enfermées dans une peau cousue, et, poliment: en tirant la langue, en
levant les pouces. Et d’abord il étale sur le sol une écharpe très
légère (dite de félicité), il pose dessus le cadeau et, prenant l’autre
extrémité de l’écharpe, la met sur le genou de Dedeken. Celui-ci lui
demande si cette saline est bien le Bourbentso. Le vieux rit et lui tape
sur le bras comme pour l’engager à ne pas se moquer en l’interrogeant.
«Vous connaissez le pays aussi bien que moi», semble-t-il dire.
Ce vieux chef est dérouté, il ne voit pas de Tibétains parmi nous. Nous
sommes arrivés par une route que lui-même ne connaît pas, nous n’avons
pas de guide. Dans notre troupe, il voit des gens de toutes races, de
tous costumes. Nous allons sans demander la route, nous nous arrêtons
près de la glace là où d’autres ont déjà campé, comme si nous revenions
par une route déjà faite. Il ne sait quoi penser.
Le voilà qui se rend chez notre Doungane et il lui montre des papiers
ornés de cachets chinois: ce sont comme les diplômes par lesquels lui
sont conférés les droits de police qu’il exerce. Et voulant piquer au
vif notre chamelier, il lui dit:
«Tu te prétends Chinois, mais tout honnête Chinois voyage avec des
papiers et ne peut quitter son pays sans l’autorisation de ses
mandarins. Qui sait quel passé tu as?...»
A ces mots, le Doungane s’emporte, il bondit sur le sac où sont enfermés
ses papiers. Il les tire, les déploie, les met sous le nez du vieux
chef:
«En as-tu de pareils? Crois-tu que je suis un honnête homme? mets donc
les tiens à côté des miens, que nous comparions. Tu as des papiers
d’homme de rien, ceux que j’ai sont plus grands. Quant à mes cachets,
ils sont doubles de tes cachets; mes passeports ont été délivrés par de
grands mandarins, tandis que ton diplôme ne signifie rien. De quel droit
te mêles-tu de nos affaires? comment t’avises-tu de parler de la sorte à
un homme comme moi, ayant en main des papiers portant des cachets de
cette taille?
Le Tibétain est étourdi par cette avalanche de paroles; il est réduit au
silence par l’argument des «cachets», et il s’en va confus.
Toujours c’est la steppe nue. Un chaînon nous barre la route et nous
allons camper près de son sommet, à côté d’une passe, non loin d’une
source abondante qui descend sous la forme de glace, vers la partie
orientale de la vallée.
De l’autre côté de cette glace, une tente noire est dressée. C’est la
première que nous ayons eue à proximité, et nous nous en approchons.
Quatre chiens à poil noir et laineux, dont un fort vieux et très pelé,
nous souhaitent la bienvenue avec des aboiements furieux et nous courent
sus avec des dents menaçantes.
Ce bruit considérable attire deux êtres hors de la tente: l’un est tout
courbé et tient par la main l’autre, tout petit. Ils viennent à notre
rencontre en traînant comme nous le pied sur la glace, afin de conserver
l’équilibre.
Le plus âgé est un homme cassé par les années, à tignasse grise, coupée
courte, et dont la tête me rappelle immédiatement le _Diogène_ de
Velasquez. Il a l’œil tout petit, malade et fort mauvais, car, pour
distinguer nos traits, il doit nous regarder sous le nez. Prenant
Dedeken pour un Chinois, il le salue: «Loïé.»
L’enfant qui l’accompagne est une fillette chétive de huit à dix ans.
Elle serait peut-être jolie si elle était plus propre. Sa figure ronde,
à nez imperceptible, est enluminée de jaune et de noir. Elle n’a jamais
été lavée, cela n’est pas douteux. Son costume est une robe de peau de
mouton sans taille, serrée par une corde de laine. Un petit couteau dans
une gaine de cuir pend à son côté. Nu-tête comme le vieillard, elle a
les cheveux en désordre sur le dos, et une tresse tordue en couronne les
relève sur son front.
Nous reconduisons le vieux lama à sa demeure; nous avons reconnu à ses
cheveux courts qu’il n’était point laïque. Lui ayant donné quelques
fruits secs, nous bavardons.
Il nous certifie que la saline près de laquelle nous avons campé hier
est le Bourbentso, et il nous apprend que la chaîne de montagnes
s’appelle Bourbentso Ré, c’est-à-dire montagne de Bourbentso; que le
Namtso est à quatre jours et qu’on y va par une route facile.
Ce pauvre vieux est très affable. Nous lui demandons du lait, car il
possède de nombreux yaks, que nous voyons au-dessous de nous, sur les
contreforts de la montagne. Il nous explique que l’herbe est mauvaise et
que les mamelles sont taries.
Il a près de sa demeure de petits sacs superposés; ils contiennent de la
farine d’orge grillée.
La tente où les deux Tibétains disparaissent est faite d’une bure de
laine noire. Elle est rectangulaire et couvre une surface d’environ
quatre pas carrés. Elle est soutenue aux angles par des piquets d’où
partent des cordes longues et tendues par d’autres piquets sur lesquels
elles posent et qu’on incline ou qu’on relève selon qu’on veut tendre ou
relâcher les cordes.
Et cette masse noire d’où partent des cordelettes a bien l’air d’une
grosse araignée déployant les articulations de ses pattes. Cette
comparaison est du père Huc. Mais cette araignée-ci n’a qu’un œil, et il
est sur le dos et longitudinal; c’est l’ouverture pour la fumée, que
recouvre un faux toit. La portière s’ouvre du côté de l’est, attendu la
constance des vents d’ouest, contre lesquels tout l’édifice est protégé
par un mur d’argols. Ces galettes que fabriquent les yaks sont en usage
pour les constructions et elles ont également servi à élever un mur en
demi-lune, sorte de cour où le bétail est garanti du vent.
En faisant l’inventaire de ce domaine, nous remarquons des sortes de
fours ronds, semblables à de petites tours qui viendraient à la hanche,
et qui sont des silos construits sur le sol, probablement parce qu’il
serait difficile de les creuser dedans. Ces «placards», en argol, bien
entendu, contiennent des morceaux d’étoffe, des touffes de laine, même
des chapeaux d’étoffe à forme élevée et à larges bords; des peaux de
yaks sont étendues près de la tente, pêle-mêle avec de petits pots ronds
de terre rouge et sonore.
Des plaques de schiste, où sont gravées des prières, sont déposées
derrière la tente, c’est-à-dire du côté du vent d’ouest, qui les prie en
passant. C’est là tout l’ameublement.
Il serait temps cependant que les Tibétains fassent preuve de bonne
volonté à notre égard, car notre vieil Imatch est sans force. Il ne peut
se tenir debout, il ne se traîne plus que sur les genoux. On doit le
charger sur son cheval. Hier le pauvre homme demandait que nous
l’abandonnions.
«Je suis perdu, disait-il, je ne vous suis d’aucune utilité: laissez-moi
sur la route».
Nous le soignons de notre mieux, mais nous ne pouvons le soulager.
Parpa est tombé plusieurs fois pendant l’étape et l’on a dû l’aller
chercher avec un chameau à quelques centaines de pas du bivouac, qu’il
n’avait pu atteindre.
Le petit Abdoullah gémit sans cesse; il ne peut marcher qu’en se tenant
à la sangle d’un chameau et il est incapable de porter son fusil.
Il nous faut absolument des chevaux, et nous en prendrons dès que
l’occasion se présentera.
Le 12 février, un violent vent d’ouest porte le dernier coup à notre
vieil Imatch.
Au moment de partir, il sanglote. On pourrait croire qu’il a le délire.
Il demande Parpa, car «je suis fini», dit-il, et il lui rappelle qu’il
est son débiteur: «A Tcharkalik, tu t’en souviens, je t’ai acheté des
bottes et tu n’en as pas reçu le prix. Si Allah m’aide et que je me
refasse, je te les payerai. Si Allah ne veut pas me porter plus loin et
que je meure--vous m’entendez tous--tu te payeras avec le peu que j’ai
et tu garderas le reste, car tu m’as donné à boire pendant la nuit.»
J’essaye de redonner courage à Imatch, mais c’est en vain: «Nous
arriverons bientôt à une ville, notre voyage est terminé; nous t’aimons
tous, nous te soignerons.»
--Merci, répond-il, merci. Excuse-moi si je ne fais pas le service, mais
je ne puis. La mort est là, elle a déjà pris mes jambes. Pardonne-moi!
Je ne pleurerai plus, je ne me découragerai plus. C’est fini.»
Nous chargeons le pauvre homme et nous partons désolés. Nous contournons
des contreforts, puis reprenons notre direction sud-est. Pour la
première fois, nous voyons sur la tête de trois affreuses femmes une
coiffure haute et semblable à un bonnet de pope.
Dans les fondrières qui bordent un lac nous apercevons ensuite des
hommes campés, et, à proximité, cinq ou six chevaux. Il n’y a pas une
minute à perdre. Nous exécutons un mouvement tournant, parfait au point
de vue stratégique, mais pour lequel il nous manque des masses.
En effet, Henri d’Orléans et moi en sommes les seuls auteurs, le reste
de notre bande étant occupé à ramasser du sel.
Dès que les Tibétains comprennent notre pensée, ils se lèvent, courent
vers leurs chevaux, mais pas assez vite pour que nous ne puissions
saisir un cheval et faire prisonniers leur chef et un des hommes. Leurs
armes ont été déposées en un tas et nous nous en emparons d’un seul
coup. Au lieu de venir au secours de leurs camarades, ils sautent sur
leurs chevaux et fuient avec une vitesse qui nous paraît considérable,
en suivant les bords du lac. Quelques coups de revolver tirés en l’air,
loin de les arrêter, accélèrent leur allure, et ces gens disparaissent
dans la montagne.
Le vieux brave, accroupi sur ses hardes, ne bouge pas; il est terrifié,
et, levant les pouces, il nous tire une langue suppliante. Il est
entouré de petits sacs de cuir contenant des provisions, et il nous
offre successivement, afin de nous adoucir, des poignées de fromage en
poudre, du zamba, de la viande séchée. Nous refusons, et il reste là,
marmottant des prières. Son émotion lui donne une étonnante activité de
cuisinier, car il ne cesse de puiser dans les sacs, d’enfoncer de la
glace dans les petits pots placés devant le feu, de mélanger la farine
et le beurre dans l’eau chaude, et il nous paraît qu’il gâte les sauces.
Il mange avec ses doigts de petites boulettes, il boit à petites gorgées
cette mixture de beurre rance et d’eau chaude.
Cela continue longtemps, sans qu’il cesse de murmurer des «Om mané padmé
houm» et de nous considérer d’un petit œil où le moins observateur
lirait une vive inquiétude.
Nous nous amusons un instant de son embarras, puis nous engageons
conversation quand tout notre monde est là. On lui explique que si nous
voulons des chevaux, c’est parce que plusieurs de nos gens ne peuvent
plus marcher et que nous ne voulons rien prendre sans le payer
généreusement. Nous l’appelons _appa_, _popeunn_, c’est-à-dire père,
frère, et il approuve en levant les pouces.
Nos chiens, qui courent sur lui avec des intentions malveillantes lui
causent un véritable effroi, et il nous supplie de les éloigner. Nous le
rassurons en lui expliquant qu’ils ne mordent pas ceux que nous appelons
«frères». Puis nous l’apprivoisons avec du sucre, et lorsqu’il le goûte,
il ne cache pas sa joie; puis c’est du raisin, des abricots: il exulte,
et il nous qualifie de «frères» à son tour.
Puis nous montrons des iambas et nous marchandons son cheval. Et, pour
prouver que nos intentions sont bonnes, nous rendons la liberté à son
compagnon, en lui permettant d’emporter sa pelisse. Celui-ci est à peine
à cent pas qu’il se sauve vers la montagne, abandonnant son chef sans la
moindre vergogne. Peut-être que la consigne est de fuir.
Sur ces entrefaites arrive un cavalier ayant un fanion rouge au canon de
son fusil. Il se dit propriétaire de moutons fusillés par Rachmed, et
immédiatement nous lui offrons le thé, mais il le boit dans sa propre
tasse, qu’il tenait enfouie sous sa pelisse. Ainsi le veulent la coutume
et le rite religieux: un Tibétain ne doit pas apposer ses lèvres à la
même place que des lèvres impures. Vous comprenez que les lèvres impures
sont les lèvres des autres.
Pendant ces réflexions on a tiré du sac un lingot d’argent, on le montre
au Tibétain propriétaire, qui demande à l’éprouver. Il le frotte sur une
pierre, le regarde, y remarque un cachet, et nous lui disons que c’est
le cachet de Péking. «Pétsin! Pétsin!» Il est rassuré.
Néanmoins, lorsqu’on lui a pesé le prix de ses agneaux, il examine
encore l’argent; puis, satisfait, il l’enferme dans un petit sac pendu à
son cou. Nous lui faisons cadeau d’un petit miroir: il n’en sait pas
l’usage, et d’abord ne voit pas son image reflétée. Notre prisonnier,
soumis à la même épreuve, se reconnaît et éclate d’un rire presque
idiot. Il donne avec volubilité des explications à son congénère, lequel
se regarde à nouveau et rit beaucoup en voyant son nez et son bonnet en
face de lui. Comme la nuit approche, il nous salue et part en riant.
Notre prisonnier est parfaitement apprivoisé, et il n’hésite pas à nous
demander l’autorisation de dormir à la place où il se trouve. Il supplie
qu’on le défende de nos chiens, et exprime le désir de posséder un petit
miroir. Nous lui promettons cela pour demain.
Dès ce soir, nous lui payons son cheval, que nous attachons près de nos
tentes, où nous transportons une panoplie de fusils à mèches et de
sabres appartenant aux fuyards.
Toute la nuit nos chiens aboient, et, dans le lointain, d’autres chiens
leurs répondent. A l’heure où commence cette demi-obscurité qui précède
les jours d’hiver, des hurlements de loups éclatent dans le silence. Ils
sont, de l’autre côté du lac, toute une bande, à nous donner le plus
lugubre des concerts. Je sors de la tente à ce moment et je trouve
Rachmed déjà debout.
«Rien de nouveau? dis-je.
--Rien; tout va comme hier, hommes et bêtes.»
A peine suis-je rentré dans la tente qu’il arrive, et, très triste, dit:
«Imatch vient de mourir.»
Hier encore, à l’arrivée au camp, je lui ai demandé s’il allait mieux.
«Mieux», avait-il répondu. Il avait bu du thé avec plaisir. Il est vrai
que son souffle était haletant, sa figure enflée. C’était pitié de le
voir étendre vers le feu ses doigts rouges et gonflés, qu’il promenait
sur la flamme sans les pouvoir réchauffer. Pourtant il s’intéressait
encore à ce qu’on faisait dans la tente; je l’avais vu poser des argols
dans le foyer par habitude de vieux Kizaï, véritable homme de steppe.
Placé à l’entrée de la tente, à l’endroit qu’il préférait, on l’avait
soigneusement enroulé dans sa pelisse et ses couvertures, et il s’était
étendu pour dormir.
Lorsqu’on lui avait demandé s’il désirait quelque chose, il avait dit:
«Merci.» Nul ne croyait que sa mort fût proche. Nous demandons à Rachmed
des détails sur la dernière heure de ce brave homme. «Quand les loups
ont hurlé, Imatch a appelé: «Parpa, _aka_ (frère aîné), donne-moi de
l’eau; Parpa, aka, j’ai soif.» Parpa a répondu: «L’eau est gelée, mais
je vais allumer du feu, je fondrai la glace et tu boiras.»--«C’est
bien.» Puis, l’eau prête, Imatch l’a bue sans aide, mais avec peine, et
en se réjouissant d’étancher la dernière soif. Ensuite il s’est étendu,
et s’est mis à gémir doucement. Soudain il s’est dressé, il est sorti de
la tente sur ses genoux afin de satisfaire un besoin et il est revenu à
sa place. Nous préparions le thé, on lui a offert la première tasse
prête; il a pu la tenir. Il a essayé de boire, mais il a dû rejeter la
gorgée qu’il avait dans la bouche. Il a rendu la tasse, et se couchant
il nous a appelés: «Hé! Timour, Iça, Abdoullah, Parpa, Rachmed.» Nous
l’avons entouré. S’étant soulevé péniblement sur son coude, il a dit,
séparant les paroles par des soupirs: «Je n’arriverai pas. Allah ne veut
pas me porter plus loin. Adieu. Je suis content de vous tous, vous
m’avez bien soigné. Adieu. Je suis mort.» Il est retombé sur le dos, et
d’un seul coup l’âme est sortie de son corps.»
Tel est le récit que nous écoutons à la lueur de notre lanterne, car le
jour n’est pas levé.
«Dès qu’il fera clair, dis-je à Rachmed, nous l’enterrerons. Cherche un
creux dans les fondrières. Il y en a d’assez grand pour y coucher un
homme.»
Imatch nous avait suivis depuis Djarkent, depuis la frontière de
Sibérie. Tous nous l’aimions, car s’il était rude en paroles, il était
bon, courageux, travailleur. Il soignait fort bien ses chameaux, qu’il
avait autrefois possédés en partie. Étant tombé dans les griffes d’un
usurier, il avait dû lui vendre ses bêtes avec lesquelles il
transportait des marchandises, et de propriétaire qu’il était, il était
devenu le serviteur de son créancier. Celui-ci nous avait vendu les
chameaux deux fois au moins le prix qu’il les avait achetés et Imatch
avait suivi la fortune de ses bêtes. Les gages que nous lui payions
étant très élevés, il comptait faire des économies, pouvoir acheter des
chameaux à son retour, et redevenir libre, «redevenir Imatch comme
devant», ainsi qu’il disait lui-même. Mais Allah en a décidé autrement.
Le pauvre Kirghiz ne reverra plus sa steppe.
On l’étend au fond d’un trou, enveloppé du feutre qui lui servait de
lit. On lui tourne la face vers le sud-est; il nous regardera partir et
verra la ville sainte par-dessus les océans qui embrassent le Nouveau
Monde. Les uns apportent des pierres dans le pan de leur pelisse, les
autres de la terre dans des sacs, afin de recouvrir le mort. Puis les
prières sont récitées avec des sanglots.
On fait les préparatifs de départ pour le Namtso, qui serait de l’autre
côté d’un chaînon s’allongeant en travers de notre chemin, au dire de
notre prisonnier.
Nous lui rendons la liberté, et nous lui remettons des cadeaux ainsi que
les armes prises la veille. A peine sommes-nous partis que les fuyards
d’hier apparaissent. Ils nous guettaient du haut de la montagne, nous
les voyons trotter vers leur chef.
La certitude que le Tengri Nor, que le Namtso, comme disent les
Tibétains, est là, nous donne un regain de vigueur. Nous regrettons que
nos chevaux soient incapables de nous suivre; nous les tirons par la
bride; ils se traînent derrière nous, car ils ne peuvent plus nous
servir qu’à porter notre selle, nos sacoches et notre manteau.
A mesure qu’on avance vers le sud, le lac semble s’élargir et grandir
aussi dans la direction du sud-ouest, et, comme la brume nous empêche de
voir sa fin, il prend l’immensité d’une mer sans rivage. Mais la brume
évanouie, on voit bien que ce n’est qu’une petite mer, qu’un grand lac
emprisonné dans les montagnes.
Le soleil du soir frappant la glace en fait jaillir des pierreries
superbes, des diamants énormes, des parures pour géants, et, entre
toutes ces merveilles d’une joaillerie féerique, éclate, isolé, un
brillant ayant les dimensions d’une colline. Nous nous souvenons alors
que nous avons devant nous le «Lac du Ciel», et cette fantasmagorie ne
nous surprend plus, un tel lac pouvant offrir tous les spectacles. Le
soleil descend, il se pose sur le sommet des collines, et le diamant
extraordinaire ne jette plus de feux: il devient un bloc de glace, et
l’écrin magique étalé devant nous semble une eau limpide qu’aucun vent
ne ride. Puis tout est rose. Le soleil plonge derrière la chaîne; il
verse un ruissellement d’or en fusion à l’extrémité du lac, et le
paysage se silhouette en offrant ce contraste: à notre droite,
c’est-à-dire au nord, d’où nous venons, ce sont des lignes douces, et au
sud, du côté de Lhaça, ce ne sont que lignes brisées, que crêtes
menaçantes, toute une traînée de pics semés à dessein dans le but
d’élever une insurmontable barrière.
Le temps de me demander si l’on a mis le Ningling Tanla à cette place
pour nous empêcher de passer, et la nuit tombe. Les loups poussent des
hurlements lamentables.
CHAPITRE IX
LES GENS DE LHAÇA
Après avoir dépassé le Namtso, nous sommes restés dans la passe de Dam
jusqu’au 7 mars, puis nous avons eu un premier faux départ.
Nous avons profité de ce premier arrêt pour observer des Tibétains de
conditions diverses et des lamas venus à cette place pour nous
surveiller. Nous avions besoin de leur aide pour continuer notre voyage
et nous ne nous sommes entendus qu’après des pourparlers qui semblaient
interminables, car on est assez mal pour bavarder à plus de cinq mille
mètres d’altitude, en hiver.
Le 20 février est le premier jour de leur année, qu’ils font suivre de
cinq autres jours de réjouissances. Dès le matin, l’interprète vient
nous inviter à nous rendre chez l’amban afin de célébrer la fête.
Ce brave Mogol a coiffé une sorte de capuchon rouge pour la circonstance
et il s’est livré à des libations nombreuses, on le voit bien. Il a les
yeux plus brillants que de coutume, il répand du reste une odeur
d’_arki_ qui nous dispense de chercher la raison de sa bonne humeur et
de la béatitude de son sourire.
«Venez, dit-il, venez vite. C’est le premier jour de la nouvelle année.
L’amban vous attend avec impatience. Il vous a préparé un repas. Venez.»
Nous descendons vers le camp tibétain, situé en aval du nôtre, de
l’autre côté de la glace. De nombreuses tentes noires entourent la tente
de l’amban et des principaux. C’est un va-et-vient de serviteurs
qu’aident les sauvages habitants des hauts plateaux. Malgré la rigueur
de la température, ceux-ci ont le bras droit hors de la pelisse, et la
moitié de leur corps apparaît complètement nu. Ce sont eux qui
recueillent l’argol, vont quérir la glace, dépècent les bêtes, soignent
les chevaux de selle, les mules, les yaks de bât et enfin soufflent
constamment le feu au moyen d’une outre fendue où ils emprisonnent
habilement l’air qu’ils expulsent par un tube de fer plongé dans le tas
d’argol.
Des guirlandes de prières relient les uns aux autres les sommets des
tentes, on dirait le pavoisement d’une flottille. Dans le camp il y a un
grouillement d’êtres et tout autour, sur les flancs de la montagne, un
fourmillement de yaks: ils ont servi à transporter les provisions pour
les cent ou deux cents individus qui nous honorent de leur présence. En
face de la tente de l’amban en est une autre ouverte, servant de
cuisine. Nous voyons auprès, un homme faisant les gestes de battre le
beurre dans une jarre: c’est, paraît-il, afin de mélanger le beurre au
thé: les Tibétains boivent ce mélange avec plaisir.
L’amban, leur chef laïque, nous attend devant sa tente, il envoie
quelques serviteurs assurer notre marche sur la glace en nous tenant par
le bras, car nous sommes des hôtes précieux. Nous grimpons la berge au
bas de laquelle on doit marcher avec précaution, et l’amban s’avance
au-devant de nous. Une fois de plus, nous constatons qu’il n’est pas
grand. Il nous accueille avec un sourire traversant sa lune ronde et
glabre; son front découvert de vieille fille qui perd les cheveux vers
la quarantaine nous semble marquer beaucoup d’intelligence. Il nous fait
entrer les premiers dans sa tente de toile à quatre faces, formée par
des portants sur lesquels se pose un toit pointu également à quatre
faces. Comme l’amban est un laïque, il n’emploie que des laïques pas
tondus, et un serviteur à cheveux longs, à tresse pendante, soulève la
portière.
L’amban nous invite à nous installer sur une sorte d’estrade, à droite
de la porte. Une autre estrade un peu plus haute, adossée au fond de la
tente, lui est réservée. Il s’y assied, jambes croisées, sur une peau de
tigre, s’adossant à des coussins, doublés les uns de soie de Chine, les
autres de calicot des Indes, si je ne me trompe.
Puis, sans plus tarder, nous lui demandons à quelle date viendra la
réponse de ses supérieurs, permettant l’organisation de notre départ.
«Vite, dit-il.
--Vous seriez bien aimable de nous dire ce que vous entendez par le mot
«vite», car dans certains pays cela veut dire: «Au bout d’une heure vous
aurez ce que vous demandez»; dans d’autres: «Après un jour ou une
année». Et chez vous quel sens à Ce mot?»
Le traducteur mogol nous paraît plus que jamais sous l’influence de
l’arki et il commence par rire de bon cœur, puis il traduit ces paroles,
et l’amban rit à son tour.
«Il est vrai, dit-il, que l’on doit s’entendre sur le sens des mots. Je
puis vous dire que «vite» signifie dans six jours environ, car nos chefs
auront sans doute besoin de consulter le mandarin chinois. Or il est
absent de Lhaça et il habite à l’ouest, à deux journées de la ville.
Croyez que je regrette ces retards, mais ils sont inévitables.»
Sur ces entrefaites, entre le chef des lamas ici présents, et il
s’assied à gauche de l’amban. Devant eux, une petite table supporte
leurs tasses que surmonte un couvercle en argent. Des jeunes gens
versent fréquemment du thé au beurre contenu dans des théières en terre
cuite.