il me supplie de lui dire la vérité.
«C’est un lac gelé que tu trouveras plus loin», lui dis-je très
sérieusement.
Et le Petit Homme gémit: «Nous n’en sortirons jamais»:
La journée cependant se passe en réjouissances. Ces sentiers parallèles
se dirigent dans le même sens, vers le sud-est, et doivent être une
grande route. Il ne nous faut plus que voir des hommes pour acquérir la
certitude que nous sommes bel et bien sur la route du Namtso (Tengri
Nor) et de Lhaça. Demain, peut-être après-demain, nous les
rencontrerons. Que se passera-t-il?
Le lendemain 29, nous partons tard, car nous avons perdu un chameau. On
le cherche dans toutes les directions; les hommes reviennent et disent
qu’ils n’ont rien vu et que l’animal doit être tombé dans un trou. Je
les contrains à recommencer leurs recherches, les engageant à examiner
les ravins assez profonds que les eaux ont taillés dans l’épaisseur du
plateau.
Rachmed ne tarde pas à ramener l’animal; et il nous raconte qu’il l’a
trouvé dormant dans un ravin, à l’abri du vent, en plein soleil. La
place était bonne, et, fatigué des longues marches, du vent glacial, le
chameau ne demandait que du repos, et il ne voulait pas se lever.
Tout près de là, Rachmed a remarqué une véritable route allant vers le
sud-est. Déjà nous avions indiqué la direction à prendre: nous devions
nous diriger sur une plaque de glace aperçue du haut d’un mamelon. Le
chemin bien frayé que le chameau avait fait trouver, passant
certainement non loin de cette glace, il fut immédiatement décidé de le
suivre. Et nous voici à 4.400 mètres, sur une véritable route que les
troupeaux ont frayée dans la steppe. Nous observons alors que nos
chevaux ne savent plus suivre cette piste bien tracée, ils s’en écartent
sans raison; quelques mois passés dans les solitudes qu’aucun chemin ne
sillonne ont suffi à les déshabituer de leur routine: ils ont oublié
tout ce qu’ils avaient appris dans les pays habités et ne savent plus
que poser un pied devant l’autre, machinalement.
Le soir, au «camp de la Grande Route», on organise une loterie. Le
gagnant sera celui qui aura dit le plus approximativement la date à
laquelle nous devons rencontrer les Tibétains. Grâce à la descente,
tous, hommes et bêtes, sont ragaillardis.
Qui gagnera le gros lot? Celui qui a donné la date la plus éloignée de
la rencontre l’a reportée à vingt jours. Timour est le moins pessimiste:
selon lui, dans quatre jours nous apercevrons les Tibétains. A notre
avis, il gagnera.
CHAPITRE VIII
LES TIBÉTAINS PASTEURS
Bien que nous descendions chaque jour un peu en suivant les pentes
douces d’une steppe mamelonnée, le froid sévit toujours. Le minimum du
29 janvier a été de -33 degrés, celui du 30 janvier est de -35, à une
altitude de 4.380 mètres. Il y a bien longtemps que nous n’avons été
aussi bas et nous nous sentons moins lourds: nos pelisses chargent moins
nos épaules, nous marchons d’un pas qui nous semble léger, nous ne nous
traînons plus.
La certitude que les Tibétains sont aux environs fait que notre troupe
est sur le qui-vive. Comme nous n’avons plus besoin de nous préoccuper
de la route, notre œil examine avec le plus grand soin les crêtes des
collines, les points qui se meuvent, les taches qui ressemblent à des
tentes. On s’attend à une rencontre.
_31 janvier._--Pendant qu’on commence à charger les bêtes, nous prenons
le thé sous la tente. Soudain nous entendons des exclamations, des
éclats de voix, et Abdoullah apparaît avec un visage rayonnant de joie
et il nous dit:
«Vous pouvez ouvrir votre bourse, il va falloir payer celui qui a gagné.
Un homme s’approche.»
Nous lui recommandons de bien l’accueillir, de lui offrir le thé, de le
retenir auprès du feu, de l’amadouer enfin et de tâcher d’en obtenir un
renseignement.
Bientôt le Tibétain est là, on le salue en mogol et il répond dans la
même langue; tous les hommes l’entourent et lui parlent à la fois, et je
les entends plaisanter le nouveau venu et s’en moquer entre eux.
Rachmed vient vite nous dire son impression:
«Il est laid au delà de ce que vous pouvez imaginer, les ours sont
certainement plus beaux.»
Lorsque nous jugeons que la glace est rompue, nous sortons les uns après
les autres; Henri d’Orléans, son appareil à la main.
Notre présence produit son effet sur l’hôte, qui s’est assis près du
feu. Il se lève en nous voyant, nous appelle _bembo_, c’est-à-dire chef,
et, pour nous saluer, il élève les pouces et tire une langue démesurée
en s’inclinant profondément. On l’engage à se rasseoir et nous
l’examinons tandis qu’il tient conversation avec Abdoullah--si une
conversation est possible avec dix mots mogols et quatre mots tibétains.
C’est un tout petit être, à face glabre couverte d’une couche de
graisse, de crasse, de fumée et sillonnée de rides nombreuses et
profondes. L’œil enfoncé dans l’orbite est un point noir sous des
paupières gonflées; la prunelle brune flotte, pour ainsi dire, dans une
cornée très pigmentée avec laquelle elle se confond presque. La figure
est rétrécie par de longues mèches de cheveux pendant le long des joues
caves; le nez est large et il tombe sur une bouche édentée à lèvres
épaisses; le menton carré, en avant, n’a pas le moindre poil. Cet
individu est chétif, il montre une main minuscule et sale, lorsqu’il
manie sa tabatière creusée dans un bout de corne. Il verse sur l’ongle
de la main droite un tabac rouge réduit en poudre, qu’il loge dans son
nez en reniflant.
Le costume est à l’avenant du personnage. La coiffure consiste en une
bande de peau prenant le front, laissant le sommet de la tête à
découvert et s’attachant derrière la nuque. Une tresse de cheveux
descend aux reins; elle enfile un ou deux anneaux taillés dans des os
d’animaux. Son propriétaire doit la pommader avec de la graisse de temps
en temps, car la partie du vêtement qu’elle frotte est plus luisante et
plus grasse que le reste.
La pelisse, en peau de mouton, qui recouvre le corps nu de notre hôte
est d’une malpropreté absolue. Depuis combien de temps en fait-il usage?
on ne peut le dire. Sa couleur est en harmonie parfaite avec le teint de
celui qui la porte.
Cette pelisse est de la taille de son propriétaire. Elle est relevée,
pour faciliter la marche, au moyen d’une corde, et à la hauteur des
hanches se forme un énorme pli, destiné à servir de poche, de sac même.
Nous le comprenons par ce que notre homme met à cette place et par ce
qu’il en tire. Il y met le pain qu’on lui donne, sa tabatière, un
morceau de viande. Il en tire un fuseau de main, dont le manche est une
corne d’orongo polie, et la croix, un bois que nous croyons être le
houx.
Ses jambes maigres sont enfermées dans un bas de bure fendu sur le
mollet et retenu au-dessus par une jarretière de tresse. Ce bas est
fortifié sous le pied par une semelle épaisse comme celle des
espadrilles.
Tout en questionnant, en demandant où nous allons, le Tibétain prise
fréquemment ou bien il file paisiblement de la laine de yak. Ce Tibétain
n’est pas beau.
Grâce à une mimique à la portée de toutes les intelligences, on explique
à ce brave homme que nos chameaux et nos chevaux sont morts, que les
cinq ou six moutons que nous possédons ne sont pas mangeables: c’est
pour cette raison que nous leur laissons la vie. Et nous le prions de
vouloir bien nous vendre du beurre, des chevaux, des moutons. Il nous
invite alors à le suivre près de sa tente: elle se trouverait au delà
d’un rocher dans la direction de l’ouest.
Nous le remercions de son obligeance, mais nous nous excusons en lui
disant que nous voulons aller du côté du sud-est. Et, avec une mauvaise
foi et un aplomb de sauvage, il nous en veut détourner en nous
expliquant que Lhaça n’est pas de ce côté, mais à l’ouest. Il nous
demande incidemment, en joignant les mains et en prenant une attitude
recueillie, si nous allons prier le _Tale Lama_, et nous lui répondons
affirmativement. Il insiste de nouveau pour que nous allions vivre
quelque temps dans son campement, où nous trouverons tous les vivres
possibles et de l’herbe pour nos bêtes.
Nous en sommes là de la conversation avec ce petit vieux, qui nous
paraît un rusé compère, lorsque nous voyons descendre le long des
collines plusieurs troupeaux escortés par des cavaliers. Les troupeaux
se tiennent à distance, mais des cavaliers s’approchent de nous. A cette
vue, notre interlocuteur veut se lever et partir, mais nous lui offrons
encore une tasse de thé et nous lui montrons des _iamba_ (lingots
d’argent) que nous lui remettrons en échange de moutons.
Il pousse un cri et fait signe à un berger, qui arrive au petit trot. Il
lui explique l’affaire, celui-ci à son tour crie, et l’on dirige le
troupeau vers notre camp.
Ce berger nous semble moins vieux que le premier, il est un peu plus
grand, très maigre aussi et l’on est d’abord frappé de la brusquerie de
ses mouvements. Sa démarche saccadée, ses pas menus, rapides, un léger
balancement, une certaine manière de jeter les genoux me font penser à
un être ayant des jambes de bête, de chèvre, et un corps d’homme. La
tête longue, le nez court, épaté, aux narines bien ouvertes, les
pommettes saillantes, la bouche large, d’où sortent deux dents qui
tiennent les lèvres constamment écartées--des lèvres de ruminant,
épaisses et musclées,--la mâchoire inférieure très forte, font penser à
un petit-fils du Minotaure.
Évidemment il y a du sang de bête dans les veines de ce berger; des
idées mythologiques me passent par la tête. Il s’appuie sur une longue
lance au fer bien aiguisé, il la serre avec une patte noire, aux ongles
courts, aux doigts d’à peu près égale grandeur. A sa ceinture est passé
un sabre large, long; le fourreau de bois est plaqué de fer; mais la
lame n’est pas très bonne, elle est ébréchée; pour ne pas gêner la
marche, le sabre est placé horizontalement. Ce Tibétain a, en outre, sur
le dos, un fusil court, de petit calibre, terminé par une fourche
fabriquée avec des cornes d’orongo un peu polies; la crosse en est
courte, carrée, dans la forme des fusils orientaux; on met le feu à la
poudre au moyen d’une mèche. La lance nous paraît l’arme la plus
redoutable.
En attendant l’arrivée du troupeau de moutons, les deux Tibétains
conversent entre eux, soupèsent nos sacs, nos coffres, et ils
pousseraient plus loin l’indiscrétion si l’on ne mettait le holà en les
menaçant d’un revolver, en riant. Cet instrument les effraye, et il
détourne leur attention. Ils veulent l’examiner. On leur montre les six
cartouches qu’il contient; la grosseur de la balle les surprend, et
quand, pour leur donner une idée de la longueur de la portée, on leur
propose de tuer des moutons qui sont à plus de 600 mètres, ils font des
gestes de dénégation avec une figure contrariée. On les rassure.
Ils examinent si tous nos hommes ont des armes aussi extraordinaires et
remarquent que tous ont en effet un étui de cuir au côté; ils parlent
entre eux.
Nous les prions de nous procurer des chevaux, que nous payerons bien.
Ils s’engagent à nous en amener le lendemain. Ils nous font voir ceux
qu’ils montent. Ce sont des poneys à long poil, tels qu’en produisent
les pays du Nord. Ceux-ci ont la tête assez courte et forte, leurs
proportions sont parfaites, et, en mesurant la largeur du poitrail et la
solidité de l’encolure, nous ne nous étonnons plus de les voir si bien
tricoter sur leurs jambes sèches et irréprochables. Leurs maîtres les
conduisent avec une simple lanière attachée autour du nez: quand la bête
est vive, ils la lui passent dans la bouche, ils tirent dessus,
dirigeant leur monture au moins de ce côté. Ces cavaliers ne se servent
pas du mors: le geste et le fouet suffisent.
Ces poneys, que leurs maîtres approchent sans difficulté, sont effrayés
par nos costumes et essayent de fuir dès que nous voulons les toucher.
La selle est en bois et munie de deux étriers courts, ne pendant pas
au-dessous du ventre du cheval, de sorte que le cavalier a les genoux au
niveau du ventre.
Les Tibétains partis, il est curieux d’entendre les réflexions de notre
monde. On pouvait croire, quelques jours auparavant, lorsque tous
soupiraient après eux, que l’on se réjouirait non seulement en les
voyant, mais qu’on les prendrait en amitié sans hésiter. Et aujourd’hui
que les voilà enfin, ces hommes tant désirés, l’un dit: «Sont-ils laids!
sont-ils sales! Quels sauvages! On dirait des bêtes sans âmes!» L’autre:
«Avez-vous remarqué combien ils aiment l’argent? Et quelle défiance!
Nous croire capables de leur donner de mauvais lingots!»
Nous sommes sur la grande route de Lhaça, il est impossible d’en douter,
et c’est pour nous une grande peine en moins. Nous allons suivre le
chemin, et plus nous avancerons, moins il nous sera possible de perdre
la bonne direction; la route sera encore mieux marquée.
Le mal est que nos bêtes sont presque à bout de forces, et que plusieurs
de nos hommes marchent avec une extrême difficulté.
Le vieil Imatch va très mal, il a eu les pieds gelés. Un orteil est sur
le point de se détacher, les plaies sont affreuses, et l’on se demande
comment cet homme peut se tenir à cheval. Il souffre constamment du mal
de montagne et nous ne pouvons rien faire pour le soulager. Il lui
faudrait sa steppe au niveau de la mer, mais elle est bien loin, et il
est probable qu’il ne la reverra plus.
Le matin du 1er février, par un vent d’ouest et un ciel couvert, nous
apercevons des troupeaux de yaks, de moutons qui gagnent la région que
nous venons de traverser. Pas un seul ne vient de notre côté. Les
bergers ne se soucient probablement pas de faire notre connaissance. On
leur aura dit que nous avions besoin de bêtes de somme et de chevaux,
que nous sommes armés jusqu’aux dents, et que nous n’avions pas l’air
timide. Ils préfèrent ne pas nous tenter, et ils s’éloignent.
Nous allons charger et partir, car nous ne comptons pas que nos
connaissances de la veille nous amèneront les chevaux que nous voulions
leur acheter. Soudain cinq cavaliers se dirigent vers nous en
trottinant. Ils s’arrêtent à deux ou trois cents mètres, confient les
chevaux à l’un d’eux et viennent à pied jusqu’au camp. Nous
reconnaissons notre petit vieux d’hier. Il nous tire la langue très
poliment, ses compagnons l’imitent; nous ne les avons pas encore vus.
L’un d’eux, à profil d’aigle, a la tresse ornée d’agates, de mauvaises
turquoises, d’anneaux de cuivre; sa pelisse est bordée de peau de
panthère.
Ces gens déposent à nos pieds un pot de lait de dimensions
insignifiantes, sur lequel personne ne se précipite, en raison du parfum
qu’il dégage; en outre, une motte de beurre rance enveloppée dans un
morceau de peau et un petit sac de _zamba_ ou farine d’orge grillée. Ils
nous examinent avec une vive curiosité; ils montrent une grande réserve
lorsque nous les questionnons, et font preuve d’une rapacité
remarquable. Le vieux, à qui l’on parle des chevaux promis, dit qu’il
n’en a pas, qu’ils sont partis du côté de l’ouest. Nous ne tirons rien
de ces gaillards-là: ils affectent de ne pas comprendre chaque fois que
nous prononçons le nom de Lhaça, de Namtso, de Ningling Tanla.
Heureusement qu’un des leurs est moins défiant ou moins intelligent.
Tandis qu’on occupe les trois autres, nous entamons les négociations
avec un pauvre diable à peine couvert, au profil de nègre, aux yeux
imperceptibles, au front d’enfant. Nous commençons par lui offrir un peu
de sucre, puis un ou deux abricots séchés, ensuite quelques raisins
secs. Il goûte tout cela et le trouve délicieux. Alors on lui dit que
nous allons prier le Tale Lama, et aussitôt ce fervent Tibétain jette
son quasi-bonnet à terre, tombe à genoux, joint les mains et se tourne
instinctivement vers Lhaça en marmottant des prières. Nous joignons
aussi les mains et répétons avec lui: «Om mané padmé houm!» et nous lui
expliquons que tout ce qui est renfermé dans nos coffres est destiné au
Tale Lama. Il trouve nos intentions excellentes, il fait une mine pour
nous approuver, rien n’étant trop bon pour le Tale Lama; puis
brusquement il nous tend la main grande ouverte et fait le geste de
manger. Nous devinons sans peine qu’il n’a pas oublié les abricots
séchés; on lui en donne encore quelques-uns, et sa figure s’illumine. On
casse un noyau et l’on mange devant lui le contenu. Il se met à genoux,
en casse un sur une pierre, le mange, et il nous tire la langue.
Et alors, lui montrant la direction vers laquelle il s’inclinait tout à
l’heure par habitude en priant, nous lui disons:
«Lhaça?»
Il jette un coup d’œil vers ses compagnons, dans la crainte qu’ils ne
l’aperçoivent; puis, les voyant très occupés à considérer un fusil, il
dit de la tête:
«Oui, c’est Lhaça!»
Et en tibétain nous lui demandons:
«Lhaça, combien de jours?»
Au lieu de répondre, cet innocent nous tend la main: nous lui donnons un
peu de sucre en étouffant un violent éclat de rire.
Alors, se cachant derrière notre tente, il trace sur le sable une courbe
du côté du sud-est, et prenant un argol, il le pose au bout de la
courbe, et d’un ton satisfait, fier de son dessin, il dit en posant le
doigt sur l’argol:
«Lhaça!» et il joint les mains.
Puis nous lui parlons de la grande saline de Boultso, ainsi nommée sur
les cartes, et lui prononce «Bourbentso», et place un argol sur la
courbe. Nous prononçons le nom de Namtso (le Tengri Nor des Mogols), et
il pose encore un argol sur la courbe, un peu plus loin.
«Namtso, dit-il.
--Et Ningling Tanla», brusquons-nous.
Il tombe à genoux, pose un argol au sud de l’argol du lac Namtso, et
prie avec ferveur la montagne sainte. Il se relève et tend encore la
main: on lui donne un abricot; il avance la tête d’un air de malice et
en réclame encore deux: il les reçoit; et alors, pour nous remercier, il
ouvre une gueule de crocodile d’où sort une massive langue de bœuf
couvrant son énorme menton. Quelle langue! Dedeken pense qu’à elle seule
elle remplirait une boîte à conserves.
Notre homme étant devenu familier, nous lui demandons encore:
«Combien de jours jusqu’à Bourbentso?
--Trois jours, dit-il.
--Jusqu’à Namtso?
--Huit jours.
--Jusqu’à Lhaça?
--Douze jours.»
Voilà des renseignements. Sont-ils exacts?
Cela est possible. En tous cas, ces chiffres donnés par ce gourmand ne
précisent rien quant à la distance. Il dit sans doute la vérité, mais il
faut comprendre qu’il est allé lui-même en trois jours à Bourbentso, que
le huitième jour il était au Namtso et que le douzième il entrait à
Lhaça.
Lorsque nous avons appris de ce Tibétain ce que nous voulions savoir,
nous nous éloignons. Mais il ne veut pas lâcher prise; il s’approche en
tirant sa formidable langue de bœuf, et, s’accroupissant rapidement
devant nous, il trace vite sa carte, et disposant les argols il récite
avec volubilité:
«Bourbentso trois jours, Namtso huit jours, Lhaça douze jours.»
Et, la langue pendante, il tend la main; comme il nous amuse, nous lui
donnons quelque chose. Il enfouit ce qu’il reçoit dans le pli de sa
pelisse derrière son dos et s’éloigne en riant.
Il revient plusieurs fois à la charge, mais nous le remercions à notre
tour, car il viderait nos poches.
Le 2 février, une troupe de cavaliers bien montés, tous armés, nous
observe à distance et finit par s’approcher de nous. On échange des
saluts et l’on s’efforce d’obtenir de ces gens qu’ils nous vendent des
chevaux. Ils regardent l’argent que nous leur montrons, mais ne
répondent rien. Voulant savoir quelles sont leurs intentions, nous
saisissons un bidet qui ferait notre affaire; son propriétaire reste
avec nous, mais les autres s’éloignent. Nous proposons un prix, le
Tibétain refuse en nous expliquant que le _bembo_, le chef le punirait
s’il nous le cédait. Il ne peut rien faire sans autorisation. Nous le
relâchons après lui avoir fait un cadeau et l’avoir engagé à nous
apporter beaucoup de zamba; nous voulons le donner à nos bêtes. Cet
homme nous répond que lui-même est un ami, mais que le bembo seul
décidera de l’affaire.
Dorénavant nous voyons fréquemment des Tibétains, mais à distance. A
notre approche, ils rassemblent leurs troupeaux, les chassent vers la
montagne; ils paraissent prendre surtout grand soin que leurs chevaux ne
se trouvent pas à notre portée.
Le 3 février, deux indigènes viennent nous offrir des quartiers de
mouton séché. Après des tâtonnements, des défiances de part et d’autre,
la conversation s’engage et nous obtenons des renseignements. Au dire de
l’homme, la route va dans la plaine jusqu’au Ningling Tanla; elle est
bonne, on trouve de l’herbe, de la glace, de la neige. Ce sauvage paraît
avoir l’intelligence assez vive; il donne une véritable leçon de
tibétain à Dedeken, s’efforçant de prononcer distinctement le nom des
choses qu’on lui montre.
C’est une glace de poche qui l’a rendu très loquace, et sa bonne volonté
ne se dément pas un instant, parce que nous lui avons promis une petite
chromolithographie s’il nous dit la vérité. Tandis que cet homme
chevauche à nos côtés, nous voyons quelques crottes de chameau.
«Qu’est cela? lui demandons-nous.
--Tangout», répond-il.
C’est le nom que l’on donne ici aux Kalmouks. Nous aurions donc retrouvé
leurs traces en même temps que la grande route. Et nous demandons:
«Tangout, Tale Lama Lhaça?
«Tangout, Tale Lama Lhaça», répète-t-il après nous. Nous pensons que ce
doivent être ces pèlerins que nous avons rencontrés, de qui nous avons
perdu les traces et qui, prenant plus à l’est, ont rejoint ici la grande
route.
Notre interlocuteur nous donne à entendre qu’il n’est pas de chemin plus
direct que celui-ci vers Lhaça. Nous nous faisons, il faut croire, très
vite à ces physionomies de barbares, car nous découvrons déjà de
l’intelligence et un air entendu à notre marchand de viande séchée.
Comme il nous accompagne jusqu’à notre bivouac et que la nuit est venue,
nous l’invitons à reposer près de nos hommes; mais il n’accepte pas, et
part pour son _kiim_ (sa demeure), après avoir laissé son cheval brouter
quelques racines. La lune est brillante, et il nous la montre, voulant
nous faire comprendre qu’il verra clair et ne perdra pas son chemin.
Il nous remercie avec effusion pour tous les cadeaux que nous lui avons
faits, pouces levés et langue pendante, en homme bien élevé. Lorsque
nous lui rendons la viande dont nous n’avons que faire, en le priant
d’en conserver le prix, il se prosterne et nous expose que notre
générosité est bien placée:
«Ceux que vous avez vus hier sont des chefs, et moi je suis pauvre.»
En tous pays, il y a des riches et des pauvres.
Un beau clair de lune nous vaut 31 degrés de froid, accompagnés d’une
légère brise ouest. Nous ne campons plus dans les coins abrités, mais
sur les terrasses, d’où nous dominons la plaine et où nous sommes
éloignés des hauteurs... pour avoir le temps de décharger plusieurs fois
nos armes sur des cavaliers qui en descendraient au galop.
Nos chiens font une excellente garde et nous préviennent de tout ce qui
se passe aux environs. L’un d’entre eux, mâtin à long poil roux, a
l’habitude de se coucher à plus de 100 mètres du camp et de veiller
toute la nuit; c’est lui qui prévient nos deux bassets chargés de
veiller sur les tentes et ne les quittant pas. Ces trois excellentes
bêtes semblent avoir compris l’importance de leur tâche, et elles ne
laissent approcher aucun Tibétain sans notre permission. Nous dormons
donc en parfaite sécurité.
Le froid continue, car le minimum de la nuit du 4 est de -29°,5, mais le
vent est tombé. Dans la matinée du 5, le vieux chef revient escorté
d’une vingtaine de Tibétains. Il dit de nouveau à notre interprète
combien sa position est délicate. Il sera puni si nous passons. Pourquoi
n’attendrions-nous pas des ordres de Lhaça dans une bonne place où nous
trouverions de l’herbe, de la viande fraîche, de l’eau, toutes les
choses désirables?
Il voudrait nous présenter ses respects, mais on refuse de l’accueillir
avant qu’il ait vendu des chevaux. Nous en avons besoin, et s’il est
bien disposé, la meilleure manière de nous le prouver est de nous en
vendre.
«Je vous vendrai, et même je vous donnerai des moutons; mais, quand à
des chevaux, à moins d’un ordre je ne le puis.»