«Combien de _lavères_ y a-t-il?»

_Lavère_ en tibétain signifie _li_, mesure chinoise de 400 mètres

environ.

«Lavère, lavère, lavère, murmurent les deux sauvages en se regardant et

en se grattant l’oreille, nous ne connaissons pas ce Pays.»

Dans leur ignorance ils avaient pris une mesure de chemin pour le nom

d’un camp quelconque. Ceci est compréhensible de la part de sauvages,

qui n’ont aucun besoin de précision.

Les lamas s’occupent de réquisitionner auprès des Djachas les yaks et

les chevaux nécessaires à toute la caravane. Il en faut beaucoup, et les

Djachas ou Djachoug, Tatchoug, Tjachoug, suivant la prononciation des

individus, refusent de fournir ce qu’on leur demande et ils s’irritent,

crient, menacent. Alors le ta-lama mande les principaux d’entre les

Djachas. Dès qu’ils ont reçu cet ordre, ils arrivent, mais calmes,

penauds.

Le ta-lama fait ouvrir la portière de la tente, et du haut de l’estrade,

où il se tient les jambes croisées, les mains dans ses manches, il leur

parle tranquillement. A peine a-t-il ouvert la bouche que les sauvages

s’inclinent, et, dans la posture d’enfants attendant la fessée, ils

baissent la tête, osent à peine lever les yeux.

«Lalesse (entendu), disent-ils humblement, lalesse, lalesse!»

Et lorsque le ta-lama, pour conclure, leur dit, toujours de sa voix

tranquille:

«Est-ce que par hasard vous voudriez mécontenter le _djongoro boutchi_

(le bouddha vivant), le Tale Lama (le Grand Lama)?

--Non, disent-ils en gémissant et en tombant à genoux.

--Eh bien, obéissez.

--Lalesse! lalesse! (Entendu! entend!)»

Un serviteur leur ordonne de se retirer, ils vont à reculons dans

l’attitude respectueuse du pays. La portière tombe. Les chefs djachoug

se redressent, et de bonne humeur ils se dirigent vers leurs tentes.

Le 18 mars nous nous mettons en marche par un beau temps. La

réverbération du soleil par la neige nous brûle littéralement la face et

les yeux. Nous nous dirigeons vers le nord-est.

Le soir, nous campons dans un vallon, à Taché Roua, ce qui signifie

«aoul de Taché». Vous savez que dans la steppe on appelle _aoul_ un

assemblage de tentes. Nous n’en avons vu que trois ou quatre pendant

l’étape, à l’entrée des gorges, près de la glace.

Le 19 mars nous allons camper à Soubrou. Nous faisons de nombreux

détours par un fort mauvais temps, il neige et le vent souffle de

l’ouest avec une violence extrême. Soubrou est un aoul d’une vingtaine

de tentes, posées dans une vallée herbeuse à laquelle on accède par une

passe assez raide.

Le 21 nous arrivons par un plateau à Diti, où nous descendons dans un

cirque formé par des collines aux molles ondulations. Du côté de Lhaça

les hauteurs sont blanches; nous voyons peu de neige à l’est et au nord.

A Diti passe la grande route de Naptchou à Lhaça--la route du Tsaïdam et

du Koukou Nor,--s’élevant vers le sud.

Nous attendons trois jours à Diti, où les nomades vivent en assez grand

nombre. Ils possèdent des troupeaux considérables: yaks, moutons

pullulent et errent de tous côtés.

Ils paraissent s’occuper aussi de l’élève des chevaux. Nous en voyons

une quarantaine venir s’abreuver à la source près de notre tente, ils

sont d’une plus grande taille que tous ceux que nous avons rencontrés

jusqu’à présent, leurs jambes sont parfaites.

Personne ne les garde; ils boivent lentement, à diverses reprises, béent

un instant, immobiles, puis ils gagnent d’eux-mêmes la montagne, sans

hôte et sans qu’un pâtre les pousse.

Un peu plus loin que notre petite fontaine en est une autre, où les gens

de l’aoul viennent puiser de l’eau. Ils l’emportent de la manière

suivante: sur les reins ils ont un coussin attaché. Dessus ils posent

une jarre de bois d’où partent des bretelles lâches passées aux épaules.

La question est de tenir cette jarre en équilibre et perpendiculaire, de

telle sorte que l’eau n’en jaillisse pas pendant la marche. Aussi les

porteurs vont-ils penchés en avant, le tronc faisant presque angle droit

avec les jambes. Ainsi font les _aguaderos_ du Pérou.

Un couple tibétain vient chercher de l’eau. Les jarres sont remplies par

la femme au moyen d’une tasse en bois, tandis que l’homme bavarde avec

une connaissance. Puis l’épouse aide son époux lorsqu’il se charge, et

lui s’en va, laissant sa femme s’en tirer comme elle pourra. Et elle

doit se baisser, s’agenouiller, se relever avec précaution, comme une

bête de somme qu’elle est.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

A mesure que nous avançons, le pays est un peu plus peuplé. Le soir du

27 mars, il me semble que nous nous rapprochons du monde, que le désert

va finir.

Le soleil est couché; dans un bas fond, des tentes noires sont dressées.

C’est l’heure de la rentrée des troupeaux, les chiens aboient, les voix

aiguës des femmes et des enfants glapissent, les moutons bêlent, les

yaks grognent, les feux flambent comme de vrais feux, et, autour, des

formes passent, repassent, s’agitent et c’est presque le bruit et le

mouvement d’un village, d’une société.

Mais le 28 mars nous avons une journée superbe, une journée inoubliable.

La route serpente sur les larges plateaux d’une steppe semée de ravins,

de vallons, et dominée au sud-ouest par des crêtes blanches, le reste de

l’horizon étant caché.

Nous grimpons à pied la berge du ravin le plus proche. On éprouve le

besoin de marcher, de se mouvoir; nous ne sommes plus qu’à 4.800 mètres

environ, et la respiration est moins pénible. Nous cheminons sur le

plateau, tenant le cheval par la bride.

La brise est tombée. Devant nous de gros nuages blancs s’amassent

lentement; au-dessus, le ciel bleu n’a pas une tache, quelques alouettes

gauloises chantent, de petits rats courent.

Il fait chaud, réellement chaud. C’est aux joues une sensation qui

surprend, une caresse tiède; nous avions perdu la mémoire d’une matinée

aussi agréable. Nous avançons gaiement en plaisantant, poussés par nos

petits chevaux qui vont le nez dans notre dos. Puis nous les

enfourchons, et pour la première fois depuis bien longtemps nous avons

chaud aux pieds posés dans l’étrier et «même du côté de l’ombre»,

quoiqu’il ne dégèle pas encore.

L’amban, suivi de son escorte, nous rejoint et nous salue:

«Bonjour, dit-il, comment vous portez-vous?

--Bien, répondons-nous.

--Bien, bien», répète-t-il en souriant.

Il lève le fouet et son cheval part au trot, car l’amban arrivera le

premier, afin de préparer le campement. Il a prononcé correctement ces

quelques mots de français que nous lui avons enseignés.

Mais voici que passe un cavalier tibétain au petit galop. Il a le fusil

en bandoulière; à la fourche qui assure son tir flotte un petit drapeau

rouge. Un sabre aux incrustations luisantes est passé dans sa ceinture,

sur ses reins. Il a le bras droit hors de la pelisse, l’épaule nue, il

excite son cheval en faisant tournoyer une fronde. C’est un beau type de

cavalier sauvage, complété par un bonnet en peau de renard aux longues

oreillères flottantes, des cheveux épars et une longue tresse battant

ses épaules.

Puis c’est un lama en cagoule, bien emmitouflé, accompagnant des yaks

chargés de choses précieuses. Il nous rejoint en récitant des prières à

haute voix, et nous salue avec un sourire aimable, mais sans interrompre

d’une lettre sa litanie.

Nous dépassons trois piétons: ils chassent leurs yaks avec des

sifflements, et en agitant le bras droit sorti de la pelisse. Deux

d’entre eux ramassent les argols, chemin faisant.

L’autre a mis son torse à nu et montre une poitrine bombée; il est

trapu, large d’épaules. De son bras droit musculeux, serré au poignet

par un bracelet de cuivre, il balance une longue javeline à manche en

bambou. Il la jette en l’air, la rattrape, la passe d’une main dans

l’autre, la fait tourner autour de son buste, il la brandit comme pour

piquer et il a de superbes poses de matador. Il marche avec un

dandinement souple. Il est jeune, son mufle est en avant, son menton

carré est saillant, sa lèvre supérieure est retroussée par un rictus

insolent de bête qui se sent forte. Le nez est court, les narines sont

larges et dilatées. Les cheveux en broussailles tombent plus bas que le

front: comme une crinière, ils couvrent ses petits yeux et,

raccourcissant la face, font paraître encore plus large et plus bestiale

la tête posée sur un cou solide.

Allons vite chez l’amban, il nous attend sous sa tente, où nous serons à

l’abri du vent d’ouest qui fait de nouveau des siennes, nous y mangerons

du thé au beurre, du mouton bouilli, des langues fumées et même du

_curry_ à la mode indienne, car on nous gâte. Tout le monde est pour

nous d’une politesse excessive, et par crainte d’apercevoir de

monstrueuses langues polies, nous n’osons plus regarder les gens.

Nous sommes arrivés à Nigan, à 4.600 mètres. C’est là que nous

attendrons une dernière fois avant de partir pour Batang, où l’on nous

transportera avec l’appui du Tale Lama, car les oracles nous ont été

favorables.

Nous profitons de ce dernier séjour pour refaire tous nos paquets,

visiter et mettre en état les peaux que nous n’avons pu bien préparer en

route. On se débarrasse de tout ce qui n’est pas nécessaire et l’on

organise la caravane des serviteurs qui nous quitteront pour retourner

au Lob Nor. Le ta-lama se charge de les confier à des pèlerins rentrant

en Mongolie par le Tsaïdam. Une fois au Tsaïdam, nos gens continueront

la route tout seuls, par le chemin des Kalmouks.

Le 31 mars, après une nuit d’accalmie et un minimum de -20 degrés, un

ouragan se déchaîne, une épouvantable bourrasque démolit et enlève les

tentes carrées des Tibétains. Les nôtres résistent, elles sont envahies

par la poussière. Le vent d’ouest, car c’est de lui qu’il s’agit,

continue à souffler le 1er avril.

Enfin, le 2 avril, l’amban, rayonnant, vient nous annoncer que les

cadeaux du Tale Lama sont arrivés, ainsi que tous les objets demandés

par nous. Il nous invite à venir dans sa tente, où le ta-lama et le

ta-amban nous attendent.

Nous y sommes fort bien reçus par ces grands chefs, nous avons avec eux

un long entretien. Les présents sont étalés sous nos yeux. On nous donne

des costumes de femmes, d’hommes, de lamas, de grands personnages,

toutes les coiffures imaginables, les objets du culte, des peaux, des

moulins à prières, des bâtons d’odeur, même des paquets de prières. On

nous explique complaisamment l’usage de chaque objet, on nous dit son

nom, sa matière, son origine.

Nous sommes frappés, en examinant les costumes, de retrouver des modes

d’Europe, chez les femmes la jupe, le tablier, les boucles d’oreilles,

une coiffure en forme de diadème, puis pour les hommes toutes les formes

de bonnets, la casquette à oreilles, la cagoule et un chapeau de

_kaloun_ (ministre) qui ressemble étonnamment à un chapeau de cardinal

d’où pendent des cordonnets à glands.

Parmi les objets du culte, la sonnette, les chapelets, les luminaires,

nous rappellent le culte catholique. Et notre première impression est

que ces objets restent d’une époque où les Tibétains avaient sans doute

nos croyances; ils les auraient perdues aujourd’hui, mais auraient

conservé quelques-unes des formes extérieures du culte, comme cela se

produit dans les hérésies. Au reste, nous renvoyons le lecteur pour ces

questions à l’admirable récit du père Huc et aux travaux de nos

missionnaires au Tibet, Biet, Desgodins, etc., qui ont pu les étudier

encore mieux que le père Huc et avec une compétence que nous n’avons

pas.

Pendant l’entretien on nous bourre de thé au beurre, de friandises. On

nous parfume de l’odeur des bâtonnets, qui brûlent sans interruption.

Souvent un serviteur entre avec une cassolette, il jette sur les

charbons incandescents une poudre odoriférante: la première fumée qui

s’élève est adressée à Bouddha, la seconde nous est offerte, et passe

d’abord sous notre nez, et dans notre nez. On nous traite comme des

divinités. Mais la certitude qu’on va enfin se diriger sur Batang

contribue plus encore que ces adorations à nous mettre de belle humeur:

tous les assistants la partagent.

L’amban manifeste hautement la joie que tout soit terminé à l’amiable.

Comme il était l’intermédiaire entre ses chefs et nous, il était exposé

à nos rebuffades, à nos malédictions et aux reproches de ses chefs

lorsqu’il venait leur dire qu’il avait échoué dans la mission

diplomatique à lui confiée.

«Maintenant vous ne me direz plus que je ne dis pas la vérité,

conclut-il en s’adressant à moi. Vous êtes convaincu, je pense, que je

suis un brave homme.»

Nous ne lui ménageons pas les éloges.

Puis on parle de la France, du Tonkin où nous allons, et l’amban exprime

le désir de savoir où ces pays sont situés. Nous l’engageons à venir

sous notre tente quand il voudra, et nous lui expliquerons la terre sur

une carte.

Les chevaux qui nous sont destinés arrivent dans la soirée: il y en a

d’excellents, mais ils ne sont pas ferrés et nous essayons vainement

d’appliquer un fer sur leurs sabots. La corne en est trop dure, trop

sèche, trop friable. Les clous la percent avec peine et ils ne tiennent

pas; ils se tordent sur la corne, et s’ils la pénètrent, ils la cassent.

* * * * *

_4 avril._--Nous faisons à notre tour des cadeaux aux Tibétains et nous

nous efforçons de les dépasser en générosité. Nous épuisons presque

notre pacotille à faire des heureux. Les revolvers, les montres, les

miroirs sont très demandés ainsi que les couteaux et les ciseaux. Les

pièces d’or, les roubles en argent obtiennent, comme on le pense, un

certain succès. De la menue monnaie encore toute neuve, brillante, est

acceptée avec plaisir, car on en fera des boutons pour des costumes à la

chinoise. Au reste, deux ou trois lamas de rang ont des boutons

fabriqués avec des quarts de roupie anglaise.

Sommes-nous parvenus à satisfaire les quarante ou cinquante chefs et

serviteurs avec lesquels nous avons été en relations, c’est ce que nous

ne saurions vous dire.

En tout cas, lorsque nous nous séparons, les adieux se font avec toutes

les apparences de la cordialité. On ne néglige rien pour assurer notre

voyage jusqu’à Batang, on nous fournit des vivres, du riz, de la farine,

de l’orge, des fèves, des pois chiches, on nous prévient de ce que nous

pourrons acheter pour notre subsistance et de ce que nous devons

ménager; le riz et la farine sont rares.

Pour nous guider, pour nous présenter aux chefs des innombrables tribus,

un lama nous est adjoint, il parle chinois. Il a vingt-cinq ans environ,

c’est un grand gaillard, vigoureux, à l’air bonasse, et qui se révèle

plus tard comme un homme à tête très solide, de grand sang-froid et de

beaucoup d’à-propos. Il lui est recommandé de nous obéir ponctuellement

et de nous servir avec dévouement. Les chefs lui font des présents avant

le départ et lui en promettent de plus considérables s’il rapporte un

témoignage de notre satisfaction.

Nous allons camper à quelques verstes plus bas et l’amban ne tarde pas à

nous rejoindre, pour s’assurer de la parfaite organisation de notre

caravane et veiller à ce que ceux de nos serviteurs qui nous quittent

puissent retourner dans leur pays.

Toute notre troupe est dans la joie, en y comprenant nos trois chiens:

ils bondissent autour de nous, se poursuivent et jouent à s’arracher des

galettes d’argol.

Notre mouton lui-même exécute une fantasia, car, je ne sais si je vous

ai mentionné le fait, nous avons comme compagnon de voyage un mouton de

Kourla avec lequel nos gens se sont familiarisés et que notre faim a

toujours respecté. Il est devenu l’ami de tous, on lui permet de dormir

sous la tente, il reçoit du pain, il en vole même dans les sacs, qu’il

découvre avec beaucoup de flair. Quoique mouton, il est devenu courageux

et court sus aux chiens, aux chevaux; lorsque nous achetons de nouveaux

moutons, il les bat par jalousie.

_5 avril._--Le retour de Parpa, de Timour, d’Iça et des trois Dounganes

a été assuré hier. Ils ont reçu ce qu’il leur faut, des vivres, des

chevaux, de l’argent et quelques cadeaux. Mais nos trois musulmans ont

voulu passer la nuit avec leurs camarades et assister à leur départ pour

l’est, aujourd’hui. Ils les aident à plier la tente, ils surveillent le

chargement, ils échangent quelques menus objets destinés à rappeler à

l’un l’amitié de l’autre.

Tandis qu’on charge nos yaks, nous allons chez l’amban manger une

dernière fois à sa table. Il offre de l’eau-de-vie de grain à ceux

d’entre nous qui lui en avaient demandé, parce qu’ils ne savaient pas

encore qu’il n’en faut absolument pas boire en voyage. Et c’est bientôt,

à la fin du repas, un petit vacarme qui empêche l’amban et moi de

causer. Abdoullah, notre interprète, ne perd pas cette occasion de

s’enivrer assez pour être incapable de bien traduire et de bien

entendre. On lève enfin la séance. L’amban et les siens nous

accompagnent à pied jusqu’à notre camp, où nous trouvons nos trois

serviteurs et Rachmed.

Le dernier yak est chargé, une partie des gros bagages est déjà loin, il

faut se séparer.

Nous recommandons une dernière fois aux bons soins de l’amban nos trois

serviteurs, et nous donnons une poignée de main cordiale à ces braves

gens que nous ne reverrons sans doute plus.

Nous leur souhaitons une bonne santé, un bon retour à leur foyer, et les

prions de ne pas nous oublier: alors ils fondent en larmes, se jettent à

genoux et c’est en sanglotant qu’ils nous embrassent les mains.

Ils serrent sur leurs poitrines Rachmed, Abdoullah, Akoun, et ceux qui

vont à la côte pleurent comme ceux qui retournent dans leur pays. Tous

ces gens se sont attachés dans des circonstances où les hommes ne

peuvent dissimuler leur caractère ni se passer de leur voisin. Ils ont

souffert ensemble, ils ont dû s’entr’aider, ils ont appris à s’estimer

et ils s’aiment véritablement. Et maintenant qu’ils se séparent, c’est

avec un déchirement de cœur.

Les témoignages d’affection qu’ils nous donnent sont faits pour nous

toucher, car ils sont spontanés, ils viennent d’hommes énergiques,

d’aventuriers peut-être capables d’un mauvais coup, mais que nous avons

rendus meilleurs. Ils sont convaincus que nous les aimons, car nous

avons pris soin d’eux-mêmes comme de nous, et jamais nous ne leur avons

demandé un effort qui ne fût utile, ni adressé un reproche sans raison.

Nous en sommes sûrs, Parpa, Timour, Iça garderont un bon souvenir de

nous.

Nous serrons les mains à l’amban et à ses compagnons, que cette scène a

émus, il nous promet de prier à notre intention. Et nous partons

accompagnés encore pendant quelques mètres par Parpa et ses compagnons

qui tiennent nos chevaux par la bride pour nous marquer tout leur

respect. Il faut se quitter cependant, et ils portent la main à leur

barbe avec l’«Allah est grand» que j’ai entendu si souvent, et nous les

laissons là désolés et tout en pleurs.

Nos chevaux grimpent la colline au grand trot, nous sommes sur une

grande route marquée par des obos, nous nous en allons à Batang, où

finit la troisième grande étape. La première était le Lob Nor; la

seconde le Tengri Nor. En avant!

CHAPITRE XI

LE TIBET HABITÉ

Nous faisons notre première étape vers Batang, dans une vallée large de

deux à six verstes, avec des aouls dans les gorges et des troupeaux sur

les contreforts. L’Ourtchou qui la descend est, paraît-il, un des trois

grands affluents du Naptchou, lequel en a beaucoup d’autres petits.

Après quatre heures de cheval, nous campons sur un renflement du sol, à

un endroit que notre guide nomme Gatine. Notre tente est au bord d’un

ruisseau rapide et n’ayant conservé de la neige et de la glace que dans

ses anses. Nous sommes descendus de quelques centaines de mètres en

suivant le fond de la vallée, ou bien les mamelons qui la bordent à

droite. Sur les pentes de l’est on remarque un peu de végétation,

quelques broussailles hautes d’un demi-pied qui portent en Asie centrale

le nom pittoresque de «queue-de-chameau». Cela suffit à «meubler» un peu

le paysage.

Ce campement de Gatine est excellent. A trois heures de l’après-midi le

thermomètre marque +5 degrés à l’ombre: c’est le printemps. Je vais me

promener sur le plateau, le fusil sur l’épaule; et j’éprouve un

véritable bien-être cérébral à me sentir seul, bien seul, sans hommes

autour de moi, sans ces Tibétains avec lesquels il fallait discuter et

parler des heures durant. Ici on est tranquille. Personne ne vous

importune de salutations, de politesses, de questions, de prières. On

est dans le désert.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Malgré cela, la route n’est plus triste, comme cet hiver; le paysage est

plus varié, la chasse est abondante et fournit de nombreuses

distractions. Nos collections deviennent peu à peu notre principale

préoccupation, car les nomades que nous rencontrons se montrent aussi

affables que possible. Ils vivent, sous les tentes noires, de la vie de

tous les nomades de n’importe quel pays.

Ils boivent le lait de leurs vaches, qui sont petites et qu’ils croisent

avec des yaks; les croisements sont de moindre taille que les yaks. Ils

ont des brebis à laine fine, et aussi de minuscules chèvres. Celles-ci

sont généralement noires; elles ont des poils longs et tombants comme

les yaks; leurs cornes pointent à peine; leurs jambes paraissent courtes

et sont excellentes assurément: on le voit bien aux bonds, à la vitesse

de ces curieuses petites bêtes ayant la taille d’un chevreau de nos

pays. Elles pèsent dix à douze livres.

Les femmes des pasteurs tibétains sont chargées d’à peu près tous les

travaux. Elles jouissent d’une grande liberté et ne sont pas farouches;

elles s’approchent sans gêne de notre camp, s’associent à côté de nos

Tibétains, et se montrent familières. Leur malpropreté n’égale que leur

laideur.

Le 6 avril, nous sommes extasiés devant la demeure d’un lama anachorète

perchée dans la montagne, sur la rive gauche de la rivière d’Ourtchou,

entre Gatine et Tsatang. Il y avait si longtemps que nous n’avions vu

rien qui ressemblât à une maison!

Nous jugions celle-ci fort grande. Notre lama a dû nous expliquer que ce

n’était qu’une petite construction, tout juste suffisante pour un homme.

La lorgnette nous ayant permis de distinguer un rectangle de murs

blanchis à la chaux, une galerie, les deux taches d’une porte et d’une

fenêtre, nous nous rendons à l’évidence: c’est bien une toute petite

habitation. Mais le soleil la baigne et la fait paraître si blanche, si

gaie qu’on ne plaint pas le moine de s’y être retiré loin des agitations

au monde.

Notre lama, à qui nous demandons quels sont les moyens d’existence de ce

solitaire, nous montre les tentes posées plus bas dans la vallée.

«On lui donne ce qu’il lui faut, et chaque fois qu’il a besoin de

quelque chose il descend vers les tentes, il dit des prières et on lui

remplit sa besace. Alors il retourne dans sa maison.»

Le 8 avril, à Djaneounnène, après une passe, d’où nous nous dirigeons

sur l’est, nous rencontrons pour la première fois une caravane. Des sacs

sont entassés, formant une muraille derrière laquelle les conducteurs

s’abritent; à côté leurs yaks paissent. C’est de l’orge et de la farine

que ces gens transportent. Ils viennent de So, où nous allons, et ils

vont à Lhaça. Lorsque les caravaniers s’approchent de notre feu, nous

sommes frappés de la largeur de leur face, de l’obliquité de leurs yeux

relevés aux coins; leur taille est plus haute que celle de nos yakiers,

dont ils ont le costume. Ce sont des métis de Chinois.

Nous les comparons avec nos Tibétains et nous remarquons combien ils en

diffèrent. Une fois de plus, il nous est arrivé ce qui arrive à tous les

voyageurs, pourvu qu’ils observent avec patience, ténacité et sans rien

oublier, avant de conclure. A première vue, un peuple nouveau offre un

type général bien déterminé, puis on le regarde, on l’examine, et

l’uniformité apparente est en réalité excessivement variée.

Et nous sommes tout étonnés de trouver une ressemblance entre nos

Tibétains et certaines peuplades, certains amis, certaines

connaissances. En voici un près du feu, qui a le profil grec le plus

parfait, tel qu’en offrent les camées de la belle époque.

Son voisin a le type légendaire du Peau-Rouge: le front fuyant, le nez

busqué, d’aigle; et il porte la tête un peu en arrière.

L'Asie inconnue · 第 14 / 20 段