bois de sa selle, il prépare un hachis, car il va confectionner de la
saucisse: on dirait un Italien du Sud, aux yeux noirs, aux traits
réguliers, aux cheveux tombant sur le front, un enfant d’Édouard de
rencontre.
Ce qu’on peut affirmer, c’est que nous sommes en présence d’une race
blanche; elle n’a de commun avec les jaunes que le manque de barbe,
compensé du reste par l’abondance de la chevelure. En effet, il n’est
pas rare de voir des grisons avec des tresses de l’épaisseur d’un câble.
Nos yakiers ne sont pas paresseux, ils sont toujours occupés, ils
dorment peu et ils sont gais: tout en arrangeant leurs bêtes, ils
fredonnent un air. Le chargement est opéré en un clin d’œil, ils sont
infatigables marcheurs. Quelques-uns grimpent les pentes les plus raides
sans reprendre haleine et en chantant; ils respirent plus facilement que
leurs yaks; il est vrai que ceux-ci sont chargés. Aussi ces hommes
ont-ils des poitrines profondes; le cou est bien attaché et assez long.
Ils mangent la viande avec voracité.
Aujourd’hui Rachmed leur fait cadeau d’une moitié de mouton, voulant par
ce cadeau leur marquer notre satisfaction. Ils mettent à part les bons
morceaux et de suite font cuire le reste. Ils jettent dans l’eau chaude
les bas morceaux, les pieds encore garnis de la laine, les intestins à
peine nettoyés. Mais, spectacle qui n’est pas nouveau pour nous, ils
mangent la tête sans la faire cuire, tout y passe. Ils se servent du
couteau avec une habileté étonnante.
Ils sont excellents mimes, parlent très bien avec le geste et les jeux
de physionomie. Nous vous avons conté déjà qu’ils exprimaient le
désaccord avec les index posés ongle contre ongle: l’accord, en les
plaçant dans l’autre sens. Un pouce levé indique la bonté d’un objet,
d’un homme et qu’on l’aime; le petit doigt levé marque la mauvaise
qualité, le mauvais cœur; et le tenir dans cette position en secouant la
tête signifie qu’on n’aime pas la chose qu’on montre ou qu’on déteste
celui de qui l’on parle. Les deux pouces perpendiculaires et superposés
font un superlatif. Rachmed ayant guéri un cheval appartenant au vieux
chef de nos yakiers, celui-ci me dit du guérisseur tout le bien qu’il
peut en me le montrant, puis en plaçant les deux mains, pouces levés,
l’une sur l’autre et en les mettant sur sa tête, tandis que sa langue
pend: deux pouces ajoutés sont le superlatif du superlatif lorsqu’on les
élève au-dessus de la tête.
Il arrive souvent que notre lama prie à haute voix ainsi que le jeune
chef son compagnon: alors Abdoullah imite leurs prières, leurs
intonations à s’y méprendre, et, loin de se fâcher, religieux et laïques
tibétains se mettent à rire. Ceci ne prouverait pas un grand fanatisme
religieux. Ils ont plutôt des dehors religieux, nous entendons par là
que les pratiques extérieures du culte ne sont pas négligées chez eux,
mais que ce sont sans doute les seules manifestations de leur foi.
Le 9, nous remontons une petite rivière vers l’est. Nous faisons halte
en haut de la vallée, au pied d’une passe que nous franchirons demain.
Nous avons remonté et nous sommes à 4.700 ou 4,800 mètres. Dans la
vallée, où il y a de l’herbe, on voit quelques tentes, avec des
troupeaux. A la moitié de l’étape nous sommes reçus par trois hommes qui
se ressemblent autant que trois frères se peuvent ressembler. Ils sont
tout petits, et comme nous avons déjà appelé votre attention sur la
similitude de certains Tibétains avec des races d’Europe, nous vous
dirons que ceux-ci ont la tête de Romains, tête ronde, nez droit, à
arête fine. Tous trois sont édentés, et, leur lèvre inférieure retombant
avec un pli sur le menton rond, ils rappellent les bustes de Néron. Nous
sommes campés sur les bords de la rivière d’Omtchou, et nous la
quitterons, car elle coule aussi vers le sud-est, autant que nous
pouvons juger: c’est le cas de la plupart des cours d’eau de cette
région.
Le 10 avril, une passe nous mène à une petite rivière, puis c’est encore
une passe dans le calcaire, des obos, sur lesquels nos Tibétains ne
manquent pas de déposer des pierres en priant, puis c’est une vallée,
une rivière à passer, et enfin une steppe large de 5 à 6 verstes, et
cela nous paraît une immense plaine. Elle est traversée par le Satchou
dont la largeur varie de 30 à 60 mètres.
D’après les renseignements que nous donnent notre lama et le vieux chef,
nous aurions traversé les quatre principaux affluents du Kitchou,
rivière qui passe à Lhaça.
Ces quatre affluents seraient: l’Ourtchou, le Poptchou, l’Omdjamtchou,
le Satchou.
Le 12 avril, nous avons un fort givre dans la nuit. La matinée est
superbe. Des antilopes nous regardent, des aigles de grande taille
décrivent des cercles dans le ciel; dans les gorges nos chasseurs voient
des ours. Ces animaux pullulent dans cette région; ils ont
malheureusement pour nous des jambes meilleures que ceux qui les
poursuivent. Les loups hurlent souvent pendant la nuit, mais on ne les
voit pas dans la journée.
Le 13, nous commençons l’ascension dès le départ. Pendant trois heures
nous suivons les détours du sentier qui louvoie au flanc des croupes,
tantôt au sud-est, tantôt au nord-est. Au nord, ce sont des hauteurs
escarpées, des roches nues; au sud, des vallons descendent vers un
chaînon dénudé que domine au delà une chaîne blanche où la glace luit à
travers la neige. Le sentier est raide, très difficile. Nous admirons
l’adresse de nos yaks, la sûreté de leur pied, la vigueur de leurs
jambes, grâce à laquelle ils peuvent se laisser tomber, sans choir, de
la hauteur d’un homme, en ayant une charge sur le dos. Nos chevaux ne
leur sont pas inférieurs.
Une caravane nous croise, une caravane de yaks bien entendu; ici tout se
transporte sur des bœufs à queue de cheval. Ceux-ci sont chargés de
boîtes longues recouvertes de peau. Elles contiennent du sucre, nous
dit-on.
En tête marche un lama à bonnet pointu et jaune. Il porte en bandoulière
sa tasse enfermée dans un sachet de cuir et plusieurs images sacrées
dans des petits cadres en cuivre travaillé. Il va à Lhaça ainsi que la
caravane. Son pas est très alerte; par sa maigreur, ses joues caves, sa
marche légère, il rappelle à Rachmed et à moi le vieux Pir, un brave
homme de mollah qui nous a guidés au Pamir.
La descente s’opère le long d’une rivière à la berge haute et coupée de
ravins. Dans l’un, à l’abri du vent d’ouest, deux chasseurs font cuire
de la viande d’antilope; près d’eux sont déposés leurs fusils et leurs
lances. Ils s’étonnent de nous voir, et nous considèrent d’un œil
curieux. De l’autre côté de la vallée, sur une croupe très haute, un de
leurs compagnons grimpe; il est gros comme un hanneton: il veut
surprendre des antilopes broutant au-dessus: elles ont l’apparence de
fourmis.
Ensuite la vallée se resserre, c’est une gorge dans les rochers que nous
descendons sur la glace. La gorge redevient vallée et nous campons à
Djémaloung, dont vous devinez le sens, qui est «Bouche de la Gorge». Les
pentes de la montagne sont couvertes de ces broussailles appelées
queues-de-chameau, où de nombreux petits oiseaux volettent.
Autour de nos tentes s’abattent des gypaètes: ils ont vu dépecer un
mouton et ils comptent en manger leur part. Voulant nous assurer de ce
que nos Tibétains peuvent faire de leur fronde, nous invitons l’un d’eux
à chasser le gypaète avec une pierre. L’oiseau est à 70 mètres environ.
Un jeune homme passe pour le plus adroit des frondeurs présents, il
choisit une pierre ovale, la place dans la poche de sa fronde. Il fait
tourner une seule fois son bras, la corde claque, et la pierre tombe
juste à un empan du gypaète, qui s’envole à grands coups d’aile. Nous
examinons cette arme redoutable. Elle est fort simple.
Elle consiste en une cordelette de laine tressée lâche, de façon à lui
laisser de la souplesse; sa longueur est de 2m,20 à 2m,30. En son milieu
elle a la poche où se pose la pierre. A une extrémité elle se termine
par une boucle où l’on engage l’index, l’autre extrémité n’en a pas, et
on la serre entre le médius et l’annulaire, en observant que la pierre
pèse également sur les deux parties de la cordelette.
On fait tourner la fronde obliquement, et lorsqu’on veut que le
projectile parte, on lâche l’extrémité de la cordelette tenue entre le
médius et l’annulaire, ce qui est la façon de presser la gâchette du
fusil primitif.
Cette nuit, nos Tibétains prennent des précautions. Quelques-uns d’entre
eux dorment autour du camp, à une certaine distance. Ils veillent sur
leurs yaks, de temps à autre ceux qui dorment près des tentes poussent
des cris stridents tels qu’en pousse le grand-duc de nos forêts; les
sentinelles placées hors de l’enceinte du camp répondent, et, comme un
écho, les hommes vivant dans la montagne lancent ce même cri. C’est une
sorte de garde-à-vous de barbares, en même temps qu’un défi lancé à
l’ennemi. Il ne serait pas rare qu’on pille les caravanes dans cette
place.
Le 14 avril nous partons de bonne heure pour So, qui se trouve de
l’autre côté des passes difficiles. Une bande de mendiants lève le camp
en même temps que nous. Hier ils sont venus nous tendre la main en
larmoyant, aujourd’hui ils partent d’un bon pas, la besace gonflée, et
on les entend rire. Dans le nombre se trouvent quatre femmes fort
vieilles et fort laides. Ces mendiants ne tardent pas à nous quitter,
les uns pour aller visiter des tentes, les autres pour chercher un gué
moins profond que celui où nous passons avec nos bêtes.
Nous traversons la rivière, la retraversons et enfin nous chevauchons
sur un plateau tellement uni que nos chevaux prennent le trot
d’eux-mêmes.
Nous apercevons à notre gauche, au bas du plateau, une rivière plus
large coulant du nord au sud. Celle que nous venons de traverser la
grossit et termine là son cours, mais qu’y a-t-il dans la vallée? Des
cultures! des carrés de champs rayés de sillons! Et au nord, plus loin,
à la confluence des rivières, une pyramide consistant en une sorte de
pain de sucre posé sur un cube de maçonnerie.
Le plateau s’élève insensiblement. Bientôt, en face de nous, sur un cône
isolé que la rivière longe à l’est, de hautes murailles grises bâties au
bord du vide forment un angle imposant. Les ouvertures sont rares et
l’on dirait d’une forteresse. Au-dessus de ces murailles s’allonge un
rectangle de constructions ayant à une extrémité le carré d’un donjon, à
l’autre, un corps de bâtiment avec galeries à colonnades. Sur les toits
plats, de longues perches s’effilent comme des mâts au bout desquels des
drapeaux de couleur flottent ainsi que des pavillons. Au reste, le
castel, dont les proportions nous semblent énormes, n’offre pas un signe
de vie. Le chef qui nous guide dit:
«So goumba! (le monastère de So!)»
Et en prononçant ces mots, le visage du pauvre sauvage exprime une
certaine fierté. Il nous répète: «So goumba! So goumba!» comme s’il
voulait nous faire remarquer que l’on n’a pas chaque jour la bonne
fortune de contempler un aussi bel édifice. Quoique nous n’ayons pas
l’admiration du Tibétain pour cette œuvre de l’homme, la vue d’une
habitation nous procure une véritable satisfaction. Depuis cinq mois
nous n’avons pas rencontré une bâtisse aussi considérable, aussi
monumentale; nous pourrions dire depuis six mois, si nous comptons les
huttes et les masures de Tcharkalik pour ce qu’elles valent.
Nous fouettons nos chevaux en pensant qu’une ville tibétaine sera un
spectacle intéressant. On avance, on avance: nous ne voyons poindre la
flèche d’aucun monument. Peut-être que So est situé dans un bas-fond et
qu’il se cache au pied du plateau. Mais nous voici près de son rebord; à
notre gauche le monastère découpe ses angles; plus bas que nous, entre
les rivières et les montagnes, une terrasse s’enfonce en coin, nous y
descendons par un sentier pierreux; où donc est la ville? Elle se dérobe
sans doute à nos regards derrière les hauteurs, au delà de ce défilé où
la rivière s’engage au sud. Car So ne peut être formé de ces quelques
masures à toits plats que nous distinguons au pied du monastère. Nous
demandons:
--Où est So?
--Voilà So, dit le Tibétain en montrant du doigt ce que nous ne voulions
pas prendre pour une ville. Nous lui faisons des compliments sur la
beauté de cette capitale, et notre homme les tenant pour sérieux opine
du bonnet.
Enfin nous arrivons et nous découvrons que le goumba n’a l’air d’une
forteresse que du côté du nord et du côté de l’ouest, d’où le vent
souffle probablement avec constance, et que c’est l’ennemi contre lequel
il se défend avec des murs sans ouverture. Car la face sud offre au
regard un échafaudage de maisonnettes blanchies à la chaux, exposées
gaiement au soleil, qu’elles prennent par des portes, des fenêtres et
des galeries nombreuses. Autant les autres côtés sont fermés, autant
celui-ci est ouvert.
Toutes les habitations, accrochées au flanc des pentes et des
anfractuosités d’un rocher, se superposent de telle sorte que les toits
servent de terrasse et de cour aux habitants de l’étage supérieur. Dans
ce fouillis très gai de maisonnettes, est pratiquée une ouverture plus
large: c’est la porte, flanquée de colonnes dans le goût persan, par
laquelle entrent et sortent des laïques tibétains et tibétaines, portant
sur le dos des sacs, des fagots de bois et différentes autres provisions
destinées aux maîtres du monastère.
Tranquilles à côté de ce va-et-vient, de bons lamas tête nue et rasée,
drapés comme des sénateurs romains dans des plaids de bure couleur
sombre, se promènent sur les terrasses; d’autres, assis jambes croisées,
ou étendus sur des nattes dans des poses de sphinx, nous regardent tout
en lézardant au soleil.
Le 16 avril, nous quittons So, après avoir fait nos adieux à nos
compagnons les petits chefs, qui retournent chez eux; l’un ira à Lhaça:
nous le chargeons de mille compliments pour nos amis de la ville sainte.
La traversée du So-tchou, large de 150 à 200 mètres, nous procure un
léger bain, après quoi nous remontons une vallée d’où descend un de ses
affluents. Nous suivons les bords de la rivière par un beau soleil, un
sentier facile, et nous nous délectons dans la contemplation des
genévriers et des broussailles qui couvrent les berges. Sur les
plateaux, des troupeaux broutent l’herbe verte; des yaks, des moutons,
des chevaux se sont perchés à l’envi aux places les moins accessibles.
De temps à autre, dans une gorge sont tapies des tentes noires, auprès
de plaques de glaces qui nous rappellent que nous sortons de l’hiver.
Nous suons et nous avons déjà oublié le froid terrible des hauts
plateaux.
En haut de la vallée, des tentes sont dressées à notre intention; auprès
on a déposé des fagots de bois, et à peine sommes-nous assis qu’un bon
vieux se présente avec un pot de lait crémeux et une langue pendante:
c’est le retour des «jours de Phébus et de Rhée»!
A cette place nous tuons des perdrix que nous ne connaissons pas et qui
nous intriguent longtemps par un cri qu’elles lancent sans se montrer.
En courant après ces invisibles bestioles, j’aperçois trois Thibétains à
mes pieds derrière un rocher.
Ils se sont assis à l’écart, que font-ils donc? Je ne puis d’abord
distinguer à quoi ils s’occupent, mais, la lumière du soleil éclatant
subitement entre leurs mains, me voilà renseigné. L’un d’eux a reçu en
présent un petit miroir de poche. C’est un objet dont ils ignoraient
tous l’usage, mais dès qu’il se sont reconnus, qu’ils ont vu leur image
reflétée, ils se sont sauvés loin de leurs compagnons, et ces trois amis
s’amusent à se contempler; ils restent longtemps à cette place,
devisant, et riant aux éclats des grimaces qu’ils se font. Espérons que
cet instrument inoffensif leur apprendra combien ils ont le nez sale et
que peut-être ils penseront bien faire en se lavant. S’ils prennent
jamais en dégoût leur malpropreté, nous les aurons civilisés à peu de
frais.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Notre route devient très pittoresque: le 17 avril nous traversons de
véritables bois de genévriers au-dessus desquels apparaissent des alpes
vertes, comme des crânes au-dessus de chevelures. Mais, les troupeaux
devenant plus nombreux, les arbres sont plus rares.
A mesure que la terre est plus généreuse, les hommes prennent plus de
soin d’eux-mêmes, et ils ont le corps plus vigoureux. Nous constatons
pour la première fois chez ces pasteurs l’usage d’un vêtement autre que
la pelisse. Quelques-uns portent des chemises en étoffe de laine à
larges manches ou un gilet sans manches.
A Souti, dans la vallée du Soudjou, nous sommes aussi étonnés de voir un
homme avec un peu de barbe noire au menton qu’on l’est chez nous d’en
voir à une femme. L’individu qui est orné de cette barbiche et de ce
rudiment de moustache ressemble pour le reste à ses congénères. Il
semble être au service du chef de l’endroit. Celui-ci attire notre
attention. Il me paraît donner une idée exacte de ce que doit être un
chef barbare.
Il n’est plus jeune, sa chevelure est grisonnante, mais il est souple et
vigoureux, il vous a une façon de saluer fort digne. Il est simple. Avec
cela des traits réguliers, des lèvres pincées, un œil petit au regard
fier, et dans tous les gestes je ne sais quoi de grand avec de la
simplicité et de l’aisance. Qu’il marche, qu’il allume sa pipe longue
comme le bras, qu’il s’arrête, il a bon air. Il est là, jambes croisées,
la pipe dans la main droite; la main gauche, posée sur le genou, est
puissante, bien faite; il tire les bouffées de sa pipe avec gravité. On
lui demande quelque chose, il répond d’une manière sérieuse; il donne
des ordres brefs et on les exécute vite. Il commande naturellement en
homme créé pour être obéi, et il en a l’air. Il a la grande allure d’une
bête sauvage bien équilibrée dont les ancêtres n’ont jamais perdu
l’indépendance, et qui ne s’imagine pas qu’on puisse la mettre en cage.
Depuis So nous remarquons que la terre a été fouillée au bord de la
rivière. On pouvait croire d’abord que des bêtes fauves avaient cherché
leur nourriture à ces places, mais aucune trace n’était apparente. En
général, ces fouilles sont faites aux endroits où des hommes ont posé
leurs tentes, où des troupeaux se sont arrêtés.
Aujourd’hui nous avons l’explication de ce fait, en voyant sur le feu,
près d’une tente, un chaudron rempli d’une sorte de navet, quant au
goût; on l’appelle _niouma_ et on le trouve dans la terre comme des
truffes chez nous. La plupart de ces niouma ont une courte racine et
alors ils ont la forme aplatie des champignons; les autres ont des
racines longues. Cette différence doit être produite par la nature du
sol où ils se développent, s’aplatissant s’ils ne le peuvent pénétrer,
s’allongeant si le terrain est meuble.
De Souti nous gagnons Ritchimbo par une passe. A peine sommes-nous dans
la vallée que le vent souffle d’est pour la première fois depuis je ne
sais quand, et un grésil tourbillonne. Les genévriers ont à peu près
totalement disparu et c’est de nouveau la steppe. Nous changerons encore
une fois de yaks avant d’arriver demain à Bata-Soumdo, où nous serons,
nous dit-on, sur territoire chinois.
Nous renonçons, à dater de ce jour, à payer directement nos travailleurs
et nos yakiers, car ils remettent sans coup férir leur argent à leurs
chefs, qui s’en adjugent généralement les deux tiers, estimant sans
doute que nous «gâtons les prix». Dorénavant nous remettrons simplement
une somme au chef de bande, en ayant soin d’être moins généreux.
Souvent nous nous sommes demandé pourquoi les sauvages, les Asiatiques,
les Orientaux trouvaient naturel d’abandonner à leurs chefs une part de
leur salaire et de se soumettre à leurs exactions. Et, un beau jour, un
Oriental nous a donné une explication qui vaut la peine d’être méditée:
«Nous aimons bien mieux les chefs prévaricateurs, parce que ceux-là nous
accordent des faveurs, nous punissent moins sévèrement quand nous le
méritons, on en obtient des passe-droits qu’il est inutile de demander à
des chefs honnêtes qui ne se laissent pas «graisser». Ceux-ci ne
connaissent que la justice.»
A Ritchimbo nous apercevons pour la première fois un beau goitre au cou
d’un petit chef. Après le coucher du soleil, un orage éclate avec des
éclairs et des coups de tonnerre. Une neige fine tombe. Le lendemain 20
avril, elle tombe encore dans la matinée, et toute la montagne a disparu
sous une couche de dix centimètres au moins. Nous escaladons une passe
assez difficile, les habitants la nomment Kéla ainsi que les chaînes
voisines. Arrivés à 4.600 mètres non sans peine et par une chaleur
intolérable, nous descendons. Le soleil frappe la neige, il nous
éblouit, il nous brûle la face. Les Tibétains se garantissent contre la
réverbération en se cachant les yeux avec leurs cheveux, qu’ils laissent
pendre plus bas que le front. Ils souffrent du mal de tête, et pour se
soulager ils posent sur leur crâne des poignées de neige. En trois
heures la passe est franchie et nous descendons en suivant une rivière
tantôt sur sa glace, tantôt sur sa berge. Sur les terrasses qui la
bordent, sont posées des maisons à toit plat, entourées de haies, et des
chiens nous saluent d’aboiements, et même nous croyons entendre des
miaulements de chats, peut-être sont-ce des vagissements d’agnelets. Les
genévriers deviennent rares, mais des broussailles hérissent encore les
pentes. Chaque fois que nous levons la tête, nous apercevons des yaks à
des places où l’on penserait que des oiseaux seuls peuvent se poser.
CHAPITRE XII
LE TIBET HABITÉ
(SUITE.)
Le 21 avril, nous partons assez tard, car il nous faut employer des
moyens persuasifs afin d’obtenir d’un chef très récalcitrant le
contingent d’hommes et de yaks qu’il doit fournir. Notre lama et Rachmed
font bien sentir à cet homme plein de superbe que nous distribuons tout
généreusement, même les coups de bâton.
Nous faisons une petite étape jusqu’à Poioundo, à mi-chemin d’une passe
au delà de laquelle nous en trouverons plusieurs autres avant d’arriver
à Séré-Soumdo.
Les genévriers ont presque totalement disparu, mais les pentes sont
couvertes de broussailles et d’un fourré de rhododendrons où nous voyons
bondir des muscs. Des indigènes veulent nous vendre les poches à musc de
cet animal, ils nous présentent en même temps ses longues canines comme
garanties d’authenticité. Mais ces rusés vendeurs, qui ne demandent pas
moins de 25 roupies par pièce, sont de parfaits coquins, car ils ont
vidé la plupart des poches et les ont bourrées de papier.
Le 22 avril, nous franchissons plusieurs petites passes, marquées par
des obos d’où sortent des branches liées en gerbe.
Nous montons à 5.000 mètres, redescendons, remontons à 4.700, puis vient
une passe de 4.200, et une autre de 4.500. Ce sont «les Quatre Passes».
De temps en temps nous apercevons des tentes et des maisons sur les
plateaux. Nos minimums de la nuit ne sont plus que de -14 degrés et même
-4 degrés; la nouvelle herbe pointe.
Le 23 avril, une pente assez raide nous mène à 4.500 mètres, d’où nous
descendons dans une étroite gorge que des rochers rendent pittoresque. A
notre gauche, près d’une _roua_ de quelques tentes, tombe une cascade.
Pour nous, le spectacle est nouveau et charmant. Puis la gorge, où bruit
un torrent écumeux, s’élargit en vallée, et sur les terrasses, que
supportent des berges à pic, on aperçoit de nombreuses habitations à
murs gris, rectangles juxtaposés, de hauteur variée, à toits plats. Leur
ensemble est dépassé par un bâtiment à quatre faces, qui, de loin, donne
à ces demeures l’aspect de castels dominés par une tour. Il y en a de ce
genre en Toscane. Les pentes sont labourées. Des indigènes viennent nous
voir passer et dégringolent les sentiers.
Nous descendons en nous étonnant d’être de nouveau en pays habité. Au
moment où nous allons quitter la vallée, accourt à notre rencontre un
vieil innocent à qui, la veille, nous avons donné un miroir. Il nous
explique avec une volubilité joyeuse et une gesticulation d’agité que
nous devons nous arrêter sur le plateau.
--Un grand chef vous attend, dit-il, c’est un grand chef et un brave
homme; moi je lui ai dit que vous êtes de bonnes gens, et il faut que
vous fassiez connaissance et que vous buviez du _tchang_ avec lui, le
tchang étant une excellente boisson.