A côté, un tout jeune garçon taille, en chantant, de la viande sur le

bois de sa selle, il prépare un hachis, car il va confectionner de la

saucisse: on dirait un Italien du Sud, aux yeux noirs, aux traits

réguliers, aux cheveux tombant sur le front, un enfant d’Édouard de

rencontre.

Ce qu’on peut affirmer, c’est que nous sommes en présence d’une race

blanche; elle n’a de commun avec les jaunes que le manque de barbe,

compensé du reste par l’abondance de la chevelure. En effet, il n’est

pas rare de voir des grisons avec des tresses de l’épaisseur d’un câble.

Nos yakiers ne sont pas paresseux, ils sont toujours occupés, ils

dorment peu et ils sont gais: tout en arrangeant leurs bêtes, ils

fredonnent un air. Le chargement est opéré en un clin d’œil, ils sont

infatigables marcheurs. Quelques-uns grimpent les pentes les plus raides

sans reprendre haleine et en chantant; ils respirent plus facilement que

leurs yaks; il est vrai que ceux-ci sont chargés. Aussi ces hommes

ont-ils des poitrines profondes; le cou est bien attaché et assez long.

Ils mangent la viande avec voracité.

Aujourd’hui Rachmed leur fait cadeau d’une moitié de mouton, voulant par

ce cadeau leur marquer notre satisfaction. Ils mettent à part les bons

morceaux et de suite font cuire le reste. Ils jettent dans l’eau chaude

les bas morceaux, les pieds encore garnis de la laine, les intestins à

peine nettoyés. Mais, spectacle qui n’est pas nouveau pour nous, ils

mangent la tête sans la faire cuire, tout y passe. Ils se servent du

couteau avec une habileté étonnante.

Ils sont excellents mimes, parlent très bien avec le geste et les jeux

de physionomie. Nous vous avons conté déjà qu’ils exprimaient le

désaccord avec les index posés ongle contre ongle: l’accord, en les

plaçant dans l’autre sens. Un pouce levé indique la bonté d’un objet,

d’un homme et qu’on l’aime; le petit doigt levé marque la mauvaise

qualité, le mauvais cœur; et le tenir dans cette position en secouant la

tête signifie qu’on n’aime pas la chose qu’on montre ou qu’on déteste

celui de qui l’on parle. Les deux pouces perpendiculaires et superposés

font un superlatif. Rachmed ayant guéri un cheval appartenant au vieux

chef de nos yakiers, celui-ci me dit du guérisseur tout le bien qu’il

peut en me le montrant, puis en plaçant les deux mains, pouces levés,

l’une sur l’autre et en les mettant sur sa tête, tandis que sa langue

pend: deux pouces ajoutés sont le superlatif du superlatif lorsqu’on les

élève au-dessus de la tête.

Il arrive souvent que notre lama prie à haute voix ainsi que le jeune

chef son compagnon: alors Abdoullah imite leurs prières, leurs

intonations à s’y méprendre, et, loin de se fâcher, religieux et laïques

tibétains se mettent à rire. Ceci ne prouverait pas un grand fanatisme

religieux. Ils ont plutôt des dehors religieux, nous entendons par là

que les pratiques extérieures du culte ne sont pas négligées chez eux,

mais que ce sont sans doute les seules manifestations de leur foi.

Le 9, nous remontons une petite rivière vers l’est. Nous faisons halte

en haut de la vallée, au pied d’une passe que nous franchirons demain.

Nous avons remonté et nous sommes à 4.700 ou 4,800 mètres. Dans la

vallée, où il y a de l’herbe, on voit quelques tentes, avec des

troupeaux. A la moitié de l’étape nous sommes reçus par trois hommes qui

se ressemblent autant que trois frères se peuvent ressembler. Ils sont

tout petits, et comme nous avons déjà appelé votre attention sur la

similitude de certains Tibétains avec des races d’Europe, nous vous

dirons que ceux-ci ont la tête de Romains, tête ronde, nez droit, à

arête fine. Tous trois sont édentés, et, leur lèvre inférieure retombant

avec un pli sur le menton rond, ils rappellent les bustes de Néron. Nous

sommes campés sur les bords de la rivière d’Omtchou, et nous la

quitterons, car elle coule aussi vers le sud-est, autant que nous

pouvons juger: c’est le cas de la plupart des cours d’eau de cette

région.

Le 10 avril, une passe nous mène à une petite rivière, puis c’est encore

une passe dans le calcaire, des obos, sur lesquels nos Tibétains ne

manquent pas de déposer des pierres en priant, puis c’est une vallée,

une rivière à passer, et enfin une steppe large de 5 à 6 verstes, et

cela nous paraît une immense plaine. Elle est traversée par le Satchou

dont la largeur varie de 30 à 60 mètres.

D’après les renseignements que nous donnent notre lama et le vieux chef,

nous aurions traversé les quatre principaux affluents du Kitchou,

rivière qui passe à Lhaça.

Ces quatre affluents seraient: l’Ourtchou, le Poptchou, l’Omdjamtchou,

le Satchou.

Le 12 avril, nous avons un fort givre dans la nuit. La matinée est

superbe. Des antilopes nous regardent, des aigles de grande taille

décrivent des cercles dans le ciel; dans les gorges nos chasseurs voient

des ours. Ces animaux pullulent dans cette région; ils ont

malheureusement pour nous des jambes meilleures que ceux qui les

poursuivent. Les loups hurlent souvent pendant la nuit, mais on ne les

voit pas dans la journée.

Le 13, nous commençons l’ascension dès le départ. Pendant trois heures

nous suivons les détours du sentier qui louvoie au flanc des croupes,

tantôt au sud-est, tantôt au nord-est. Au nord, ce sont des hauteurs

escarpées, des roches nues; au sud, des vallons descendent vers un

chaînon dénudé que domine au delà une chaîne blanche où la glace luit à

travers la neige. Le sentier est raide, très difficile. Nous admirons

l’adresse de nos yaks, la sûreté de leur pied, la vigueur de leurs

jambes, grâce à laquelle ils peuvent se laisser tomber, sans choir, de

la hauteur d’un homme, en ayant une charge sur le dos. Nos chevaux ne

leur sont pas inférieurs.

Une caravane nous croise, une caravane de yaks bien entendu; ici tout se

transporte sur des bœufs à queue de cheval. Ceux-ci sont chargés de

boîtes longues recouvertes de peau. Elles contiennent du sucre, nous

dit-on.

En tête marche un lama à bonnet pointu et jaune. Il porte en bandoulière

sa tasse enfermée dans un sachet de cuir et plusieurs images sacrées

dans des petits cadres en cuivre travaillé. Il va à Lhaça ainsi que la

caravane. Son pas est très alerte; par sa maigreur, ses joues caves, sa

marche légère, il rappelle à Rachmed et à moi le vieux Pir, un brave

homme de mollah qui nous a guidés au Pamir.

La descente s’opère le long d’une rivière à la berge haute et coupée de

ravins. Dans l’un, à l’abri du vent d’ouest, deux chasseurs font cuire

de la viande d’antilope; près d’eux sont déposés leurs fusils et leurs

lances. Ils s’étonnent de nous voir, et nous considèrent d’un œil

curieux. De l’autre côté de la vallée, sur une croupe très haute, un de

leurs compagnons grimpe; il est gros comme un hanneton: il veut

surprendre des antilopes broutant au-dessus: elles ont l’apparence de

fourmis.

Ensuite la vallée se resserre, c’est une gorge dans les rochers que nous

descendons sur la glace. La gorge redevient vallée et nous campons à

Djémaloung, dont vous devinez le sens, qui est «Bouche de la Gorge». Les

pentes de la montagne sont couvertes de ces broussailles appelées

queues-de-chameau, où de nombreux petits oiseaux volettent.

Autour de nos tentes s’abattent des gypaètes: ils ont vu dépecer un

mouton et ils comptent en manger leur part. Voulant nous assurer de ce

que nos Tibétains peuvent faire de leur fronde, nous invitons l’un d’eux

à chasser le gypaète avec une pierre. L’oiseau est à 70 mètres environ.

Un jeune homme passe pour le plus adroit des frondeurs présents, il

choisit une pierre ovale, la place dans la poche de sa fronde. Il fait

tourner une seule fois son bras, la corde claque, et la pierre tombe

juste à un empan du gypaète, qui s’envole à grands coups d’aile. Nous

examinons cette arme redoutable. Elle est fort simple.

Elle consiste en une cordelette de laine tressée lâche, de façon à lui

laisser de la souplesse; sa longueur est de 2m,20 à 2m,30. En son milieu

elle a la poche où se pose la pierre. A une extrémité elle se termine

par une boucle où l’on engage l’index, l’autre extrémité n’en a pas, et

on la serre entre le médius et l’annulaire, en observant que la pierre

pèse également sur les deux parties de la cordelette.

On fait tourner la fronde obliquement, et lorsqu’on veut que le

projectile parte, on lâche l’extrémité de la cordelette tenue entre le

médius et l’annulaire, ce qui est la façon de presser la gâchette du

fusil primitif.

Cette nuit, nos Tibétains prennent des précautions. Quelques-uns d’entre

eux dorment autour du camp, à une certaine distance. Ils veillent sur

leurs yaks, de temps à autre ceux qui dorment près des tentes poussent

des cris stridents tels qu’en pousse le grand-duc de nos forêts; les

sentinelles placées hors de l’enceinte du camp répondent, et, comme un

écho, les hommes vivant dans la montagne lancent ce même cri. C’est une

sorte de garde-à-vous de barbares, en même temps qu’un défi lancé à

l’ennemi. Il ne serait pas rare qu’on pille les caravanes dans cette

place.

Le 14 avril nous partons de bonne heure pour So, qui se trouve de

l’autre côté des passes difficiles. Une bande de mendiants lève le camp

en même temps que nous. Hier ils sont venus nous tendre la main en

larmoyant, aujourd’hui ils partent d’un bon pas, la besace gonflée, et

on les entend rire. Dans le nombre se trouvent quatre femmes fort

vieilles et fort laides. Ces mendiants ne tardent pas à nous quitter,

les uns pour aller visiter des tentes, les autres pour chercher un gué

moins profond que celui où nous passons avec nos bêtes.

Nous traversons la rivière, la retraversons et enfin nous chevauchons

sur un plateau tellement uni que nos chevaux prennent le trot

d’eux-mêmes.

Nous apercevons à notre gauche, au bas du plateau, une rivière plus

large coulant du nord au sud. Celle que nous venons de traverser la

grossit et termine là son cours, mais qu’y a-t-il dans la vallée? Des

cultures! des carrés de champs rayés de sillons! Et au nord, plus loin,

à la confluence des rivières, une pyramide consistant en une sorte de

pain de sucre posé sur un cube de maçonnerie.

Le plateau s’élève insensiblement. Bientôt, en face de nous, sur un cône

isolé que la rivière longe à l’est, de hautes murailles grises bâties au

bord du vide forment un angle imposant. Les ouvertures sont rares et

l’on dirait d’une forteresse. Au-dessus de ces murailles s’allonge un

rectangle de constructions ayant à une extrémité le carré d’un donjon, à

l’autre, un corps de bâtiment avec galeries à colonnades. Sur les toits

plats, de longues perches s’effilent comme des mâts au bout desquels des

drapeaux de couleur flottent ainsi que des pavillons. Au reste, le

castel, dont les proportions nous semblent énormes, n’offre pas un signe

de vie. Le chef qui nous guide dit:

«So goumba! (le monastère de So!)»

Et en prononçant ces mots, le visage du pauvre sauvage exprime une

certaine fierté. Il nous répète: «So goumba! So goumba!» comme s’il

voulait nous faire remarquer que l’on n’a pas chaque jour la bonne

fortune de contempler un aussi bel édifice. Quoique nous n’ayons pas

l’admiration du Tibétain pour cette œuvre de l’homme, la vue d’une

habitation nous procure une véritable satisfaction. Depuis cinq mois

nous n’avons pas rencontré une bâtisse aussi considérable, aussi

monumentale; nous pourrions dire depuis six mois, si nous comptons les

huttes et les masures de Tcharkalik pour ce qu’elles valent.

Nous fouettons nos chevaux en pensant qu’une ville tibétaine sera un

spectacle intéressant. On avance, on avance: nous ne voyons poindre la

flèche d’aucun monument. Peut-être que So est situé dans un bas-fond et

qu’il se cache au pied du plateau. Mais nous voici près de son rebord; à

notre gauche le monastère découpe ses angles; plus bas que nous, entre

les rivières et les montagnes, une terrasse s’enfonce en coin, nous y

descendons par un sentier pierreux; où donc est la ville? Elle se dérobe

sans doute à nos regards derrière les hauteurs, au delà de ce défilé où

la rivière s’engage au sud. Car So ne peut être formé de ces quelques

masures à toits plats que nous distinguons au pied du monastère. Nous

demandons:

--Où est So?

--Voilà So, dit le Tibétain en montrant du doigt ce que nous ne voulions

pas prendre pour une ville. Nous lui faisons des compliments sur la

beauté de cette capitale, et notre homme les tenant pour sérieux opine

du bonnet.

Enfin nous arrivons et nous découvrons que le goumba n’a l’air d’une

forteresse que du côté du nord et du côté de l’ouest, d’où le vent

souffle probablement avec constance, et que c’est l’ennemi contre lequel

il se défend avec des murs sans ouverture. Car la face sud offre au

regard un échafaudage de maisonnettes blanchies à la chaux, exposées

gaiement au soleil, qu’elles prennent par des portes, des fenêtres et

des galeries nombreuses. Autant les autres côtés sont fermés, autant

celui-ci est ouvert.

Toutes les habitations, accrochées au flanc des pentes et des

anfractuosités d’un rocher, se superposent de telle sorte que les toits

servent de terrasse et de cour aux habitants de l’étage supérieur. Dans

ce fouillis très gai de maisonnettes, est pratiquée une ouverture plus

large: c’est la porte, flanquée de colonnes dans le goût persan, par

laquelle entrent et sortent des laïques tibétains et tibétaines, portant

sur le dos des sacs, des fagots de bois et différentes autres provisions

destinées aux maîtres du monastère.

Tranquilles à côté de ce va-et-vient, de bons lamas tête nue et rasée,

drapés comme des sénateurs romains dans des plaids de bure couleur

sombre, se promènent sur les terrasses; d’autres, assis jambes croisées,

ou étendus sur des nattes dans des poses de sphinx, nous regardent tout

en lézardant au soleil.

Le 16 avril, nous quittons So, après avoir fait nos adieux à nos

compagnons les petits chefs, qui retournent chez eux; l’un ira à Lhaça:

nous le chargeons de mille compliments pour nos amis de la ville sainte.

La traversée du So-tchou, large de 150 à 200 mètres, nous procure un

léger bain, après quoi nous remontons une vallée d’où descend un de ses

affluents. Nous suivons les bords de la rivière par un beau soleil, un

sentier facile, et nous nous délectons dans la contemplation des

genévriers et des broussailles qui couvrent les berges. Sur les

plateaux, des troupeaux broutent l’herbe verte; des yaks, des moutons,

des chevaux se sont perchés à l’envi aux places les moins accessibles.

De temps à autre, dans une gorge sont tapies des tentes noires, auprès

de plaques de glaces qui nous rappellent que nous sortons de l’hiver.

Nous suons et nous avons déjà oublié le froid terrible des hauts

plateaux.

En haut de la vallée, des tentes sont dressées à notre intention; auprès

on a déposé des fagots de bois, et à peine sommes-nous assis qu’un bon

vieux se présente avec un pot de lait crémeux et une langue pendante:

c’est le retour des «jours de Phébus et de Rhée»!

A cette place nous tuons des perdrix que nous ne connaissons pas et qui

nous intriguent longtemps par un cri qu’elles lancent sans se montrer.

En courant après ces invisibles bestioles, j’aperçois trois Thibétains à

mes pieds derrière un rocher.

Ils se sont assis à l’écart, que font-ils donc? Je ne puis d’abord

distinguer à quoi ils s’occupent, mais, la lumière du soleil éclatant

subitement entre leurs mains, me voilà renseigné. L’un d’eux a reçu en

présent un petit miroir de poche. C’est un objet dont ils ignoraient

tous l’usage, mais dès qu’il se sont reconnus, qu’ils ont vu leur image

reflétée, ils se sont sauvés loin de leurs compagnons, et ces trois amis

s’amusent à se contempler; ils restent longtemps à cette place,

devisant, et riant aux éclats des grimaces qu’ils se font. Espérons que

cet instrument inoffensif leur apprendra combien ils ont le nez sale et

que peut-être ils penseront bien faire en se lavant. S’ils prennent

jamais en dégoût leur malpropreté, nous les aurons civilisés à peu de

frais.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Notre route devient très pittoresque: le 17 avril nous traversons de

véritables bois de genévriers au-dessus desquels apparaissent des alpes

vertes, comme des crânes au-dessus de chevelures. Mais, les troupeaux

devenant plus nombreux, les arbres sont plus rares.

A mesure que la terre est plus généreuse, les hommes prennent plus de

soin d’eux-mêmes, et ils ont le corps plus vigoureux. Nous constatons

pour la première fois chez ces pasteurs l’usage d’un vêtement autre que

la pelisse. Quelques-uns portent des chemises en étoffe de laine à

larges manches ou un gilet sans manches.

A Souti, dans la vallée du Soudjou, nous sommes aussi étonnés de voir un

homme avec un peu de barbe noire au menton qu’on l’est chez nous d’en

voir à une femme. L’individu qui est orné de cette barbiche et de ce

rudiment de moustache ressemble pour le reste à ses congénères. Il

semble être au service du chef de l’endroit. Celui-ci attire notre

attention. Il me paraît donner une idée exacte de ce que doit être un

chef barbare.

Il n’est plus jeune, sa chevelure est grisonnante, mais il est souple et

vigoureux, il vous a une façon de saluer fort digne. Il est simple. Avec

cela des traits réguliers, des lèvres pincées, un œil petit au regard

fier, et dans tous les gestes je ne sais quoi de grand avec de la

simplicité et de l’aisance. Qu’il marche, qu’il allume sa pipe longue

comme le bras, qu’il s’arrête, il a bon air. Il est là, jambes croisées,

la pipe dans la main droite; la main gauche, posée sur le genou, est

puissante, bien faite; il tire les bouffées de sa pipe avec gravité. On

lui demande quelque chose, il répond d’une manière sérieuse; il donne

des ordres brefs et on les exécute vite. Il commande naturellement en

homme créé pour être obéi, et il en a l’air. Il a la grande allure d’une

bête sauvage bien équilibrée dont les ancêtres n’ont jamais perdu

l’indépendance, et qui ne s’imagine pas qu’on puisse la mettre en cage.

Depuis So nous remarquons que la terre a été fouillée au bord de la

rivière. On pouvait croire d’abord que des bêtes fauves avaient cherché

leur nourriture à ces places, mais aucune trace n’était apparente. En

général, ces fouilles sont faites aux endroits où des hommes ont posé

leurs tentes, où des troupeaux se sont arrêtés.

Aujourd’hui nous avons l’explication de ce fait, en voyant sur le feu,

près d’une tente, un chaudron rempli d’une sorte de navet, quant au

goût; on l’appelle _niouma_ et on le trouve dans la terre comme des

truffes chez nous. La plupart de ces niouma ont une courte racine et

alors ils ont la forme aplatie des champignons; les autres ont des

racines longues. Cette différence doit être produite par la nature du

sol où ils se développent, s’aplatissant s’ils ne le peuvent pénétrer,

s’allongeant si le terrain est meuble.

De Souti nous gagnons Ritchimbo par une passe. A peine sommes-nous dans

la vallée que le vent souffle d’est pour la première fois depuis je ne

sais quand, et un grésil tourbillonne. Les genévriers ont à peu près

totalement disparu et c’est de nouveau la steppe. Nous changerons encore

une fois de yaks avant d’arriver demain à Bata-Soumdo, où nous serons,

nous dit-on, sur territoire chinois.

Nous renonçons, à dater de ce jour, à payer directement nos travailleurs

et nos yakiers, car ils remettent sans coup férir leur argent à leurs

chefs, qui s’en adjugent généralement les deux tiers, estimant sans

doute que nous «gâtons les prix». Dorénavant nous remettrons simplement

une somme au chef de bande, en ayant soin d’être moins généreux.

Souvent nous nous sommes demandé pourquoi les sauvages, les Asiatiques,

les Orientaux trouvaient naturel d’abandonner à leurs chefs une part de

leur salaire et de se soumettre à leurs exactions. Et, un beau jour, un

Oriental nous a donné une explication qui vaut la peine d’être méditée:

«Nous aimons bien mieux les chefs prévaricateurs, parce que ceux-là nous

accordent des faveurs, nous punissent moins sévèrement quand nous le

méritons, on en obtient des passe-droits qu’il est inutile de demander à

des chefs honnêtes qui ne se laissent pas «graisser». Ceux-ci ne

connaissent que la justice.»

A Ritchimbo nous apercevons pour la première fois un beau goitre au cou

d’un petit chef. Après le coucher du soleil, un orage éclate avec des

éclairs et des coups de tonnerre. Une neige fine tombe. Le lendemain 20

avril, elle tombe encore dans la matinée, et toute la montagne a disparu

sous une couche de dix centimètres au moins. Nous escaladons une passe

assez difficile, les habitants la nomment Kéla ainsi que les chaînes

voisines. Arrivés à 4.600 mètres non sans peine et par une chaleur

intolérable, nous descendons. Le soleil frappe la neige, il nous

éblouit, il nous brûle la face. Les Tibétains se garantissent contre la

réverbération en se cachant les yeux avec leurs cheveux, qu’ils laissent

pendre plus bas que le front. Ils souffrent du mal de tête, et pour se

soulager ils posent sur leur crâne des poignées de neige. En trois

heures la passe est franchie et nous descendons en suivant une rivière

tantôt sur sa glace, tantôt sur sa berge. Sur les terrasses qui la

bordent, sont posées des maisons à toit plat, entourées de haies, et des

chiens nous saluent d’aboiements, et même nous croyons entendre des

miaulements de chats, peut-être sont-ce des vagissements d’agnelets. Les

genévriers deviennent rares, mais des broussailles hérissent encore les

pentes. Chaque fois que nous levons la tête, nous apercevons des yaks à

des places où l’on penserait que des oiseaux seuls peuvent se poser.

CHAPITRE XII

LE TIBET HABITÉ

(SUITE.)

Le 21 avril, nous partons assez tard, car il nous faut employer des

moyens persuasifs afin d’obtenir d’un chef très récalcitrant le

contingent d’hommes et de yaks qu’il doit fournir. Notre lama et Rachmed

font bien sentir à cet homme plein de superbe que nous distribuons tout

généreusement, même les coups de bâton.

Nous faisons une petite étape jusqu’à Poioundo, à mi-chemin d’une passe

au delà de laquelle nous en trouverons plusieurs autres avant d’arriver

à Séré-Soumdo.

Les genévriers ont presque totalement disparu, mais les pentes sont

couvertes de broussailles et d’un fourré de rhododendrons où nous voyons

bondir des muscs. Des indigènes veulent nous vendre les poches à musc de

cet animal, ils nous présentent en même temps ses longues canines comme

garanties d’authenticité. Mais ces rusés vendeurs, qui ne demandent pas

moins de 25 roupies par pièce, sont de parfaits coquins, car ils ont

vidé la plupart des poches et les ont bourrées de papier.

Le 22 avril, nous franchissons plusieurs petites passes, marquées par

des obos d’où sortent des branches liées en gerbe.

Nous montons à 5.000 mètres, redescendons, remontons à 4.700, puis vient

une passe de 4.200, et une autre de 4.500. Ce sont «les Quatre Passes».

De temps en temps nous apercevons des tentes et des maisons sur les

plateaux. Nos minimums de la nuit ne sont plus que de -14 degrés et même

-4 degrés; la nouvelle herbe pointe.

Le 23 avril, une pente assez raide nous mène à 4.500 mètres, d’où nous

descendons dans une étroite gorge que des rochers rendent pittoresque. A

notre gauche, près d’une _roua_ de quelques tentes, tombe une cascade.

Pour nous, le spectacle est nouveau et charmant. Puis la gorge, où bruit

un torrent écumeux, s’élargit en vallée, et sur les terrasses, que

supportent des berges à pic, on aperçoit de nombreuses habitations à

murs gris, rectangles juxtaposés, de hauteur variée, à toits plats. Leur

ensemble est dépassé par un bâtiment à quatre faces, qui, de loin, donne

à ces demeures l’aspect de castels dominés par une tour. Il y en a de ce

genre en Toscane. Les pentes sont labourées. Des indigènes viennent nous

voir passer et dégringolent les sentiers.

Nous descendons en nous étonnant d’être de nouveau en pays habité. Au

moment où nous allons quitter la vallée, accourt à notre rencontre un

vieil innocent à qui, la veille, nous avons donné un miroir. Il nous

explique avec une volubilité joyeuse et une gesticulation d’agité que

nous devons nous arrêter sur le plateau.

--Un grand chef vous attend, dit-il, c’est un grand chef et un brave

homme; moi je lui ai dit que vous êtes de bonnes gens, et il faut que

vous fassiez connaissance et que vous buviez du _tchang_ avec lui, le

tchang étant une excellente boisson.

L'Asie inconnue · 第 15 / 20 段