; jusqu’alors les femmes serraient leurs pelisses sur les

hanches.

Toute cette vallée du Tson-ron est très animée. Dans les champs d’orge

déjà verts, les femmes donnent un dernier labour à la terre au moyen

d’un crochet en bois à pointe de fer. L’une chante une mélodie d’une

belle voix mâle, presque sans interruption, s’arrêtant juste le temps de

reprendre haleine. Courbées vers le sol, nues jusqu’à la ceinture, elles

grattent rapidement les sillons, comme si elles avaient hâte d’en finir

ou fait une gageure. Est-ce enfantillage ou plaisir de penser que c’est

le dernier coup à cette terre exigeante jusqu’à sa moisson qui les

pousse à travailler si joyeusement?

Lorsqu’elles sont fatiguées, sans souffle, elles se laissent tomber de

tout leur long sur le dos et s’étalent au soleil. Après s’être reposées,

elles reprennent leur besogne en chantant.

Dans les bois de sapins au sud de la vallée, des villages sont perchés

comme des nids dans la verdure. Nous nous arrêtons à Tsonké, dont les

maisons sont sur la rive gauche d’un affluent du Tsonron, et qu’une

lamaserie posée sur une terrasse domine de ses murs blancs.

Les chefs de Tsonké se montrent très aimables et nous fournissent ce

qu’il nous faut, sans se faire prier. Les chevaux qu’ils nous donnent

pour l’étape laissent cependant à désirer, bien qu’ils soient plus hauts

du garrot, plus forts en apparence que ceux que nous avons eus jusqu’à

présent. Notre mandarin chinois, questionné à ce propos, nous dit que

cet accroissement de taille résulte d’un croisement avec des chevaux de

Sinin-fou.

De Tsonké jusqu’à Tchounneu l’étape est charmante. En quittant la vallée

nous nous élevons immédiatement sur un plateau couvert de sapins et de

chênes à feuille de houx, semé de clairières que l’herbe couvre d’un

tapis vert, et entrecoupé de gorges sillonnées par des torrents. Le

sentier est sous bois, à l’ombre; fréquemment on voit de petits

écureuils gris bondir d’une branche à l’autre avec une légèreté

d’oiseau. Deux petites passes nous mènent à Tchounneu, où nous campons

dans un pré entouré de haies. Les croupes et les mamelons voisins sont

dénudés; un peu plus haut les sapins commencent. Un petit ruisseau

traverse le vallon, quelques peupliers le bordent. Un vent tiède souffle

du sud-est et nous nous trouvons fort bien à Tchounneu. Les habitants

paraissent se distinguer par une certaine violence de caractère, à en

juger, du moins, d’après la facilité avec laquelle l’un des badauds tire

son sabre sur un de nos hommes qui l’invite à modérer son indiscrétion.

Ajoutons toutefois que cet incident ne se renouvela pas, surtout après

la correction qu’il valut à son auteur.

A Tchounneu nous remarquons une fois de plus que le regard des sauvages

est caractéristique en ce qu’il est à la fois fixe et effaré. Les femmes

surtout se montrent défiantes, farouches, comme les fauves à demi

apprivoisés, ne s’approchant qu’avec des hésitations et prêtes à fuir à

la moindre alerte.

L’interprète tibétain bavarde une partie de la soirée avec nous. Son

chef est parti pour Tchangka afin d’annoncer notre arrivée; son

compagnon fume l’opium et, nous dit-il, «je suis tranquille». Nous

apprenons de sa bouche que son père était musulman. La régularité de ses

traits nous avait portés à lui prêter cette origine. «Je n’étais qu’un

enfant, dit-il, lorsque je suis venu à Batang avec le missionnaire

Lou[4]. C’était un homme très bon et très intelligent, parlant et

écrivant fort bien le chinois et le tibétain. Il donnait aux pauvres

tout ce qu’il possédait. Il savait tout, même réparer les montres.»

[4] Le père Renou, ainsi que nous l’avons appris plus tard.

Au moment d’entrer dans Tchangka, nous admirons la garnison sur une

ligne. Deux soldats viennent à nous, ils tendent des feuilles de papier

rouge où sont écrites les formules de politesse. Ils nous souhaitent la

bienvenue d’une voix forte et plient le genou, puis ils nous précèdent.

Enfin nous atteignons le front de bataille, formé par une vingtaine de

guerriers de tout âge, dont l’arme unique est un parasol en papier

huilé. Ils ont triste mine, leurs faces sont patibulaires, presque tous

fument l’opium: on le voit bien à leurs regards vitreux, à leurs traits

émaciés. Pour nous conformer à l’étiquette chinoise, nous mettons pied à

terre et défilons devant ces soldats et ces enfants de troupe; ils nous

rendent les honneurs en mettant le genou à terre et en nous saluant de

paroles chinoises dont nous ignorons le sens. Ensuite nous enfourchons

nos bêtes et nous nous dirigeons vers le jardin, que des peupliers d’une

haute futaie et au branchage touffu font ressembler à un Éden. La foule,

composée de Tibétains, de Chinois, de métis, se presse autour de nous,

curieuse, bavarde, moqueuse, bruyante; elle nous accompagne jusqu’aux

tentes de toile que le mandarin a fait dresser en notre honneur.

Nous ne tardons pas à recevoir la visite de quatre soldats, dont fait

partie celui qui nous a accompagnés depuis Dotou, et que commandent deux

boutons blancs, parmi lesquels notre chef d’escorte. Cet imposant

caporal prend la parole et de sa voix trompettante nous présente à

nouveau les respects de la garnison, dont voilà les délégués, et nous

prie d’accepter l’hommage qu’elle fait: 1º d’une boîte de zamba; 2º

d’une boîte de fèves où sont enfoncées à moitié une ou deux douzaines

d’œufs.

Ces messieurs nous font des génuflexions cérémonieuses tandis que des

comparses enlèvent avec prestesse ces cadeaux, qu’on craint sans doute

de nous voir accepter. Nous en avons eu du moins la vue. Abdoullah adore

les œufs et il trouve le procédé empreint de singularité: faire passer

des victuailles sous le nez de gens affamés lui paraît être une facétie

de mauvais ton. Rachmed et Akoun sont du même avis, et ils font pleuvoir

les injures sur la garnison.

Ils ne tardent pas à se consoler en voyant arriver deux guerriers

portant sur l’épaule au moyen d’une perche un panier en bois--ayant la

forme d’une table dont les quatre pieds rejoints seraient les anses,--et

où se voient de nombreuses tasses pleines de divers ingrédients.

De nouveau notre caporal nous trompette un petit discours après nous

avoir présenté la carte de visite du mandarin:

«Voici, dit-il, un repas que le mandarin de Tchangka vous envoie. Il est

indisposé en ce moment et il regrette beaucoup de ne pouvoir vous rendre

visite. Il demande des nouvelles de votre santé, et demain, à l’heure

qui vous conviendra, il vous rendra visite.»

Nous remercions avec une effusion de cœur qui n’est pas moindre, et,

sans perdre de temps, nous chargeons l’orateur de nous fournir une

certaine quantité d’œufs frais, de poulets et de viande de porc, car

nous avons vu quelques-uns de ces animaux errer dans la rue. Le caporal

promet tout ce qu’on veut, et se retire. Aussitôt nous nous mettons à

table, ce qui n’est pas une métaphore, pour la première fois depuis bien

des mois: par les soins de l’administration a été placée devant nous une

estrade, une table très basse où les plats sont entassés. Nous

constatons que le nombre ne comporte pas toujours la variété, car sauf

des tiges de bambou et des nageoires de poissons, le repas consiste en

tranches de porc et en poulet découpé en bouchées. Tout cela est cuit

dans la graisse de porc, et Rachmed fuit, en bon musulman qu’il est, et

maudit Abdoullah, dont la voracité n’est pas empêchée par une

prescription formelle du Coran. En somme, cette cuisine est assez fade.

N’oublions pas de mentionner un dessert de boules de pâte où s’incruste

du sucre colorié, et un petit pot d’_ara_, eau-de-vie de grains

empestée.

Sur ces entrefaites arrive un chef tibétain. Il est le principal

personnage de l’endroit, il nous fait des politesses et nous donne

quelques renseignements. Il paraît que depuis vingt jours on a reçu à

Tchangka des ordres à notre propos, envoyés par le chef chinois de

Lhaça. Depuis quarante jours on sait que douze hommes ayant des chameaux

se dirigent sur Batang. Le ta-lama de Lhaça a envoyé un papier aux lamas

et au peuple tibétain.

Passant à un autre ordre d’idées, nous le questionnons au sujet des

cultures et il nous dit que le blé ne réussit pas ici, à cause du froid

et du vent soufflant presque constamment du sud: ainsi maintenant il y

aurait quelquefois du givre dans la nuit. Aussi se contente-t-on d’orge,

de fèves, de thé qu’on apporte de Chine et dont il y a un grand dépôt

dans les docks de Tchangka.

Nous demandons à qui appartient le jardin où nous nous reposons.

«A la garnison, dit le Tibétain.

--Comment cela se fait-il?

--Autrefois il appartenait à des bonzes chinois qui avaient bâti une

pagode, que les arbres entouraient, mais les Tibétains, s’étant

révoltés, chassèrent les Chinois, tuèrent les bonzes et détruisirent la

pagode de fond en comble. Les Chinois réunirent des troupes nombreuses,

soumirent de nouveau le peuple tibétain, et pour punir les révoltés ils

exigèrent, entre autres choses, qu’on cédât ce terrain à la garnison de

Tchangka. Les soldats l’ont clos de murs, et ils y mettent paître leur

bétail. La place étant commode, elle est devenue le lieu des

divertissements, des promenades, des fêtes religieuses et des exercices

militaires.

--Les soldats s’exercent-ils souvent?

--De temps en temps.

--Quand cela est-il arrivé pour la dernière fois?

--Il y a deux ans.

--Pourquoi ne s’exercent-ils pas plus souvent?

--Ils n’ont pas d’armes. A Tchangka ils n’ont que quatre sabres pour 130

soldats. Les autres sabres sont dans le magasin à Batang.

--Y a-t-il vraiment 130 soldats? Depuis que nous sommes arrivés, nous

n’en avons vu qu’une trentaine.

--Il devrait y en avoir 150, car le mandarin touche la solde pour ce

nombre-là. Mais, ne recevant lui-même que cinq à six onces d’argent par

mois, il augmente ses appointements en réduisant son contingent. Autant

de soldats en moins représentent autant de fois une once et demie qu’il

met en poche chaque mois. Ceux qui meurent ne sont pas remplacés, et

comme la plupart des soldats sont mariés, on inscrit sur les rôles leurs

enfants mâles, qui ont ainsi la perspective de toucher la solde de leur

père lorsqu’ils seront en âge de le remplacer, si l’on juge à propos de

les enrôler. De la sorte figurent toujours 150 soldats environ sur la

liste de solde, c’est pour cela que vous avez vu des garçons de treize à

quatorze ans parmi les soldats alignés pour vous saluer.

--Quels sont les soldats qui ne se marient pas?

--Les fumeurs d’opium, à qui il ne reste pas assez d’argent pour nourrir

une femme et des enfants.

--Les femmes sont Tibétaines?

--Tibétaines ou bien filles de Chinois et de Tibétaines.»

Notre interlocuteur prend congé de nous en nous saluant d’une

inclination de corps et en joignant les poings.

Notre vieil interprète nous fait ensuite la confidence que, malgré son

désir, il ne nous accompagnera pas à Batang, parce que notre caporal,

son chef, le déteste.

«Je sais, dit-il, qu’il intrigue auprès du mandarin pour vous

accompagner plus loin. Il obtiendra la permission au détriment d’un

autre, car le mandarin est du Setchouen comme lui. Il me fera remplacer,

cela est sûr. Tous les soldats de la garnison se disputent à qui ira

avec vous, parce qu’ils savent que vous nous avez généreusement

récompensés.»

Nous recommandons à l’interprète de faire pour nous une provision

d’œufs, car nous ne comptons qu’à demi sur son caporal, bien que

celui-ci réalise un certain bénéfice en nous fournissant des vivres.

Nous sommes mis en défiance par la facilité avec laquelle ces Chinois

nous ont toujours promis ce que nous leur demandions, et par l’habileté

avec laquelle ils se sont excusés de n’avoir pas tenu parole. Ils nous

ont encore promis pour demain du porc frais et nous nous endormons en

songeant à des côtelettes rôties: elles seront excellentes.

CHAPITRE XIV

PAR LA CHINE AU TONKIN

Le 2 juin, nous nous réveillons à Tchangka après un minimum de -4 degrés

dans la nuit. Le vent souffle du sud toute la matinée, puis il cesse, et

la pluie tombe.

L'Asie inconnue · 第 18 / 20 段