d’eux a sans doute pris la théière des mains d’un camarade qui veut
l’empêcher de pénétrer dans la tente et le retient par le pan de sa
robe. Pour se dégager, il lance derrière lui de vigoureux coups de pied
tandis qu’il soulève la portière avec le plus aimable des sourires.
A gauche de l’amban, un autel a été installé sur des coffres: l’image de
Bouddha enfermée dans un cadre doré sourit; devant sont alignées sept
petites coupes en cuivre contenant du safran et de l’huile; un luminaire
flambe doucement; des aromates brûlent dans une cassolette; des bâtons
d’odeur se carbonisent lentement, plantés dans les cols de petites
théières. On a déposé sur les deux degrés de l’autel des figurines en
beurre; je puis distinguer une tête de mouton à cornes ayant sur le
front des protubérances en sucre blanc, des colonnettes en même matière,
et, dans des soucoupes, des confiseries offertes en holocauste à la
divinité.
Après avoir bu un nombre considérable de tasses de thé, nous manifestons
le désir de nous retirer. L’amban, appuyé par son chef des lamas, nous
réitère ce qu’il a dit vingt fois déjà.
«Tâchons d’arranger les affaires, d’être toujours d’accord, d’être
toujours comme cela», et ce disant, il joint les index par la face
interne, et, insistant pour que nous soyons amis, il se sert de cette
comparaison:
«Deux tasses d’une belle porcelaine posées sur une table font un bel
effet. On les entrechoque, elles se cassent, et il n’y a que débris. Ne
nous entrechoquons pas, ne nous entrechoquons pas», répète-t-il en se
levant pour nous reconduire.
A la sortie, tout le monde nous salue en souriant et l’on voit bien que
la consigne est de ne pas nous choquer.
Sous prétexte de nous promener, nous nous dirigeons vers une tente noire
qu’on a dressée depuis peu sur le chemin de la passe en amont de notre
camp. Nous voyons accroupis autour d’un feu d’argol huit hommes à longue
chevelure qu’un lama tondu commande. Ils se tiennent au fond d’un trou,
ils bavardent tranquillement, fumant une petite pipe à fourneau de terre
et à tube en os qu’ils se passent à tour de rôle. Ce sont de pauvres
diables chargés de ramasser l’argol et qui ne célèbrent pas du tout la
fête de la nouvelle année. Ce que nous prenions pour une tente, de loin,
n’est qu’une moitié de tente, un abri de bure noire ouvert du côté où le
vent ne souffle pas. Les Tibétains y dorment sur un peu de menue paille
mêlée à des argols; dans un coin sont entassés leurs arcs et leurs
lances, et au milieu trois pierres forment le foyer pour les jours où le
vent souffle fort. Leur costume rudimentaire est taillé dans des peaux
de mouton effiloquées dans le bas, trouées et d’une saleté
extraordinaire. Leurs figures, noires de graisse et de fumée,
contribuent à réaliser le type le plus pur du sauvage qu’on puisse
imaginer.
En considérant ces crânes étroits, on se demande quelles cervelles ils
peuvent bien abriter, et nous ne nous étonnons pas que les lamas
exercent un ascendant extraordinaire sur des êtres aussi peu
intelligents, aussi peu susceptibles de volonté, dont les sensations
doivent être à peu près celles de leurs yaks et de leurs chiens.
Espérons que tous les Tibétains ne ressemblent pas à cette bande de
bêtes à face humaine.
Le 21 février, par un vent d’ouest, les fêtes continuent: on sonne les
trompes en haut des rochers, on chante dans le camp, et les guirlandes
de prières sont agitées par le vent.
Le 1er mars, dès le matin, le ciel est couvert, puis un ouragan se
déchaîne et la vallée disparaît sous la poussière. Le vent souffle toute
la nuit, quelques tentes des Tibétains sont emportées par la bourrasque
et nous nous trouvons très bien dans la nôtre, qui est quadruple: en
effet, l’amban nous a fait cadeau d’une tente double, que nous avons
jetée sur la nôtre, et cela nous permet d’avoir un réduit à l’arrière
pour divers objets, et un vestibule à l’entrée. De grosses pierres
consolident notre habitation, et notre toile défie le vent. Le minimum
de la nuit est de -23°,5, aussi, au réveil, notre troupe se plaint du
mal de tête. Les ouragans amènent toujours une recrudescence du mal de
montagne, même pendant les repos.
Ce 2 mars, vers midi, un nuage de neige passe sur nous; le ciel reste
couvert avec un vent de nord-ouest qui n’est que le vent d’ouest du
Namtso s’engouffrant dans le col.
Dans l’après-midi, l’interprète à la dent longue nous apporte un peu de
lait, que nous réclamons depuis longtemps pour nos malades, et en même
temps il nous fait part de la prochaine arrivée de grands chefs. Nous
nous en étions doutés dès le matin, car de nombreux yaks chargés étaient
arrivés dans la nuit et nous avions vu dresser une grande tente avec
beaucoup de difficultés, et même nous avions ri lorsqu’un coup de vent
avait enlevé la toile. Le remue-ménage, le va-et-vient des hommes, les
petits chefs surveillant les travaux, nous avaient mis en éveil, et
l’indiscrétion de l’interprète ne servait qu’à préciser nos prévisions.
Aussi, cet homme parti, nous nous postons à une bonne place avec nos
lorgnettes et nous surveillons la descente de la passe.
D’abord arrivent des chevaux chargés, bien harnachés, ayant au cou des
sonnettes sonores ou des houppes de couleur rouge, couleur du pouvoir.
Puis, voici des cavaliers bien vêtus; ils errent à travers les
fondrières et paraissent ignorer le sentier tracé au bas des contreforts
et qu’on atteint avec un détour. Des sauvages à longue tresse les
appellent; d’autres s’empressent à leur rencontre, prennent les brides
et soutiennent leurs montures sur la glace. Ils arrivent au camp et
toutes les tentes se vident, on se presse autour d’eux. Ce n’est que
l’avant-garde, car l’agitation reprend dans le camp tibétain et des
serviteurs se dirigent vers la passe.
Bientôt apparaissent les grands chefs, montés sur des chevaux au pas
rapide et sûr, entraînant les hommes qui les tiennent par la bride sous
prétexte de les soutenir, et peut-être par politesse. Nous distinguons
trois grands personnages. Couverts de fourrures doublées de soie jaune,
ils paraissent ventrus, rebondis, énormes, et l’on s’étonne qu’ils
n’écrasent pas de cette masse leurs agiles petits chevaux. Sur la tête,
ils ont les chapeaux à plume des mandarins chinois, mais posés sur une
cagoule qui leur garantit la nuque et la face, dont on ne voit rien;
leurs yeux sont en outre abrités par des lunettes protubérantes que
surplombe une visière par surcroît de précaution. Une escorte assez
nombreuse, aux costumes bigarrés, trottine derrière eux avec un grand
bruit de grelots. Ce spectacle offre une certaine pompe, mais il nous
semble ridicule et nous pensons à un défilé de mi-carême.
Dans le camp tous les chefs civils et religieux attendent placés sur une
ligne les mandarins; là ils s’inclinent profondément en restant à leur
place. Seul l’amban s’approche, complimente deux des arrivants, avec
lesquels il échange une poignée de main; ceux-ci, sans descendre de
cheval, gagnent les tentes qui leur sont destinées. La foule se disperse
et chacun court où sa besogne l’appelle.
Lorsque nous réfléchissons que tout ce rassemblement de peuple a lieu
parce que nous sommes ici, nous trouvons qu’on nous fait beaucoup
d’honneur.
Puis, les interprètes viennent nous demander si nous voulons accorder
une audience aux grands personnages qui sont arrivés. Nous disons que
nous serons trop heureux de les recevoir immédiatement. Notre réponse
transmise, toute une troupe se dirige vers nous, ayant en tête deux
individus somptueusement vêtus à la chinoise. Ils avancent bras dessus
bras dessous, et l’un d’eux, petit, court, rond, voûté, s’appuie sur son
compagnon. Ces deux vénérables marchent lentement, reprennent haleine
tous les quinze pas. Nous restons impoliment sous notre tente et nous
n’en sortons que quand la troupe est sur notre territoire.
Nous échangeons des saluts avec ceux qu’on nous présente comme le
_ta-lama_ et le _ta-amban_. Des porteurs déposent à nos pieds, ou plutôt
sur notre provision d’argols, cinq sacs: un sac de riz, un de zamba, un
de farine, un de pois chiches, un de beurre. Là-dessus nous invitons les
deux ambassadeurs à s’abriter sous notre tente, où des feutres les
attendent. La simplicité de notre ameublement les effarouche sans doute
un peu, car ils ont l’air d’hésiter, ils font des difficultés avant
d’entrer. Ils demandent la permission de s’asseoir sur leurs petits
tapis, et leurs serviteurs étendent pour l’un une peau de guépard, pour
l’autre un petit matelas doublé de soie. Ils excusent ces précautions en
disant:
«Nous sommes vieux et fatigués.»
Les trois premiers négociateurs s’assoient auprès d’eux, en face de
nous, et la conversation commence. D’abord ce sont des politesses:
«Comment vous portez-vous? dit le ta-lama.
--Fort mal, car nous sommes dans une mauvaise place.»
Cette réponse ne laisse pas de les désorienter un peu, ils s’attendaient
à plus d’amabilité de notre part, et notre connaissance le petit amban
baisse la tête. Il nous avait dépeints comme des gens convenables, et,
pas du tout, nous répondons avec rudesse.
Nous leur demandons à notre tour s’ils ont fait un bon voyage.
«Oui, quoique la route soit mauvaise. Nous avons dû venir à petites
étapes, à cause de notre âge. Les fêtes nous ont aussi retardés, sans
quoi vous nous auriez vus plus tôt. Ces fêtes sont commandées par la
religion, et nous devons les célébrer.»
Ensuite viennent des questions sur nos personnes, sur le but de notre
voyage, et nous répondons ce que nous avons déjà dit vingt fois au petit
amban. Et ils nous font les mêmes propositions que ce dernier nous a
déjà faites:
«Vous allez retourner sur vos pas!
--Non. Cela est impossible.
--Retournez, nous vous procurerons tout ce qu’il vous faudra. C’est ce
que vous avez de mieux à faire. Nous nous quitterons bons amis.
Réfléchissez à ma proposition, et je vous le conseille, acceptez-la:
j’espère que nous nous arrangerons à l’amiable, car nous sommes venus
sans soldats, et nous aurions pu en amener de Lhaça. Cela vous prouve
nos bonnes intentions.
--Il est inutile de nous proposer le retour et de nous conseiller de
réfléchir. Nous ne parlons pas à la légère. Nous sommes venus de
l’Occident, poussés par un destin, par une force qui nous a transportés
à travers les déserts en suivant un chemin que vous-mêmes ignorez. Notre
volonté est d’aller à Batang et de rejoindre nos compatriotes au Tonkin,
où ils habitent sur les terres prises à l’empereur de Chine. Vous ne
pouvez rien contre notre volonté, nous ne ferons pas un seul pas vers le
nord, soyez-en persuadés. Vous ne nous effrayez pas, nous venons de
l’extrémité de la terre sans avoir pu être arrêtés, nous poursuivrons
notre marche et vous nous y aiderez. Vous réfléchirez vous-mêmes et vous
verrez que Bouddha lui-même en a décidé ainsi. Nous préférons mourir
plutôt que de retourner. C’est notre dernier mot.»
Le soleil se couchant, ils se lèvent et s’éloignent, visiblement
mécontents d’avoir entendu de semblables paroles en présence de leur
escorte.
Ils nous disent adieu, et, avant de s’éloigner, voulant avoir le dernier
mot, le ta-lama nous répète:
«Réfléchissez. Réfléchissez.»
A quoi je réponds en français, irrespectueusement:
«Oui, mon vieux.
--Que dit-il?
--Il vous souhaite bonne nuit dans sa langue», répond Abdoullah.
Les deux grands chefs s’éloignent et nous restons aux prises avec le
petit amban et les deux autres négociateurs des premiers jours.
Le petit amban--qui nous a pris en affection, nous commençons à le
croire--nous fait des reproches:
«Pourquoi avez-vous parlé sur ce ton à mes chefs? Songez donc que ce
sont les deux premiers de Lhaça, ils peuvent autant que les _kaloun_
(ministres). Soyez plus aimables demain. Dites-moi ce que vous désirez.
Je leur parlerai dans ce sens. Mais ne changez pas d’idées, car si vous
me contredites ensuite, ils m’accuseront de m’être vendu à vous et
d’avoir pris en main vos intérêts et même cherché à obtenir pour vous
plus que vous ne vouliez.
--Notre désir est d’aller à Batang, ainsi que nous vous l’avons cent
fois répété. Vous nous fournirez les moyens de transport, des vivres, et
nous vous les payerons. C’est ce que nous voulons aujourd’hui et ce que
nous voudrons jusqu’à ce que nous l’obtenions.
--Je le dirai à mes chefs, mais sans pouvoir insister, car ils se
défieraient de nous, ils nous accuseraient et nous serions punis
terriblement.»
Il s’éloigne sur ces mots. Nous allons nous asseoir près de notre feu
d’argol et nous échangeons nos impressions sur les deux ambassadeurs.
On reste longtemps à bavarder au clair de la lune. On entend Abdoullah
réciter des prières en compagnie du Doungane, sous la tente duquel il
est allé se réfugier. C’est le signe qu’ils ne voient pas l’avenir en
beau, car ils s’adressent toujours au ciel dans les mauvais moments. Les
temps sont-ils meilleurs? ni Abdoullah ni le Doungane ne récitent une
_fatiha_.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les pourparlers avec les deux grands chefs continuent le 3 mars et les
jours suivants, et après des phases diverses, des fâcheries et des
raccommodements, nous arrivons à les convaincre que nous ne sommes ni
Anglais, ni Russes, mais Français. Et nous obtenons un déplacement pour
le 7 mars.
«Enfin, nous allons lever le camp, disons-nous, et changer de place.»
Le matin du 7 mars, le soleil luit, il a neigé les jours précédents et
la montagne est resplendissante, éblouissante. C’est un superbe temps de
départ, mais un faux départ, car nous nous déplaçons pour nous installer
dans une meilleure place, où nous attendrons encore.
Le camp est très animé. Il ne faut pas moins de trois ou quatre cents
yaks ou chevaux pour transporter les bagages, les tentes et les vivres.
De tous côtés on voit les hommes noirs courir derrière leurs bêtes, les
rassembler, les pousser devant eux avec des sifflements aigus et en
faisant tournoyer leurs frondes. Pour n’être point gênés dans leurs
mouvements, ils ont tiré leurs bras hors des manches de leurs pelisses,
qui leur tombent sur les reins et laissent leurs torses à nu. Leurs
longues tresses les embarrassent lorsqu’ils se baissent et ils en
ceignent leur front. Ils paraissent avoir des bandelettes comme de
chastes matrones romaines, ou bien des diadèmes, et l’on dirait ces
barbares que, dans les jeux publics, on déguisait en rois pour
l’amusement de la populace.
Ces Tibétains aussi sauvages que leurs bêtes ont grand’peine à les
saisir. Nos chameaux les épouvantent. Et ce n’est pas du premier coup
que les yaks se laissent prendre par la corne d’où l’on détache le
cordon attaché à la cheville qui perce leur mufle. Leurs maîtres les
approchent avec précaution et ne les saisissent que par surprise. C’est
bien pis pour les charger: il faut un temps infini avant de pouvoir
ficeler sur leur dos nos coffres, dont ils ne veulent à aucun prix. Mais
la patience de ces hommes est sans borne, et ils finissent toujours par
avoir raison de l’animal récalcitrant; dès qu’ils le tiennent, ils
l’entravent, le chargent malgré les ruades et les coups de cornes, mais
ne le châtient pas.
Des lamas, le bâton à la main, leur donnent des ordres, les
réprimandent. Ces sauvages exécutent gaiement leur besogne: ils sont
très obéissants, très respectueux à l’égard de leurs lamas: ils leur
parlent et ils les écoutent dans la plus humble posture, courbés en
deux, la langue pendante.
Tous nos chevaux étant morts, on a sellé pour nous, de petits chevaux
tibétains pleins de feu. Ils sont mangeurs de viande crue, ainsi que
nous nous en sommes assurés de nos propres yeux. Ces carnivores ont des
jambes merveilleuses, une adresse acrobatique, ils se tiennent en
équilibre sur la glace, sur les mottes des tourbières limoneuses, et,
s’enlevant, bondissant sur le sentier, ils nous emportent avec un
trottinement rapide auquel nous ne sommes plus habitués. On dirait que
les petits diables nous trouvent légers comme des plumes; au fait, notre
embonpoint est nul, notre maigreur est ascétique.
En trois heures et demie nous chevauchons 22 verstes par monts et par
vaux, mais surtout en descendant. Nous allons camper près d’une rivière
gelée qui verse ses eaux au Namtso.
Le petit amban nous reçoit sous sa tente, où il nous a préparé un repas
délicieux. C’est d’abord une langue de yak fumée, à laquelle succède une
autre langue de yak, que nous faisons disparaître, y compris les
environs de l’œsophage; puis des légumes, des carottes salées de
conserve, et du poivre rouge et vert; enfin des galettes de pain sans
levain, et du thé au beurre à discrétion. Cet excellent amban admire
notre appétit et nous excite à le satisfaire. Avouons que nous n’avons
pas besoin d’encouragement.
L’amban nous a reconduits près de notre camp, posé sur la rive droite du
cours d’eau. Il voulait nous retenir sous sa tente jusqu’à ce que la
nôtre fût dressée, mais nous avons manifesté le désir de marcher, parce
que nous avons froid aux pieds, et il nous a accompagnés disant:
«La coutume ne veut pas qu’on laisse seul un hôte sans abri. On doit lui
tenir compagnie.»
Nous profitons de cette coutume pour lui poser diverses questions.
D’abord c’est le nom de la belle chaîne que dominent les pics Huc et
Gabet. Ils ont ce soir chacun un turban de nuages, cela me rappelle la
Perse et le turban bien connu du Demavend. Cette chaîne s’appellerait
Samda Kansain, et la rivière au bord de laquelle nous nous trouvons,
Samda Tchou, empruntant son nom à la montagne qui la nourrit.
Ensuite nous lui parlons du _serou_, de la licorne dont le père Huc a
entendu certifier l’existence. Après des explications, nous apprenons
que cet animal vit au pays du Gourkas (dans l’Inde) et qu’il a une corne
non pas sur le sommet de la tête, mais sur le nez, et que c’est du
rhinocéros qu’il s’agit.
_8 mars._--Le vent souffle d’ouest. Il neige par instants. Le soleil
paraît, disparaît. Puis, la violence du vent plus grande, le ciel se
couvre et le froid est insupportable après la tiédeur de l’après-midi.
L’amban vient nous entretenir. Il nous engage à prendre patience. Car il
faut qu’on nous prépare à Lhaça les objets que nous avons demandés.
Avant de quitter Dam, on a dressé, sous notre dictée, une longue liste
de nos désirs.
Nous avons demandé des costumes de tous genres, des chaussures, des
coiffures, les objets de culte, les cymbales grandes et petites, des
peaux, des prières même. On nous a promis de réunir des chevaux pour
nous, et de les expédier vite ici. Mais l’amban craint notre impatience.
Il se rend compte de l’envie que nos gens ont de partir. Personne
d’entre nous ne se soucie de rester ici, à commencer par moi. Cependant
il y a des degrés dans l’impatience, et jusqu’à nouvel ordre nous avons
le devoir d’attendre, car les Tibétains ne nous témoignent aucune
malveillance.
L’amban proteste de la pureté de ses intentions. «Vous êtes des frères
pour nous. Nous voulons vous être agréables. Si nous vous retenons,
c’est parce que mes deux supérieurs doivent écrire à Lhaça. Ils sont
convaincus que vous êtes des gens de bien. Mais, que voulez-vous, nous
n’avons pas vos habitudes, nous ne savons pas expédier vite les
affaires. Un conseil décide des affaires importantes, et vous savez que
les membres d’un conseil nombreux ne tombent pas immédiatement d’accord.
Si j’étais seul, vous auriez de suite ce qu’il vous faut, mais rien
qu’ici nous sommes trois grands chefs et vingt petits environ. Les uns
se défient des autres et il faut beaucoup de prudence pour ne pas être
accusé.»
Cette crainte d’être accusé que l’amban a manifestée déjà semblerait
prouver que Lhaça est un foyer d’intrigues, que le pouvoir y est
partagé, qu’il est très recherché, et que ceux qui le possèdent se
montrent jaloux de le conserver.
L’amban demande des renseignements sur la façon dont on vit en France;
quelle situation est faite aux femmes; sont-elles jolies? Puis il parle
des inventions étonnantes que les Anglais ont appliquées dans les Indes
et qu’il n’a pas vues. «Avez-vous aussi des machines? Avez-vous aussi de
grands bateaux avançant sur l’eau sans voiles? Et des livres?»
Et apprenant que nous possédons beaucoup de livres traitant de toutes
les questions auxquelles l’homme s’intéresse, il s’étonne que nous
voyagions.
«Car, dit-il, à quoi bon parcourir les pays lointains lorsqu’on peut
occuper sa vie à lire sans quitter son foyer. Ainsi je n’ai moi-même
aucun désir de sortir du Tibet: les livres de notre religion suffisent à
ma curiosité.»
L’amban n’a évidemment pas d’idées modernes, son esprit n’a pas besoin
de l’activité fébrile où nous nous complaisons, il est heureux de vivre
sans efforts dans son pays, il ne se soucie pas des «grands problèmes»
de l’humanité, le progrès n’existe pas pour lui; il fait de la politique
autant que l’exige l’instinct de conservation, il lit et relit un livre,
marmotte des formules incompréhensibles et il est heureux. Ses actions
n’ont qu’un but: conserver le fromage où sa naissance l’a placé, et
peut-être, si cela est possible sans trop de risque, évincer son
supérieur du fromage de Hollande plus gros que le sien, et s’y fourrer
avec la satisfaction du devoir accompli. C’est surtout en ceci que
l’amban ressemble aux gens d’Europe. Du reste, c’est un homme très
aimable. Il a peut-être raison de ne pas s’intéresser au reste du monde.
CHAPITRE X
LES GENS DE LHAÇA
(SUITE.)
Le 14 mars, on nous invite à déjeuner chez le ta-lama, en compagnie du
ta-amban et de l’amban. Un repas de gala a été préparé à notre
intention; il dure quatre heures, pendant lesquelles nous pêchons avec
nos bâtonnets dans une trentaine de plats rarissimes et qui doivent
coûter excessivement cher. En effet, il n’est pas facile de se procurer
au Tibet des jeunes pousses de palmier, des dattes de l’Indoustan, des
pêches de Lada (Leh), des jujubes de Ba (tang), des petites baies de
Landjou, des algues de mer, des mollusques des bords de l’océan, etc.
Malgré cette profusion, le ta-lama regrette de ne pouvoir faire mieux
les choses, attendu qu’il est loin de la ville et que les transports
sont difficiles. Il espère que nous l’excuserons, car c’est un repas
d’amis. Toutefois, parmi ces divers produits de l’art culinaire
asiatique, quelques-uns sont mangeables et nous leur marquons toute
notre considération. Mais le lait chaud, qu’on nous sert en quantité
suffisante, est ce que nous préférons à tout, nous nous plaisons à y
plonger des dattes de l’Indoustan pour les dégeler.
L’abondance et l’excellence du repas n’amollissent pas nos cœurs, et
nous ne nous laissons pas fléchir lorsque, les petites tables enlevées
et les négociations reprises, on nous demande d’attendre encore à Samda
Tchou. Notre indignation éclate et nous nous levons sans vouloir écouter
d’aimables périphrases. Ces braves gens sont stupéfaits de cette sortie,
mais ils se convainquent que notre patience est à bout quand ils voient
rosser notre interprète pour avoir fait des signes d’intelligence
derrière notre dos.
Les conséquences de ce repas interrompu sont que nous obtenons de partir
et que le 16 mars on discute au sujet de la route que nous prendrons. On
nous conduira vers le chemin de Batang, mais sans faire de grandes
étapes, afin que les courriers attendus de Lhaça puissent nous rejoindre
plus tôt.
Le 16 mars, jour de neige après un minimum de -25 degrés, on commence
les préparatifs de départ.
L’endroit où nous irons attendre les courriers s’appelle Diti. L’amban
nous donne Diti pour une sorte de paradis, si on le compare à notre
campement actuel, que le vent d’ouest incessant rend inhabitable. Il
paraît que nous trouverons «là-bas» de l’herbe, des broussailles, un peu
de genévrier, du soleil et même une douce chaleur, car nous serons plus
bas qu’ici (nous sommes à 4.900 mètres).
Nous prions l’amban de vouloir bien nous indiquer où est Diti; il nous
répond ne le pas savoir exactement. Il fait demander deux petits chefs
de barbares et les questionne en notre présence.
Ces deux êtres se tiennent cassés en deux devant leur supérieur et, par
déférence, laissent pendre la langue hors de la bouche, comme ferait un
chien courant après avoir poursuivi un lièvre en été.
«Connaissez-vous Diti?
--Oui; nous y menons nos troupeaux.
--Est-ce une bonne place?
--Oui.
--De quel côté est-ce?
--Par là (ils montrent le nord-est).
--Est-ce loin?
--Non.»
L’amban, ayant été invité à leur demander de préciser la distance, dit: