Et, cette dernière espérance lui étant ravie, sa figure s’assombrit et

il me supplie de lui dire la vérité.

«C’est un lac gelé que tu trouveras plus loin», lui dis-je très

sérieusement.

Et le Petit Homme gémit: «Nous n’en sortirons jamais»:

La journée cependant se passe en réjouissances. Ces sentiers parallèles

se dirigent dans le même sens, vers le sud-est, et doivent être une

grande route. Il ne nous faut plus que voir des hommes pour acquérir la

certitude que nous sommes bel et bien sur la route du Namtso (Tengri

Nor) et de Lhaça. Demain, peut-être après-demain, nous les

rencontrerons. Que se passera-t-il?

Le lendemain 29, nous partons tard, car nous avons perdu un chameau. On

le cherche dans toutes les directions; les hommes reviennent et disent

qu’ils n’ont rien vu et que l’animal doit être tombé dans un trou. Je

les contrains à recommencer leurs recherches, les engageant à examiner

les ravins assez profonds que les eaux ont taillés dans l’épaisseur du

plateau.

Rachmed ne tarde pas à ramener l’animal; et il nous raconte qu’il l’a

trouvé dormant dans un ravin, à l’abri du vent, en plein soleil. La

place était bonne, et, fatigué des longues marches, du vent glacial, le

chameau ne demandait que du repos, et il ne voulait pas se lever.

Tout près de là, Rachmed a remarqué une véritable route allant vers le

sud-est. Déjà nous avions indiqué la direction à prendre: nous devions

nous diriger sur une plaque de glace aperçue du haut d’un mamelon. Le

chemin bien frayé que le chameau avait fait trouver, passant

certainement non loin de cette glace, il fut immédiatement décidé de le

suivre. Et nous voici à 4.400 mètres, sur une véritable route que les

troupeaux ont frayée dans la steppe. Nous observons alors que nos

chevaux ne savent plus suivre cette piste bien tracée, ils s’en écartent

sans raison; quelques mois passés dans les solitudes qu’aucun chemin ne

sillonne ont suffi à les déshabituer de leur routine: ils ont oublié

tout ce qu’ils avaient appris dans les pays habités et ne savent plus

que poser un pied devant l’autre, machinalement.

Le soir, au «camp de la Grande Route», on organise une loterie. Le

gagnant sera celui qui aura dit le plus approximativement la date à

laquelle nous devons rencontrer les Tibétains. Grâce à la descente,

tous, hommes et bêtes, sont ragaillardis.

Qui gagnera le gros lot? Celui qui a donné la date la plus éloignée de

la rencontre l’a reportée à vingt jours. Timour est le moins pessimiste:

selon lui, dans quatre jours nous apercevrons les Tibétains. A notre

avis, il gagnera.

CHAPITRE VIII

LES TIBÉTAINS PASTEURS

Bien que nous descendions chaque jour un peu en suivant les pentes

douces d’une steppe mamelonnée, le froid sévit toujours. Le minimum du

29 janvier a été de -33 degrés, celui du 30 janvier est de -35, à une

altitude de 4.380 mètres. Il y a bien longtemps que nous n’avons été

aussi bas et nous nous sentons moins lourds: nos pelisses chargent moins

nos épaules, nous marchons d’un pas qui nous semble léger, nous ne nous

traînons plus.

La certitude que les Tibétains sont aux environs fait que notre troupe

est sur le qui-vive. Comme nous n’avons plus besoin de nous préoccuper

de la route, notre œil examine avec le plus grand soin les crêtes des

collines, les points qui se meuvent, les taches qui ressemblent à des

tentes. On s’attend à une rencontre.

_31 janvier._--Pendant qu’on commence à charger les bêtes, nous prenons

le thé sous la tente. Soudain nous entendons des exclamations, des

éclats de voix, et Abdoullah apparaît avec un visage rayonnant de joie

et il nous dit:

«Vous pouvez ouvrir votre bourse, il va falloir payer celui qui a gagné.

Un homme s’approche.»

Nous lui recommandons de bien l’accueillir, de lui offrir le thé, de le

retenir auprès du feu, de l’amadouer enfin et de tâcher d’en obtenir un

renseignement.

Bientôt le Tibétain est là, on le salue en mogol et il répond dans la

même langue; tous les hommes l’entourent et lui parlent à la fois, et je

les entends plaisanter le nouveau venu et s’en moquer entre eux.

Rachmed vient vite nous dire son impression:

«Il est laid au delà de ce que vous pouvez imaginer, les ours sont

certainement plus beaux.»

Lorsque nous jugeons que la glace est rompue, nous sortons les uns après

les autres; Henri d’Orléans, son appareil à la main.

Notre présence produit son effet sur l’hôte, qui s’est assis près du

feu. Il se lève en nous voyant, nous appelle _bembo_, c’est-à-dire chef,

et, pour nous saluer, il élève les pouces et tire une langue démesurée

en s’inclinant profondément. On l’engage à se rasseoir et nous

l’examinons tandis qu’il tient conversation avec Abdoullah--si une

conversation est possible avec dix mots mogols et quatre mots tibétains.

C’est un tout petit être, à face glabre couverte d’une couche de

graisse, de crasse, de fumée et sillonnée de rides nombreuses et

profondes. L’œil enfoncé dans l’orbite est un point noir sous des

paupières gonflées; la prunelle brune flotte, pour ainsi dire, dans une

cornée très pigmentée avec laquelle elle se confond presque. La figure

est rétrécie par de longues mèches de cheveux pendant le long des joues

caves; le nez est large et il tombe sur une bouche édentée à lèvres

épaisses; le menton carré, en avant, n’a pas le moindre poil. Cet

individu est chétif, il montre une main minuscule et sale, lorsqu’il

manie sa tabatière creusée dans un bout de corne. Il verse sur l’ongle

de la main droite un tabac rouge réduit en poudre, qu’il loge dans son

nez en reniflant.

Le costume est à l’avenant du personnage. La coiffure consiste en une

bande de peau prenant le front, laissant le sommet de la tête à

découvert et s’attachant derrière la nuque. Une tresse de cheveux

descend aux reins; elle enfile un ou deux anneaux taillés dans des os

d’animaux. Son propriétaire doit la pommader avec de la graisse de temps

en temps, car la partie du vêtement qu’elle frotte est plus luisante et

plus grasse que le reste.

La pelisse, en peau de mouton, qui recouvre le corps nu de notre hôte

est d’une malpropreté absolue. Depuis combien de temps en fait-il usage?

on ne peut le dire. Sa couleur est en harmonie parfaite avec le teint de

celui qui la porte.

Cette pelisse est de la taille de son propriétaire. Elle est relevée,

pour faciliter la marche, au moyen d’une corde, et à la hauteur des

hanches se forme un énorme pli, destiné à servir de poche, de sac même.

Nous le comprenons par ce que notre homme met à cette place et par ce

qu’il en tire. Il y met le pain qu’on lui donne, sa tabatière, un

morceau de viande. Il en tire un fuseau de main, dont le manche est une

corne d’orongo polie, et la croix, un bois que nous croyons être le

houx.

Ses jambes maigres sont enfermées dans un bas de bure fendu sur le

mollet et retenu au-dessus par une jarretière de tresse. Ce bas est

fortifié sous le pied par une semelle épaisse comme celle des

espadrilles.

Tout en questionnant, en demandant où nous allons, le Tibétain prise

fréquemment ou bien il file paisiblement de la laine de yak. Ce Tibétain

n’est pas beau.

Grâce à une mimique à la portée de toutes les intelligences, on explique

à ce brave homme que nos chameaux et nos chevaux sont morts, que les

cinq ou six moutons que nous possédons ne sont pas mangeables: c’est

pour cette raison que nous leur laissons la vie. Et nous le prions de

vouloir bien nous vendre du beurre, des chevaux, des moutons. Il nous

invite alors à le suivre près de sa tente: elle se trouverait au delà

d’un rocher dans la direction de l’ouest.

Nous le remercions de son obligeance, mais nous nous excusons en lui

disant que nous voulons aller du côté du sud-est. Et, avec une mauvaise

foi et un aplomb de sauvage, il nous en veut détourner en nous

expliquant que Lhaça n’est pas de ce côté, mais à l’ouest. Il nous

demande incidemment, en joignant les mains et en prenant une attitude

recueillie, si nous allons prier le _Tale Lama_, et nous lui répondons

affirmativement. Il insiste de nouveau pour que nous allions vivre

quelque temps dans son campement, où nous trouverons tous les vivres

possibles et de l’herbe pour nos bêtes.

Nous en sommes là de la conversation avec ce petit vieux, qui nous

paraît un rusé compère, lorsque nous voyons descendre le long des

collines plusieurs troupeaux escortés par des cavaliers. Les troupeaux

se tiennent à distance, mais des cavaliers s’approchent de nous. A cette

vue, notre interlocuteur veut se lever et partir, mais nous lui offrons

encore une tasse de thé et nous lui montrons des _iamba_ (lingots

d’argent) que nous lui remettrons en échange de moutons.

Il pousse un cri et fait signe à un berger, qui arrive au petit trot. Il

lui explique l’affaire, celui-ci à son tour crie, et l’on dirige le

troupeau vers notre camp.

Ce berger nous semble moins vieux que le premier, il est un peu plus

grand, très maigre aussi et l’on est d’abord frappé de la brusquerie de

ses mouvements. Sa démarche saccadée, ses pas menus, rapides, un léger

balancement, une certaine manière de jeter les genoux me font penser à

un être ayant des jambes de bête, de chèvre, et un corps d’homme. La

tête longue, le nez court, épaté, aux narines bien ouvertes, les

pommettes saillantes, la bouche large, d’où sortent deux dents qui

tiennent les lèvres constamment écartées--des lèvres de ruminant,

épaisses et musclées,--la mâchoire inférieure très forte, font penser à

un petit-fils du Minotaure.

Évidemment il y a du sang de bête dans les veines de ce berger; des

idées mythologiques me passent par la tête. Il s’appuie sur une longue

lance au fer bien aiguisé, il la serre avec une patte noire, aux ongles

courts, aux doigts d’à peu près égale grandeur. A sa ceinture est passé

un sabre large, long; le fourreau de bois est plaqué de fer; mais la

lame n’est pas très bonne, elle est ébréchée; pour ne pas gêner la

marche, le sabre est placé horizontalement. Ce Tibétain a, en outre, sur

le dos, un fusil court, de petit calibre, terminé par une fourche

fabriquée avec des cornes d’orongo un peu polies; la crosse en est

courte, carrée, dans la forme des fusils orientaux; on met le feu à la

poudre au moyen d’une mèche. La lance nous paraît l’arme la plus

redoutable.

En attendant l’arrivée du troupeau de moutons, les deux Tibétains

conversent entre eux, soupèsent nos sacs, nos coffres, et ils

pousseraient plus loin l’indiscrétion si l’on ne mettait le holà en les

menaçant d’un revolver, en riant. Cet instrument les effraye, et il

détourne leur attention. Ils veulent l’examiner. On leur montre les six

cartouches qu’il contient; la grosseur de la balle les surprend, et

quand, pour leur donner une idée de la longueur de la portée, on leur

propose de tuer des moutons qui sont à plus de 600 mètres, ils font des

gestes de dénégation avec une figure contrariée. On les rassure.

Ils examinent si tous nos hommes ont des armes aussi extraordinaires et

remarquent que tous ont en effet un étui de cuir au côté; ils parlent

entre eux.

Nous les prions de nous procurer des chevaux, que nous payerons bien.

Ils s’engagent à nous en amener le lendemain. Ils nous font voir ceux

qu’ils montent. Ce sont des poneys à long poil, tels qu’en produisent

les pays du Nord. Ceux-ci ont la tête assez courte et forte, leurs

proportions sont parfaites, et, en mesurant la largeur du poitrail et la

solidité de l’encolure, nous ne nous étonnons plus de les voir si bien

tricoter sur leurs jambes sèches et irréprochables. Leurs maîtres les

conduisent avec une simple lanière attachée autour du nez: quand la bête

est vive, ils la lui passent dans la bouche, ils tirent dessus,

dirigeant leur monture au moins de ce côté. Ces cavaliers ne se servent

pas du mors: le geste et le fouet suffisent.

Ces poneys, que leurs maîtres approchent sans difficulté, sont effrayés

par nos costumes et essayent de fuir dès que nous voulons les toucher.

La selle est en bois et munie de deux étriers courts, ne pendant pas

au-dessous du ventre du cheval, de sorte que le cavalier a les genoux au

niveau du ventre.

Les Tibétains partis, il est curieux d’entendre les réflexions de notre

monde. On pouvait croire, quelques jours auparavant, lorsque tous

soupiraient après eux, que l’on se réjouirait non seulement en les

voyant, mais qu’on les prendrait en amitié sans hésiter. Et aujourd’hui

que les voilà enfin, ces hommes tant désirés, l’un dit: «Sont-ils laids!

sont-ils sales! Quels sauvages! On dirait des bêtes sans âmes!» L’autre:

«Avez-vous remarqué combien ils aiment l’argent? Et quelle défiance!

Nous croire capables de leur donner de mauvais lingots!»

Nous sommes sur la grande route de Lhaça, il est impossible d’en douter,

et c’est pour nous une grande peine en moins. Nous allons suivre le

chemin, et plus nous avancerons, moins il nous sera possible de perdre

la bonne direction; la route sera encore mieux marquée.

Le mal est que nos bêtes sont presque à bout de forces, et que plusieurs

de nos hommes marchent avec une extrême difficulté.

Le vieil Imatch va très mal, il a eu les pieds gelés. Un orteil est sur

le point de se détacher, les plaies sont affreuses, et l’on se demande

comment cet homme peut se tenir à cheval. Il souffre constamment du mal

de montagne et nous ne pouvons rien faire pour le soulager. Il lui

faudrait sa steppe au niveau de la mer, mais elle est bien loin, et il

est probable qu’il ne la reverra plus.

Le matin du 1er février, par un vent d’ouest et un ciel couvert, nous

apercevons des troupeaux de yaks, de moutons qui gagnent la région que

nous venons de traverser. Pas un seul ne vient de notre côté. Les

bergers ne se soucient probablement pas de faire notre connaissance. On

leur aura dit que nous avions besoin de bêtes de somme et de chevaux,

que nous sommes armés jusqu’aux dents, et que nous n’avions pas l’air

timide. Ils préfèrent ne pas nous tenter, et ils s’éloignent.

Nous allons charger et partir, car nous ne comptons pas que nos

connaissances de la veille nous amèneront les chevaux que nous voulions

leur acheter. Soudain cinq cavaliers se dirigent vers nous en

trottinant. Ils s’arrêtent à deux ou trois cents mètres, confient les

chevaux à l’un d’eux et viennent à pied jusqu’au camp. Nous

reconnaissons notre petit vieux d’hier. Il nous tire la langue très

poliment, ses compagnons l’imitent; nous ne les avons pas encore vus.

L’un d’eux, à profil d’aigle, a la tresse ornée d’agates, de mauvaises

turquoises, d’anneaux de cuivre; sa pelisse est bordée de peau de

panthère.

Ces gens déposent à nos pieds un pot de lait de dimensions

insignifiantes, sur lequel personne ne se précipite, en raison du parfum

qu’il dégage; en outre, une motte de beurre rance enveloppée dans un

morceau de peau et un petit sac de _zamba_ ou farine d’orge grillée. Ils

nous examinent avec une vive curiosité; ils montrent une grande réserve

lorsque nous les questionnons, et font preuve d’une rapacité

remarquable. Le vieux, à qui l’on parle des chevaux promis, dit qu’il

n’en a pas, qu’ils sont partis du côté de l’ouest. Nous ne tirons rien

de ces gaillards-là: ils affectent de ne pas comprendre chaque fois que

nous prononçons le nom de Lhaça, de Namtso, de Ningling Tanla.

Heureusement qu’un des leurs est moins défiant ou moins intelligent.

Tandis qu’on occupe les trois autres, nous entamons les négociations

avec un pauvre diable à peine couvert, au profil de nègre, aux yeux

imperceptibles, au front d’enfant. Nous commençons par lui offrir un peu

de sucre, puis un ou deux abricots séchés, ensuite quelques raisins

secs. Il goûte tout cela et le trouve délicieux. Alors on lui dit que

nous allons prier le Tale Lama, et aussitôt ce fervent Tibétain jette

son quasi-bonnet à terre, tombe à genoux, joint les mains et se tourne

instinctivement vers Lhaça en marmottant des prières. Nous joignons

aussi les mains et répétons avec lui: «Om mané padmé houm!» et nous lui

expliquons que tout ce qui est renfermé dans nos coffres est destiné au

Tale Lama. Il trouve nos intentions excellentes, il fait une mine pour

nous approuver, rien n’étant trop bon pour le Tale Lama; puis

brusquement il nous tend la main grande ouverte et fait le geste de

manger. Nous devinons sans peine qu’il n’a pas oublié les abricots

séchés; on lui en donne encore quelques-uns, et sa figure s’illumine. On

casse un noyau et l’on mange devant lui le contenu. Il se met à genoux,

en casse un sur une pierre, le mange, et il nous tire la langue.

Et alors, lui montrant la direction vers laquelle il s’inclinait tout à

l’heure par habitude en priant, nous lui disons:

«Lhaça?»

Il jette un coup d’œil vers ses compagnons, dans la crainte qu’ils ne

l’aperçoivent; puis, les voyant très occupés à considérer un fusil, il

dit de la tête:

«Oui, c’est Lhaça!»

Et en tibétain nous lui demandons:

«Lhaça, combien de jours?»

Au lieu de répondre, cet innocent nous tend la main: nous lui donnons un

peu de sucre en étouffant un violent éclat de rire.

Alors, se cachant derrière notre tente, il trace sur le sable une courbe

du côté du sud-est, et prenant un argol, il le pose au bout de la

courbe, et d’un ton satisfait, fier de son dessin, il dit en posant le

doigt sur l’argol:

«Lhaça!» et il joint les mains.

Puis nous lui parlons de la grande saline de Boultso, ainsi nommée sur

les cartes, et lui prononce «Bourbentso», et place un argol sur la

courbe. Nous prononçons le nom de Namtso (le Tengri Nor des Mogols), et

il pose encore un argol sur la courbe, un peu plus loin.

«Namtso, dit-il.

--Et Ningling Tanla», brusquons-nous.

Il tombe à genoux, pose un argol au sud de l’argol du lac Namtso, et

prie avec ferveur la montagne sainte. Il se relève et tend encore la

main: on lui donne un abricot; il avance la tête d’un air de malice et

en réclame encore deux: il les reçoit; et alors, pour nous remercier, il

ouvre une gueule de crocodile d’où sort une massive langue de bœuf

couvrant son énorme menton. Quelle langue! Dedeken pense qu’à elle seule

elle remplirait une boîte à conserves.

Notre homme étant devenu familier, nous lui demandons encore:

«Combien de jours jusqu’à Bourbentso?

--Trois jours, dit-il.

--Jusqu’à Namtso?

--Huit jours.

--Jusqu’à Lhaça?

--Douze jours.»

Voilà des renseignements. Sont-ils exacts?

Cela est possible. En tous cas, ces chiffres donnés par ce gourmand ne

précisent rien quant à la distance. Il dit sans doute la vérité, mais il

faut comprendre qu’il est allé lui-même en trois jours à Bourbentso, que

le huitième jour il était au Namtso et que le douzième il entrait à

Lhaça.

Lorsque nous avons appris de ce Tibétain ce que nous voulions savoir,

nous nous éloignons. Mais il ne veut pas lâcher prise; il s’approche en

tirant sa formidable langue de bœuf, et, s’accroupissant rapidement

devant nous, il trace vite sa carte, et disposant les argols il récite

avec volubilité:

«Bourbentso trois jours, Namtso huit jours, Lhaça douze jours.»

Et, la langue pendante, il tend la main; comme il nous amuse, nous lui

donnons quelque chose. Il enfouit ce qu’il reçoit dans le pli de sa

pelisse derrière son dos et s’éloigne en riant.

Il revient plusieurs fois à la charge, mais nous le remercions à notre

tour, car il viderait nos poches.

Le 2 février, une troupe de cavaliers bien montés, tous armés, nous

observe à distance et finit par s’approcher de nous. On échange des

saluts et l’on s’efforce d’obtenir de ces gens qu’ils nous vendent des

chevaux. Ils regardent l’argent que nous leur montrons, mais ne

répondent rien. Voulant savoir quelles sont leurs intentions, nous

saisissons un bidet qui ferait notre affaire; son propriétaire reste

avec nous, mais les autres s’éloignent. Nous proposons un prix, le

Tibétain refuse en nous expliquant que le _bembo_, le chef le punirait

s’il nous le cédait. Il ne peut rien faire sans autorisation. Nous le

relâchons après lui avoir fait un cadeau et l’avoir engagé à nous

apporter beaucoup de zamba; nous voulons le donner à nos bêtes. Cet

homme nous répond que lui-même est un ami, mais que le bembo seul

décidera de l’affaire.

Dorénavant nous voyons fréquemment des Tibétains, mais à distance. A

notre approche, ils rassemblent leurs troupeaux, les chassent vers la

montagne; ils paraissent prendre surtout grand soin que leurs chevaux ne

se trouvent pas à notre portée.

Le 3 février, deux indigènes viennent nous offrir des quartiers de

mouton séché. Après des tâtonnements, des défiances de part et d’autre,

la conversation s’engage et nous obtenons des renseignements. Au dire de

l’homme, la route va dans la plaine jusqu’au Ningling Tanla; elle est

bonne, on trouve de l’herbe, de la glace, de la neige. Ce sauvage paraît

avoir l’intelligence assez vive; il donne une véritable leçon de

tibétain à Dedeken, s’efforçant de prononcer distinctement le nom des

choses qu’on lui montre.

C’est une glace de poche qui l’a rendu très loquace, et sa bonne volonté

ne se dément pas un instant, parce que nous lui avons promis une petite

chromolithographie s’il nous dit la vérité. Tandis que cet homme

chevauche à nos côtés, nous voyons quelques crottes de chameau.

«Qu’est cela? lui demandons-nous.

--Tangout», répond-il.

C’est le nom que l’on donne ici aux Kalmouks. Nous aurions donc retrouvé

leurs traces en même temps que la grande route. Et nous demandons:

«Tangout, Tale Lama Lhaça?

«Tangout, Tale Lama Lhaça», répète-t-il après nous. Nous pensons que ce

doivent être ces pèlerins que nous avons rencontrés, de qui nous avons

perdu les traces et qui, prenant plus à l’est, ont rejoint ici la grande

route.

Notre interlocuteur nous donne à entendre qu’il n’est pas de chemin plus

direct que celui-ci vers Lhaça. Nous nous faisons, il faut croire, très

vite à ces physionomies de barbares, car nous découvrons déjà de

l’intelligence et un air entendu à notre marchand de viande séchée.

Comme il nous accompagne jusqu’à notre bivouac et que la nuit est venue,

nous l’invitons à reposer près de nos hommes; mais il n’accepte pas, et

part pour son _kiim_ (sa demeure), après avoir laissé son cheval brouter

quelques racines. La lune est brillante, et il nous la montre, voulant

nous faire comprendre qu’il verra clair et ne perdra pas son chemin.

Il nous remercie avec effusion pour tous les cadeaux que nous lui avons

faits, pouces levés et langue pendante, en homme bien élevé. Lorsque

nous lui rendons la viande dont nous n’avons que faire, en le priant

d’en conserver le prix, il se prosterne et nous expose que notre

générosité est bien placée:

«Ceux que vous avez vus hier sont des chefs, et moi je suis pauvre.»

En tous pays, il y a des riches et des pauvres.

Un beau clair de lune nous vaut 31 degrés de froid, accompagnés d’une

légère brise ouest. Nous ne campons plus dans les coins abrités, mais

sur les terrasses, d’où nous dominons la plaine et où nous sommes

éloignés des hauteurs... pour avoir le temps de décharger plusieurs fois

nos armes sur des cavaliers qui en descendraient au galop.

Nos chiens font une excellente garde et nous préviennent de tout ce qui

se passe aux environs. L’un d’entre eux, mâtin à long poil roux, a

l’habitude de se coucher à plus de 100 mètres du camp et de veiller

toute la nuit; c’est lui qui prévient nos deux bassets chargés de

veiller sur les tentes et ne les quittant pas. Ces trois excellentes

bêtes semblent avoir compris l’importance de leur tâche, et elles ne

laissent approcher aucun Tibétain sans notre permission. Nous dormons

donc en parfaite sécurité.

Le froid continue, car le minimum de la nuit du 4 est de -29°,5, mais le

vent est tombé. Dans la matinée du 5, le vieux chef revient escorté

d’une vingtaine de Tibétains. Il dit de nouveau à notre interprète

combien sa position est délicate. Il sera puni si nous passons. Pourquoi

n’attendrions-nous pas des ordres de Lhaça dans une bonne place où nous

trouverions de l’herbe, de la viande fraîche, de l’eau, toutes les

choses désirables?

Il voudrait nous présenter ses respects, mais on refuse de l’accueillir

avant qu’il ait vendu des chevaux. Nous en avons besoin, et s’il est

bien disposé, la meilleure manière de nous le prouver est de nous en

vendre.

«Je vous vendrai, et même je vous donnerai des moutons; mais, quand à

des chevaux, à moins d’un ordre je ne le puis.»

L'Asie inconnue · 第 11 / 20 段